Chapitre 19 : Le nouveau cap

Par Mary

XIX

LE NOUVEAU CAP

 

 

 

Martial n’oserait pas ?

Quelle raison aurait-il ?

Ça ne pouvait pas être vrai !

Combien le suivraient ?

Se rebeller ainsi relevait de la folie pure et simple !

Ça ne pouvait pas être vrai !

            Alban redescendit sur le pont, tremblant presque. Son cœur battait à tout rompre. La situation risquait de mal tourner. Qui serait de quel côté ? Ils n’allaient pas se battre entre eux, si ? Imaginer ses compagnons s’entre-déchirer lui était insupportable. Et le Capitaine ? Si elle finissait démise de son commandement, elle ne retrouverait plus jamais de navire. Alban avait prêté serment en embarquant à bord. Il était de quart, alors que devait-il faire ? Il n’allait quand même pas tous les dénoncer ? Impossible. La sueur perlait à son front et il peinait à garder un souffle constant. Non, non, non, il voulait… il devait… il devait agir…

            Trop tard. Martial montait les marches de l’escalier. Alban se précipita vers le gaillard arrière, mais la grande foulée du maître d’équipage l’y mena avant lui. Derrière lui, les hommes suivaient. Certains hésitaient, d’autres affichaient un visage méfiant qu’Alban ne leur connaissait pas. Martial frappa trois coups à la porte du Capitaine, mais ce fut Killian qui lui ouvrit, en simple chemise, le baudrier à peine attaché et l’air surpris.

— Je dois parler au Capitaine, annonça Martial d’un ton sans équivoque.

Le regard de Killian s’assombrit en voyant les marins s’attrouper. Derrière lui, Erin apparut et saisit la situation en un instant. Ils sortirent tous les deux et refermèrent la porte du bureau calmement. Le Capitaine embrassa le pont des yeux et lança :

— Tu as quelque chose à me dire, Martial ?

Derrière elle, Killian posa ostensiblement la main sur la poignée de son sabre. Les hommes se rassemblèrent autour d’eux. Le maître d’équipage rajusta son manteau.

— En effet, oui. J’ai essayé de te parler, mais tu n’en as fait qu’à ta tête. Nous n’avions pas besoin de nous arrêter aussi tôt, mais ça encore je peux le concevoir. Il est vrai que nous ne restons pas beaucoup à terre. Mon rôle de maître d’équipage consiste à prendre soin des hommes et à faire le lien entre eux et toi.

La tension montait, et la froideur du ton de Martial n’arrangeait rien. Alban recula d’un pas.

— Hector qui disparaît deux soirs de suite, et s’enferme avec Killian et toi, à peine rentré, sans dire un mot… Pour un peu, on trouverait ça louche. Sans compter notre absence officielle de destination. Car nous n’allons pas à Cuba, n’est-ce pas ?

Le Capitaine se rembrunit, avant de relever la tête pour affronter le regard de son officier. Elle déclara calmement :

— Non. Nous n’allons pas à Cuba.

Le cœur d’Alban bondit dans sa poitrine. Vers où se dirigeaient-ils, alors ? Qu’est-ce qui était en train de se passer ?

Après un instant de silence, des murmures se firent entendre dans l’équipage. Martial enchaîna :

— N’est-ce pas, Capitaine ? Depuis quand un Capitaine, notre Capitaine, les gars, se sert-elle de nous pour régler des problèmes personnels ?

Killian bouillait, mais n’intervint pas. Erin poursuivit sans se démonter.

— Tu es bien renseigné pour quelqu’un que ça ne concerne pas. Je comptais vous faire un rapport détaillé de tout ce qui s’est passé ces derniers jours dès demain matin, quand tout le monde serait frais et dispo, mais soit. Faisons-le ici. Tu voulais du spectacle, tu vas être servi. Messieurs !

Elle avait crié, faisant sursauter la moitié des hommes. Le sang d’Alban pulsait dans ses tempes et son regard passait alternativement du Capitaine à Martial.

— Que diriez-vous si aux premières lueurs du jour, nous mettions le cap plein sud, en direction du Venezuela ? Nous irions à Maracaibo.

La stupeur se peignit sur les visages.

— Le Venezuela, Capitaine ? demanda Miguel, perplexe.

— Mais on est pas censés y aller, non ? fit Samuel.

Alban ne saisissait pas le problème, mais semblait être le seul. Tout le monde avait l’air inquiet.

— Merci ! s’exclama théâtralement Martial alors qu’Erin s’apprêtait à continuer. Je ne suis donc pas le seul à me rendre compte de l’aberration que c’est ! Cette expédition est absolument injustifiée ! Le Venezuela n’est pas du tout sur notre territoire, mais sur celui de la Compagnie Royale des Mers du Sud. Sans compter que la France est en guerre avec l’Espagne ! Imaginez les conséquences si nous faisons une mauvaise rencontre. Maracaibo surprotège sa baie à renfort de murailles et de canons. Tu n’as pas le droit de mêler l’équipage à ça! Ça pourrait être pris pour la piraterie !

— Je sais très bien ce qu’on peut qualifier de piraterie ou non, Martial, grinça Erin entre ses dents. Et encore une fois, je souhaitais soumettre la proposition dès demain matin. Ne me force pas à me répéter.

Le vent sifflait dans les oreilles d’Alban, quelques gouttelettes lui tombèrent sur la nuque. Il fut parcouru d’un frisson et la pluie n’y était pour rien. La Capitaine restait ferme, mais le maître d’équipage s’agitait en tous sens. À part eux, personne n’osait bouger le petit doigt.

Une question se posait, et de taille : pourquoi le Venezuela ? Qu’était-il donc arrivé pendant les nuits où Hector avait disparu ?

Martial eut un rictus qui n’annonçait rien de bon.

— Tu en as peut-être conscience, et pourtant tu n’en tiens pas compte. Puisque tu es si sûre de toi, pourquoi tu ne dirais pas à tes hommes la véritable raison de ce voyage ? Une raison qui, si je ne m’abuse, n’a rien à voir avec eux, encore moins avec la Compagnie ou nos activités. Jette-toi à l’eau. Ils ont le droit de savoir que tu espères y retrouver le Naufrageur.

Tout le monde fixait le Capitaine, bouche bée. Le Naufrageur vivrait encore, quelque part au Venezuela ? Comment avait-il donc refait surface ? Et comment diable Martial l’avait-il su ? Pas étonnant que le Capitaine se soit comportée si bizarrement. Alban se demandait en quoi la situation avait changé. Jusqu’à présent, elle n’avait apparemment guère mené d’enquête. Peut-être l’avait-elle cru mort. Qu’avait-elle appris pour partir soudainement le chercher ? Il scruta le visage d’ordinaire calme et assuré d’Erin et pour la première fois, vit la colère l’embraser. Elle avança d’un pas, et pendant un instant, il craignit qu’elle ne frappe Martial. Elle se retint juste à temps et jeta un œil à l’équipage qui attendait confirmation.

— C’est pourtant vrai, messieurs. Paraît-il que le Naufrageur serait à Maracaibo.

La rumeur enfla parmi les hommes. Maugis se grattait le menton, dubitatif, et les jumeaux peinaient à dissimuler leur enthousiasme. Beaucoup, en revanche, ne paraissaient pas convaincus du tout. Les voix se mélangeaient.

— Martial a raison, Capitaine. C’est pas notre territoire.

— On peut pas savoir qui on va croiser, c’est trop risqué.

— Vous auriez dû nous en parler avant. On aurait pas forcément refusé, mais…

— On s’en fiche pas mal, non ? Je vois pas pourquoi ça vous pose problème.

— Puis le Naufrageur, quoi !

— Comment on va justifier notre présence ?

Les hommes se retournaient les uns vers les autres, discutaient, échangeaient, protestaient, se résignaient. Alban aurait bien voulu faire quelque chose, mais quoi ? Bien sûr que c’était dangereux, mais il comprenait mieux que personne la décision du Capitaine.

— Capitaine ! appela finalement Samuel. C’est pas qu’on a pas confiance en vous, pas du tout. On trouve juste ça bizarre cette histoire.

Martial regagnait son assurance et arborait un air triomphant qui déplaisait fortement à Killian. Le second trépignait comme un lion en cage à qui on a promis un repas.

— Ta destination ne fait pas l’unanimité, on dirait, persifla le maître d’équipage.

— Tu es fier de toi ?

— Je ne le fais pas par plaisir. Les hommes m’ont fait part de leurs inquiétudes, je te les rapporte.

— Ça fait longtemps, Martial. Je te connais. Il y a quelque chose que tu ne dis pas.

L’autre lui renvoya un regard noir.

— Je pense que ce n’est pas une bonne idée.  

— On a jamais vraiment fait dans la dentelle. Depuis quand est-ce que tu fais marche arrière quand on corse un peu le jeu ?

— Je veux seulement…

— Arrête ça !

Le ton remontait et les conversations s’interrompirent de nouveau. Martial soupira.

— Ça n’en vaut pas la peine. Tout ça pour chasser un fantôme !

— PAR NEPTUNE, MARTIAL, QU’EST-CE QUI TE FAIT SI PEUR ? hurla le Capitaine.

Martial ne bougea pas d’un pouce.

— Ce sont mes affaires.

Son visage se ferma et il parut vexé. Alban se demanda de quoi un homme comme lui pouvait bien avoir peur. Si cela mettait le Lotus en danger, il devait le dire, il était maître d’équipage ! Ou bien cela n’avait pas de rapport avec eux et il s’agissait d’une raison plus personnelle, mais alors pourquoi semer la zizanie au sein du navire ? Qu’avait-il à y gagner ?

Apparemment, Killian se posait les mêmes questions. Au prix de grands efforts, il se contint et tenta d’apaiser la situation. 

— Réponds. Ne pas être d’accord, c’est ton problème, ne mêle pas les hommes inutilement à ça. On a jamais voulu passer outre votre volonté, les gars, on attendait simplement d’être en mesure de présenter tout ce que cette décision impliquait. La discussion n’a jamais été fermée.

Alban eut un mouvement de recul quand Martial explosa :

— Garde tes explications, le chien de garde ! C’est entre le Capitaine et moi !

— Et aussi longtemps que je serai là, je me tiendrais entre elle et toi.

— Tu veux qu’on règle ça entre nous ? Depuis le temps que j’attends ça, viens !

Il commença à tirer son sabre.

— STOP ! cria La Bombarde en retenant Martial par le bras. Tu vas trop loin, maintenant. Les conflits se règlent à terre et tu le sais, quel genre de maître d’équipage es-tu si tu ne peux pas te le rappeler au bon moment ?

— Ça va trop loin, Martial, déclara Maugis d’un ton péremptoire. Nous voulions juste discuter, nous n’avons rien demandé de plus.

— On ne se bat pas ici, fit Paul. Peu importe les raisons. Nous te faisions confiance.  

Erin, la mine sévère, observait la scène en silence. Elle s’était empêchée d’intervenir elle aussi, les jointures de sa main blanchissaient autour de la poignée de sa rapière. Elle flamboyait de rage. Les corsaires ne savaient pas comment réagir. D’une certaine façon, sous la colère, le jeune homme crut pourtant ressentir la détresse du Capitaine. Et ça lui brisa le cœur. Pour elle au moins, il restait encore un brin d’espoir qu’elle retrouve son père. Quelle déception, si l’équipage ne lui accordait pas la chance que lui n’aurait certainement jamais !

Il se rendit à peine compte qu’il se détachait du groupe et fit un pas vers eux. Il redressa la tête.

Assez ruminé. Il est temps de faire partie de cet équipage. Pour de vrai.

— Moi je sais ce que ça fait !

Cela suspendit net le conflit. Assumant son audace, il maîtrisa un léger tremblement dans sa voix et répéta :

— Moi je sais ce que ça fait. Je ne suis pas marin, je ne suis pas corsaire, encore moins pirate. Je ne suis pas tout à fait sûr d’avoir ma place parmi vous ou d’avoir le droit de prendre la parole de cette manière, mais je… Je me sens chez moi ici ! Alors peu importe où on va, et ce qu’on risque ! Beaucoup d’entre vous ne savent pas vraiment pourquoi je suis là. Je n’avais simplement pas d’autre choix pour comprendre pourquoi mes parents ont été tués, et par qui.

Lui pourtant si taiseux et réservé d’habitude, qui n’élevait jamais le ton, se découvrait une puissance vocale étonnante qui faisait vibrer sa poitrine. Il n’aurait peut-être pas dû intervenir, mais une fois lancé, il ne s’arrêtait plus.

— Eux sont morts et bien morts depuis longtemps, mes cicatrices me le rappellent tous les jours. Mais si j’avais la moindre petite chance de les retrouver, j’irais au bout du monde, territoire ou non !

Erin dévisageait Alban avec un étrange regard, lourd de considération et de quelque chose d’autre, indéfinissable et troublant. Avait-il été trop vindicatif ? Déplacé ? Il ne pouvait plus revenir en arrière. Jamais il n’avait parlé aussi ouvertement de la mort de ses parents, à part à Maugis et à Martial quand il l’avait rencontré. Il devrait répondre à leurs questions. Tant pis. Alban ne regrettait ni son geste ni ses paroles.

À sa grande surprise, d’ailleurs.

Le maître d’équipage n’en revenait toujours pas de s’être fait interrompre par sa dernière recrue. Il se libéra de la poigne du canonnier et le Capitaine profita de sa consternation :

— Martial. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Mais il restait fixé sur Alban.

— Martial ! Je te parle !

— Je suis navré.

Il affronta enfin sa supérieure.

— J’ai des choses à faire, désormais incompatibles avec ma présence ici. Je resterais dans mes quartiers jusqu’au Venezuela, si cela vous convient, Capitaine. Je quitterai le navire dès qu’on aura jeté l’ancre.

— Quoi ?!

— Tu m’as bien entendu. J’ai des affaires à régler.

— Tu te fiches de nous, là ? lâcha Ronan.

— T’as perdu la tête ! Qu’est-ce qui te prend ? insista Noël.

— J’ai pris ma décision. Laissez-moi passer.

L’équipage, sidéré, s’écarta du chemin et regarda Martial s’enfoncer vers les étages inférieurs. Un silence de mort s’abattit sur le pont. Une boule désagréable grossissait dans la gorge d’Alban. Ses compagnons, effarés, semblaient perdus. Lui-même restait paralysé, cherchant désespérément à comprendre comment ils en étaient arrivés là. Martial n’avait aucune, aucune raison de s’exiler volontairement de cette manière. Quelque chose clochait, clairement, et cela n’était en rien lié à leur nouveau cap, aussi étrange soit-il.

Le Capitaine soupira.

— Messieurs. Je suis désolée de ce qui vient de se passer. Je souhaitais une concertation générale demain matin, mais je jouerai cartes sur table. Il se trouve qu’Hector a réussi à récupérer des informations sur l’actuelle localisation du Naufrageur. Il se trouverait à Maracaibo depuis un peu moins d’un an. Lorsque nous avons quitté la baie de Fort-Royal, j’ai volontairement pris une direction qui nous ouvrait toute la mer des Caraïbes si toutefois vous décidiez que cette expédition n’avait pas lieu d’être.

Elle s’assit sur le bastingage.  

— Vous exercez votre droit à la démocratie. C’est quelque chose que je respecte et que j’encourage. Je vous écoute.

— On pensait pas que ça se passerait comme ça, expliqua Maugis. On a juste dit à Martial qu’on trouvait qu’il y avait des choses pas claires qui se tramaient, avec Hector et tout ça. On se faisait du souci, c’ tout. Ça d’vait pas aller jusque-là. On devrait proposer un vote, maintenant qu’on sait exactement ce qu’il en est.

Le Capitaine acquiesça d’un signe de tête.

— Les gars ! cria Noël. Levez la main, ceux qui acceptent l’escale au Venezuela.

Alban retint son souffle et leva sa main. Une à une, les paumes montèrent vers le ciel nuageux. Seuls Samuel, John, Ronan et Philippe restèrent immobiles. Soulagé, Alban laissa échapper une profonde expiration. La tension se relâcha dans tout son être, et il se rendit compte qu’il avait été totalement crispé depuis le début. Il s’étira et inspira encore un grand coup. 

Le Capitaine grimpa sur le bastingage en s’agrippant à un des haubans. Ses cheveux s’agitaient au vent et sa rapière lui battait le flanc. Sous la bruine, dans la nuit noire, la scène était surréaliste.

— Matelots du Lotus Noir, soyez fiers! Vous ne voguez pas sous n’importe quel pavillon. Quelle que soit la situation, vous restez des hommes droits et honnêtes. Vous fournissez tous un travail exemplaire, vous m’êtes tous indispensables et j’ai confiance en chacun de vous ! Vous connaissez les liens qui m’unissent au Naufrageur, mais cela ne doit pas avoir d’importance ! Il reste d’abord et avant tout le capitaine légitime de ce navire ! Nos lettres de marque portent encore sa signature ! Alors, chez les Espagnols ou ailleurs, nous irons chercher le Naufrageur ! Pour le Lotus!

Oliver applaudit le premier, puis Miguel. Petit à petit, presque tout le monde suivit, à l’exception des jumeaux. À la surprise générale, ils s’avancèrent vers le Capitaine, boudeurs. D’habitude, ils ne cachaient pas leur admiration pour le Naufrageur, et ils venaient de voter pour aller le retrouver. Qu’est-ce qui ne leur allait pas ? Paul parla le premier :

— Y’a quand même quelque chose qui nous chafouine.

— On est pas tout à fait d’accord avec vous, Capitaine.

Erin passa outre sa stupéfaction et leur demanda de quoi il retournait. Thibault se racla la gorge :

— C’est vrai que ça devait être quelqu’ chose le Naufrageur, on est les premiers à le dire. On n’a rien du tout contre le fait d’aller le trouver, au contraire. Mais…

— Mais c’est vous le Capitaine, Capitaine, affirma Paul. Le Naufrageur est p’tet bien une légende, mais vous, vous êtes là. La réputation du Lotus, c’est à vous qu’on la doit.

— Je suis sûr que si on racontait la moitié de ce qui se passe ici ou un quart de ce qu’on a fait depuis qu’on a embarqué, personne nous croirait de toute façon.

Alban ne put réprimer un sourire. Les jumeaux avaient raison. Leur discours dédoublé ramena un peu de chaleur parmi l’équipage. Après tout, ils avaient tous juré fidélité au Capitaine. Paul et Thibault venaient de rappeler qu’elle en valait la peine.

Erin reposa ses bottes sur le pont, toute en dignité. Elle ne laissa rien paraître, mais un drôle de timbre lui voilait la voix :

— Hector ? Cap au sud. Quartier libre ce soir, je prends le relais pour veiller.

Elle s’éloigna vers le timon.

— Compagnons, c’est ma tournée, proposa Oliver d’un ton désabusé.

Ils se dirigèrent vers la coquerie, prirent place à la table et le cuisinier leur offrit à chacun un remontant tout droit sorti de sa réserve personnelle.

— Mes amis, annonça-t-il en laissant la bouteille à disposition, je vais voir si je peux raisonner notre maître d’équipage…

Un verre à la main, il descendit vers les quartiers de Martial, au fond du pont de batterie.

— Je comprends pas ce qui lui est passé par la tête, vraiment, soupira Thibault. C’était pas censé se passer comme ça.  

— C’était compliqué depuis quelque temps déjà. On aurait dû faire attention quand le Capitaine et lui ont commencé à s’envoyer des piques, répliqua Maugis. De là à tout plaquer… M’est avis qu’il nous cache quelque chose.

— Pourquoi nous impliquer, si ça concerne ses « affaires » comme il dit ?

— J’sais pas, Miguel.

— Il va pas vraiment nous quitter ? Si ? demanda Ronan.

— Va savoir, répliqua Killian d’un ton amer.

— Et c’est quoi, d’abord, cette histoire de Naufrageur qui nous vaut qu’on s’écharpe ? s’agaça La Bombarde. Il s’rait pas mort, alors ?

— Apparemment non, répondit le second.

— Mais il était où pendant toutes ces années ?

Killian haussa les épaules. Les bottes d’Oliver résonnèrent sur le plancher derrière eux. Il se laissa tomber sur un tabouret à côté du canonnier et tendit le verre vide.

— T’as appris quelque chose ? demanda John.

Le cuistot fit un geste pour qu’on le resserve.

— Rien. L’a juste dit qu’il voulait voir personne et que sa décision était sans appel. Il a même pas voulu du rhum. Moi en revanche…

— De toute façon, on va au Venezuela, maintenant, soupira Philippe.

— On verra bien ce qui va se passer, tempéra Maugis, si ça se trouve, tout va très bien aller.

— On va p’tet rencontrer le Naufrageur. Si Papa savait ça ! glissa Paul à son frère.

— Ouais…

Ils finirent leur verre en silence et Oliver les remplit derechef. Entre la destination potentiellement risquée et la démission de leur maître d’équipage, les marins du Lotus étaient plus maussades et taciturnes que jamais. Autour d’eux, les planches du navire grinçaient de façon sinistre. Appuyé contre la coque, Alban ne désirait rien d’autre que laisser dériver son esprit, mais Noël lui adressa un clin d’œil :

— C’t’un sacré coup d’éclat que tu nous as fait là, gamin…

Les visages se tournèrent vers lui. Le jeune homme aurait donné n’importe quoi pour disparaître. Il leur devait une explication sincère, surtout après son intervention, mais sa gorge était déjà nouée.

— Je crois que tu as des choses à leur raconter, fiston, l’encouragea Maugis.

            Alban prit sur lui, s’éclaircit la voix et commença son récit. Le meurtre de ses parents, l’homme à l’étoile, la clé, son arrivée à Saint-Malo. Ce qu’il avait appris sur Lotus Noir alors qu’il cherchait son oncle, le travail sur le port qui lui avait permis d’être recruté, et comment, une fois à Fort Royal, il avait retrouvé sa trace. Il garda seulement pour lui les activités de Roger et ses cauchemars, mais partagea ses craintes et son découragement. Il n’avait plus guère d’espoir après sa conversation avec le secrétaire Duclos.

— On savait que tu cherchais ton oncle, mais tu nous as jamais rien dit au sujet de tes parents, observa Paul.

Alban lança un bref coup d’œil vers Maugis pour s’assurer de son soutien.

— C’est pas un sujet que j’aborde facilement…

— Et ton sauveur à l’étoile ?

Alban secoua la tête et termina son verre.

— Je crois que je saurais jamais.

— Pfiouuuu, siffla finalement Thibault.

— On est désolé pour toi, fit Noël. 

— Merci. Je… je pensais vraiment ce que j’ai dit, je me sens bien ici. Pardon de n’avoir rien dit plus tôt, mais c’était un peu compliqué. Comme on me l’a dit quand je suis arrivé, je suis bien loin de mon atelier ! ajouta Alban comme pour s’excuser.

— En ce qui nous concerne, et j’espère que ça n’engage pas seulement moi, tu as fait tes preuves, dit Killian. Tu progresses vite et bien. Il te reste encore beaucoup de choses à apprendre, mais je me fais pas de souci. Et puis, t’es entre de bonnes mains, pas vrai les gars ? À la vôtre tout le monde, car nous avons un nouveau frère !

Le second lui donna une bonne tape amicale dans le dos et Oliver reremplit les verres. Entre les émotions un peu trop violentes à son goût, la fatigue et le rhum, il se sentait tout drôle. Pour autant, il n’avait aucune envie d’aller dormir. Il voulait rester là et garder cette sensation d’apaisement, si nouvelle et si grisante. Il aurait souhaité que cet instant ne finisse jamais.  

Une révélation soudaine le frappa. Voilà le mot qui n’arrivait pas à sortir depuis qu’il avait parlé avec Maugis ! Ces hommes devant lui, qui lui apprenaient ce qu’ils savaient, qui partageaient tout, discutaient de tout, l’avaient admis parmi eux. Alban s’était trouvé une famille, de bric et de broc peut-être, rafistolée et imparfaite, mais une famille tout de même.

            Le gabier, qui depuis son récit avait gardé le silence, se leva et s’approcha de lui. Il l’attrapa par les épaules, le regarda droit dans les yeux et lui dit de sa voix rugueuse :

— C’est vraiment bien ce que t’as fait là, fiston. C’tait courageux, et j’sais bien que ç’a pas dû être facile pour toi. Tu nous donnes une belle leçon à tous. Tu sais maintenant que tu peux compter sur nous, et nous sur toi. T’es vraiment un bon gars, tu peux être fier.

Alban lui en fut immensément reconnaissant. Ses paroles lui allaient droit au cœur. Les yeux brillants, il répondit d’un bref signe de tête, incapable de plus sans se laisser submerger.  

            Les hommes du Lotus Noir ne dormirent presque pas. Tourmentés, incertains quant à leur situation et secoués par l’abandon brutal de leur maître d’équipage, ils restèrent au moins ensemble et soudés, même ceux qui n’avaient pas voté pour le Venezuela. Au petit matin, ils ne tardèrent pas à gagner le pont, recommencer le cycle des corvées assignées à chacun pour que le navire poursuive sa route le plus vite possible. Killian avait relayé le Capitaine au milieu de la nuit, avant d’aller grappiller quelques heures de sommeil à l’aube. Il ressortit du bureau en milieu de matinée et se dirigea vers Alban, le visage grave.  

— Le Capitaine veut te voir.

 

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Litchie
Posté le 10/07/2019
Ah, cette version est mieux en effet, elle passe mieux, et surtout la "fête" de fin ! Une dernière chose me gêne un peu dans l'attitude de Martial, mais c'est peut-être voulu. Je te l'explique en spoiler sur le forum ;) 
Mary
Posté le 10/07/2019
Je n'ai qu'une chose à dire, donc : 
Mouahahahaha. 
 
:D 
Gabhany
Posté le 19/06/2019
Eh bien, quelle scène ! ça commence à sentir le roussi sur le Lotus ! La dispute entre Martial et le Capitaine est super, bien écrite, pleine de tension, il y a juste un moment dans le dialogue avant que le Capitaine hurle où j'ai eu du mal à saisir qui parle. Je croyais au débit que c'était Killian et Martial, et puis finalement il semble que ce soit le capitaine et martial, donc à voir pour clarifier ça.
Je me demande bien ce que Martial sait et pourquoi il ne veut pas le dire. Je commence à échafauder des hypothèses aussi à propos du capitaine et de qui est exactement le Naufrageur... j'ai hâte de savoir si j'ai raison ou pas ^;) 
Mary
Posté le 19/06/2019
Hello ! Quelle rapidité :D 
 Je clarifierai cette partie-là alors. C'est parfois chaud de garder la tension en mettant les incises de dialogue. 
Je serais curieuse de connaître des théories - et quelque part j'espère qu'elles sont fausses, ça voudrait dire que je t'aurais surprise ! 
A très vite pour la suite ! 
Sorryf
Posté le 21/06/2019
Prete pour un pavé incompréhensible car ecrit depuis mon tel? C parti!
Ce chapitre... Me rend hyper perplexe. Alors pas de panique,  c'est peut être voulu de ta part, comme je sais pas ou tu nous menes j'en suis reduite a theoriser... Niveau ecriture et tension il est excellent! Voila ce qui m'a genee :
- Alban qui est le dernier arrivé sur le bateau n'hesite pas a aller denoncer son petit camarade pour des idees qu'il a expriméexprimé. Meme s'il a eu raison et empeché une mutinerie, je trouve ca moche, je peux pas m'en empecher, il baisse beaucoup dans mon estime.
- le soutien infaillible de la totalité de l'equipage envers le capitaine, alors qu'elle leur a menti sur leur destination qui s'avere etre dangeureuse et personelle,que le seul qui emet des doutes est séquestré, et qu'elle  les embobine pour se les mettre dans la poche (je comptais vous le dire demain... Vous etes pas obligés d'accepter... Je vous aime...)
- le fait qu'ils finissent par faire la fete, se sentent soudés etc (dans le cas lAlban je comprend, mais pas des autres) alors qu'un des leurs, ami,  aété évincé. Le fait qu'ils soient unanimement et sans reserves du coté de la capitaine.
Aucun de ces 3 trucs n'est incoherent ou quoi que ce soit, ils sont meme plutot réalistes... Mais en tant que lectrice je trouve que tout ca est mal, et je suis déboussolée par le fait qu'aucun personnage n'exprime ce sentiment de malaise.
Pour le moment il n'y  aque toi qui sait si le capitaine est qqn de bien ou pas, donc c delicat de te conseiller de modifier quoi que ce soit... Mais Mathias n'a rien fait de mal, il ne s'est pas mutiné, il a seulement exprimé sa colere, ses interrogations (legitimes). Se faire punir pour ca c'est la dictature,les marins devraient en avoir conscience. il n'y a vraiment rien a feter.
Je me suis un peu enflammée, pardon, c'est la preuve que ce chapitre est aussi tres intéressant ! Je suis encore plus curieuse de savoir ou ca nous menera!
Mary
Posté le 21/06/2019
Ouiiii un pavé ! 
Par contre, ledit pavé est TELLEMENT intéressant que je vais te répondre sur le JDB, ce sera mille fois plus pratique. 
Sais-tu que ton commentaire nous a occupés pendant bien une heure pendant le trajet de ce week-end avec Chéri ? XD Parce que tu soulèves plein de points hyper-important dont je m'étais pas rendue compte. 
A tout de suite sur le JdB (enfin le temps d'écrire la loooongue réponse :D )
Et merci <3  
Aliceetlescrayons
Posté le 02/07/2019
Bon, j'ai vu que ce chapitre faisait débat et je vais rajouter mon grain de sable.
D'abord, je n'ai pas été choquée par le fait qu'Alban aille raconter ce qu'il avait entendu au Capitaine mais par la rapidité de son action. Alban me semble quelqu'un de torturé, taiseux, animé d'émotions parfois violentes mais je ne le vois pas comme un impulsif. Du coup, cette façon de se précipiter chez le Capitaine sans réfléchir, j'ai eu l'impression que ça ne lui ressemblait pas. 
Ensuite, je n'ai pas eu particulièrement l'impression qu'Erin cherchait à manipuler l'équipage. Dans une situation de crise, elle cherche à garder son autorité. Par-contre, il n'y a pas sufisament de débat au sein des marins. Après tout, Martial a d'excellentes raisons de contester le choix du Capitaine, même s'il ne s'y prend pas de la meilleure des façons. Le fait qu'il envisage une mutinerie suggère qu'il aurait assez de soutien parmi les matelots pour aller jusqu'au bout. Et là, lorsque le Capitaine l'envoie au trou, il n'y a pas le moindre remous. Tout le monde regarde sans broncher. Si je peux me permettre une suggestion, j'aurais plutôt vu l'équipage divisé en deux équipes Martial/Capitaine. Et Martial qui aurait perdu sa crédibilité en perdant son sang-froid. Un truc qui choquerait assez ses partisans pour qu'ils se rangent à nouveau du côté du Capitaine. J'irais même plus loin, j'aurais bien vu Alban s'interposer et gagner comme ça l'estime de ses pairs... Bon, je m'enflamme, là :D
Ah et aussi, quand Erin parle du droit des marins à la démocratie, je m'attendais à ce qu'elle les fasse voter ou quelque chose du genre. Mais non. Du coup, je pense que cette phrase n'est pas nécessaire parce qu'elle fait un peu trop discours politique : "je vous dis que vous avez le droit de donner votre avis mais je ne vous le demande pas"...
Ceci étant, tu as su saisir la tension de la confrontation. Tu as tout ce qu'il faut pour faire un chapitre qui dépote!
Mary
Posté le 02/07/2019
Débattons, débattons ! 
 
Comme je le disais à Sorry, le début du chapitre où Alban va prévenir le Capitaine est un reste des anciennes versions où il a pour le coup une bonne raison de le faire. Il avait aussi un caractère et une psychologie bien moins développés, ce qui le rend beaucoup moins cohérent que l'Alban de maintenant. 
En fait, ce que tu décris, le débat entre les marins, Martial qui perd son sang froid, c'était l'idée que j'avais de ce chapitre sans savoir très bien comment le rendre. J'espère que la nouvelle mouture du chapitre sera plus claire, même au niveau des caractères des personnages. 
Et ils votent, dans cette version-là ;) J'avais hésité à le mettre, je m'étais dis que le chapitre serait peut-être trop long, puis finalement zut, il sera long. C'est un chapitre charnière il a bien droit à quelques extras. 
Merci de ton commentaire, comme d'habitude !
 
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