Chapitre 2

Notes de l’auteur : Comme promis : nouvelle semaine, nouveau chapitre !
Je vous souhaite à tous une excellente semaine pleine de lectures passionnantes ! :)
A jeudi pour la suite :)

Marchant machinalement, Elena se perd loin dans ses pensées. Elle doit préparer l’examen de fin de semestre qui approche et composer avec son absence totale d’envie et sa fatigue chronique. Elle branche ses écouteurs à son téléphone, sélectionne sa playlist préférée, composée en grande partie de folk et tout spécialement de morceaux de Cat Stevens qu’elle apprécie par-dessus tout. Elle monte le volume à fond, se coupant ainsi du reste du monde, comme à son habitude.

Elle profite du calme des quais, déjà désertés à cette heure pour se poser quelques minutes sur un banc. Elle se demande combien de temps encore durera cette bulle de liberté. Combien de temps lui reste-t-il avant que sa mère commence à sonner l’alerte et à déclarer une disparition inquiétante ? Bon peut-être qu’elle exagère un peu pour la disparition inquiétante… La vérité c’est qu’elle commence à saturer de cette situation, elle ne supporte plus d’être maintenue dans ce rôle de petite fille en permanence. Elle aimerait partir et voler de ses propres ailes. Mais pour ça il faudrait que le Dr O’Brien accepte de lever la tutelle de ses parents et la reconnaisse apte à l’indépendance et à l’autonomie. Et ça, son petit doigt lui dit que ce n’est pas pour tout de suite.

Son téléphone vibre contre sa cuisse.

« Oui, maman… ?

– Tu as vu l’heure ? Je me suis inquiétée, Elena… Tu devrais rentrer, on t’attend pour le dîner.

– Je suis sur les quais, je suis là dans vingt minutes.

– Très bien, dépêche-toi et fais attention sur le chemin. »

Elena raccroche le téléphone et expire longuement en fixant l’autre côté de la rive. Elle se relève, récupère son sac sur le banc et se remet en route.

Quelques allées plus loin, Elena a l'impression d'être suivie et accélère le pas. Elle tourne dans la première rue à droite. Elle regarde discrètement dans son dos : personne. Elle se sent soulagée et relâche légèrement son attention, mais lorsque son regard se pose à nouveau devant elle, elle manque de rentrer dans une vieille dame qui lui fait face.

Cette petite dame rondouillarde, aux cheveux blancs hirsutes, le visage marqué par la vie, la fixe étrangement, comme si elle la connaissait. Elena se sent mal à l’aise, ses oreilles commencent à bourdonner, signe d’une nouvelle crise psychotique. Qui est cette femme ? Pourquoi sa vue déclenche -t-elle une crise alors qu’elle n’en a pas fait depuis des mois et que son traitement s’est stabilisé ?

Soudain, un murmure se fait entendre dans son esprit : « Abriel… » Une voix qu’elle a appris à reconnaître au fil des années et dont elle se méfie autant que possible. « Abriel… suis… là… je… vois ». Cette voix de femme qui lui a toujours semblé si familière et qui pourtant n’est qu’un symptôme de plus de sa maladie. Elena prend sa tête entre ses mains et tente de se concentrer pour la faire taire.

La vieille dame ouvre la bouche, hésite, puis :

« Ye… Elena, écoute-moi. Tu es en danger, il t’a retrouvée. On doit s’en aller ! Tout de suite !

– Qu…, Elena ne peut pas conclure sa phrase, nouveau murmure “Suis… la…”

– Elena, tout va bien ? s’inquiète la vieille inconnue.

– Je ne vous connais pas… Qui… Comment me connaissez-vous ? D’où connaissez-vous mon prénom ?

– Je serais ravie de répondre à tes questions sur le chemin, mais tu dois d’abord me suivre », la presse-t-elle en la tirant par le bras de sa grande main rondelette et calleuse.

Elena récupère son bras en l’extirpant de la prise de cette étrange bonne femme.

« Je ne vous suivrais nulle part ! Laissez-moi tranquille, vieille folle !

– Elen… »

Elle n’a pas le temps de finir, Elena a déjà pris la fuite en courant. « DEMI-TOUR… SUIS-LA… » Le murmure se fait de plus en plus intense et elle a l’impression de perdre pied.

Son cœur bat à tout rompre. Il pourrait bondir hors de sa poitrine qu’elle n’en serait pas plus surprise que ça. Elle court aussi vite que possible jusqu’à être certaine d’avoir mis assez de distance entre elle et cette étrange rencontre. Après quelques minutes de sprint effréné, Elena s’arrête, à bout de souffle. Elle prend appui sur ses genoux et s’accorde quelques secondes pour retrouver un semblant de calme avant de rentrer. Il est parfaitement hors de question que sa mère la voit dans cet état et la soumette à un interrogatoire en règle, elle a eu sa dose d’émotions pour la journée.

Elle se redresse, ferme les yeux, inspire profondément. Une fois, une deuxième. Elle rouvre les yeux : plus de vilaines petites voix. Elle souffle jusqu’à vider ses poumons et relâche ses épaules. Elle n’est plus qu’à deux petites rues du 2 Trinity Gardens. Elle a soudainement froid, ses vêtements sont trempés. Dans sa transe, elle ne s’est pas aperçue qu’il s’était mis à pleuvoir. Elle se dépêche de rentrer, dans l’espoir de ne pas avoir déjà attrapé froid.

L’odeur d'ozone lui a toujours provoqué une sensation de profond bien être. Comme si, avec cette simple odeur, elle se retrouvait immédiatement projetée dans un rocking-chair, un plaid chaud sur les genoux, une tasse de thé noir bouillant lui réchauffant les mains alors qu’elle regarderait tomber la pluie, bien à l’abri d’un foyer, derrière sa fenêtre. Le temps pluvieux lui rappelle également de lointains souvenirs. Des souvenirs qui datent d’avant ce satané diagnostic qui l’a condamnée à l’assistanat perpétuel. La petite fille qu’elle était, sautant à pieds joints dans les plus grosses flaques et riant à gorge déployée. À cette époque, sa maman savait encore rire et son papa n’avait pas peur de lui courir après pour l’attraper et la faire voler dans les airs, à bout de bras… Elle était si épanouie et si libre avant que tout bascule.

La cheminée fume, le grand lustre du salon illumine la fenêtre, Elena prend soin de s’essuyer les pieds minutieusement avant d’entrer dans la maison le plus discrètement possible, dans l’espoir qu’on ne la remarque pas. Raté.

« Ah ! Ce n’est pas trop tôt, mademoiselle… Tu ne viendras pas te plaindre de manger froid… » Sa mère ne sait définitivement plus vivre avec légèreté. Des rides de contrariété lui gâchent le visage. Elena préfère ne même pas répondre et se contente de s’installer à table. Le repas démarre dans un silence de cathédrale.

Aisling a abandonné depuis bien des années la tradition des bénédicités. La complicité de sa fille et de son époux, se moquant ostensiblement de sa piété, a fini par l’en décourager. Elle s’estime heureuse d’avoir pu préserver la messe dominicale en famille. Enfin, plus si en famille que ça depuis qu’Elena a cessé de venir. Elle a eu du mal à accepter l’opposition de sa fille à ce temps sacré. Mais, n’ayant pas obtenu le soutien de son mari, elle a perdu cette bataille.

Le patriarche rompt le silence.

« Alors ma chérie, cette journée ? Ça a été ?

– Hmm… oui, oui je suppose, ment-elle.

– Comment va ce cher Padraig ?

– Il va bien. Fidèle à lui-même. Studieux.

– Et ton amie, Deirdre ?

– Elle est sur un nouveau projet graphique. Elle s’éclate…

– Bien, bien… »

Ce simulacre de conversation familiale laisse finalement place à un long silence gênant.

« Ton ragoût à la Guinness est toujours aussi bon ma chérie…

– Merci, Brian. J’ai fait un carrot cake au dessert.

– On a de la chance de t’avoir, la cajole son époux. » Ça ne semble pas la toucher outre mesure. Il fait mine de ne pas s’en rendre compte et sourit.

Brian a toujours été le pilier de la famille Byrne. Celui sans qui mère et fille se seraient depuis longtemps écharpées. Toujours à essayer de détendre l’atmosphère, d’être le médiateur domestique. Il est le seul membre de cette famille à avoir été doté de capacités de communication dignes de ce nom. C’est, par ailleurs, un inépuisable optimiste, ce qui a été un atout non négligeable pour accepter et gérer les difficultés de la vie.

Le dîner se termine comme il a commencé, dans un silence lourd de non-dits et de distance accumulée au fil des années. Une fois son assiette vide, la jeune femme salue brièvement ses parents et monte dans sa chambre. Plus qu’une chambre, c’est sa bulle, son endroit rien qu’à elle, préservé de l’influence protectrice du reste de son monde.

Elle se déshabille, enfile un vieux t-shirt bien trop large pour elle, des chaussettes molletonnées, attrape son ordinateur portable et se laisse tomber nonchalamment sur son lit. Gros mug d’infusion de camomille au miel dans une main, l’autre sur le pad de son P.C., elle tente tant bien que mal de rester concentrée sur ses révisions. Sans grand succès toutefois.

Au bout d’une heure, elle capitule et ferme sa machine. Son esprit ne cesse d’être happé par sa rencontre avec la vieille dame et toute l’angoisse qui en découle. Elle décide d’écouter un peu de musique pour se détendre et s’endormir, comme à son habitude, écouteurs branchés dans les oreilles.

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Bleiz
Posté le 23/09/2022
Bonjour !

Un chapitre à l'ambiance somme toute calme malgré les évènements qui s'y passent. Je pense que tu pourrais rendre le tout plus dramatique en insistant sur l'effet de l'environnement sur Elena (je m'en suis faite la réflexion hier sur mes propres histoires, donc ça m'a frappé). Je pense qu'une tendance que beaucoup d'auteurs ont, surtout les jeunes auteurs, est de rendre leurs écrits très cinématographiques, très visuels. ce qui donne des avantages ! Mais la richesse de l'écriture provient vraiment, selon moi, de ce qui ne se voit pas. Parce que les films nous permettent de voir mais pas de sentir ni de plonger directement dans la perception des personnages, je pense qu'en travaillant là-dessus, ce chapitre pourrait être meilleur (et tous les miens TwT).
Par exemple : "de folk et tout spécialement de morceaux de Cat Stevens". Pourquoi ce choix en particulier ? La musique la pousse peut-être à marcher sur le rythme, ou ça la rend mélancolique. Peut-être que tu pourrais lier la musique avec le décor (la pluie, les pavés qui se succèdent sous ses pieds, que sais-je).

Après, on a bien évidemment la scène avec la vieille dame. On sent qu'il se passe quelque chose de crucial, mais ça manque de tension au niveau de l'écriture. Plonger plus profondément dans les symptômes de ses crises, et sur les 5 sens, de façon rajouter de la description aiderait.

Même avec tous mes commentaires, j'ai beaucoup aimé ce chapitre ! Il est agréable à lire, seulement je pense qu'il a du potentiel encore inexploré.

Un plaisir,
À bientôt :)
Wendy_l'Apprent
Posté le 23/09/2022
Hello Bleiz,

Merci beaucoup pour ce retour !
Effectivement, je suis en pleine réécriture ça va bien m'aider à retravailler tout ça, merci encore ☺️

Bonne journée à toi, à très bientôt ☺️
LeMytheDeLecrit
Posté le 16/09/2022
Salut,

Super chapitre, j'aime beaucoup ta façon d'écrire , c'est simple à lire et tu utilise un vocabulaire adapté.
Continue comme ça.
Bonne journée
Wendy_l'Apprent
Posté le 16/09/2022
Hello ! Merci beaucoup pour ton commentaire 🥰 je suis ravie que ça te plaise, j'espère que tu aimeras tout autant la suite!

À bientôt ☺️

Wendy
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