Chapitre 2

Par Eldir

Chapitre 2

Torra semblait avoir vieilli prématurément et il avait perdu beaucoup de poids. L’intendant lui murmura quelque chose à l’oreille. Le nain lança un regard fatigué au nouvel arrivant. Les princes se fixèrent un instant, ils se reconnurent, mais Torra refusait d’y croire. Il se leva et s’avança lentement vers son frère. Il posa la main droite sur son épaule gauche et serra, ne quittant pas son visage des yeux.

- Nous t’avons enterré ! déclara Torra d’un ton neutre encore sous le choc, une larme d’émotion disparaissant dans sa barbe.

- Un cercueil vide, mais bon ça fera ça de moins à penser le jour ou on me fera avaler ma hache, répondit Jorka avec un petit sourire en coin.

Torra n’en pouvait plus, il cria de joie, puis éclata de rire. Il serra son frère disparu dans ses bras et entre deux esclaffements tonitruants il s’écria :

- Non ! Pas vide, on a mis ton armure dedans.

Les deux frères continuèrent à rire pendant quelques instants avant de parvenir à se calmer. Torra envoya l’intendant chercher de la liqueur, une vasque d’argent pour les ablutions et des vêtements propres de sa garde-robe.

- J’ai tant à te raconter mon frère et tant de question à poser ! commença Jorka.

- J’en ai autant à ton service, répondit Torra. Mais avant, il faut que j’annonce à tout le monde que l’héritier légitime de Kardhir est revenu. Cela change tout

Une fois qu’ils eurent trinqué, Torra laissa son frère se laver et se changer dans l’intimité. Il sortit la barbe lavée et huilée, vêtu d’un pourpoint et des brassards de cuir blanchi. Il portait également des chausses de lin doublées de laine grise et des bottes de cuir décoré de fil d’or. Ils se dirigèrent vers la terrasse la plus haute. Un héraut sonna du cor et les soldats ainsi que les ouvriers présents à cet étage se rassemblèrent.

- Peuple de Kardhir, ton prince est de retour ! Voici Jorka fils d’Oddar et héritier légitime du trône.

La petite foule réunit acclama le retour de son prince, puis se dispersa pour aller répandre l’information aux niveaux inférieurs. Au couché du soleil, même la mine la plus profonde avait entendu la bonne nouvelle et les échos de joie se répercutaient dans toute la citadelle.

En quittant la terrasse, Torra demanda à l’intendant que la salle du conseil soit approvisionnée en nourriture et en bière, que le feu y soit ravivé et qu’on l’y laisse sans le déranger jusqu’au soir. Les deux frères entrèrent dans la petite pièce qui semblait bien plus chaleureuse et accueillante maintenant que chacun souriait.

- Mon frère, c’est une joie inespérée de te revoir en ces heures sombres, commença Torra.

- Une joie partagée, mais par la pierre et le fer, pourquoi tous ici me croyaient mort ?  enchaina Jorka.

- Un messager nous a annoncé ta mort il y a bientôt deux ans, tu auras l’occasion de le rencontrer bientôt, mais avant il faut que je t’explique ce qui s’est passé récemment ici … il fut interrompu par Jorka.

- Attends un instant, avant je dois savoir ce qu’il est advenu de père, et de Ludum et d’Atreka. Je n’ai pu voir aucun d’eux ce matin, pourquoi ? 

- Hélas, pendant ton exil tu as échappé aux pires nouvelles, mais elles vont toutes te rattraper ce soir. Atreka repose sous la pierre froide, son grand âge a eu raison d’elle. 

Jorka pris un instant pour se remémorer sa vieille tutrice. Les deux nains gardèrent le silence, le nom de l’ancêtre flottant entre eux et ravivant sa voix un court instant. Ils crurent entendre sa rengaine favorite « Apprenez vos règles de calcul, sinon la vieille Atreka viendra vous les tatouer sur les fesses ! ».

- Père repousse actuellement une invasion de gobelins dans le secteur ouest au 36ème sous sol. 

- Mais c’est moi qui aurais du prendre la tête de cette expédition ! s’écria sans le vouloir le prince vagabond ; il se reprit aussitôt. Enfin je veux dire toi, en tant que prince héritier il t’appartient de défendre notre peuple.

Torra rougit de honte un instant, mais ne céda pas à la colère. Cependant, ses premiers mots furent un peu secs.

- Je le sais ! Mais depuis qu’on nous a annoncé ta mort, père ne veut plus qu’une hache m’approche en dehors des entrainements. Il a donc pris le commandement des Boucliers d’argent pour aller à la rencontre des gobelins. Tout juste ai-je réussi à le forcer à prendre avec lui Ludum pour qu’il le garde contre tout danger.

Jorka baissa la tête, penaud et dit :

- Je m’excuse mon frère, je ne voulais pas te manquer de respect.

- Il n’y a aucun mal, depuis cette malheureuse annonce on m’a mis dans la tête que je deviendrais roi. C’est un titre dont je n’ai jamais voulu, il avait toujours été clair que tu serais le roi. Moi je devais avoir la vie facile, les batailles insouciantes et marier qui bon me semble. Me voilà mieux protégé qu’un cœur de diamant serti dans du mithril. 

Torra prit un instant pour réfléchir et tenta de recentrer la conversation.

- Il y a deux ans, un groupe dépenaillé est venu frapper à notre porte. Il y avait des nains exilés dans l’empire des hommes et des créatures que nous n’avions jamais vues auparavant. Mesurant deux fois la taille d’un nain, avec une tête de taureau sur leurs épaules. Ils étaient blessés et affamés. Il y a eu un conseil extraordinaire ou deux camps se sont formés, d’un côté les maîtres du savoir soutenus par le capitaine de la garde et celui des Boucliers d’argent qui voulaient accueillir ces réfugiés, de l’autre les marchands et le capitaine de marteau d’or qui voulaient les chasser. Les prêtres du dieu ours n’ont pas émis d’avis définitif et là, père fît une chose que je ne l’avais jamais vu faire auparavant, il écoutât Atreka et ses maîtres du savoir, contre Pohmar et ses marteaux d’or. Il a littéralement balayé son avis de la discussion. Autant te dire que les relations avec la noblesse marchande sont hivernales depuis. Nous avons donc, à l’encontre de nos plus vieilles traditions, accueilli des étrangers en ces murs, car ils prétendaient avoir des nouvelles de toi. C’est là qu’un dénommé Belshir, nous as dit que tu étais mort.

Jorka tressaillit en entendant ce nom, mais il n’interrompit pas son frère, car il voulait connaitre la suite. Torra pris un instant pour siroter un peu de bière avant de reprendre.

- Les nains nous ont raconté qu’ils avaient combattu dans une troupe de mercenaires où un certain Jorka Courtebarbe leur avait parlé d’une immense citadelle dans les montagnes. Un jour les minotaures - puisque c’est comme cela qu’ils se désignent eux même - sont arrivés dans l’Est de l’Empire par la mer Intérieur et les impériaux les ont tout de suite détesté. La troupe de mercenaire fut rapidement engagée pour attaquer les campements qu’ils avaient installés sur les bordures de la mer Intérieure. C’est après ces premières batailles qu’en faisant les comptes, Belshir s’est aperçu que Courtebarbe avait disparu sans prendre sa solde. Il en a donc conclu qu’il était mort et il a voulut ramener sa solde à sa famille.

Jorka fit la moue en entendant ce récit, visiblement suspicieux. Torra souri et continua :

- Je n’ai pas cru cette histoire, en interrogeant plus avant ce comptable, j’ai appris qu’en fait il avait déserté avec d’autres nains car ils s’inquiétaient de voir les humains s’en prendre aussi violemment aux minotaures. Ils ont eu peur d’être les prochaines victimes de leur courroux. De ce que j’ai pu comprendre en parlant avec ces créatures monstrueuses, les fuyards se sont réfugiés au sud dans un campement et ont rencontré un autre groupe de minotaures qu’ils ont prévenu du danger qui les guettait. C’est ainsi que cette colonne de réfugiés s’est formée, espérant atteindre la terre promise que leur avait tant vanté Jorka Courtebarbe. 

Le prince fit une pause pour reprendre son souffle et une gorgée de bière.

- Père ému par leur histoire, et je dois avouer que je l’étais aussi, a décidé de les laisser entrer et même de les laisser rester. Les minotaures se sont avérés être de puissants alliés contre les gobelins pour peu qu’ils aient la place de manier leurs armes. Et les nains venus de l’empire des hommes s’intégrèrent rapidement devenant mineur, ouvrier ou artisan. Mais les marchands craignaient pour leur commerce, si ces nouveaux arrivants se lançaient sur les routes, avec leurs connaissances de l’empire et leurs contacts déjà installés sur place, ils risquaient de faire de l’ombre aux anciennes familles. Une crainte de mauvais augure s’installa et les minotaures associés aux nouveaux venus étaient tout aussi mal vus par une partie de notre peuple.  Père a géré cette situation tant bien que mal pendant presque deux ans, mais il y a maintenant deux mois quelqu’un s’est introduit de nuit dans l’étude des maitres du savoir et y a volé de nombreuses choses dont des plans d’armes de siège et surtout les plans de nos systèmes défensifs. Puis il a disparu.

Torra fit une nouvelle pause car son frère était sous le choc.

- Les architectes et les ingénieurs travaillent d’arrache-pied pour modifier en profondeur nos défenses, mais il faudra des années, voir des dizaines d’années avant que cela soit effectif. Père s’est donc retrouvé en minorité au conseil, car les prêtres du dieu ours se sont immédiatement ralliés à l’avis des marchands. De plus après la mort d’Atreka, Gerko a pris la suite et il est bien moins habile avec les mots que ne l’était notre vieille préceptrice.

Le plus jeune des deux se tut attendant l’inévitable question. Quand Jorka eut assimilé toutes ces informations incroyables, il leva un regard inquisiteur vers son frère.

- Qui ? Qui a osé violer ainsi les règles de l’hospitalité ?

- Un minotaure répondant au nom de Hujir, du moins nous le soupçonnons fortement car c’est le seul que nous n’avons pas retrouvé. »

- Les autres minotaures, qu’en avez-vous faits ?

- Nous les avons tous arrêté le jour même. Père souhaite les bannir, le reste du conseil à quelques exceptions près veut les mettre à mort ou les garder dans les geôles jusqu’à la fin de leurs jours.

Les deux princes s’observèrent dans un silence rythmé par les premières gouttes de pluie s’écrasant sur la pierre grise. Le vent avait rendu son dernier souffle et les nuages noirs s’étaient accumulés pour rendre son intimité au soleil.

- Qu’en est-il des nains étrangers ?

- Les marchands veulent les bannir en tant que complices, mais Père a refusé pour l’instant qu’ils soient mêlés à ça.

Jorka tenta de se concentrer sur le problème, mais l’évocation de son père ravivait des questions sans réponse, aussi changeât-il brusquement de sujet.

- Je n’ai reconnu aucun garde quand je suis arrivé, où sont les anciens soldats qui gardaient nos portes ?

- Hé bien une bataille récente contre les elfes noirs a prélevé un lourd tribut parmi nos combattants. Mais maintenant que père est en minorité au conseil toute expédition à l’extérieur est un coup de dés. Je crains que l’un des nôtres aille jusqu’à se déshonorer pour évincer notre famille et organiser l’élection d’un nouveau roi. Donc nous avons dû réorganiser notre armée autour de quelques nains de confiance. Les postes de surveillance ont été laissés à ceux dont la loyauté envers notre famille est la moins certaine.

Pendant quelques instants, un vieux précepte revint à l’esprit de Jorka :

«  La noblesse à la tête du peuple,

Le roi à la tête de la noblesse

La citadelle a la tête du roi. »

« Si nous en sommes arrivés à dégarnir les défenses de notre foyer pour protéger notre règne, n’avons-nous point trop régné ? » questionna en lui-même le prince.

Mais en considérant que le seul autre candidat éligible à la royauté serait Pohmar, il renonçât à amener le sujet devant son frère. Il était certain que ce dernier avait fait de son mieux. Aucun marchand ne devrait diriger une citadelle, ils ne comprennent pas l’honneur des guerriers, pas vraiment en tout cas.

Les deux frères gardèrent le silence un moment. Au dehors, la lumière baissait et le vent se leva à nouveau. Les rafales de pluie venaient fouetter les falaises et le chemin de ronde. L’eau s’écoulait à grands flots par les gouttières percées à la base des murs pour aller cascader contre les parois de pierre. L’érosion lente et invisible, le plus grand ennemi de la montagne, la ramènerai un jour ainsi que tous les autres sommets à la hauteur des mers. Les prêtres du dieu ours ont nommé ce jour Kotirkhol[1], le jour où les dieux descendent sur la terre ferme et s’affrontent avec l’aide de leurs serviteurs dans une ultime bataille. Dans ce but les nains les plus illustres étaient enterrés dans un cercueil de marbre avec leurs armes et leurs armures afin d’être préservés et de pouvoir se relever lors de la dernière bataille.

- Il nous reste une chose à faire déclara Jorka avec un regard mortellement sérieux. Profaner ma tombe !

Le visage de son frère s’éclaira et tout deux sortirent en riant si fort que leur hilarité se répercuta dans toute la citadelle.

 

 

[1] En vu de ce jour les prêtres du dieu ours cherchent à découvrirent une arme qui permettra de vaincre les autres dieux afin d’assurer la victoire de leur dieu.

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Lucchiola
Posté le 21/03/2020
Bonjour bonjour .o/

Décidément, j'aime beaucoup Jorka (et même la sonorité du nom à vrai dire). Je suis très curieuse de la suite, et j'ai hâte d'en apprendre davantage (je profite d'une sieste inespérée de mini-moi pour te lire).

L'histoire a l'air bien compliquée, j'adore ça. Les retrouvailles entre les deux frères est touchante, même si je ne m'y attendais pas ! Pour moi, je pensais que c'était Torra qui avait évincé Jorka,

Il y a l'air d'avoir bel et bien eu un complot, mais à quel niveau et pour servir quelle cause ? Ou peut être que je me plante aussi haha

Concernant le texte en lui-même, peut-être peux tu envisager des phrases moins longues (c'est moi qui dit ça, bon sang!) pour aérer tes paragraphes et dispatcher des virgules ça et là.

J'ai trouvé dommage que le récit que fait Torra à son frère soit si littéraire. C'est quelque chose que Jorka aurait bien pu lire dans un journal, une lettre que Torra lui aurait laissé le temps de s'occuper d'une urgence, genre "Tiens, lis ça vite fait, on débrief dans 5 minutes! XD mais mes conseils ne sont pas toujours bien futé hein, donc tu en fais ce que tu veux ^^'
En tout cas, l'épaisseur du récit que fait Torra a été difficile à suivre pour moi. Alors peut être que j'ai pas assez dormi hein, mais je me dis que le découvrir dans un autre cadre aurait été peut être plus simple et moins assumant. je pense avoir loupé quelques infos, je le relirai.

Bonne idée de faire intervenir une race entière de minotaure, et pas seulement LE minotaure !

Bon chapitre en tout cas !
Eldir
Posté le 01/04/2020
Bonjour et désolé pour cette réponse tardive. Merci pour ton commentaire, en effet les phrases trop longues c'est un truc que j'essaye de corriger, de même que les dialogues interminables... pour la longueur des phrases en général ça réduit bien quand ma femme me relit. Par contre pour les dialogues c'est assez spécifique à ce texte et je n'ai pas trouvé de moyen de le corriger. Je suis ouvert aux suggestions...

Pour ce que est de l'histoire, ça n'est pas un récit de complot, je n'en dirais pas plus pour l'instant ;-)
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