Chapitre 19. (partie 3)

Par dcelian

Gaëlle s'est repositionnée rapidement, elle a retrouvé sa combativité. Elle s'est laissée surprendre, mais quand même, il faut dire que c'est la première fois qu'elle voit quelqu'un comme ça, quelqu'un comme elle. Elle aimerait lui parler, elle aimerait savoir s'il sait, quoi que ce soit, n'importe. Elle, elle ne sait rien.
Et puis elle soupire, parce que les circonstances ne sont pas au dialogue, parce que la vie de Soa est en jeu, et la sienne aussi, un peu, maintenant qu'elle s'est embarquée dans cette affaire. Ils n'ont pas échangé un mot, simplement des coups, alors ce n'est pas le moment. Il faut se concentrer.
Elle se concentre.

Son adversaire est grand et large d'épaules. Gaëlle pensait avoir l'avantage de la vitesse, mais elle n'en est plus certaine, après sa ruée. Elle sent dans son attitude qu'il a l'habitude de se battre, qu'il maîtrise parfaitement ses gestes.
Pourtant, à l'instant, il aurait pu l'assommer et il a préféré la faire tomber au sol. Est-ce qu'il fait durer le suspense ? En tout cas, ça se présente assez mal, mais il n'est pas armé, contrairement à elle. Et puis, elle aussi, elle sait se battre si nécessaire. Alors elle inspire un grand coup, parce que là, c'est nécessaire.
Alors elle va se battre.

Cette fois, elle porte le premier coup. Elle se positionne à une distance parfaitement calculée et, en poussant le manche de sa main droite et en le tirant de sa main gauche, elle effectue un mouvement net avec sa faux, elle fend l'air devant elle pour forcer son adversaire à reculer. D'un pas en arrière, il s'éloigne de la lame, mais Gaëlle avait anticipé ce repli. Elle place sa paume gauche tout au bout du manche et, d'une vive impulsion, projette le tranchant extérieur de la faux dans l'abdomen de l'homme qui grimace à ce contact.

Il recule vivement, met quelques mètres entre eux et plaque sa main contre la blessure, il a l'air de saigner, il cherche visiblement un répit. Gaëlle compte bien saisir cette chance. Elle repositionne ses mains sur le manche de l'arme, elle ramasse sa chaîne qui git au sol. Le contact glacé de l'argent la fait frémir un instant. Et puis, la faux pèse lourd entre ses doigts fermement agrippés. Pour donner le coup décisif, il va falloir lui faire prendre de l'élan.
Alors elle se propulse sur sa cible.

Tout autour, le silence nocturne est en place, mais elle ne l'entend pas. Il n'y a plus que le vent qui fouette son visage tandis qu'elle court, il n'y a plus que son cœur qu'elle entend battre contre ses tempes.
Là, juste en face, son adversaire est encore affaibli par la blessure qu'elle lui a infligée. C'est le moment.
Encore trois mètres. Deux.

Soudain, Gaëlle interrompt sa course et, profitant de l'élan accumulé, tend sa faux droit devant et effectue un tour sur elle-même pour donner suffisamment de force à son geste. Elle ne tourne le dos à sa cible qu'un quart de seconde. C'est l'un des risques à prendre, elle en est consciente. Et un quart de seconde ne lui a jamais paru aussi long. Le temps semble se suspendre, tout se tait, on pourrait entendre l'air se déchirer sous sa lame à l'autre bout de la forêt.

Finalement, elle achève son mouvement et se retrouve face à face avec son adversaire.
Son adversaire qui sourit. Et ça n'a rien d'un sourire cruel, non, c'est simplement un sourire victorieux.
Alors Gaëlle comprend un peu tard qu'elle a commis une lourde erreur.

***

Simon sourit. Il sourit parce qu'il a gagné, une fois de plus. Il a bien étudié les gestes de la Traqueuse, ils sont précis, habiles et puissants, elle est redoutable, mais elle l'a sous-estimé. Et il sait dans son regard qu'elle s'en est rendu compte, mais c'est trop tard, maintenant, c'est terminé.

Il se baisse et évite habilement la lame aiguisée de la faux. Emportée par la vitesse de rotation de son mouvement, la jeune femme met un temps avant de pouvoir se repositionner tout à fait.
Le sourire de Simon s'accentue encore. C'est sa chance.
Il se redresse aussitôt et envoie brutalement son poing dans l'estomac de la Traqueuse. Tout à l'heure, il l'a épargnée parce qu'elle était déconcentrée, mais cette fois, elle a commis une erreur et elle ne peut pas s'en sortir indemne, alors il y met toute sa force, dans ce poing.

La jeune femme est pliée en deux, et elle crache un filet de sang. Cette fois, son souffle est coupé.
Il a gagné.

Il ne lui laisse pas le temps de respirer à nouveau, il enchaîne directement avec un violent crochet dans la mâchoire.

Elle s'effondre au sol, salement amochée. Voilà qui devrait faire l'affaire.

Simon soupire.
Finalement, ça n'a pas duré bien longtemps. Il aurait bien aimé un peu plus de répondant. Enfin bon. Maintenant, il faut reprendre Soa et repartir. Ça ne fait aucun doute : elle les suivra. Elle ne mourra pas comme ça, pas si simplement. Elle les retrouvera. Et son visage se fend d'un large sourire à cette idée, il sourit un instant, parce que tout se déroule comme prévu pour l'instant.
Alors c'est parfait.

Il jette un œil alentour. Le corps du jeune homme est toujours là, profondément endormi contre le tronc d'un arbre. Tout semble paisible, maintenant, et il faut dire que la nuit se moque pas mal de ses états d'âme.
Il fait un pas, pied gauche d'abord, pied droit ensui... Quelque chose ne va pas.

La chaîne en argent enserre à nouveau sa cheville. Il se retourne, il la suit du regard, il la suit jusqu'au bout. Et au bout, il y a la Traqueuse. Elle est encore par terre, son souffle est rauque et elle peine à garder les yeux ouverts. Pourtant, elle est encore là, elle n'est assommée pour rien au monde, et elle tient cette chaîne fermement, elle la tient comme on s'accroche à un dernier espoir.
Simon ne comprend pas, il ne réagit pas, il la regarde simplement, presque fasciné par cette détermination. Quel que soit le lien qui l'unit à Soa, elle ne l'abandonnera pas, ni ici ni ailleurs.

Il reste là, bras ballants, suspendu dans son geste. Il pourrait retirer la chaîne, mais il ne le fait pas. Il y a quelque chose dans le regard de cette femme qui le lui interdit.
Il est figé comme un condamné qui attend sa sentence.

***

Il ne sourit plus, maintenant. C'est au tour de Gaëlle. Elle n'y voit pas grand-chose, encore sonnée par le coup qu'elle a reçu au visage, mais elle sourit quand même. Elle sent que sa conscience cherche à fuir, qu'elle cherche à se reposer, mais elle refuse. Elle ne peut pas en rester là. Elle n'a plus aucune chance de gagner ce duel, mais elle ne laissera pas Soa lui échapper sans contrecoup.

Contre ses tempes, elle sent son cœur qui martèle, il résonne dans tout son être, et elle se tient à ça, à ce tambour incessant, à ce tambour qui dit, tu vis, tu vis encore, t'as pas intérêt à caner ici.
Alors elle sourit de plus belle. Elle ne voit rien, elle n'entend rien non plus, rien d'autre que ce battement régulier, mais elle sourit quand même.

Elle rassemble toutes ses forces, elle inspire, elle inspire tout l'air de la forêt, puis elle tire sur la chaîne d'un coup sec. Elle n'entend plus rien. Pourtant, le craquement que fait l'os de son adversaire, elle l'entend très distinctement. C'est un bruit de déchirement, un bruit douloureux, Gaëlle grimace mais elle garde son sourire.
Il n'a pas crié, mais elle sait la douleur qui le traverse à présent, elle sait combien chaque pas sera difficile.
Elle n'a pas gagné, mais lui non plus.

Il la regarde, à présent. Elle ne le voit pas, mais elle le distingue. Il approche, il approche d'elle en boitant sévèrement. Ses pieds foulent la forêt à petite allure, et, lentement mais sûrement, il vient se placer juste à côté d'elle.
Il prend alors appui sur sa cheville invalide, et Gaëlle ne le perçoit pas, mais elle imagine son visage déformé par la douleur. Il lève son autre jambe derrière lui, il la lève haut et loin.
Gaëlle serre les dents. C'était à prévoir.

Il lui envoie alors un violent coup de pied dans les côtes, et le même craquement retentit, il envahit tout son corps, il propage des ondes dans son crâne, et les bruits résonnent, et sa vision se brouille, et tout est incertain. La douleur la foudroie, elle la saisit à la gorge, elle voudrait la crier, l'expulser loin, mais aucun son ne sort, dehors, il n'y a que le silence de la forêt, elle semble la regarder avec empathie, mais elle ne fait aucun geste pour lui venir en aide.

Sans plus de considérations à son égard, l'homme se détourne enfin et s'en va dans l'autre direction, il fait de petits pas, avec sa cheville droite invalide. Il ramasse Soa, le place sur son dos et reprend son chemin, lentement, très lentement, il s'éloigne dans la nuit.

Elle a atterri sur le ventre, incapable du moindre geste, elle n'est plus qu'une boule de bruits étouffés et de souffrance, et elle voudrait abandonner, elle voudrait rester là, par terre, elle voudrait tout lâcher, mais elle pense à Soa, et elle ne peut pas, elle ne peut pas, c'est comme ça.

Alors elle prend appui sur ses deux mains, elle les ancre dans le sol et elle se soulève, elle se relève, elle fait front. Elle tousse violemment et le goût du sang imprègne sa bouche, métallique, mais elle continue, elle ne s'arrête pas, parce que si elle s'arrête c'est terminé, c'est la fin de tout.
Elle tend une main vers Soa qui s'en va, elle lui tend la main comme pour lui dire, allez, accroche-toi, on rentre, mais il tangue au milieu des arbres, il devient flou dans le lointain. Et puis la seule main qui la soutenait dérape, elle glisse sur les feuilles mortes, et Gaëlle tombe à nouveau, elle s'effondre et elle n'a plus la force de rien.

Tant pis, si elle ne peut pas se lever, elle rampera.

Elle projette ses bras loin devant, elle grimace parce qu'elle a mal aux côtes, et elle se tracte, encore et encore, elle se tracte à en crever, elle sent ses muscles qui protestent, elle sent ses côtes gémir sous l'effort, et elle continue malgré tout. Elle hurlerait si elle le pouvait, mais elle en est incapable. Son sang hurle pour elle, il bout, il cogne contre sa peau, il rugit de désespoir. Mais la douleur est insupportable, et elle sent son esprit qui vacille, elle le sent qui ne tient plus qu'à un fil. Elle ne peut pas aller plus loin. Elle ne peut plus rien faire d'autre que contempler son échec, que se maudire un peu plus chaque seconde qui passe.

Elle s'arrête enfin. Elle ne peut plus faire aucun geste.
Elle a fait tout ce chemin pour rien. Il était à deux doigts d'elle, et elle n'a pas été foutue de tendre la main plus loin.

La nuit noire l'enveloppe paisiblement, elle la recouvre, elle recouvre sa douleur et son échec, elle efface tout dans le silence.

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