Chapitre 19 : Elena (18 ans)

Par Zoju
Notes de l’auteur : J'espère que ce chapitre vous plaira. N'hésitez pas à me donner votre avis sur les dialogues et les évènements qui s'y passent. Bonne lecture ! :-)

À chaque pas que je fais, je souhaiterais reculer. Je me suis préparée à cette rencontre, mais maintenant qu’elle est imminente, je n’ai qu’une envie, fuir, disparaitre. Mes ongles s’enfoncent douloureusement dans mes paumes. Je suis terrorisée. Charles marche à grandes enjambées devant moi. Depuis que nous avons quitté ma chambre, il ne me prête plus la moindre attention. J’ignore quoi penser de cet homme. Impossible pour moi de le cerner. Je dirai qu’il a l’air sympathique, mais puis-je réellement lui faire confiance ? Je doute que mon père l’a choisi par hasard et c’est ce qui m’inquiète le plus.

 

Nous arrivons à destination. Je dois prendre sur moi pour ne pas trembler. Je me déteste d’être aussi faible. Charles frappe à la porte. Après un instant à patienter, on nous autorise à entrer. La porte s’ouvre et d’un signe de tête le colonel m’enjoint de passer devant lui. Je le dépasse presque dans un état second. La pièce que je découvre est plus petite que j’imaginais. Très sobre, le bureau de l’homme qui se trouve en face de moi n’accorde aucune place à une quelconque fantaisie. Mon attention se porte sur mon père. Nos regards se croisent et nous nous fixons sans un mot. Bien qu’étant assis et moi debout, c’est lui qui me domine. J’ai beau chercher, je remarque tout de suite que cet homme est resté le même. J’entends la porte dans mon dos se refermer et une présence se range derrière moi. Je sais que c’est Charles et pourtant, j’ai la désagréable impression d’être prise au piège. Ma respiration se raccourcit et j’ai bien du mal à la garder silencieuse. Discrètement, j’essuie mes paumes moites contre mon pantalon. Je n’ai jamais été aussi mal à l’aise que maintenant. C’est finalement mon père qui rompt le contact visuel entre nous. Il pose ses coudes sur sa table et croise les mains devant lui avant de planter à nouveau ses iris bruns dans les miens.

- Bonjour Elena.

Par cette simple salutation, il donne le ton à cette discussion. Je n’aurais droit à aucune chaleur de sa part contrairement à Luna quand il est venu la chercher, mais d’un côté ça, je le savais déjà. Dès l’instant où il a délégué à Charles la tâche de me récupérer, il m’a clairement montré le gouffre qu’il existe entre ma sœur et moi. Une bâtarde ne doit pas espérer plus, voilà son message. J’ai beau être venu en connaissance de cause, la tristesse est toujours présente. Je hais cet homme, mais quelque part au fond de moi, je ne veux qu’une chose, un père qui me reconnaisse et qui soit fier de moi. Malgré l’amertume qui me gagne, je ne me laisse pas déstabiliser par sa voix glaciale et lui réponds sur le même ton :

- Bonjour père.

- Tu as bien changé depuis la dernière fois. Comment va Magda ?

- Bien, me contenté-je laconiquement.

- J’en suis ravi.

Nous avons beau échanger des banalités, personne n’est dupe de cette comédie. Après plusieurs questions sans véritable intérêt, le maréchal se cale dans son siège.

- As-tu fait ce que je t’ai demandé ? finit-il par s’enquérir.

Je me retiens de grimacer. Il n’y a que ça qui le préoccupe.

- Oui, approuvé-je.

À ma grande surprise, il se lève.

- Nous allons vérifier ça.

Toutefois avant de bouger davantage, il me détaille du regard et je note que celui-ci se durcit.

- Où est ton arme ? demande-t-il, irrité.

La température de la pièce semble se refroidir subitement.

- Dans mes bagages, dis-je dans un couinement que je trouve pathétique.

Sa mâchoire se contracte. Mes muscles se tendent en sentant le danger qu’annonce cette réaction. Mon interlocuteur finit par soupirer.

- Sachez, jeune fille qu’il y a deux choses qui m’insupportent au plus haut point ; le manque de ponctualité et les gens qui me font perdre mon temps.

Il n’a pas besoin de préciser que je corresponds à ce qu’il exècre. Il ne me laisse rien rajouter qu’il se dirige vers une issue sur le côté. Une tape dans le dos m’intime à emboiter le pas au chef de la base. La porte s’ouvre et je suis surprise d’y trouver une salle d’entrainement assez vaste. Le maréchal se tourne vers moi tandis que Charles se rend au fond du lieu pour récupérer une épée. Il me la fourre dans les mains quand il revient. J’observe la lame sans un mot avant de reporter mon attention sur mon père.

- Charles va t’attaquer, me dit-il. Tu as carte blanche pour le vaincre.

Le colonel se met en garde, impassible. Contrairement à moi, il va combattre à main nue. Pour ma part, je suis complètement perdue. Je ne vais tout de même pas prendre le risque de le blesser. Un hochement de tête de la part de son chef et Charles s’avance vers moi. J’ai bien du mal à reconnaitre la personne que j’ai côtoyée jusqu’à maintenant. S’approchant lentement, j’ai le désagréable sentiment d’être devenue une proie. Mon adversaire semble remarquer mon trouble et articule en silence : « N’hésite pas. » Sans plus réfléchir, je m’élance vers lui en brandissant mon épée n’importe comment. L’instant d’après, je suis plaquée au sol, ma propre arme retournée contre moi. Que s’est-il passé ? Je suis trop abasourdie pour saisir ce qui m’arrive et ne réagit pas directement quand l’on m’ordonne de me relever. Sans douceur, Charles m’empoigne par le col et me remet sur pied.

- Encore, se contente de lâcher mon géniteur.

 

J’ignore combien de combats j’enchaine avant de saturer. Les coups pleuvent et les défaites se succèdent. Que cherche mon père en agissant de la sorte ? Il a pourtant dû comprendre dès mon premier échec que je ne faisais pas le poids face à son subordonné et malgré ça, il s’acharne. J’ai beau lutter, Charles m’achève à chaque fois toujours plus rapidement. Je m’écrase au sol. Le colonel ne me laisse pas souffler qu’il me remet à nouveau debout de force. Toutefois, il doit me soutenir quelques secondes de plus pour éviter que je m’effondre à cause de mes jambes tremblotantes. J’ai mal. Je suis exténuée. Je n’en peux tout simplement plus.

- Encore, répète le maréchal aveugle face à mon épuisement.

Quelque chose semble se briser en moi en entendant ce mot et ma haine pour cet homme refait surface, balayant d’un revers la sorte de léthargie où j’étais engluée depuis mon arrivée à la base.

- ASSEZ ! hurlé-je en jetant ma lame au sol.

Je croise les yeux de mon père qui me fixe impassible.

- Ramasse ton arme, m’ordonne-t-il calmement.

- Non.

- Je ne me répéterai pas, Elena, m’avertit-il.

- Je ne la ramasserai pas, articulé-je.

Son regard s’assombrit.

- C’est un ordre, soldat !

Ma mâchoire se contracte et je trouve enfin la force de lui dire ce que je désire depuis le début.

- Je ne suis pas un soldat !  

Une douleur irradie ma joue et je remarque que mon père m’a giflée. Hésitante, je frôle ma peau meurtrie. Cette action raisonne en moi comme une déclaration de guerre. J’éclate de rire.

- Décidément, vous êtes pitoyable, osé-je affirmer. Frappez-moi si cela vous chante, jamais je n’accepterai d’être sous vos ordres.

Le maréchal ne s’émeut pas.

- Ton éducation laisse toujours autant à désirer, regrette-t-il. Magda t’a vraiment transmise des manières déplorables.

- C’est plutôt les vôtres qui sont douteuses, ricané-je.

Une expression dédaigneuse déforme ses traits. Enfin, il montre ses véritables sentiments à mon égard. Il finit par soupirer.

- Nous en avons terminé pour aujourd’hui et comme je le craignais tu es loin d’être à la hauteur de mes attentes.

Il se tait comme pour me laisser le temps d’assimiler le poids de ses paroles avant de me mettre en garde :

- Mais retiens bien une chose, tu auras beau faire la fière, tu rentreras dans les rangs comme tout le monde.

Je ne réponds rien et me contente d’un sourire un brin arrogant. Cela n’arrivera pas ! Jamais ! Un geste de la main presque las de sa part me congédie. Sans un regard, sans un regret, je tourne les talons et quitte la pièce la tête haute. Charles m’emboite le pas. Nous nous retrouvons dans le couloir. Toutefois, avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, le colonel me plaque violemment au mur. Un cri m’échappe lorsque mes os cognent douloureusement sur la surface dure. Je m’apprête à riposter, mais les mots meurent sur mes lèvres quand je remarque son expression sévère. La peur qui avait disparu rejaillit subitement.

- Qu’est-ce qui t’a pris ? me demande-t-il, furieux. Tu crois vraiment qu’en agissant de la sorte, tu te rends service.

Je déglutis pour retrouver mon courage. Je refuse de me laisser impressionner.

- Je ne regrette rien, affirmé-je.

Je me dégage de son emprise qui m’oppresse et rajoute avec hargne :

- Et tu ne vaux pas mieux que lui !

Ses poings se serrent.

- J’obéis aux ordres et tu devrais en faire autant. C’est le devoir de tout soldat.

« Devoir », « soldat », « obéir », ils n’ont que ces mots à la bouche. Tout ce que je refuse de faire et d’être. J’ai été stupide d’espérer un quelconque allié en lui, mais à l’évidence je me suis fourvoyée.

- Et être son chien comme toi ? m’exclamé-je acerbe. Plutôt mourir que de l’accepter !

Pour la seconde fois de la journée, je me fais gifler. Si celle du maréchal m’a surprise, ici je ne ressens rien. Je lui lance un regard noir.

- Qu’est-ce que je disais ? Tel maitre, tel clebs.

Sa paume s’abat à plat sur le mur, juste à côté de ma tête. Je ne bouge plus. Il se penche vers moi et sa voix devient un murmure.

- Dans ce cas, prouve-moi que tu peux t’opposer à nous.

Je ne réponds pas, il poursuit toujours aussi menaçant :

- Commence déjà par me battre.

- Je ne veux pas, bafouillé-je.

- Ce n’était pas une proposition.

Il s’écarte et patiente. Ne voyant aucune réaction de ma part, Charles m’empoigne brusquement le bras. Je n’ai pas le temps de résister qu’il me traine de force dans le couloir. J’ai beau me débattre, je ne parviens pas à lui faire lâcher prise. Nous arrivons dans une grande pièce qui semble être l’exacte copie de la salle d’entrainement que nous venons de quitter. Le colonel me jette en avant et se campe devant moi.

- Qu’est-ce que tu veux ? craché-je en lui faisant face.

- T’entrainer.

Sa réponse me prend de court.

- Comment ça ? m’étonné-je.

Il croise les bras sur sa poitrine.

- Tu es faible, m’énonce-t-il avec sérieux.

Il avance vers moi. Je recule.

- Ne t’approche pas, le sommé-je.

Il m’ignore.

- Tu montres les dents, mais tu hésites, continue-t-il. Je vais t’apprendre à mordre.

- Je ne suis pas intéressée.

Un sourire se dessine sur ses lèvres.

- Ne sois pas plus bête que tu ne l’es. Ton refus de te battre avec moi en dit suffisamment. Tu n’as aucune chance de survivre ici dans l’état actuel des choses, alors profite de l’opportunité que je t’offre.

Je ne trouve rien à répliquer, car je sais qu’il a raison. Et pourtant, je ne peux pas accepter. Il est désormais tout proche. Je le repousse.

- C’est non, insisté-je.

Je déteste vraiment cette manière qu’il a de s’imposer. Son sourire s’élargit davantage.

- Que tu le veilles ou non, tu es dorénavant un membre de cette base. Tu vas devoir faire tes preuves et après ta petite crise face au chef, attends-toi à ce qu’il te le fasse regretter. Tu ne me croiras pas, mais lors de nos échanges j’ai retenu mes coups. Cela ne sera pas le cas des autres soldats. Je ne donne pas cher ta peau si tu persistes à décliner ma proposition.

Durant toute sa tirade, je n’ai pas respiré. À aucun moment, il n’a haussé le ton, mais il n’en avait pas besoin pour insinuer la peur en moi. J’ouvre la bouche comme pour lui répondre, mais un cri m’empêche.

- Elena !

Je reconnais tout de suite cette voix. L’instant d’après, Luna fait barrage de son corps entre moi et Charles. Je dois retenir les larmes de joie qui sont sur le point de surgir. Elle m’a tant manquée. Toutefois, mon euphorie retombe aussi sec quand je découvre l’impression de haine qui déforme les traits de mon ainée. Quant au colonel, seule une légère contrariété fronce ses sourcils.

- Éloigne-toi d’elle, Tellin, lui intime Luna. Et crois-moi, je ne le dirai pas deux fois.

- Te voilà, Darkan, soupire son interlocuteur en ignorant la menace. Toujours aussi impoli envers ton supérieur. Je te pensais en mission à l’extérieur.

- Je viens de rentrer, l’informe-t-elle. Et je vois que j’ai bien fait de vouloir m’entrainer. Je t’interdis de rôder autour d’elle !

- Tu n’as rien à m’ordonner, Darkan. Ton père m’a chargé de m’occuper d’elle.

Son interlocutrice ricane.

- Et la frapper, cela fait partie du lot ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

Luna désigne mon visage.

- Je connais les méthodes de mon père, Tellin, et je sais qui les exécute.

Tout en m’ignorant, ils continuent à se hurler dessus. Je devrais être contente que ma sœur me protège, mais à cet instant, seul un malaise persiste. Les mots de Tellin ne cessent de tourner en boucle dans mon esprit et mon immobilité en ce moment confirme ses propos. Je suis faible, incapable de me défendre par moi-même.

- Luna, l’appelé-je.

- Ne pose plus jamais la main sur elle ! s’exclame-t-elle en m’ignorant.

- Luna.

- Sinon, tu auras affaire à moi, se borne-t-elle à continuer.

- LUNA !

Elle se tait et porte enfin son attention sur moi.

- Ça suffit, déclaré-je calmement. Partons.

Sur ce, je tourne les talons et m’éloigne. J’entends des pas pressés derrière moi. L’instant d’après, ma sœur est à mes côtés. Bien que je ne le souhaite pas, je jette tout de même un coup par-dessus mon épaule. Charles resté debout au milieu de la salle et nous fixe. Toutefois au lieu de le trouver en colère, je suis surprise de le voir sourire. Je m’empresse de détourner le regard. Je déglutis péniblement. Cette réaction ne présage rien de bon.

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Sklaërenn
Posté le 29/01/2021
Tellin à l'air de tenir à elle dans ce passage, ce qui confirme mes impressions d'avant à son sujet vis à vis d'Elena. Pour moi les événements et les dialogues sont très bien.
Zoju
Posté le 29/01/2021
Merci pour ton commentaire ! Je craignais que les réactions soient un peu étranges à certains moments. Merci pour ta lecture ! J'espère que la suite continuera à te plaire ! :-)
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