Chapitre 19

Par AliceH
Notes de l’auteur : Ça va crier, chérie !

 

Agathe se retenait de pleurer depuis déjà de longues minutes quand Eudoxie se réveilla et la serra dans ses bras. Elle sentit ses lèvres sur son cou alors qu'elle murmurait d'une voix ensommeillée :

– Qu'est-ce qu'il y a ?

 

Qu'est-ce qu'il y a ? Mille choses. Mille catastrophes. Elle n'avait pas osé aborder sa rencontre avec Grouot et encore moins son projet de vouloir la remarier à Philippe. Elle voyait Eudoxie rentrer chaque soir avec deux gouffres sous les yeux qui s'agrandissaient peu à peu. Même si elle restait toujours aussi douce avec elle, Agathe sentait qu'elle n'était plus tout à fait là. Elle savait qu'on l'accusait de la disparition de Capucine, en ville. Que pouvait-elle y faire ? Lui dire qu'elle savait qu'il n'en était rien ? Eudoxie s'en doutait. Ce n'était pas de l'approbation et du soutien d'Agathe dont elle avait besoin, mais de retrouver Capucine ou du moins le coupable de sa disparition. Agathe lui murmurait des mots réconfortants, la serrait dans ses bras avec plus de ferveur qu'à l'ordinaire, était d'une attention sans égale, comme pour lui montrer sa présence à ses côtés dans ce combat. En vain. Elle la sentait bouger dans tous les sens chaque nuit avant de se lever et de ne revenir dans leur lit qu'après parfois une heure ou plus. Elle ignorait où elle allait. Elle avait peur de le savoir. La nuit dernière, alors qu'elle croyait Agathe endormie, celle-ci l'avait attendue. Elle avait pensé à la suivre mais une fois à l'entrée du couloir, les orteils à la limite de la chambre, un froid pénétrant l'avait saisie ; elle avait immédiatement rebroussé chemin. Quand Eudoxie était revenue, elle avait feint le sommeil. Agathe ne voulait pas l'accabler avec ses propres soucis mais elle pouvait bien deviner que sa compagne devinait sa propre détresse.

– Un mal de crâne. Rien qu'un peu de menthe ne saurait faire reculer, mentit-elle.

– D'accord, sourit-elle avec un baiser sur le front. Je dois aller en ville signer des documents importants aujourd'hui. Tu viens avec moi ?

– Quels documents ?

Agathe la vit se ronger les ongles, geste qu'elle faisait lorsqu'elle était nerveuse. Au fil des jours, le bout de ses doigts s'était creusé de petits trous sanguinolents. Elle remarqua qu'une minuscule goutte rouge coulait sur sa paume tandis qu'Eudoxie marmonnait quelque chose qu'elle ne comprit pas. Elle lui demanda de répéter, avec un peu plus de rudesse qu'elle ne l'aurait voulu.

– Des papiers de désertion maritale ! cria Eudoxie avant de s'empourprer.

Interdite, Agathe resta assise au bord du lui, la bouche légèrement ouverte. Ce n'était pas tant son ton qui m'avait choquée mais le fait qu'Eudoxie accepte de signer des documents qui attestaient que Capucine avait failli à son devoir d'épouse. De plus, cela signifierait que Philippe serait non pas veuf, mais célibataire à nouveau. Or, il était de mauvais augure dans la région qu'un jeune homme dont les fiançailles ou le mariage avait été brisés par « faute conjugale » ne se remarie pas rapidement. C'est sans doute pour ça qu'il avait si rapidement jeté son dévolu sur Capucine après moi, avait réalisé Agathe quelques jours auparavant. Maintenant que Capucine est hors du tableau et qu'Eudoxie est en disgrâce auprès de tous, je vais pouvoir, non, devoir, reprendre ma place légitime d'épouse. Eudoxie allait la pousser droit dans les bras de Philippe et se jeter elle-même dans la gueule de Grouot. Eudoxie s'approcha avec une expression peinée :

– Je ne voulais pas te crier dessus, Agathe...

– Pourquoi tu vas signer ça ? Tu sais très bien que Capucine n'a pas déserté son mariage !

– Je le sais, oui. Mais je dois faire en sorte d'apaiser Grouot pour qu'il puisse, peut-être, songer à soutenir à nouveau Maxence.

Agathe se tut. Toute étouffée qu'elle était par ses problèmes, elle en avait presque oublié les soucis de succession à la cour royale. Eudoxie lui en avait parlé à demi-mot, lui glissant que Grouot pouvait faire grandement pencher la balance vers Johannes et que cela ne présageait rien de bon. Agathe ne pouvait que la croire car elle ne possédait que très peu de connaissances à propos des deux princes. Le prince Maxence lui avait semblé être un homme patient et raisonnable : le fait qu'Eudoxie semble sincèrement l'apprécier ne faisait qu'accroître sa confiance envers lui. Elle désirait pourtant terriblement la secouer et lui dire, lui crier même : « Mais tu vois pas ce qu'il se passe ? Qu'il te manipule ? Qu'ils nous manipulent tous ? Ils veulent ta peau, c'est tout, et ils veulent la mienne aussi ! On est fichues ! » Elle ne savait vraiment pas ce qu'il la retenait d'exploser. Elle avait peut-être peur d'éteindre la maigre étincelle d'espoir qui les gardait encore toutes les deux en vie. C'était peut-être égoïste et sans doute une projection de sa part, mais Agathe se disait que si elles ignoraient la vérité cruelle sur leurs situations respectives, peut-être trouveraient-elles un moyen d'échapper à leurs tristes destins. Toute cette agitation intérieure avait vraiment fini par lui donner mal au crâne.

 

_____

 

Les Brieux notèrent la main tremblante d'Eudoxie alors qu'elle saisissait une plume et la trempait dans l'encre. Grouot, assis derrière son petit bureau derrière l'église, regardait celle-ci s'approcher du papier comme s'il avait peur qu'Eudoxie ne change subitement d'avis. Il avait raison. Ce n'était pas l'envie de fuir qui lui manquait. Ce fut malgré sa répugnance et la mâchoire serrée qu'elle signa l'immonde papier qui clamait que Capucine Brieux, née Purau, avait failli à ses obligations maritales en désertant son mariage et qu'à ce titre, elle était considérée libérée de ses devoirs d'épouse, affligée du sceau de l'infamie. Avec un lourd soupir, elle confia la plume à Philippe qui signa sans même sourciller avant de sortir pour « se remettre de ses émotions ».

–  Agathe ? Voudrais-tu le surveiller ? Voir s'il ne fait rien d'idiot ?

Eudoxie et Agathe fixèrent le bourgmestre en se demandant bien pourquoi il n'allait pas surveiller son propre fils, de toute façon assez grand pour être responsable de ses actes. Sous la pression silencieuse de Grouot et d'Honoré, Agathe finit par se lever puis posa une main réconfortante sur l'épaule d'Eudoxie avant d'indiquer qu'elle reviendrait rapidement. Ensuite, elle la laissa seule.

– La jeune Batiste est très attentionnée avec vous, lâcha Grouot d'un ton acerbe.

– C'est mon unique domestique. Si elle n'était pas un minimum attentionnée, je ne la garderais pas, rétorqua Eudoxie sans se démonter malgré l'angoisse qui lui brûlait l'estomac.

– Domestique que vous avez embauchée très rapidement cet automne. En aviez-vous vraiment besoin, grande fille que vous êtes ?

– Et avez-vous vraiment besoin d'aide-prières pour réciter vos versets chaque semaine, grand garçon que vous êtes ?

Elle n'avait pas voulu le provoquer. Les mots étaient sortis avant qu'elle n'y réfléchisse. Elle vit Grouot devenir cramoisi, sembler vouloir s'emporter puis tenter de se calmer. Après de longues secondes tendues, il se reprit et siffla :

– Seigneure, je n'apprécie pas vos sarcasmes impies. Malgré les remarques semblables de votre royal cousin, malgré les très lourdes accusations qui pèsent sur votre tête, je m'entretiens ici avec vous dans ma propre maison en toute amitié ! conclut-il d'un ton qui était loin d'être amical.

– Je l'apprécie, Grouot. De quoi vouliez-vous m'entretenir ?

– De Mademoiselle Batiste. Pour sûr, vous devez connaître la réputation que vous avez dans cette vallée. Une réputation terrible, des mots que je n'ose répéter si proches de la maison du Seigneur ! Seigneure, certains paysans osent sous-entendre que vous n'êtes pas une femme entière. Que vous avez un... manque certain d'intérêt envers le mariage et l'ordre amoureux tel décrit par l’Église et le pouvoir.

Vous n'êtes pas une femme entière.

Dans l'ordre dans lequel officiait Grouot, la femme avait construite sur les cendres du premier homme, brûlé par les rayons du premier soleil sans merci. Celui-ci, esseulé sur une terre sans plantes, ni eau, ni nuit, avait cru voir une silhouette semblable à la sienne au loin. Après avoir marché durant des semaines sous le soleil incessant, il avait finit par se consumer devant cette illusion. Celle-ci, prise de pitié pour le seul être qui l'avait vue et aimée, avait demandé au Divin d'utiliser le reste de ses os et organes pour construire un corps complémentaire à celui de l'homme. Ce dernier avait accepté mais il ne put lui faire un corps complet, certaines cendres ayant été dispersées sous le maigre vent qui existait alors. Quand l'homme put renaître, le Divin les unit et déclara complémentaires, déclarant que le premier devait surveiller la seconde, tentatrice et destructrice, et que celle-ci, incomplète, devait expier à jamais sa faute par le sang. Pour Grouot et ses pairs, une femme qui n'était pas entière une femme qui refusait le mariage, qui ne pouvait pas avoir d'enfants, voulait voyager seule, une femme qui aimait une autre femme. Bien sûr, Eudoxie ne se faisait pas d'illusions. Elle avait compris depuis longtemps que tout le monde savait plus ou moins son désintérêt total envers la gente masculine. Si elle n'avait pas honte d'aimer les femmes, dans sa position actuelle, elle n'osait pas l'assumer haut et fort. Elle ne pouvait pas mettre Agathe en danger.

–  Vous comprenez, si ces terribles commérages s'avèrent véridiques, vous deux risquez la mort pour outrage aux bonnes mœurs, perversion ou que sais-je encore !

Nous deux ? Même moi ? Une des Seigneures les plus puissantes du pays ? La cousine du propre héritier royal ? Le pouvoir de Grouot sur la couronne et l'Église est donc si fort que ça ? Cet homme me menace depuis des semaines sans craindre quoique ce soit : il sait qu'il a la Reine, les villageois et ses fidèles ainsi que d'autres hauts placés de l'Église de son côté. C'est pour cela qu'il se permet de telles paroles.

– La meilleure chose à faire pour mettre fin à ce venin serait de la laisser rentrer parmi les siens, Seigneure. Sa sœur Faustine est une fidèle de mon église. Si elle accepte à nouveau sa sœur – ce qu'elle fera sans nul doute – parmi nous, les autres la suivront. Alors ce désagréable chapitre prendra fin.

Et Capucine dans tout ça ? Avez-vous oublié qu'une jeune femme a disparu ? Votre propre bru, Brieux ? Et que vous, Grouot, avez osé clamer que c'était de sa faute ? Et la mienne ? Suis-je supposée me taire, accepter et renoncer à l'amour ? Un amour que vous ne comprenez pas, que mon père ne comprenait pas, un amour qui m'a déjà été retiré une fois de manière abominablement cruelle, un amour auquel je ne veux plus renoncer.

– Nous pouvons vous libérer de ce fardeau, Seigneure. Agathe revient à Grandbourg, votre réputation est refaite et plus personne ne vous blâmera de perversion ou du terrible mal qui sévit sur votre famille. Je peux arranger ça, Seigneure. Il faut juste que vous m'aidiez à voir le bon en vous pour que je l'expose aux autres fidèles.

Agathe, où es-tu ? Qu'est-ce qui te prend autant de temps ?

 

_____

 

Après être sortie du bureau, Agathe fut saisie de l'envie brûlante d'y retourner afin d'arracher Eudoxie aux deux hommes qui souhaitaient sa fin. Une partie d'elle avait même peur de ne plus jamais la revoir entière. Après quelques secondes à entendre une faible discussion depuis l'autre côté de la porte, elle se décida à retrouver Philippe. Elle s'éloigna de l'église pour le voir dans la cour de l'école adjacente. Il regardait les dessins à la craie sur le sol, les mains dans le dos. Il ne leva pas la tête quand elle s'approcha. Il lança :

– Tu te souviens, quand on faisait comme eux ? J'ai l'impression que c'était hier.

– Oui. Tu n'arrêtais pas de dessiner le cheval que tu voulais quand tu serais plus grand.

–Et toi, tu dessinais des fleurs partout. Agathe, ne voudrais-tu pas que tes enfants, nos enfants puissent à leur tour faire des dessins sur le même sol ?

Sa question et son intention étaient si claires qu'Agathe en eut le souffle coupé. Il remarqua son émoi puis s'approcha d'elle pour lui prendre la main. Elle n'osait pas bouger. Elle était si raide qu'elle devait ressembler à un épouvantail.

– Agathe, tu étais celle que je voulais épouser. C'était toi que j'avais choisie, pas Capucine, ni personne d'autre. Tu-tu... tu as fui, Agathe ! Tu m'as fui ! s'écria-t-il d'un ton qui allait plus vers la colère que le chagrin.

– Je... Non, j'avais commis une faute terrible et ai du en payer les conséquences, expliqua-t-elle avec la gorge sèche.

– Mensonges ! continua-t-il en lui serrant la main avec moins de douceur qu'auparavant. Tu as refusé ce mariage, et pourquoi ? Pour un Seigneur maudit dans cette bâtisse lugubre et en ruines!Pour une Seigneure, même ! As-tu idée de l'affront que tu m'as fait ? Que tu as fait à ma famille, à ta famille et à toi-même ?

– Faustine me l'a bien fait comprendre à ton propre mariage, si tu te rappelles bien, osa-t-elle tandis qu'elle tentait d'échapper à sa poigne, sans succès.

– Faustine a toujours été la plus raisonnable de vous deux.

– Alors c'est elle que tu aurais du vouloir épouser !

Dans la colère qui éclatait dans ses paroles, un crachat éclata sur la joue empourprée de Philippe. Effarée, elle se couvrit la bouche de sa seule main libre. Elle s'apprêtait à se confondre en excuses quand une chaleur terrible cingla sa tempe. Ce ne fut que quand les larmes jaillirent de ses yeux qu'elle comprit qu'il l'avait frappée. Agathe laissa échapper un cri qui était tout autant du à la surprise qu'à la douleur. Peut-être était-ce le choc, mais elle ne pensa pas à sa propre situation à ce moment précis : elle pensa à Capucine. Capucine... Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ?! Capucine, une fille à forte tête et au cœur en or sous ses airs bougons. Une enfant qui avait souffert de l'ostracisation d'autres dans la cour de leur petite école, jusqu'à ce qu'elle ne rencontre Philippe, un petit garçon à la peau brune comme elle. Elle en était tombée amoureuse très rapidement, sous le regard heureux de ses parents ravis de pouvoir espérer un bon avenir pour leur aînée. Au fil des années, Agathe avait affûté son sarcasme avec elle, et même si elles avaient parfois l'air de se détester, ça n'avait jamais été le cas. Agathe combattit ses larmes sans y arriver. Elle s'essuya le visage avec la manche de sa blouse tandis que sa poigne de Philippe sur son autre main était telle un étau. Plus que du désespoir ou de la peur, elle était en colère et pas seulement pour elle-même.

– C'est donc ça ? C'est donc ça le genre de mari que tu as été pour Capucine ? Le genre de mari que tu comptes être pour moi ? Le genre de père que tu veux être pour tes enfants ? Le bourgmestre que tu désires être pour cette ville ? Un homme vaniteux, hautain, qui n'hésite pas à frapper quiconque ose le remettre à sa place ?  cria Agathe, habitée par une fureur qu'elle n'avait jamais ressentie jusqu'alors.

Elle vit un tic nerveux agiter la joue couverte de salive de Philippe. Le regard qu'il lui lança la terrifiait encore plus que la moindre menace de la Bête. Elle comprit vite pourquoi. C'était parce que la terreur qui en émanait était palpable. Agathe connaissait Philippe ou plutôt, elle pensait le connaître. Elle pouvait le toucher. Il était vivant et humain, pas comme la Bête qui semblait n'être qu'un fantôme furieux. Mais au fond, ils ne sont pas si différents, Horace et lui. Tous les deux ont ce dédain envers les femmes. Est-ce pour ça que les Brieux ont accepté de travailler et d'aider les Saint-Nattier ? Est-ce ça, leur point commun ? Agathe peinait à se remettre de son émotion et ne remarqua même pas que Philippe la lâchait. Il alla se nettoyer le visage au puits puis revint vers elle. Avec délicatesse, mais en un geste qui la fit tout de même frissonner, il posa sa main sur son épaule et expliqua comme s'il parlait à une enfant :

– Agathe... Je suis à nouveau seul et je ne peux pas risquer le mauvais sort en restant seul trop longtemps. Tout comme tu ne peux pas risquer ta peau ou celle de ta chère Seigneure pour des sentiments contre-nature. Imagine la peine que cela ferait à ton pauvre père s'il apprenait que tu as ce type de penchants. Et ta pauvre sœur ! Humiliés, tous les deux ! Elle en risquerait sûrement de perdre son petit... Mais si tu te montres raisonnable et reviens, imagine au contraire leur joie. Imagine ton soulagement en sachant cette Eudoxie à l'abri, grâce à toi. Au fond, l'amour n'est-il pas de vouloir protéger l'autre à tout prix, Agathe ? C'est ce que je fais pour toi aujourd'hui en signant ce papier et en te proposant cette alliance. Et c'est ce que tu ferais pour elle en acceptant.

Il était si proche d'Agathe qu'elle sentait ses longs cils effleurer son front. Cent émotions l'habitaient sans qu'elle n'arrive à poser un nom sur l'une d'entre elles.

Elle avait tellement envie de hurler ! Comme un animal, une bête, un monstre !

 

C'est ce qu'elle fit. Agathe était plongée si profondément dans sa détresse tandis que Philippe qui essayait de la faire taire, qu'ils n'entendirent pas le cri de terreur qui se faisait entendre depuis le premier étage de la demeure du bourgmestre, toute proche. C'était une voix qu'Agathe connaissait, et elle émanait de la chambre de Jeanne Brieux.

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