Chapitre 19 : Le plan du Chasseur

Par Zephirs

L’ombre de Peter Pan se liquéfia en une flaque noirâtre et épaisse. L’armée de monstres en fit autant, transformant l’endroit en un marais nauséabonde. Quelques gouttes tombèrent, puis un bloc de liquide obscur traversa les deux compagnons.

— Sapristi, je ne l’avais pas vu venir celle-là.

La terre absorbait peu à peu l’essence des engeances, accompagnée par de nombreux « ploc » sonores.

L’homme au long manteau gris-noir secoua ses manches pour les sécher, sans grand succès. Certes, il était mouillé, mais au moins, une grande partie de l’incendie ravageant les environs était éteint.

— Ash ?

Un peu plus loin, Ashley se tordait au sol, les bras en croix sur son ventre. Elle ne répondit pas, trop occupée à grogner.

Son saphir retrouva sa place, à quelques centimètres en suspension de sa ceinture. D’un geste sec, Samuel récupéra la dague, encore planté dans le corps de Peter Pan. Dague qu’il contempla un instant avant de le retransformer en broche en forme de croisant de lune.

Un soupir s’échappa d’entre ses lèvres alors qu’il s’approchait d’Ashley.

— Tu tiens le coup ?

— J’ai… très... mal... au ventre.

Malgré les larmes qui montaient à ses yeux, elle aperçut parfaitement la paume de son compagnon aller frotter l’arrière de son crâne, accompagnée d’un air gêné.

— Laisse-moi… deviner… effet secondaire de ton… truc que tu m’as... fait boire ?

Un peu plus loin, derrière lui, des petites particules noires se désagrégeaient, immédiatement absorbées par le néant.

— Ça se pourrait bien.

Entre les arbres noircis slaloma une petite forme vive. Rebecca traversa une branche, qui vola en éclats, sans s’en soucier, puis prit de l’altitude afin de surplomber la clairière créée par les flammes.

Alerté par le bruit, Samuel se retourna, prêt à en découdre, et se détendit lorsqu’il se rendit compte que c’était la fée. Il lui adressa de grands gestes de la main, le sourire aux lèvres, cependant la fée ne le lui rendit pas.

Aucun signe de joie ne se dessinait sur son visage gracieux parcouru de tremblements. La respiration courte, le désespoir dans ses pupilles, elle zyeutait les environs.

— Mes sœurs ?

Samuel s’arrêta net en prenant conscience de tous les petits êtres gisant autour de l’Arbre du Pendu, cachés encore quelques instants plus tôt sous les vestiges des ombres volées. Déchiquetés, brûlés, défigurés, un spectacle d’horreurs insoutenables au regard de quiconque.

— Mes… mes… mes sœurs ?

De nulle part, quelques fées apparurent des cieux, blessées, couvertes de sangs pour certaines, presque indemnes pour d’autres. Des petits êtres en treillis sortirent de derrière des arbres calcinés, se relevèrent du sol en mauvais état. Rebecca, dans un état second, descendit lentement vers la terre ferme.

— Mes sœurs… Nous avons réussi, nous avons vaincu l’abomination.

Elle marcha jusqu’à une fée pourvue d’un seul et unique bras, s’agenouilla, la serra contre sa poitrine. Dans un bref moment de lucidité, des larmes coulèrent sur ses joues :

— Vous vous êtes bien battu…

Samuel releva Ashley, tremblante et pâle. Si l’on en croyait les bruits de son estomac, il essayait de se manger lui-même. Son bras passa autour de son cou pour l’aider à se maintenir sur ses jambes.

— Nous devons partir.

Le choc acoquiné à la souffrance paralysait le cerveau de la jeune femme. Rien de tout ce qu’elle voyait ne pouvait être réel. Des milliers de fées en charpies ne s’entendaient pas sur l’herbe.

Le Chasseur l’entraîna sans ménagement vers l’ouverture de l’Arbre du Pendu. Les crépitements lointains des brasiers mourants s’évanouirent. Le toboggan ne les attendait pas, ils durent se contenter des marches.

— C’est obligé d’être aussi douloureux ? lâcha Ashley entre ses dents.

— La magie a toujours un prix. Que tu sois encore consciente est déjà pas mal.

Les deux compagnons tanguaient dans la descente. Le visage gonflé de Sam ne l’aidait pas à les diriger. Il sortit maladroitement sa pierre de son manteau, l’obscurité devenait plus épaisse. Rapidement, ils arrivèrent au bout de l’escalier, dans le hall principal, bien triste dénué de ses lumières centrales.

Les jambes d’Ashley défaillirent, Samuel la maintint debout.

— Il vaudrait mieux qu’on soit parti avant que ça ne commence.

— De quoi ? Qu’est-ce qui va commencer ? Pourquoi on n’est pas avec Rebecca pour…

— Les fées sont de puissants êtres magiques, la coupa Sam tout en fouillant comme il le pouvait ses poches intérieurs. Parfois, lors de situations extrêmes, il leur arrive de perdre le contrôle d’elles-mêmes, entraînant un phénomène que l’on appelle la répulsion de magie.

Il en ôta une fiole crépitante qui lui échappa des doigts dans sa précipitation. Son contenu rebondit contre les murs avant de s’échapper par les escaliers.

— Sapristi ! D’ici quelques instants, une des fées les plus puissantes existantes va déferler une vague de magie aux proportions inimaginable. Dans sa colère, Rebecca tuera tout ceux se trouvant dans les parages, et pourrait consumer son propre corps.

D’un coup, la température monta, comme si un volcan venait d’entrer en éruption juste au-dessus de leurs têtes. L’arbre trembla, des éboulements de terre complétèrent les tas déjà sur le sol, couvrirent coffres et jouets.

Un cri continu de rage perça leurs tympans.

Le Chasseur tendit le bras, le recula, l’avança. Un portail émergea du vide. Quelques points blancs lumineux désagrégèrent de ses doigts, accompagnés par une montée de fumée.

— Allez Ash…

Il se rendit compte que la jeune femme avait perdu connaissance.

— Sapristi de sapristi de sapristi !

Sans perdre un instant, Samuel la chargea sur ses épaules, et s’engouffra dans la surface magique. Le portail se referma juste avant que le plafond n’ensevelisse l’endroit.

 

***

 

Ashley ouvrit brusquement les yeux. Ses muscles pesaient lourd, aucun n’acceptait de remuer. Malgré ses tentatives, ses lèvres refusaient d’émettre un quelconque son.

— Je ne peux plus t’aider, tremblota la voix de Rebecca, emprunte à une tristesse sans limites. Le conseil me l’interdirait de toute manière, je tenais juste à… à te souhaiter bonne chance.

Sa sonorité n’avait rien à voir avec celle habituellement si fougueuse et moqueuse.

— Tu n’aurais pas dû m’appeler, tu devrais être en train de te reposer…

— Les médecins disent que physiquement, je vais m’en remettre…

— Je suis désolé pour tes sœurs.

Un silence permit à la fée de renifler, comme pour réprimer sa tristesse et sa colère de crainte qu’elles ne la possèdent de nouveau.

— C’était nécessaire, n’est-ce pas ? On devait détruire cette saloperie de gosse en collant.

Un temps de pause rendit la réponse du Chasseur plus grave :

— Oui, c’était nécessaire.

Ashley cligna des yeux à plusieurs reprises, la vision floue. Soudainement, tout se fit net. Le sourire du chat apparut au plafond, le reste ne tarda pas à suivre. Malgré un papillonnement déterminé de ses paupières, la boule de poils ne disparut pas de son champ de vision. Elle préféra s’étendre comme vautré sur un canapé invisible.

— Sam, pourquoi tu as refusé d’aider Peter Pan ? Il t’a apporté le Catalyseur sur un plateau d’argent, non ?

— Je… comment tu sais ça ?

— Des fées vous ont entendu lors de la bataille. Elles l’ont rapporté à toutes celles qu’elles croisaient, et je peux t’assurer qu’il n’en fallut pas longtemps pour que la rumeur se répande dans nos rangs. Le grand Chasseur sacrifiant LA relique qu’il recherche juste pour sauver le royaume de fées… Elles se sont battu jusqu’à la mort rien qu’à cette pensée. Mais elles ne te connaissent pas aussi bien que moi Sam. Jusqu’à aujourd’hui, je ne pensais pas que tu sacrifierais une telle occasion.

Le matou invoqua un seau de pop-corn afin d’avaler sans pitié chacun de ses grains en les lançant à sa bouche. Il semblait se délecter autant de ses douceurs sucrées que du silence du Chasseur.

Ashley parvint à tourner de quelques centimètres sa tête. La mine triste, le regard fuyant de son ami en dévoilait plus que n’importe laquelle des paroles qu’il aurait pu dire.

— Pourquoi Sam ? reprit Rebecca d’un ton adouci. Après tout ce temps, tu peux au moins me dira ça.

Samuel s’éloigna de la bulle, où l’image de la fée dans un lit nappé de drap blanc l’observait.

— Il mentait de toute man…

Rebecca perdit son air gracieux. Une veine battait à présent au niveau de son front tandis que ses bras s’agitèrent en tout sens.

— Tu sais aussi bien que moi que Peter Pan honore toujours ses promesses sinon ce n’est pas « amusant »...

La fée se ressaisit, soudainement consciente de ses gestes. Elle rabattit ses bras tremblants sur ses genoux.

— Je… excuse-moi. Je suis à fleur de peau avec toutes ces conneries. Ça fait cent ans qu’on se connaît Sam, combien de temps faut-il pour que tu ais réellement confiance en quelqu’un ?

Devant l’entêtement de son ami à ne dire mot, le rouge remonta aux joues de la fée.

— Très bien, tu ne veux pas me dire ça. Et après ? Une fois que tu auras enfin enfermé la Conteuse à l’aide du Catalyseur, il se passera quoi ? On fera une grande fête ? Tout le monde au champagne et on trinque ?

— Je les tuerai tous.

Rebecca se figea, stupéfaite d’obtenir une réponse. Certes incompréhensible pour le moment à son esprit, mais une réponse quand même. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, peut-être aurait-elle plus que des visions flous sur l’avenir du Chasseur.

— Tu les tueras tous ?

Samuel s’appuya contre une fenêtre et regarda au-dehors. Malgré sa nonchalance, une haine profonde mêlée à de la peine trahissait sa voix :

— Les monstres, les abominations. Je les tuerai tous jusqu’au dernier et je ferai redevenir la Conteuse comme elle était à son origine.

La petite demoiselle ailée se redressa sur son lit. Pendant un instant, elle fut incapable de trouver quels mots répondre.

— Sam, c’est impossible. Ils sont trop, de nouveaux réapparaissent sans cesse...

— C’est impossible si on n’essaye pas, rétorqua le Chasseur d’un ton sec en se retournant.

Soudainement, une fée en blouse blanche cacha le lit et son occupante.

— Haute-conseillère Greengrowth, je vous ai interdit toute utilisation de la magie et tout contact extérieur à l’hôpital.

— Mais...

— Il n’y a pas de mais. Pas de magie, pas de bulle de communication.

— De toute manière, nous avions fini, intervint Samuel en se rapprochant de la bulle. Rétablis-toi bien Rebecca.

La bulle se liquéfia en un filet d’eau qui rentra dans la fiole à bout rond qu’il sortit de son manteau.

Ashley expira une bouffée plus forte que les autres. Le chat venait de disparaître dans un « Poc » sonore. Son compagnon sursauta avant de se tourner dans sa direction.

— Tu es réveillée ?

Ashley se redressa dans son lit. D’un hochement de tête, qui se révéla difficile, ses yeux grands ouverts tel un hibou, la blondinette le confirma.

— J’ai quelque chose à te demander.

Son ton, trop grave pour être une simple question, inquiéta Sam au plus haut point.

D’un mouvement lent, ses doigts sortirent de sa poche arrière une photo qu’ils exhibèrent dans sa direction.

— J’ai trouvé ça à l’Arbre du pendu, caché entre des vêtements dans un tiroir.

Samuel fronça les sourcils, l’air inquiet pour sa personne comme si elle était devenue folle.

— Et alors ?

La réponse l’agaça. Comptait-il vraiment la faire mariner après tout ce qu’ils venaient de vivre ?

Une expression boudeuse investit son visage tandis que ses joues se gonflaient.

— Eh bien, tu ne trouves pas qu’elle me ressemble beaucoup trop ? C’est pas courant, même si je sais que c’est possible. Avec la magie et tout ce qui nous est arrivé, je me dis que...

Il l’arrêta d’un geste.

— Ash, de quoi tu parles ? C’est qu’une photo de ce sale mioche, rien de plus.

L’étonnement fit atterrir la photo sur ses cuisses. À sa plus grande incompréhension, elle put constater qu’en effet, il ne se trouvait personne d’autre aux côtés de la pire des abominations.

 

***

 

Déjà deux semaines qu’ils étaient arrivés dans l’un des hôtels les plus miteux qu’Ashley n’ait jamais vu. Samuel lui avait proposé de retourner à son ancienne vie. Il lui avait proposé de mettre quelques-unes de ses connaissances en faction dans sa ville pour la protéger en cas de « pépin », cependant, elle refusa la proposition avant même qu’elle ne soit totalement formulée. Entre deux crises de vomissements et de multiples paralysies musculaires, la jeune femme avait conclu que si des milliers de fées étaient capables de sacrifier leur vie pour protéger leur monde, elle le pouvait également afin d’empêcher l’apocalypse de dévaster le sien ainsi que tous les autres. Puis, elle ne voulait pas abandonner Sam, même si ce dernier le ferait en cas de nécessité.

Ashley était assise à la terrasse du café en face de leur « foyer » provisoire, vêtue d’une toute nouvelle veste vert olive ainsi que d’un tee-shirt violet. Ces quelques habits, acquit par Samuel auprès d’une certaine souris arnaqueuse, la protégeait de la chute des températures des derniers jours, néanmoins insuffisante pour la ramener à l’intérieur.

Elle devait avouer que les rues de Londres avaient un charme, tous comme leurs passants. Enfin, du moment qu’elle ne restait pas trop longtemps sur les passages piétons. Quand le feu était vert, il était vert. Ashley faillit finir écrasée plus d’une fois par des voitures un peu trop pressées.

Grâce à une feuille de chou à peine connue nommée « The Times », elle s’informait chaque jour des dernières nouvelles. C’était le meilleur moyen, selon son ami, de trouver une piste pour le Catalyseur. C’était le plus déprimant, à ses yeux, alors que chaque article semblait la narguer elle et ses rêves.

Comme d’habitude, les lignes du journal n’affichaient rien de curieux. Mise à part une étude sur la mystérieuse explosion survenue dans un désert en Égypte, il y a quelques semaines. Les scientifiques concluaient tous qu’elle résultait d’un astéroïde qui aurait échappé aux radars, néanmoins Ashley avait sa petite idée sur sa véritable origine.

Elle releva la tête de son journal et se retourna pile au moment où Samuel arrivait d’un pas joyeux à sa table. Son teint blanc n’était plus qu’un lointain souvenir maintenant que sa « cure » s’était achevée. Son étrange breuvage, semblable à de la fumée, l’avait mit dans un état pitoyable, même s’il avait tout fait pour ne pas le montrer. Il y a quelques jours encore, ses mains tremblaient de manière ponctuelle, affectées par le manque de la substance.

— Alors, les nouvelles ?

Il prit la chaise face à la blondinette et s’y assit.

— Rien, encore. Qu’est-ce qui te rends si joyeux ?

L’homme au long manteau gris-noir ne répondit pas, absorbé par l’analyse du chignon à la structure complexe d’Ashley. Comment une telle chose était possible sans l’aide de la magie ? Il l’ignorait.

— Sam ? le réveilla-t-elle en claquant des doigts à plusieurs reprises devant ses yeux.

— Oui ? Oui. Je viens de voir Zigzag et il m’a apporté une nouvelle… surprenante.

Ashley referma son journal, puis le jeta sur la table, à côté de son café encore tiède, sans vraiment y croire. Se pouvait-il que ce fichu rongeur ait glané une information sur la Catalyseur ? Cela ne pouvait être que ça, elle n’avait jamais vu son compagnon d’aussi bonne humeur.

— Il…

Samuel hocha la tête, le visage illuminé par un grand sourire.

— Oui, et c’est une piste solide. Monsieur « S » en personne ma convié au Croisement pour échanger cette information contre des pièces d’or sonnantes et trébuchantes. Même cet arnaqueur de Zigzag n’en sait pas plus que nous. Je suis à peu près sûr que le grand manitou des souris tient à garder l’info pour me la revendre plus cher. Les souris sont toutes les mê… qu’est-ce qu’il y a ?

Ashley fronçait les sourcils en louchant sur le gilet du Chasseur. Un point rouge titillait son attention. Sam baissa le menton. Le point se déplaça jusqu’au niveau de ses côtes sans qu’il ne bouge d’un cil.

Soudainement, une détonation retentit. Elle se répercuta entre les façades des bâtiments avant de se perdre dans les cieux. Puis une demi-seconde plus tard, les bottes des Samuel renversèrent la table alors qu’il chutait en arrière sous l’impact.

Dans un réflexe de survie, Ashley se jeta au sol. Les passants crièrent, fuirent en tout sens alors que les occupants de la terrasse se précipitaient à l’intérieur du café.

Sur les toits apparurent plusieurs individus au teint plus pâle que la mort et aux yeux rouges. Leurs costumes noirs, recouverts par un manteau épais en cuir, laissèrent flotter leurs cravates dans leur désescalade rapide des édifices. Solidement harnachés dans leurs dos, les bruits métalliques de fusils de précision pour certains, de fusils d’assaut pour d’autres, tintaient dans le calme de la rue encore emplie de monde quelques instants plus tôt.

Avant qu’Ashley n’ait eu le temps de se relever, le groupe d’assaillants l’entoura. Elle eut juste le temps d’apercevoir les canines proéminentes d’un des individus qu’un sac brutalement visé sur sa tête l’envoyait dans l’obscurité.

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