Chapitre 19 - narrateur 1

   Si les circonstances de notre présence n'étaient pas ce qu'elles sont, j'apprécierais sincèrement les couleurs et l'ambiance de ce marché. Malheureusement, il semblerait que nous soyons en train de causer plus de trouble qu'autre chose parmi la population. Nous l'avons tous remarqué et nous accélérons le pas en suivant Paul qui nous guide vers l'habitation de Kari.

   Les réactions des passants me touchent profondément. Je ne suis déjà pas sûre de ce que je fais ici et leurs regards n’aident en rien à me rassurer. Notre rôle est de sauver le monde et pourtant on dirait que tous ces innocents nous craignent. Je ne sais pas où me mettre, j'ai presque envie d'aller me cacher sous cet étalage de fruits que nous venons de passer. David a dû voir mon malaise, il se rapproche de moi et me prend la main. Difficile d'adopter un air décontracté quand on doit s'assurer en permanence de ne pas être suivi et rester attentif à la présence éventuelle de démons.

   Nous finissons par sortir du marché, mais nous ne décélérons pas. Je crois que nous n'avons tous qu'une envie : nous éloigner d'ici au plus vite. Paul nous indique la rue de Kari et nous arrivons rapidement devant la porte de sa maison. Une habitation tout en simplicité. De la musique vient jusqu’à nous par les fenêtres ouvertes. Paul respire un grand coup, s'avance et frappe à la porte.

   Pas de réponse. Il s'apprête à frapper de nouveau lorsque la porte s'ouvre lentement sur un petit garçon juste assez grand pour attraper la poignée. Il reste silencieux et nous regarde avec de grands yeux marron. Nous ne disons rien non plus, conscients de notre apparence et de l'impression que nous faisons très probablement sur lui. Une femme arrive soudain derrière lui et s'arrête subitement en nous voyant. Elle attrape le petit garçon par les épaules et le ramène contre elle. Ses yeux ne cessent de s'écarquiller à mesure qu'elle nous détaille l'un après l'autre. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi, immobiles devant la porte ouverte à attendre le verdict de cette femme. Tout ce que je sais, c'est que ça me paraît interminable. Elle commence à reculer en entraînant le petit avec elle lorsque Paul prend la parole avant qu’elle n’ait le temps de nous fermer la porte au nez.

   - Nous sommes là pour voir Kari.

   La femme fronce les sourcils.

   - Qui êtes-vous ? Que lui voulez-vous ?

   Paul affiche un air légèrement surpris qu'elle n'ait aucune idée de notre identité.

   - Karimala, n'est-ce pas ?

   Elle hoche la tête. 

  - Mon nom est Paul. Je suis moi aussi un membre de l'Assemblée. Comme vous, je tiens cela de mon père. Notre génération n’a jamais eu besoin de se regrouper. Mais aujourd'hui, la génération de Kari doit se réunir pour combattre l'avancée des démons.

   - Alors c'est vrai...

   - Qu'est-ce qui est vrai ?

   - Ce n'était pas que des histoires que mes parents me racontaient pour m'endormir.

   Paul hoche simplement la tête. Elle ne sait rien. Ce qui veut dire que Kari ne sait rien non plus. J'ai le sentiment que nous allons passer plus de temps que prévu dans cette petite ville au cœur de l'Afrique. Paul ne nous avait pas prévenus et nos regards interrogateurs se tournent tous vers lui au moment où Karimala nous invite enfin à entrer. Il nous répond avec une espèce de grimace d'incompréhension et s'empresse de passer le seuil pour suivre notre hôte. Nous traversons un couloir pour ressortir par une porte à l'arrière de la maison qui ouvre sur une petite cour intérieure. Karimala nous invite à nous installer autour d'une table ronde. Elle n'a rien dit depuis tout à l'heure. J'ai l'impression qu'elle attend que Paul prenne la parole. Mais on dirait qu’il ne sait pas quoi dire non plus... Finalement, c'est Yi qui brise le silence.

   - Est-ce que Kari est là ?

   Karimala prend le temps de l'examiner en détails avant de lui répondre. Yi ne bouge pas d'un cil.

   - Son frère est parti la chercher.

   David, assis à côté de moi, a toujours ma main dans la sienne sous la table. Ça m'aide un peu à garder une certaine contenance. Mon corps tout entier est figé et je n'ai qu'une envie, c'est de sortir d'ici en courant. J'ai l'impression que nous nous immisçons dans cette famille pour la détruire sans même prendre le temps de leur expliquer pourquoi.

   Kari finit par arriver. C'est une fille magnifique. C'est la première chose qui me vient à l'esprit quand je la vois approcher de la table. Habillée d’une longue robe orangée, qui met en avant sa taille haute et fine. Son visage est doux et ses yeux couleur d’ébène ont un effet apaisant. Ses cheveux noirs sont attachés en une longue tresse qui lui tombe dans le bas du dos. Ne sachant pas qui nous sommes, elle s'approche en souriant.

   Paul se lève et nous l'imitons tous. Kari semble surprise. Je vois bien qu'elle a remarqué notre allure peu présentable et qu'elle commence à se poser des questions.

   - Bonjour, Kari, commence Paul.

   Probablement étonnée que cet inconnu connaisse son nom, elle fronce les sourcils et fixe ses grands yeux marron sur lui.

   - Nous sommes venus en amis. Nous avons une histoire à te raconter. Une histoire qui va changer ta vie.

   - Qui êtes-vous ? lui répond-t-elle.

   - Je m'appelle Paul. Et voici tes futurs camarades : Yi, Sacha, Diego, David et Marina. Ensemble, vous formez l'Assemblée. Assieds-toi avec nous et nous allons t'expliquer.

   - Merci, mais je suis aussi bien debout. Je ne sais pas qui vous êtes, mais j'ai le sentiment que vous n'allez pas rester longtemps.

   Paul s'apprête à parler, mais je ne lui en laisse pas le temps.

   - Laisse-moi faire. Je sais exactement ce qu'elle ressent.

   Après un rapide échange de regards avec les autres, Paul acquiesce d'un signe de tête dans ma direction. Je me lève pour faire face à Kari. Je vois dans ses yeux qu'elle est sur la défensive.

   - Est-ce qu'on peut parler en privé ?

   Sans répondre, elle se retourne et rentre à l'intérieur de la maison. Je la suis. Nous traversons plusieurs pièces avant de nous arrêter dans ce qui me semble être sa chambre. Une pièce tout en simplicité, avec pour seule décoration une grande toile tissée sur le mur au-dessus du lit. Au milieu du bureau se trouve un cahier ouvert entouré d'une multitude de flacons de tailles différentes. Je distingue des formules sur les pages noircies, mais je n'y comprends rien. Debout au milieu de la chambre, les bras croisés sur la poitrine, Kari toussote et me surprend en plein délit de curiosité.

   - Alors ?

   Je respire profondément avant de me lancer.

   - Je sais que c'est difficile à croire, mais c'est la vérité. Avec les autres, nous formons une sorte de groupe privilégié, enfin je ne sais pas si c'est le bon mot... Disons plutôt que nous avons une mission particulière et Paul est un peu comme notre mentor.

   - L’histoire de l’Assemblée, c’est un conte que me racontait ma mère quand j’étais petite.

   - C’est plus qu’un conte. C’est la vérité.

   Elle me regarde avec de grands yeux mais ne dit rien.

   - Moi non plus, je ne savais rien quand Paul est venu me chercher.

   - C'était quand ?

   - Il y a une semaine.

   - Tu as été vite convaincue.

   - Pas vraiment... Je ne suis toujours pas sûre d'y croire complètement.

   - Alors qu'est-ce que tu fais avec eux ?, me demande-t-elle en fronçant les sourcils.

   - Si c'est la vérité et pas juste une histoire pour enfants, alors je veux avoir la chance de faire partie de ce groupe. Et si le monde a vraiment besoin d'être sauvé, comment pourrais-je dire non ?

   Kari soupire et s'assied sur son lit.

   - C'est quoi exactement cette Assemblée dans la vraie vie ?

  - Probablement comme dans les contes de ton enfance : un groupe de sept personnes réparties dans le monde entier. C'est quelque chose qui se passe de génération en génération. Mon père en faisait partie. Ta mère aussi.

   - Ça m'étonnerait. Elle m'en aurait parlé.

   - Mes parents ne m'avaient jamais rien dit...

   - Ma mère n'est pas comme ça. Elle ne m'aurait jamais caché une telle destinée.

   - C'est vrai, dit alors la mère de Kari en entrant dans la pièce. Et je ne t'ai rien caché. La vérité, c'est que je ne savais pas moi-même que c’était plus qu’un conte.

   - Pourquoi ?, je l'interromps pour lui demander.

   - J'en ai hérité de mon père, qui est décédé quand j'avais seulement deux ans.

   Elle se tourne de nouveau vers sa fille et continue.

   - Ta grand-mère n'en savait que très peu et j'ai toujours considéré que les histoires qu'elle me racontait étaient simplement des contes pour enfants.

   Karimala a les larmes aux yeux. Sa fille la serre dans ses bras et je m'éclipse doucement pour rejoindre les autres à l'extérieur. À elle de décider seule si elle est prête à nous rejoindre ou pas. Autour de la table, personne ne parle et les visages trahissent l'attente et l'impatience. Paul se lève précipitamment lorsque j'arrive.

   - Alors ?

   - Je ne sais pas. Je pense l'avoir rassurée un peu, mais c'est à elle de prendre la décision. Elle est avec sa mère.

   - Bien.

   - Comment se fait-il que sa mère ne sache presque rien non plus ? Elle nous a dit que son père était mort quand elle était jeune, mais pourquoi est-ce que la famille d'un autre membre ne s'est pas occupé de continuer à transmettre l'héritage dans leur famille ?

   - On ne pouvait pas savoir que la mère de Karimala ne savait rien. Et peut-être que la génération de vos grands-parents pensait que l'Assemblée n'aurait plus jamais besoin de se réunir dans le futur.

   Je prends place autour de la table et nous attendons en silence que Kari vienne nous annoncer sa décision.

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annececile
Posté le 13/04/2020
Bonne idee, un personnage si different des autres! Ce qui me gene un peu, c'est qu'il y a un flou autour de sa description. Est-elle Noire? tu parles de ses yeux d'ebene mais on ne sait rien de la couleur de sa peau. Ce serait logique, puisque les membres de l'Assemblee semblent representer les differentes nations et continents terrestres. Et sa maison ressemble a une maison europeenne, avec un couloir, des chambres, alors que les maisons dans des villages en Afrique (sans generaliser) ce sont souvent un seul espace de vie commune, eventuellement avec des recoins. Je ne suis jamais allee en Afrique moi meme mais j'ai des proches qui y ont vecu. Ou alors, ils sont dans une grande ville qui s'est "occidentalisee" mais ce n'est pas mon impression. Je me doute que Kari va se joindre au groupe, j'ai hate de voir comment son integration va se passer.
Schumiorange
Posté le 13/04/2020
J'aime bien que tu aies remarqué le côté "européen" de la maison de Kari. Bien vu ! Même si je vais devoir te laisser dans le flou… Concernant sa maison et son personnage ! Désolée, mais tout ce que je peux te dire, c'est que tu peux garder tout ça dans un coin de ta tête et que tu auras des réponses un jour ! : )

Par contre, tu as raison, ils ne sont pas dans une grande ville, ni vraiment à proximité d'une grande ville.
Renarde
Posté le 10/02/2020
Coucou Schumiorange,

Une deuxième Marina ! Sauf que c'est encore plus compliqué pour Kari, étant donné que sa propre famille n'y croyait pas.

Marina a bien fait de prendre les choses en main. Kari doit ressentir sa sincérité et cela doit l'aider à se sentir moins seule, même si le choc de la révélation doit être difficile à encaisser.

Je me demande bien ce qu'elle étudie au passage ! Cela m'intrigue ces flacons et ces formules...

Sinon, David est vraiment adorable... Ce serait bien que Marina s'en rende compte et qu'elle arrête de faire son Michael :p

La découverte des pouvoirs de Kari risque d'être compliqué si personne n'a conservé l'histoire familiale de son pouvoir. A moins que Paul ne soit déjà au courant ? Ou que Kari elle-même ait découvert quelque chose ?

Encore un peu de patience, les réponses devraient arriver au prochain chapitre j'espère ;-)
Schumiorange
Posté le 03/04/2020
Salut Renarde !

Pour le coup, je t'ai vraiment fait patienter longtemps… Désolée !
Mais maintenant tu vas avoir quelques réponses dans le chapitre suivant !

Merci beaucoup pour ton commentaire et j'espère que la suite continuera à te plaire !
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