Chapitre 19

Par AliceH
Notes de l’auteur : Cette histoire est presque finie ! Je vais passer mon été à faire des lectures « techniques » pour en développer l'univers (notamment en lisant La divine comédie et Satan : une biographie) et avancer sur le tome 2 qui se passera partiellement dans les colonies (donc je vais devoir lire dessus également).

 

Lénore était bien embêtée. Elle avait perdu sa compagne de vue. Elle ouvrit son large manteau noir et composa un numéro sur le cadran du téléphone qui se trouvait à l'intérieur. Après quelques mots échangés, elle s'avança vers les escaliers du manoir d'Auguste d'Orville. La Mort sortit s'y trouvait et toutes deux s'avancèrent le long d'un couloir recouvert d'une luxueuse moquette.

 

_____

 

De son côté, Miss Fortune cherchait désespérément la compagnie de quelqu'un qu'elle connaissait. À court d'idées, elle se dirigea vers l'étage, loin de la foule en colère qui pillait allègrement le rez-de-chaussée à corps et à cris. Le souffle court, elle s'avança le long d'un couloir à la moquette d'un élégant vert où elle se cogna contre Lénore.

– Vous m'avez fait peur, lâcha-t-elle après avoir laissé échapper un petit cri. Que faites-vous ici ?

– Nous sommes venues vous chercher par le peau du cou s'il le faut. W.Asser III nous piste toujours et à ce que j'ai entendu, elle a trouvé deux agentes du secteur zéro et Herr Mess au fin fond des Monts Maléfiques. Il vous faut rentrer à Pandémonium avant elle.

– Vous savez où est mon collègue ?

– Il est avec Mort et vos amies humaines dans la dernière chambre au fond du couloir. Avec un homme moustachu et un peu dégarni. C'est lui le chef de la région ? Celui qui-

–Oui, c'est lui, la coupa sèchement Miss Fortune. Merci.

Avec un haussement d'épaules, la femme-corbeau la suivit. Après avoir toqué à la porte, celle-ci s'ouvrit pour laisser passer la démone. Hildegarde et Lola se trouvaient près d'une immense commode en bois blanc verni, les bras croisés et les yeux rivés sur Auguste d'Orville. Le parquet et les tapis luxueux étaient crottés par la boue qui collait aux bottes des jeunes femmes. La Mort était assise sur un pouf brodé, les jambes croisées et uniquement visible pour les êtres infernaux présents. Quant à Sir Prize, il se tenait debout face à son ancien bienfaiteur à présent ligoté, un sourire mesquin aux lèvres. D'Orville grommelait dans sa barbe :

– Après ce que j'ai fait pour vous ! Me trahir comme cela !

– Je ne vous trahis pas. Je n'ai jamais été de votre côté.

– Je l'ai cru pourtant !

– C'est de votre faute. Vous êtes crédule et arrogant, c'est pour cela que j'ai pu vous duper si facilement, Auguste

– Quand Reza va rentrer, vous allez tous être écrasés par la police ! Vous n'aurez pas le temps de me faire du mal !

Le démon lui adressa un sourire glaçant puis s'approcha de sa collègue. D'un geste, il lui arracha son sac à main et en tira la Chronosmontre qui semblait frémir. Il approcha l'objet du visage du Comte :

–Mais j'ai tout mon temps.

– Ah non, vous n'avez pas tout votre temps ! tempêta Mort qui se rendit aussitôt visible pour tout le monde, arrachant des cris de surprise de la part de Lola et Hildegarde. Vous allez me rendre cette Chronosmontre et nous allons partir dès maintenant !

– Mais-

– Il n'y a pas de mais, Sir Prize! Votre petit jeu dangereux aurait pu vous coûter beaucoup, il le peut encore, pour être honnête. W.Asser est rentrée plus tôt de ses congés et vous traque. J'ai fait de mon mieux pour vous couvrir car je pense que l'idée de secouer Pangée peut effectivement être bénéfique pour nous tous ! Mais je ne vous laisserai pas risquer plus, ni pour vous, ni pour votre collègue. Vous me donnez cette Chronosmontre avant que je ne vous expédie chez nous ! exigea-t-elle d'une voix ferme.

Sans mot dire, le démon posa l'objet dans sa longue main sombre. Elle entendit les humains présents balbutier, et réalisa qu'ils devaient sentir qui elle était. Avec un sourire rassurant, elle se tourna vers les deux suffragettes puis toucha le cadran de la Chronosmontre. Après une seconde de flottement, celles-ci clignèrent des yeux en dévisageant cette inconnue avant de quitter la pièce sans un mot.

–  Que leur avez-vous fait? voulut savoir Miss Fortune qui hésitait à les rejoindre.

– J'ai effacé leur mémoire de cette dernière minute et leur ai ordonné de se rendre au rez-de-chaussée. Elles oublieront m'avoir vue, assura La Mort en rangeant la Chronosmontre dans sa poche de manteau.

– Et… Et moi ? balbutia Auguste d'Orville qui tremblait de tous ses membres.

– Pour vous, Monsieur… Je ne crains que votre temps ne soit compté. Et il se compte en minutes.

Elle finit cette phrase avec un sourire éclatant qui tranchait cruellement avec ces mots. Le Comte fut traîné jusqu'à la cage d'escalier où se trouvaient ses administrés armés, furieux et extatiques. Il enfonça ses talons dans la moquette, se mit à pleurer et à implorer leur pardon, gaspilla sa salive en excuses et fausses promesses. Alors que Sir Prize allait le pousser depuis le palier en hauteur, Lénore s'interposa. Elle pencha de toute sa haute et sombre silhouette vers l'homme en détresse. Quand il la vit, il laissa échapper un cri de pure terreur.

– Je vais vous prévenir dès maintenant : en Enfer non plus, nous n'aimons pas les harceleurs et violeurs de votre genre, lui fit-elle savoir, glaçante. J'espère ne jamais vous y croiser et j'espère que Miss Fortune n'aura plus jamais affaire à vous non plus. Sinon, je vous offrirai un châtiment bien pire que la mort. 

D'un puissant geste de la main, elle le fit basculer par-dessus la rambarde de bois ouvragé où il fut réceptionné puis battu par la foule galvanisée. Après de longs et déchirants hurlements, il se tut à jamais.

 

_____

 

Il avait cru entendre des voix. Il commençait à en douter. Il espérait que ce ne soit pas le Roi. Arsinoé ouvrit les yeux pour s'apercevoir qu'il était à nouveau dans le lit où il était apparu à son arrivée au palais. Avec précaution, il s'approcha de la porte. Ah, oui, il y avait bien des gens qui parlaient dans le couloir. Il ouvrit la porte à toute volée pour tomber nez-à-nez avec Dewey et Louise. Avant qu'il ne puisse articuler un mot, le bibliothécaire le serra dans ses bras de toutes ses forces.

– Je suis tellement heureux de te revoir ! fit-il savoir sans le lâcher.

– Moi aussi. Vous … Vous êtes venus me rechercher ?

– Non, on avait faim et on cherchait un restaurant. Bien sûr qu'on est venus te chercher, grand dadais ! On allait pas te laisser seul comme ça.

– Surtout que tu étais venu pour me sauver à la base. Je t'en devais une. Et même, je n'allais pas t'abandonner sans rien faire ! s'exclama Dewey qui était toujours accroché au démon. Louise, viens faire un câlin de l'amitié.

– Il nous faut encore partir d'ici. Si on revient à Sylvage sains et saufs, je considérerai l'idée d'un câlin collectif.

Les deux amis opinèrent du chef et partirent vers la sortie, guidés par leurs pendentifs. Alors qu'ils faisaient route prudemment, Dewey sentit quelque chose de poilu s'accrocher à ses chevilles. Avec un hoquet, il commença à se débattre.

– Dewey, arrête ! C'est moi ! articula la voix de Kitsune.

– Je peux savoir pourquoi tu es un renard et pas une humaine? voulut-il savoir une fois accroupi à sa hauteur.

– Le Roi perçoit les flux de magie. J'en utilise quand je me transforme en animal, mais je suis tout de même plus discrète que si je débarquais en humaine avec ma baguette. Les Hulotte m'ont dit que vous aviez tous deux disparu, dit-elle à Louise et Arsinoé. J'ai vite compris que vous étiez venus rejoindre ce monde avec l'aide des princesses. Je suis ici pour vous prêter main-forte. Ou plutôt patte-forte.

– Comment connais-tu les princesses? demanda Louise.

– Et comment es-tu venue jusqu'ici ?

– C'est une histoire pour une autre fois. Pour l'instant, il nous faut sortir d'ic- Aaah !

Des mains minuscules sortirent du mur et muselèrent le renard avant de le plaquer au sol. Dewey se précipita pour délivrer Kitsune, mais il fut à son tour immobilisé et chuta par terre à ses côtés, tout comme ses deux amis.

– Et bien, que vois-je là ? Une Kitsune ? s'éleva la voix du Roi des Aulnes. 'Ta mère était un goupil bien plus flamboyant que toi, sorcière. Et bien plus malin. As-tu vraiment cru que je ne percevrais pas ta présence sur mes propres terres ? C'est dommage car vous auriez pu vous échapper si elle n'était pas venue. C'est elle qui a scellé votre sort. Tu vois, dit-il à Arsinoé, les humains ne sont pas dignes de confiance. Ils finissent toujours par trahir, qu'ils le veuillent ou non. C'est dans leur nature même.

– Pourtant, ce sont des humains qui viennent me sauver de vos griffes !

– Qui viennent d'essayer. Bonjour, chantonna-t-il en dévisageant Louise. Tu es Louise, n'est-ce pas ? Dis-moi, chère enfant, comment as-tu caché ta nature à notre ami démon ici présent ?

– Pardon ? s'exclama-t-elle, à bout de nerfs.

– Il semble croire - et j'ai cru aussi - que tu es purement humaine. Or, ce n'est pas ce que je vois et crois-moi, je ne me trompe jamais sur la nature des personnes que je croise. Tu es un spécimen encore plus intéressant que ce jeune démon - sans vouloir te vexer, Arsinoé. Le genre d'être qu'on ne croise qu'une fois par millénaire, et encore.

– Je n'ai pas le temps pour une autre de vos charades ! Dewey en a déjà eu une, et j'ai pas envie de le rejoindre dans le Club du charabia du Roi des Aulnes ! cracha-t-elle en se débattant.

– Quelle violence, soupira-t-il en tendant ses longs doigts vers son visage. Ta mère ne t'a pas bien élevée, jeune fille. Mais cela ne m'étonnerait pas vu ce qu'elle semble t'avoir légué.

Il laissa glisser sa main le long du menton et de la gorge de la jeune femme, où il s'arrêta net en reconnaissant la chaîne d'argent du pendentif d'Harpine. Il effleura la pierre du bout des doigts puis lui arracha. Ils entendirent des pas s'approcher alors que le Roi exigeait:

– Dis-moi où tu as trouvé ce bijou.

– Jamais.

– Tu l'as volé à une de mes filles. Je ne supporte pas le larcin. Si tu t'excuses, je promets de ne pas trop te faire souffrir, Louise. Si tu t'entêtes, sois sûre que je ferai subir un supplice à tes amis ici présents avant d'en faire de même pour toi après que tu les aies vus être torturés et mourir sous tes yeux.

- C'est moi qui le lui ai donné, Père.

Lilée apparut derrière le Roi, les mains tremblantes Elle fixait comme une biche regarde le chasseur sur le point de l'abattre. Les yeux écarquillés, celui-ci se redressa et fixa sa plus jeune fille. Il posa les mains sur ses épaules et lui demanda d'une voix douce :

– C'est toi qui les a aidés, ma fille?

– Oui, avoua-t-elle avec des sanglots dans la voix.

– Tes sœurs sont-elles à l'origine de ce plan ? Ou est-ce uniquement toi ?

– Uniquement moi, Père.

– Oh, ma fille...

 

En un clignement de paupières, tous les six furent dans le jardin, au bord du bassin où l'eau clapotait. Harpine et Anchinoé sortirent du palais et s'approchèrent de leur père mais celui-ci leur intima de rester en arrière. Lilée pleurait de tout son être, les bras ballants, incapable d'esquisser un geste. Le Roi des Aulnes fixa son palais, son jardin PUIS les bois alentour avant de poser à nouveau les yeux sur sa cadette.

– Je t'ai sauvée et recueillie après que ces humains, ces adultes cruels, t'ont abandonnée dans la forêt alors que tu n'étais qu'un bébé. Je t'ai élevée, aimée, je t'ai mise au même rang que mes filles de chair et de sang, Lilée, exposa-t-il. Et tu te retournes contre moi après les sacrifices que j'ai fait pour toi, après tout l'amour que je t'ai donné ? Pourquoi ? Il n'y a plus rien pour toi dans les monde des humains. Il a bien changé depuis que tu en es partie. Tu n'y appartiens pas, ta place est ici avec nous, et tu le sais. Alors, pourquoi cette trahison ma fille ?

– Parce que..articula-t-elle entre deux pleurs, tu es devenu cruel. Tu ne cherches pas à aider les enfants abandonnés. Tu cherches uniquement à blesser leurs parents, les adultes, les humains qui ne sont plus purs ni innocents à tes yeux. Tu es devenu monstrueux. Et tu ne m'as pas sauvée ce jour-là, puisque je suis sans doute morte en te rejoignant dans ce monde. Tu m'as enlevée, tu m'as arrachée de force au monde dans lequel j'aurais pu vivre, dans lequel j'aurais du exister.

Une tristesse infinie se peignit sur les traits du Roi des Aulnes, vite remplacée par une froideur glaciale. Il avança vers Lilée qui recula d'un pas vers le tranquille bassin à l'eau à présent trouble. Une fois devant elle, il la darda d'un œil sombre où il ne subsistait plus ni amour, ni compassion. Calmement,il posa une main arachnéenne sur son épaule frêle. Dewey, Louise et Arsinoé manquèrent de se démettre l'épaule en tentant de se libérer de leurs liens afin de la secourir. En vain.

Elle fixa son père un instant, les yeux exorbités de terreur face à sa sentence proche et irrévocable, avant de poser son regard sur Harpine et Anchinoé. Elle tremblait comme une feuille morte sous l'effet du vent mais elle semblait décidée à ne pas subir le courroux de son père sans un dernier coup d'éclat. Elle leur cria :

–Je veux que vous sachiez que même si cet être n'a jamais été mon père...

Il la poussa sans l'ombre d'un remords. Avant qu'elle ne plonge et disparaisse dans l'eau brumeuse, les derniers mots de Lilée éclatèrent dans l'air:

– Vous serez toujours mes sœurs.

 

_____

 

Miss Fortune n'avait pas eu le cœur d'assister à l’exécution d'Auguste d'Orville. Aussi répugnant qu'avait été cet homme, elle n'avait pas voulu pas le voir être mis en pièces. Elle savait qu'en le voyant souffrir, elle aurait eu de la pitié pour lui. Cependant, elle ne voulait pas lui donner un gramme de sa compassion. La Mort entra dans la bibliothèque où elle se trouvait et l'informa qu'ils allaient partir très bientôt. Il était temps pour elle de faire ses adieux à ses amies. Elle nota la tristesse sur le visage de la démone et la prit dans ses bras. Celle-ci ne se débattit pas mais ne rendit pas l'étreinte.

– Aussi dur que cela puisse être, il ne faut pas laisser votre humanité revenir et prendre le dessus. Il est difficile d'accepter que nous ne sommes plus comme eux, que si vous les revoyez en Enfer, elles ne se souviendront plus de vous. Mais nous n'avons pas le choix. Nous devons laisser nos sentiments de côté et faire notre travail du mieux que nous le pouvons.

La Cavalière recula avec un faible sourire. La démone la remercia d'un geste de la tête, quitta la pièce et descendit les escaliers couverts de sang et de boue. Une partie de la foule avait quitté le manoir en emportant meubles, vêtements et nourriture. Il n'en restait presque rien : même les tableaux sur les murs avaient été arrachés. On aurait pu croire qu'une tempête avait tout dévasté entre les murs de la demeure tant le spectacle était désolant. Miss Fortune traversa quelques pièces à la recherche de ses amies humaines. Elle croisa Sir Prize, accompagné de Lénore qui ne le quittait pas du regard. Des éclats de voix lui parvinrent depuis le jardin d'hiver : elle s'y rendit. Hildegarde était assise sur une chaise en osier de même que Lola à ses côtés. Quelques plantes avaient été renversées et des vases brisés, mais l'endroit était impeccable en comparaison du salon ou de la cuisine.

– Je vais devoir partir. Je dois rentrer chez moi à présent, leur expliqua-t-elle en entrelaçant nerveusement les doigts.

– J'aurais aimé vous voir rester, dit Hildegarde après une brève réflexion. Mais vous aurez des difficultés à trouver un emploi dans la région et à pouvoir ainsi aider vos parents au vu des événements de ce soir, il est vrai.

– Je suis triste de vous voir partir Missy. Mais je suis très heureuse de vous avoir connue, et je vous remercie de nous avoir aidées. Je veux dire, c'est vous qui nous avez poussés à la révolte alors que nous en rêvions sans oser nous lancer !

– Nous vous devons énormément.

– Et aussi… Je suis fière d'être votre amie, articula Lola d'une voix tremblante.

– Moi de même Missy. Merci pour tout.

– Si vous voulez nous écrire, faites-le. Vous connaissez l'adresse maintenant !

Après avoir salué une dernière fois ses amies, Miss Fortune quitta le jardin d'hiver, le cœur lourd. Avant même qu'elle ne sache pourquoi, elle se mit à pleurer. Elle sentait encore l'odeur des cheveux d'Hildegarde et Lola contre ses joues. Elle savait que cette odeur et ces femmes allaient terriblement lui manquer. Elle savait qu'elle ne les reverrait jamais, qu'elle ne leur écrirait jamais, dans ce monde ou dans l'autre. Les yeux rouges et gonflés, elle retrouva la Mort, Lénore et Sir Prize. Son collègue fronça les sourcils et eut un rictus désapprobateur après avoir vu les traces de larmes sur ses joues. Les deux démons s'accrochèrent aux bras de La Mort et ils partaient quand Miss Fortune reconnut la voix d'Hildegarde s'écrier :

– Je ne vous ai pas dit Missy! Je s- !

 

Après un vertige, Miss Fortune retrouva son équilibre. Elle se trouvait dans une rue sombre, aux pavés abîmés. Une odeur de soufre parvint jusqu'à ses narines. Elle leva les yeux et reconnut immédiatement le bâtiment devant lequel elle se trouvait sans même lire le panneau devant elle : le Secrétariat Général.

 

_____

 

Dring dring.

Dring dring.

Dr-

 

– Allô? fit W.Asser III après avoir enfin pu ouvrir son manteau et décrocher le combiné qui s'y trouvait. Oui. Deuxième tiroir à gauche. J'y peux rien. Non. Oui. QUOI ?!

Pris de court, le reste de la petite troupe de randonneurs forcés stoppa net dans leur descente. Les agentes 11 et 14, Herr Mess, Hans Sehen, Luc et Raspoutine tournèrent leur regard vers leur collègue ou supérieure. Elle semblait prise de court. La fureur commença à se lire sur son fin visage cuivré. Elle fusilla Luc du regard après avoir raccroché sèchement.

– Vos employés sont rentrés, lui apprit-elle en grinçant des dents.

– Et bien voilà qui explique pourquoi nous ne les avons pas croisés. On a du se rater, c'est tout, mentit-il avec tout le talent dont il était capable.

– Vous pensez vraiment que je vais croire vos sornettes ?

– Enfin Willow, je n'ai pas le temps pour inventer des histoires. J'ai du travail. Un énorme masse de travail à laquelle vous m'avez arraché de force et tout ça pour quoi ?

– Rien, glissa Hans Sehen.

– Rien.

– Hmpf ! grogna-t-elle. Je suppose que nous ferions tout aussi bien de retourner rapidement au Secrétariat Général. Tout le monde. Même nos deux amnésiques en noir là-bas, conclut-elle en pointant les deux agentes du Secteur Zéro du doigt.

Toutes deux encore choquées par leur voyage sur les Terres de Chronos, elles souffraient d'une amnésie partielle. Le Maître du Temps, conscient des soucis que laisser leurs souvenirs représenteraient, avait accordé une faveur à Mort et leur avait fait oublier leur rencontre. Puis, il les avait relâchées vers l'Enfer : où précisément, il ne le savait pas. L'Enfer n'était pas si grand que ça, n'est-ce pas ? Il ne pouvait rien leur arriver bien fâcheux après tout, non ?

 

Ce fut donc après un voyage éclair de plus de cinquante kilomètres que la petite troupe se retrouva devant les hautes portes du Secrétariat Général. Les deux agentes prirent congé rapidement, laissant que le quatuor de départ livré à lui-même. Avec férocité, W.Asser saisit le poignet de Luc Ifer. Mais une main d'un brun doré lui fit lâcher prise. Bellz dévisagea la cheffe de Bureau puis les deux démons (et le chat) l'accompagnant. Avec un grand sourire, elle tendit un immense mug de café noir à Luc qui n'en croyait pas ses yeux. Il le prit avec précaution et posa enfin la question qui le taraudait:

– En quel honneur m'offres-tu un café ?

– Comme si tu ne le savais pas, rétorqua-t-elle avant d'ouvrir les portes.

– Non, je ne sais pas, murmura-t-il en lui emboîtant le pas. Mais qu'est-ce qu'il se passe ?

Devant lui, dans l'immense hall de l'Administration Infernale et juste devant le bureau en demi-cercle de Bellz et Buth, s'amassait un petit groupe de reporters, photographes, camerademons. Un d'eux tendit un micro dans sa direction et voulut « tout savoir ». W.Asser écarquillait tant les yeux qu'ils semblaient prêts à quitter leurs orbites d'une seconde à l'autre. Avant qu'il ne puisse deviner ce qu'on lui demandait exactement, Luc fut emmené à part dans un bureau du Secteur 1, au niveau des Postes. Devant lui souriait Sir Prize, habillé d'un complet-veston gris ajusté. À ses côtés se trouvait Miss Fortune qui semblait beaucoup moins guillerette. La Mort et Lénore entouraient le duo, les traits tirés mais avec une étincelle de joie au fond des yeux. Luc empoigna la cravate de son employé. Après être resté silencieux un long moment, il lui annonça :

– La chtuque que l'administration nous a collés pour ne pas avoir arrêté les Tuyaux d'Tri à temps sera déduite de votre salaire.

– Ça me semble juste, admit-il. Mais vous m'en devez une, Luc. Je nous ai sauvés.

– Vu que nous croupissons toujours en Enfer, j'y crois moyen.

– J'ai réussi à sauver l'Enfer ! La machine est à nouveau en marche !

– Une seconde ! Racontez-moi exactement ce que vous avez fait, et n'omettez aucun détail.

 

Sir Prize rapporta le récit de son aventure, de son plan, de son succès. Miss Fortune n'essaya même pas d'étayer le récit, encore en proie à une étrange sensation. Elle se sentait comme vidée de toute émotion mais en même temps, elle entendait comme un cri provenir du fond de ses entrailles. Alors que son collègue concluait son récit, expliquant comment son grain de sel avait aidé à déstabiliser l'humanité et largement contribué à éviter l'Effondrement Final, elle réalisa quelque chose.

 

Sir Prize ne racontait pas leur récit, il ne disait pas « nous ». Non, il n'utilisait que le « je », ne rapportait que sa version des faits, sa vision de l'histoire. Elle n'avait aucune importance dans ce qui s'était passé à ses yeux. Elle n'avait été qu'un pion facilement manipulable dans son plan. Elle avait été utilisée pour qu'il puisse être mené à bien, rien d'autre. L'histoire de l'Enfer ne se rappellerait que de lui. Pas de sa collègue Miss Fortune, ni des humains et humaines qui s'étaient rebellés et qui, ainsi, avaient participé à la remise en marche de l'Enfer.

 

Lui seul importait.

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