Chapitre 19. (partie 2)

Par dcelian

Bon, ça ira comme ça, ça ira pour aujourd'hui. Ils n'avancent pas au rythme qu'il voudrait, mais ça facilitera la tâche de leur poursuivante.
Simon n'est pas un imbécile. Il sait que s'écarter du plan, ne serait-ce qu'un peu, c'est prendre des risques inutiles. Il sait ça pertinemment. Mais s'il accomplit tout de même sa mission, ça ne fait aucune différence. Alors voilà, pas de souci à se faire, il fait un pas de côté pour mieux revenir dans le rang.
Et puis, ce pas de côté n'est pas une erreur de calcul. Loin de là. Il avait prévu cette éventualité, il l'avait prévue comme il en a prévu tant d'autres. Alors, quand bien même il devrait déroger un peu aux règles établies, ça ne fait rien. C'est lui qui instaure les règles. Il n'aura qu'à en ajouter de nouvelles. Ils jouent à son jeu, et il connaît ce jeu mieux que quiconque. Alors il ne peut pas perdre. Et c'est tout ce qui compte, non ?
Il gagnera.

Mais pour l'instant il faut dormir. Parce demain sera une journée décisive, demain sera une journée pas comme les autres.
Simon dépose le corps toujours inerte de Soa au sol. Bordel, mais pourquoi il pèse si lourd, c'est pas croyable, ça ! Ash aurait abusé sur le sortilège ? Enfin bon. Peu importe. Le plan ne sera pas compromis. Il ne sait que trop bien de quoi Il est capable en cas d'échec. Alors le plan ne sera pas compromis, parce qu'il ne peut pas se le permettre.

Simon étend son grand corps par terre, il ferme les yeux. Tout autour, la forêt est sombre, elle est sombre et silencieuse, mais il a suffisamment confiance en son instinct pour ne pas s'en méfier. A cette heure, les esprits des bois dorment, tranquilles. Elle aussi, elle dort probablement.
Il va tâcher d'en faire autant.

***

Lorsque Gaëlle ouvre les yeux, l'ambiance est plus douce que la veille. Là-haut, le vent semble avoir chassé les nuages de pluie avant de s'apaiser, laissant derrière lui le portrait d'une nature épurée et ensoleillée. Elle émerge lentement d'un sommeil mitigé, accompagnée par le joyeux chant des oiseaux tout autour.

Elle ne met qu'un bref instant à se rappeler tout, ce qu'elle fait là, ce qu'elle doit faire maintenant, ça lui revient en un flash étourdissant. Elle inspire un grand coup, puis elle se redresse vivement et rassemble ses affaires aussitôt, pas de temps à perdre, le plus vite sera le mieux. Elle n'a aucune idée de l'heure, mais le soleil est encore bas, le jour est encore petit et elle se sent prête. Le sommeil a été réparateur, malgré l'inconfort du sol.
Elle secoue la tête pour se réveiller tout à fait, elle se frotte le visage et s'étire un moment, puis, sans attendre plus longtemps – et parce qu'elle a déjà trop attendu –, elle s'élance entre les arbres.

Hier, elle n'a pas couru, elle préférait marcher pour économiser ses forces. Aujourd'hui, alors que la forêt chante sous les rayons du soleil, elle se sent prête, elle courra s'il le faut. Elle courra après Soa, et elle le ramènera quoi qu'il lui en coûte.
Elle avait une semaine, elle n'a plus que six jours.

*

Voilà un moment qu'elle progresse à bonne allure, toujours dans la même direction, toujours plein Nord.
Pourtant, quelque chose ne va pas. Il y a toujours cette douce chaleur et le murmure de la forêt, il y a toujours ça, mais il manque quelque chose.
Gaëlle le sait pertinemment : ça fait un long moment maintenant qu'elle n'a plus déniché de marque dans les troncs. Au début, ça ne l'a pas particulièrement inquiétée. Elle a constaté que leur rythme était irrégulier, et elle a simplement pensé que la prochaine était un peu plus loin. Mais elle est un peu plus loin, maintenant. Elle est même beaucoup plus loin. Et il n'y a toujours aucune marque.
Alors elle ralentit un peu.
Et maintenant ?
Est-ce qu'il faut revenir sur ses pas ? Non, hors de question. Elle ne peut pas se permettre de perdre autant de temps. Elle a six jours pour trouver Soa et l'emmener à l'église et, bien que ça sonne tout autrement, ce n'est pas une perspective réjouissante. Faire demi-tour n'est pas une option.

Gaëlle inspire un grand coup.
Tout autour d'elle, les oiseaux piaillent gaiement et la forêt s'agite au rythme de la brise. L'air est paisible, les arbres verts et leurs longues feuilles la contemplent dans sa réflexion. Ils semblent lui indiquer le chemin à suivre.
Elle secoue la tête. De toute façon, elle n'a pas le choix, alors mieux vaut ne pas s'encombrer de dilemmes inutiles. Elle continue. Elle continue toujours tout droit. Mais elle continue avec précaution, elle tend l'oreille et elle guette.

L'absence de marque peut vouloir dire deux choses : soit elle s'éloigne, soit elle approche. Mais elle n'a pas dévié de sa trajectoire, de ça elle est certaine. Alors elle approche, pas vrai ? C'est forcément ça.
Elle sourit, parce que c'est plus qu'une simple déduction, c'est une intuition. Et ses intuitions sont rarement fausses. Celle-ci ne fera pas exception.

***

La journée passe à une vitesse folle. Le soleil de l'après-midi décline déjà, et la nuit guette, elle plane au-dessus d'eux comme une promesse funeste.
Bon.
Soa semble s'alourdir à chaque instant, et Simon commence à perdre patience. Il s'est arrêté, il est planté là depuis un moment maintenant, au milieu des bois, sans trop savoir quoi faire. Depuis qu'ils sont repartis, ce matin, il n'a plus entaillé aucun arbre. Il a bien aiguillé leur poursuivante, mais il ne veut pas non plus trop l'avantager.
Il gagnera, c'est certain, mais il faut prendre le temps de cacher Soa.
Il reprend la marche, il avance à petite allure. La Traqueuse ne tardera plus, et il est bientôt arrivé là où aboutissent les chemins. Ou du moins... Là où aboutira son chemin à elle. Parce qu'il ne perdra pas, ça jamais.

Autour d'eux, la forêt est calme. Les oiseaux chantent leurs dernières notes, les feuilles des arbres frémissent dans un murmure, et la brise glisse sur son visage.
Simon respire un instant.
Porter Soa à longueur de journée est bien plus fastidieux que prévu. Pourtant, ce soir, alors que l'air est doux et le ciel dégagé, il sent qu'il ne pourra pas se reposer comme il aurait aimé le faire. Il sent qu'elle les guette depuis l'ombre, il sent sa présence, toujours plus proche. Il continue d'avancer malgré tout. Peu importe. Il attendra qu'elle se montre. Elle ne tardera plus.

Il marche un instant, puis deux, mais rien ne vient. Il y a toujours cette présence mystérieuse qui rôde, mais elle ne semble pas décidée à sortir de sa cachette. Simon refuse d'aller la chercher, il ne peut pas laisser Soa en plan, pas ici, au milieu des bois. Elle pourrait très bien en profiter pour le reprendre, et alors il aurait tout perdu. Or il ne perdra pas.

Est-ce qu'elle attend que la nuit tombe ? Leur visibilité serait alors nettement réduite, et ça rendrait le combat difficile pour elle autant que pour lui. Peut-être cherche-t-elle a simplement enlever Soa pendant la nuit, pendant le sommeil de Simon ? Ce serait une entreprise très risquée, d'autant que son instinct est vif et son ouïe fine, ça demanderait une discrétion dont il est difficile de faire preuve en trimbalant un corps inerte, surtout quand on sait le poids qu'il pèse.
Plus le temps passe et plus Simon est sincèrement curieux de savoir comment elle compte s'y prendre. Parce que son but est Soa, d'accord, mais comment pense-t-elle le transporter, au juste ?
Ça supposerait non seulement de le vaincre lui, mais en plus d'être encore capable de porter quoi que ce soit après le combat, c'est très audacieux de sa part. Peut-être espérait-elle que Soa ne soit pas inconscient ?

Soudain, tout droit sortie des Ombres, une chaîne en argent s'enroule autour de sa cheville.
Etrangement, Simon sourit dans le noir.
Elle est enfin arrivée.

***

Le lancer est parfait, et la chaîne s'enroule avec force autour de la cheville de la silhouette encapuchonnée.

Elle a eu beau y réfléchir pendant un long moment, en les suivant à distance alors que la nuit tombait peu à peu, elle n'a pas trouvé de meilleure solution que l'affrontement direct. C'est loin d'être une bonne idée, pourtant, elle le sait. Certes, elle est armée jusqu'aux dents, mais sa proie cache quelque chose, sinon pourquoi avoir laissé des marques pour la guider jusqu'à elle ?
Et puis, en s'approchant, Gaëlle a pu constater que l'individu qui porte Soa sans aucun mal, quel qu'il soit par ailleurs, est bien plus grand et trapu qu'elle, alors forcément, dans un combat singulier et à la régulière, elle a peu de chances de l'emporter. Elle est sans doute plus vive, mais il va surtout falloir ne pas se laisser attraper, et c'est plus difficile qu'il n'y paraît quand on cherche précisément à attraper l'autre.

Enfin bon, il est trop tard pour y réfléchir, maintenant, son poignet a agi de lui-même, le geste était fluide et maîtrisé, la cible est entravée. Alors Gaëlle tire sur la chaîne, elle tire pour déstabiliser la cible, à l'autre bout, elle tire de toutes ses forces pour la faire chuter au sol.
Mais rien.
Elle a beau avoir ferré sa proie, elle n'arrive pas à la faire perdre son équilibre. Pourtant, avec Soa sur le dos, il devait déjà être assez précaire... Gaëlle pensait avoir enchaîné sa proie, et elle comprend un peu tard que c'est loin d'être le cas. S'il y a une proie ici, c'est elle, et elle a perdu le seul avantage qu'elle avait sur son chasseur : la surprise.

Autour d'eux, la forêt se tait peu à peu, seul le vent demeure. La lune s'élève mais on ne distingue pas encore les étoiles. L'obscurité s'épaissit, elle est presque palpable tout autour d'eux. La nuit promet d'être tranquille pour tous les êtres des bois.
Enfin, pour tous sauf pour eux.

A l'autre bout de la chaîne, Gaëlle sent qu'on tire, comme pour la lui arracher des mains. Elle lâche aussitôt prise, elle sait pertinemment qu'elle n'aura pas l'avantage à ce petit jeu-là.
Elle sort plutôt de sa cachette et saisit la faux dans son dos. Elle positionne l'arme devant elle, lame perpendiculaire aux arbres. Ses deux mains, paumes vers le sol, se positionnent d'une part et de l'autre du manche – la gauche en haut, la droite en bas –, et elle est prête à faire face.

Elle approche calmement, pas à pas, de la silhouette encapuchonnée qui lui tourne le dos, dos sur lequel se trouve toujours Soa par ailleurs.
Sous ses pieds, elle croit entendre la forêt qui gémit, comme si elle n'approuvait pas ses actes. Elle n'y peut rien, pourtant, elle n'a plus le choix. Il ne restera bientôt plus que cinq jours, et elle ne peut pas échouer, elle n'a pas le droit d'échouer.

Elle continue à avancer vers l'ombre qui ne fait aucun geste, elle reste simplement plantée là, elle ne bouge pas.
Une fois suffisamment proche, Gaëlle s'arrête et s'immobilise, elle aussi. S'il faut attendre, alors elle attendra. Elle a déjà porté le premier coup pour un résultat mitigé, elle refuse de prendre une deuxième fois cette initiative. Et puis, il faut dire que viser l'ennemi sans atteindre Soa est une entreprise délicate.

Elle inspire profondément.
La forêt s'est complètement tue. La vieille écorce a cessé de craquer, les esprits des bois ne chantent plus, les feuilles ont raconté tous leurs secrets.
Il n'y a qu'eux. Il n'y a qu'eux et ce silence, cette tension lourde qui fait battre leurs cœurs dans un rythme effréné.
Elle place son pied gauche en avant et son pied droit vers l'arrière, prête à recevoir un assaut. Elle ne bougera plus et – elle le sait pour l'avoir déjà fait – elle peut tenir cette position pendant plusieurs heures s'il le faut. Elle reste là, à simplement respirer, boule de nervosité. Son esprit est vide, vide de tout le reste. Il n'y a plus qu'elle et sa cible, il n'y a plus que ce combat.

Soudain, l'inconnu passe à l'action, et alors tout va très vite.
Il jette Soa de côté comme un sac encombrant, puis il se retourne pour lui faire face et se jette sur elle à toute vitesse.
Gaëlle était prête à recevoir tous les assauts.
Elle n'était pas prête à ça.
Sa peau...
Elle est noire comme la forêt tout autour.
Elle est noire comme la sienne.

***

Elle s'est figée un instant en voyant son visage. Il ignore pourquoi, mais il a senti sa respiration se suspendre, il l'a sentie hésiter un court instant. Et Simon ne perd jamais, mais il ne triche pas pour autant. Il préfère encore ne pas gagner. Alors, oui, il aurait pu saisir cette chance et assommer son adversaire d'un coup sec et bien placé, mais il se refuse cette victoire, il décide de donner une seconde chance à la Traqueuse, une chance sans surprise et sans feintes.

Il continue toutefois de charger vers elle, mais il se contente de la propulser au sol d'un coup d'épaule. Le choc devrait lui couper le souffle pour un instant, ça l'aidera à reprendre ses esprits.
Mais la Traqueuse ne perd pas son souffle.
Pas une seule seconde.
Elle tousse un coup, elle se redresse aussitôt et se remet dans une position de combat, une lueur différente dans le regard, une lueur de défi. Visiblement, elle n'a pas eu besoin de lui pour se ressaisir.
Simon sourit. Il y a face à lui une adversaire de valeur, et il n'a pas connu d'affrontement exaltant depuis longtemps maintenant.

Oh, il gagnera, ça ne fait aucun doute.
Mais il y a là de quoi tuer l'ennui pour un instant.

***

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