Chapitre 19 – L'ultime protection

Par jubibby

– Édouard !? s’exclama la jeune femme sous le coup de la surprise.

– Emma ? Qu’est-ce que… ?

Elle ne le laissa pas finir sa phrase et le poussa contre le carrosse, brandissant son épée en avant pour bloquer de justesse la lame du cocher qui avait tenté de les attaquer par surprise. L’homme fut déstabilisé par la réaction vive d’Emma et relâcha légèrement sa prise autour de sa garde. La jeune femme en profita pour le désarmer d’un mouvement ample du poignet. Elle l’envoya au sol d’un coup de pied en plein ventre et l’assomma à son tour. Elle le regarda, inerte, et le tâta du bout de son épée pour vérifier qu’il était bien inconscient. Aucune réaction. Elle se retourna vers le prince.

– Il reste un garde. Ne restons pas là, lui dit-elle.

– Je crois qu’ils sont tous à terre, j’ai neutralisé celui qui vous avait échappé en sortant du carrosse.

Il planta dans le sol l’épée avec laquelle il avait combattu et observa longuement la jeune femme, encore haletante du combat qu’elle venait de mener. Il portait un ensemble bleu des plus élégants orné de broderies argentées représentant des branches d’olivier le long de son pantalon et sur les épaules et le col de sa veste. Assurément, cela était sa tenue des grands jours. Elle ignora le regard qu’il posait sur elle et se pencha sur celui qu’elle venait d’assommer. Elle essuya sa lame sur le revers de sa veste : elle ne tenait pas à la garder tachée du sang de l’homme à la queue de cheval. Se relevant promptement, elle rangea son arme dans son fourreau avant de se retourner. Le prince la regardait d’un air inquiet, l’index tendu vers son bras.

– Vous êtes blessée.

Emma pencha la tête dans la direction qu’il indiquait et comprit que la vive douleur qu’elle avait ressentie tantôt avait laissé une marque. La manche de sa robe avait été entaillée et les rebords rougissaient à vue d’œil. Elle passa deux doigts dessus et sentit avec soulagement que la plaie n’était pas profonde.

– La blessure n’est que superficielle, je m’en remettrai. Vous n’avez rien ?

– Je suis indemne. On dirait que nos chemins se croisent plus souvent que vous ne le voudriez, ajouta-t-il hésitant. Je dois avouer être heureux de vous revoir malgré tout, vous me sortez une fois de plus d’une situation délicate.

Il lui adressa un sourire. Emma détourna le regard aussitôt. L’insouciance et la légèreté n’étaient pas de mise, le contexte dans lequel ils se trouvaient était bien trop grave pour cela. Elle passa en revue ce qu’elle croyait savoir des événements qui venaient de se dérouler. Ces hommes portaient tous l’uniforme royal de Calciasté. Emma pensait qu’ils avaient enlevé la reine Blanche mais elle avait dû faire erreur, car pourquoi le prince Édouard se trouverait-il ici sinon ? Avait-il lui aussi été enlevé ? Il lui manquait de toute évidence de précieuses informations et il lui fallait interroger la seule personne qui puisse lui en donner. Elle releva les yeux en direction du prince.

– Nous ne disposons que de peu de temps avant que des renforts n’arrivent dans cette clairière, je vais donc être directe avec vous. Que faisiez-vous dans cette partie de la forêt, seul et sans escorte ? Qui sont ces hommes qui portent l’uniforme des gardes de votre fiancée ?

Le sourire d’Édouard disparut aussi vite qu’il était apparu. L’air sérieux d’Emma semblait l’avoir brutalement ramené à la réalité.

– J’étais en route pour Grand-Baie accompagné d’une escorte de soldats quand nous sommes tombés dans une embuscade, un peu après Flammenuit. Ces hommes se sont fait passer pour les gardes de la reine puis nous ont attaqués. Nous ne nous sommes pas méfiés de leur présence sur nos terres alors que le voyage de ma fiancée avait été reporté. Nous aurions dû : ils semblaient savoir précisément quand et où nous passerions, mes hommes n’avaient aucune chance de leur échapper. J’ignore ce qu’ils me veulent mais je les ai entendus à plusieurs reprises parler de la reine Blanche et de nos fiançailles. Mais pourquoi toutes ces questions ? Et que faisiez-vous ici ?

– Votre fiancée n’est pas ici, dites-vous ? Mais n’était-elle pas censée prendre le bateau et vous rejoindre au palais pour que vous vous rencontriez officiellement ?

– Comment savez-vous cela ?

– Peu importe comment je l’ai appris, répondez à ma question, insista-t-elle.

– Elle devait venir en effet mais sa mère est tombée gravement malade et nous avons décidé d’un commun accord que je ferais le voyage à sa place.

Cela confirmait donc que ces hommes ne pouvaient être des gardes de la reine Blanche, songea Emma. Mais qui étaient-ils dans ce cas ? La jeune femme craignait de connaître la réponse mais elle devait en avoir le cœur net. Elle s’approcha du cocher, toujours inconscient à terre, et releva la manche de sa veste sur son avant-bras droit. La marque était là : un cercle inscrit dans un triangle, gravé dans sa chair. Emma marcha vers l’homme à la queue de cheval qui gisait dans une mare de sang et recommença. Il portait la marque lui aussi. Elle contourna le carrosse, suivie par le prince et se dirigea vers les trois gardes qui y avaient été neutralisés. Elle releva leur manche une à une : la marque était présente sur chacun d’entre eux. Des hommes de la Ligue. Cela signifiait que William l’avait conduite au bon endroit, au bon moment et que ses informations s’étaient révélées exactes, une fois encore. Une chose toutefois la contrariait. Ces hommes avaient tous participé à une opération commune tandis qu’Emma n’avait jamais reçu que des missions individuelles. Qu’est-ce que cela pouvait signifier ?

– Emma ?

L’inquiétude perçait dans la voix du prince. Cela fit réaliser à la jeune femme qu’elle l’avait pressé de questions mais n’avait répondu à aucune des siennes. Prudemment, elle se retourna et, après une seconde d’hésitation, leva les yeux vers lui. Elle n’avait pas le droit de fuir, pas cette fois. Elle lui devait la vérité.

– Vous devez fuir, sans plus attendre. Prenez un cheval et regagnez le palais. Allez trouver votre père et racontez-lui ce que je m’apprête à vous révéler. À lui et à lui seul.

Le prince entrouvrit la bouche comme pour répondre mais aucun son n’en sortit. Emma serra les poings et prit une profonde inspiration.

– Ces hommes font partie d’une organisation secrète dénommée la Ligue. Cette organisation a été créée il y a des années dans le but de faire tomber votre père le roi et de rendre au peuple sa souveraineté. Ces hommes… ils portent sur leurs avant-bras la marque de la Ligue, dit-elle en pointant du doigt la scarification qu’elle venait d’inspecter sur chacun d’entre eux. Vous enlever n’était sûrement que la première étape de leur plan, j’ignore ce qu’ils prévoient ensuite et c’est la raison pour laquelle vous devez fuir. Maintenant, ajouta-t-elle devant son air perplexe.

Le prince regarda tour à tour la marque qui avait été gravée dans l’avant-bras du jeune garde et Emma. L’inquiétude avait fait place à l’incompréhension sur son visage.

– Comment pouvez-vous savoir tout cela si cette organisation est secrète comme vous le prétendez ? Cela n’a aucun sens !

Il avait fait un pas vers elle en posant cette question. Emma sentit la peur l’assaillir subitement. La peur d’être rejetée pour qui elle était et pour ce qu’elle avait fait. Elle chassa ce sentiment de son esprit et ferma les yeux un instant. Quelles qu’en soient les conséquences, elle ne pouvait plus faire demi-tour. Elle rouvrit les yeux et soutint son regard.

– Je sais tout cela car je fais moi-même partie de la Ligue.

Ce disant, elle releva la manche de sa robe sur son avant-bras droit. Gravé dans sa chair, le même triangle dans lequel se trouvait un cercle inscrit en son centre. Le prince esquissa un pas en arrière mais il y renonça. Il était intrigué. Emma n’en avait toutefois pas fini : il devait savoir ce pour quoi elle avait renoncé à servir l’organisation secrète.

– L’autre jour, au palais… Ma présence n’était pas le fruit du hasard. J’avais été chargée de remplir une mission pendant l’audience organisée par votre père. J’étais venue pour vous tuer.

Emma ne cilla pas et guetta la réaction du prince. Il sembla perdre l’équilibre et s’appuya sur le carrosse pour ne pas défaillir. La crainte et la méfiance avaient envahi son visage. Cette nouvelle était un choc qu’il ne s’était pas attendu à devoir encaisser. Il soutint le regard de la jeune femme, sondant son âme à travers ces deux yeux marrons qui le dévisageaient.

– Mais alors, lorsque vous êtes partie en pleine audience ?

– C’est parce que je vous avais reconnu.

– Et lorsque je vous ai rattrapée et que je vous ai tirée derrière la tapisserie. Si vous aviez réellement reçu l’ordre de me tuer, je vous ai offert une occasion rêvée !

Emma pouvait lire dans les yeux du prince le trouble qu’il ressentait. Ce même trouble qui l’avait envahie au palais lorsqu’elle avait dû faire un choix.

– Mais vous n’en avez rien fait. Vous êtes repartie en me laissant en vie. Pourquoi si vous étiez venue m’assassiner ?

– Je ne pouvais m’y résoudre. Malgré tous les griefs que je peux avoir envers votre père, vous n’êtes pas lui. Vous êtes un homme bon, Édouard. Pourquoi aurais-je tué celui qui veut que chacun de ses sujets partage avec lui le banquet de ses fiançailles ? Que chacun mange à sa faim ce soir-là et se sente proche de son souverain ?

Elle pensait chacun de ces mots. Celui qu’elle avait rencontré et dont elle savait si peu s’était montré juste et bienveillant envers elle, malgré sa condition de voleuse. Il serait amené à faire de grandes choses pour son peuple, elle en était convaincue. Elle vit le prince entrouvrir la bouche avant de se raviser, une nouvelle fois. Il hésitait visiblement à lui répondre.

– Je ne vous comprends pas... Vous disiez me détester, moi le prince héritier de ce royaume si délaissé à vos yeux. Comment pouvez-vous tenir des propos aussi contradictoires à mon encontre en si peu de temps ? Pourquoi me parler ainsi après m’avoir repoussé comme vous l’avez fait ?

Le trouble que ressentait Édouard en cet instant était palpable. Toutes ces révélations qu’Emma venaient de lui faire l’avaient de toute évidence ébranlé mais, tout ce qu’il semblait en retenir étaient ces derniers mots qu’elle avait prononcés en quittant le palais. Qu’elle aurait aimé que l’homme qu’elle avait guidé à travers la forêt ne fût pas le prince Édouard, tout aurait été tellement plus simple ! Mais tellement moins juste pour le royaume…

– J’ai menti. Il le fallait, pour que je m’éloigne de vous et que vous ne cherchiez pas à me rattraper. Parce que ma place n’est pas à vos côtés pour vous conseiller. Elle ne le sera jamais.

Emma détourna le regard, refusant de voir plus longtemps la lueur qui s’était allumée dans ces deux yeux bleus. Elle leva la tête vers le ciel et constata que le soleil avait largement dépassé son zénith : ils manquaient de temps.

– Assez discuté, il faut vous mettre en route sans attendre.

Elle se retourna et se dirigea vers l’avant du carrosse, contournant le premier cheval pour se faufiler entre les deux montures. Méthodiquement, elle défit leurs sangles avant de revenir sur le côté pour achever de libérer l’animal. Elle attrapa les rênes et entendit le prince s’approcher dans son dos.

– Venez avec moi.

Un frisson parcourut Emma. Ces quelques mots faisaient écho à ceux qu’il avait prononcés la dernière fois qu’ils s’étaient séparés. « Restez ». Cela l’avait hantée et voilà que, en dépit de tout ce qu’elle venait de lui dire, il continuait de lui tendre la main. Elle se retourna et constata qu’il s’était approché plus qu’elle ne l’avait supposé. Un simple pas les séparait. Un si petit pas.

– Si tout ce que vous m’avez dit à propos de la Ligue est vrai, si vous les avez trahis en refusant de me tuer comme ils vous l’avaient demandé, si vous avez une nouvelle fois fait échouer leur plan en me libérant aujourd’hui, alors vous courez vous aussi un grave danger. Laissez-moi vous aider, laissez-moi payer la dette que j’ai envers vous. Venez avec moi, répéta-t-il.

Emma sentit toute sa détermination vaciller en entendant le prince parler. Comment pouvait-il s’exprimer ainsi et ignorer qui elle était ? Toute crainte avait disparu de son regard : elle avait laissé place à cette lueur nouvelle qui la troublait tant. Il aurait été si simple d’y céder et, pourtant, Emma savait cela impossible. Elle ne pouvait fuir avec lui. Elle ne le pourrait jamais.

– Je ne peux pas venir avec vous. La Ligue est infiltrée au palais et, ce que vous avez dit tout à l’heure au sujet de ces hommes qui savaient où et quand vous trouver, ne fait que le confirmer. S’ils me voient en votre compagnie alors ils sauront que je vous ai révélé leur existence. Je vous ai donné un coup d’avance, vous devez rentrer trouver votre père pour ne pas le gâcher.

Elle lui tendit les rênes et l’implora du regard de les saisir. Mais il n’en fit rien. Il ne bougea pas.

– Vous aviez peut-être raison lorsque vous disiez que je ne savais rien de vous, je comprends mieux pourquoi à présent. Mais même si cela est vrai, je veux croire que nos routes ne se sont pas croisées par hasard. Je refuse de vous abandonner ici et de vous laisser braver milles dangers à ma place. Prenez l’autre cheval et allez vous mettre en sécurité. Je vous en prie.

– Je…

Emma n’eut pas le temps de lui répondre. Des cris venaient de retentir en provenance du sentier menant à Chênevert, celui-là même qu’ils avaient emprunté avant de tomber sur les brigands. Elle contourna le carrosse, emmenant avec elle le cheval dont elle tenait toujours les rênes fermement. Entre les arbres, elle devinait sans mal une troupe d’hommes menée par deux cavaliers qui avançait dans leur direction. Les renforts, et ils ne se trouvaient qu’à une centaine de mètres tout au plus. Le temps dont ils disposaient venait de s’épuiser. Elle se tourna vers le prince qui venait de la rejoindre et lui tendit les rênes une nouvelle fois.

– Il est trop tard pour détacher l’autre cheval et je ne ferais que vous ralentir en montant sur celui-ci avec vous. Partez à présent. Je vais les retenir pour vous faire gagner du temps et les empêcher de vous rattraper. Surtout, n’oubliez pas : la Ligue est infiltrée au palais, vous ne pouvez y faire confiance à personne en dehors de votre père. Personne.

Emma tourna la tête en direction du sentier et vit que la troupe de mercenaires était sur le point de pénétrer dans la clairière. Ils avaient dû apercevoir les corps au sol de leurs camarades et avaient pressé le pas, arme à la main. Elle se retourna vers le prince qui n’avait toujours pas saisi les rênes de sa monture. Qu’attendait-il pour partir ? Il avait les yeux rivés sur ceux qui venaient à leur rencontre et qui, à en juger par les cris qu’ils poussaient, venaient sans nul doute de les repérer.

– Ils sont trop nombreux, vous n’y arriverez pas, entendit-elle Édouard murmurer.

Il baissa le regard vers elle et ignora son ordre muet de monter sur le dos du cheval. Au lieu de cela, il franchit le pas qui les séparait, prit le visage d’Emma entre ses mains et l’embrassa. La jeune femme sentit la pression de ses doigts sur ses joues, le frôlement de leurs poitrines, le contact de ses lèvres sur les siennes. Le temps s’était arrêté autour d’eux à l’instant même où ils en manquaient le plus. Emma aurait dû se libérer de cette étreinte, elle aurait dû le ramener à la réalité et le forcer à quitter les lieux. Mais elle s’en sentait incapable. Pourquoi fallait-il qu’elle se paralyse constamment aux moments les plus critiques ?

Le prince la lâcha et plongea ses yeux dans les siens. Il était si proche qu’Emma pouvait sentir sa respiration saccadée.

– Ainsi ils vous verront comme une monnaie d’échange et vous garderont en vie.

Emma lut dans ses yeux qu’il était sincère. Ce baiser était la seule protection qu’il pouvait lui offrir, l'unique raison pour laquelle il acceptait de partir en la laissant seule face à ces assaillants. Elle savait qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour la retrouver, pour la protéger.

– D’accord. Partez à présent.

Édouard acquiesça et attrapa les rênes. La jeune femme l’aida à grimper sur le dos de sa monture et elle le regarda quitter la clairière au galop. Il lui jeta un dernier regard en arrière avant de disparaître. Elle savait qu’il devait avoir raison concernant l’issue du combat à venir. Seule face à plus de dix hommes armés jusqu’aux dents, ses chances de s’en sortir indemne étaient nulles. Et, pourtant, elle pouvait sentir un nouvel espoir grandir en elle. Plus rien ne lui semblait impossible. Elle se battrait jusqu’au bout.

Pour lui.

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