- Chapitre 2 -

    Léna était avachie dans son lit. Sa rentrée magique était toute proche, n’aidant en rien l’adolescente à se rouvrir au monde extérieur. A quoi bon de toute façon ? En un battement de cil, elle avait tout perdu de sa vie ici. Elle n’existait plus aux yeux des gens. Même Madame Evans, la boulangère ne l’avait pas reconnue. D’habitude, elle aurait eu le droit à une chouquette à la noisette en plus, comme tous les dimanches matins. Ce matin-là, Madame Evans lui avait juste demandé si elle était nouvelle dans le village. Le cœur de Léna s’était un peu plus déchiré, accentuant sa rancœur quant à la situation. Mais cela ne fut rien, par rapport à la fois où elle avait croisé Jake.  
    Il était assis à la terrasse du petit bistrot au centre de leur village. Il était en compagnie d’une de leurs connaissances. Gladys. La fille qu’elle haïssait le plus en ce monde. Et quand elle était passée devant eux, il la regarda, comme il aurait regardé n’importe qui d’autre. Fugacement, sans intérêt. Léna était alors repartie chez elle avec la commande de ses parents, se réfugiant dans sa chambre aussitôt arrivée chez elle.
    Sa mère lui avait autorisé à emprunter quelques-uns de ses vieux livres de l’époque de l’université. Elle n’en avait pris qu’un, mais depuis quatre semaines, c' était son occupation préférée. Contre toute attente, elle avait été aspirée par les lignes qui noircissaient les grandes pages du grimoire. Il recelait des légendes inconnues du monde des humains. De vieilles prophéties dites par les oracles des sorciers, et un tas de mythologies plus farfelues mais intéressantes les unes que les autres.
    L’une d’entre elles attira son attention plus que les autres. Celle de la Sorcière Absolue. Cette histoire se lisait dans le monde des sorciers, tout comme celle de la fameuse école Abigail Williams. Établissement qui recueillait, selon les dires, les descendants des personnages légendaires, tel que le fils d'Arthur Pendragon, de la fée Mélusine, et même des dieux des mythologies.
Si elle en croyait les lignes qu’elle lisait, le monde de la magie séparait en trois domaines : l’esprit, la nature, et les éléments. Chaque sorcier possédaient une magie dans l’une de ces catégories. Très rares étaient les cas où un mage se voyait doté de deux magies différentes. Pourtant, un jour, le monde devrait voir naître une sorcière aux trois pouvoirs. Capable de contrôler l’imaginaire tout entier. Elle ne comprit pas ce que cela signifiait, mais elle rit de l'anecdote qui en découlait. Parmi les sorciers, certains laissaient fuiter quelques informations éparses sur le monde magique, afin de garder l’imagination en place chez les humains. Pour une catégorie spéciale d’êtres magiques, cette même imagination était la source principale de leur existence.
    Ce fut de la sorte, que les sœurs Halliwell avaient vu le jour à Hollywood. Il fallait croire que l’université offrait des possibilités d’avenir que l’adolescente n’avait pu imaginer. Ses yeux s’attardèrent sur le sommaire. Sur l’un des chapitres en particulier. Les démons des limbes et de la terre. Un frisson lui parcourut l’échine, et les lourdes tranches claquèrent quand Léna ferma le livre. Elle n’avait pas vraiment envie de faire face à la sombre réalité que pouvait impliquer, le fait d’être une jeune sorcière. Surtout avec une avance de presque deux ans sur l’éveil de ses pouvoirs.
    Un soupir orgueilleux s’échappa des lèvres de Léna. Si seulement elle pouvait être cette sorcière. Au moins, pour une fois, serait-elle reconnue à sa juste valeur. Pour une raison qu’elle ignorait, ses parents lui avaient souvent reproché cet excès de confiance en elle et d’ambition. Et maintenant qu’elle devenait plus introvertie, il la moralisait aussi. Les adultes ne savaient vraiment pas ce qu’elle voulait. Léna, elle le savait. Elle voulait devenir quelqu’un d’important. De qui les gens se souviendraient, mais depuis l’ombre. La célébrité n’était pas pour elle. Malheureusement, cette petite voix au fond de son esprit, se faisait de plus en plus présente ces derniers temps. Lui intimant de briller, afin d’écraser le monde. Ou peut-être était-ce celle de l’orgueil et de l’arrogance qui parlait ? Elle ne savait plus. Si ce n’était pas l’une de toute façon, c’était l’autre.
    Tout avait été beaucoup trop rapide pour elle depuis l’annonce. Elle regrettait déjà la routine morne contre laquelle elle avait tant pesté. Niant la réalité, Léna ne regarda pas son réveil qui indiquait déjà vingt et une heures. C’était sa dernière soirée dans la demeure familiale, son départ étant prévu pour le lendemain. Malgré ça, Léna ne se sentait pas prête à adresser la parole à ses parents. Depuis la discussion avec sa mère, l’adolescente s’était retranchée sur elle-même, en voulant à sa famille de lui avoir caché autant de choses.
    En un rien de temps, elle avait tout perdu, et ne s’en remettait pas. Elle avait beau comprendre qu’ils n’étaient en rien responsables des lois du monde des sorciers, elle ne leur pardonnait pas de réagir aussi faiblement face aux conséquences. C’était elle, qui se retrouvait à voir sa vie basculer du jour au lendemain. Pas eux. Et elle refusait d’entendre qu’ils n’avaient pas pu prévoir tout cela. Cela lui était impossible.
    La vieille horloge du rez-de-chaussé résonna bruyamment dans la maison des Daliana, annonçant la demi-heure de liberté écoulée. La voix de sa mère suivit de peu le carillon, demandant à sa fille de rejoindre la table.  Mollement, l’adolescente se leva de son lit, sortit de sa chambre, rejoignit ses parents, l’expression fermée à tout échange. Iris et Roland l’observèrent en silence, tandis qu’elle prenait place devant son assiette. Le bruit des couverts brisa le silence gênant dans la pièce, jusqu’à ce que le père de la jeune femme pose sa fourchette, bien décidé à avoir une discussion avec sa progéniture.
“Tu comptes te murer dans le dédain jusqu’à ton départ?
—…
— Léna s’il te plaît ! Tu ne peux pas éternellement nous faire la tête parce que tu as décidé de nous faire payer.
- Je ne veux pas vous faire payer. Mais quitte à tout perdre, autant commencer à faire le deuil même de vous dès maintenant.”
    Léna avait parlé avec un ton brutal, qui blessa profondément sa mère. Au fond d’eux, et malgré l’amour qu’ils portaient à leur enfant, les parents Daliana espéraient que l’école réussisse à remettre leur fille à sa place. Ils ne la comprenaient plus. Tantôt aussi douce qu’un ange, tantôt aussi cruelle et malveillante, ils ne savaient plus sur quel pied danser avec elle. D’un geste las, Léna faisait crisser sa fourchette sur la faïence de son assiette. Iris souffla son exaspération, Roland ignora, peu fan des conflits, et l’adolescente continua sa crise. La mère n’en pouvant plus, se leva, et partit de table, se dirigeant vers la chambre de sa progéniture.
    Les deux autres membres de sa famille eurent un regard curieux envers elle, reprenant monotonement de manger. Leurs plats étaient presque vides quand Iris revint, une grosse valise la suivant de près. Ses yeux lançaient des éclairs. Si Léna avait décidé de leur faire subir un enfer, alors, sa mère ferait pire.
“Puisque tu as décidé, encore une fois de n’en faire qu’à ta tête, tu vas pouvoir rejoindre l’université en avance,” lâcha-t-elle en jetant la valise devant Léna.
    L’adolescente ouvrit une mouche prête à gober des mouches, face à une génitrice déterminée à ne pas se laisser faire. Son mari déplora l’ambiance entre les femmes de la famille. Cela faisait à présent quelques années que leur relation s’était délabrée, et qu’il se tenait au milieu, refusant de choisir un camp. Beaucoup auraient pensé que Roland Daliana était un lâche quant à la situation préférant fuir les conflits que s’interposer.
    La réalité était qu’il était, comme son épouse, épuisé de se battre contre le caractère lunatique de sa fille. Les changements de personnalité Léna depuis son épisode de fièvre était bien plus insupportable que lorsqu’elle n’était encore qu’une peste capricieuse et orgueilleuse.
“Je t’amène à l’université ce soir, déclara Iris. Prépare toi.
—  Je suppose que je n’ai pas le choix, souffla Léna.
— Tu ne nous le laisses pas vraiment non plus, argumenta son père.
— Vous vous êtes contentés de me balancer des informations qui, pour une adolescente lambda, sont plus saugrenues les unes que les autres ! Comment voulez-vous que je réagisse ?! Je me réveille un matin, et j’apprends que plus personne ne me connaît. A part vous. Que je vais devoir quitter mon monde, pour un monde dont je n’ai aucune information, mise à part les miettes que vous avez bien voulu me donner, sous prétexte que “les règles sont ainsi faites”, et je dois en plus faire semblant que cela me réjouisse. Désolée, mais c’est trop pour moi.”
    La colère de Léna débordait, sa voix la faisant résonner sur les murs de la salle à manger. Ses parents la toisaient avec la même émotion, ne pipant mot. D’un côté ils comprenaient leur fille, étant eux-même passés par là, de l’autre, ils n’acceptaient pas son comportement excessif.
“ Je n’en sais rien ! rétorqua sa mère, mais pas en nous infligeant ta bonne humeur à cause de choses qui nous dépassent nous aussi.
— Tu n’as pas le droit de me dire ça ! Contrairement à vous, je n’ai pas eu la chance de m’être préparé. Même toi tu me l’as dit ! Si le lycée ne m’avait pas oublié, je n’aurais rien su jusqu’à mes dix-huit ans. Tu le savais ! La directrice de l’université t’avait contacté car c’est ton amie ! Est-ce vraiment propre aux règles que d’agir comme ça ? Ou l’utilisation de son statut dans le monde de la magie permet-il de les entraver ?
— C’est beaucoup plus compliqué que ça Léna, murmura tristement son père. Tu possèdes des… Caractéristiques qui peuvent inquiéter. L’université est là pour la protection des jeunes sorciers, tout en les guidant sur le bon chemin.
— Vous me répétez ça depuis un mois. Et vous vous étonnez que je ne vous ai presque pas adressé la parole ? Mais m’avez-vous seulement demandé, une fois. Juste une, comment je me sentais ?”
    Les parents de Léna baissèrent la tête. Elle marquait un point. Malheureusement, en tant qu’adultes ils auraient été vain d’expliquer qu’ils étaient certes en tort, mais qu’entre gérer leur affaire professionnelle, les affaires magiques dont Léna n’avait pas idée, et prendre en compte la crise d’adolescence de leur fille, ils étaient sûrement passé à côté de ce qui était essentiel pour la jeune sorcière.
“ Excuse nous de ne pas être des parents parfaits”, trancha Iris le cœur meurtri par la communication rompue avec celle qu’elle avait porté neuf mois. “On part dans moins d’une heure pour l’université. Je te laisse faire tes derniers préparatifs.”
    Sans attendre son reste, Iris quitta la pièce, les yeux au bord des larmes. Un pincement serra le palpitant de Léna quant à l’attitude de sa mère, se disant qu’elle était peut-être allée un peu trop loin cette fois-ci. Sa fierté prit, encore une fois le dessus, refusant de demander pardon, estimant que ses parents étaient les seuls responsables vis à vis de la dégradation de leur relation.
    L’appétit coupait, Léna sortit de table, se dirigeant vers sa chambre, afin d’y récupérer les objets les plus importants pour elle. Elle bomba ainsi la valise déjà préparée par sa mère, n’y ajoutant que des bidules inutiles pour tous les jours, mais dont une adolescente ne pouvait se séparer. Lorsque sa trousse de toilette entra enfin dans le sac de voyage, Léna comprit que ses parents ne rigolaient pas. Elle les maudit, se questionnant sur la liberté qu’ils prenaient. Serait-elle partie aussi tôt si Iris n’était pas une proche de la doyenne ? Elle n’en était pas sûre.
    Son orgueil lui levait le menton, refusant de montrer quelconque tristesse à ses parents quand elle revint dans la salle à manger, pour l’heure du départ. Les bras croisés, le regard dur, la mère de Léna l’attendait de pied ferme.
“J’espère que tu es prête pour ta première expérience magique, railla-t-elle en lui tendant un sac plastique. Tu en auras besoin.
— Pour m’étouffer avec jusqu’à ce que mort s’en suive ? Cool merci m’man.”
    Elle lui arracha le sac des mains, agrippa son bagage, se plaça là où ses parents lui dirent de se placer. Son père, plus avenant, frotta tendrement le dos de son enfant. Malgré tout, la séparation causait de la douleur chez chacun des Daliana.
    La future étudiante en magie n’eut pas le temps de se mettre les idées en place où de se faire à l’idée de son départ, qu’une secousse infâme parcourut son corps. Elle était sûre que ses organes avaient changé de place. Son estomac était tombé dans ses talons, ses os étaient devenus liquides, son cerveau avait migré ailleurs que dans sa boîte crânienne. Elle comprit subitement pourquoi sa mère lui avait offert une poche en plastique, mais n’eut pas le temps de s’en servir, que l’intégralité de ses boyaux se retrouva sur le sol.
    Le teint verdâtre, Léna mit du temps à retrouver ses esprits. Iris et Roland la soutinrent, l’aidant à se relever.
“ La première fois est toujours dure à digérer, expliqua gentiment son père. Tiens, mange, ça te fera du bien.”
    Léna remercia son géniteur, attrapant les petits carrés de chocolat que ce dernier lui tendit. Elle dut avouer que le contact du sucre fondant sur sa langue, soulagée drastiquement sa nausée, tout comme il retira le goût immonde de la gerbe collant à son palais. Sa mère, impatiente, se racla la gorge, et l’adolescente se retourna enfin vers la lourde porte massive qui servait d’entrée à l’université. Du moins, selon la logique.
    Pour l’heure, il était dans un hall en ruine. Les pierres délabrées étaient plus au sol que sur les murs, s’accompagnait d’une odeur d’eau croupie, relançant les envie de vomir de l’adolescente. Sur la seule issue du lieu, se tenait un symbole abstrait. Beaucoup de lignes, de cercles et de hiéroglyphes la décoraient. Tout ce bazard devait sûrement avoir un sens, mais pour l’heure, il échappait totalement à la néophyte en magie.
Sa mère s’avança, posant sa main sur le centre des arabesques. Les dessins s’illuminèrent faiblement, puis, dans une aura éblouissante, la lourde porte en bois se désagrégea, en un milliers de petits grains de poussière d’or. De l’autre côté de ce spectacle, Léna aperçut une femme qui semblait l’attendre. Son chignon, tout comme son tailleur trop stricte, ne donnait aucune motivation à l’adolescente pour avancer. Les décors autour de la silhouette, eux par contre, éblouirent  les yeux de la jeune sorcière.
Tout était d’or, de lumière, de végétations en tout genre. Des vignes rouges grimpaient autour des gardes-fous longeant les escaliers. Des pluies de plantes retombantes pendaient joliment des lustres ainsi que des plafonds. Tout était vieux ici. Des commodes en acajou, au carrelage en mosaïque sur le sol, rappelant une époque révolue.
Durant sa contemplation, Léna, bouché bée devant les lieux, s’avança inconsciemment vers la femme qui l’attendait, accompagnée de ses parents.
“Iris, Roland, je suis heureuse de vous voir ici. Bien que je ne vous attendais pas de si tôt. La rentrée n’est que dans deux jours.
— Excuse-nous Liliane, nous avons quelques petits soucis à la maison. J’ai pensé qu’il serait mieux que Léna vous rejoigne le plus vite possible.
— Je comprends. La barrière m’a prévenue quand vous êtes arrivés, je peux au moins vous accueillir comme il se doit.” La femme au chignon se tourna alors vers Léna, dont le dos se raidit instinctivement sous le regard autoritaire de la dame. “Tu es donc la fameuse Léna Daliana. Enchantée de te rencontrer, je suis Suzanne Stromblick, la directrice de l’université Magique.
— De même… Se contenta de dire Léna.
—  Que diriez-vous de finir de boucler l’arrivée de Léna dans mon bureau. Je pourrais vous proposer un thé. Ou un verre d’alcool.”
    Suzanne rit légèrement, invitant la petite bande à la suivre à travers les couloirs de son établissement. Et pour en avoir, il y en avait. Léna ne retint aucun repère durant sa balade, trop absorbée par la découverte de son nouveau chez elle. Les étudiants étaient rares. Seuls les dernières années attaquaient les cours si tôt. Le reste, comme la jeune Daliana, ne commencerait pas avant deux jours. Elle y trouva un avantage. Apprendre à se repérer ici, sans demander l’aide de qui que ce soit.

 

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