Chapitre 19

Par maanu

Héléna poussa un cri de stupeur en se retournant, et Julienne sentit son coeur s'emballer lorsqu'elle reconnut Monsieur Gérard. Il était suivi de près par un autre homme – qu'elles mirent plusieurs secondes à reconnaître comme étant le plus jeune des deux gendarmes qu'elles avaient croisés à l'hôpital –, et tous deux descendaient rapidement l'échelle, bien plus assurés qu'elles-mêmes ne l'avaient été un instant plus tôt.

   "Monsieur Gérard!" s'exclama Julienne, qui aurait bien fait dans sa tête la liste des excuses qui auraient pu justifier leur présence, si elle avait pu en trouver une seule de valable.

   Le vieil homme regarda avec une vague incompréhension son visage inquiet, puis balaya son tourment d'un vague geste du bras.

   "Oh, ne t'en fais pas, lui dit-il. J'ai tout fait pour que tu viennes ici. Tu as été parfaite. Non seulement tu as vu la cave et la serre, mais en plus tu as amené Héléna avec toi. Et ça ne pouvait pas mieux tomber qu'aujourd'hui!"

   Il se tut une seconde, fit une grimace.

   "Enfin, à bien y réfléchir, reprit-il, ça aurait été mieux il y a un jour ou deux. Ça m'aurait laissé plus de temps pour vous expliquer. Tant pis."

   Julienne et Héléna, se tenant instinctivement au rebord du vieux secrétaire, l'écoutaient parler et le regardaient sourire à demi dans leur direction, en s'avançant peu à peu vers elles. Elles affichaient le même air un peu confus, remises de leur frayeur mais de plus en plus incertaines quant à ce qui était en train de se passer. Héléna, surtout, avait du mal à comprendre ce que lui voulait ce vieux bonhomme qu'elle rencontrait seulement pour la deuxième fois. Le gendarme, derrière Monsieur Gérard, l'écoutait aussi, sans le quitter des yeux, impatient et nerveux.

   "Nous expliquer quoi? fit Julienne.

   _Beaucoup de choses, répondit Monsieur Gérard, en passant entre elles pour s'approcher du secrétaire. Et je n'en aurai malheureusement pas le temps. Il va falloir faire très vite, et vous allez partir d'ici probablement très embrouillées. Mais ça ne fait rien, vous finirez par tout comprendre."

   Il s'arrêta un instant de farfouiller dans les tiroirs pour leur adresser un coup d'oeil amusé.

   "Alors, vous avez vu la serre? Mes petites amies ont dû vous paraître très étonnantes."

   Héléna sauta sur cette occasion qu'il lui offrait.

   "On a vu vos plantes, confirma-t-elle au grand dam de Julienne. Elles sont incroyables! Je n'en avais jamais vu des comme ça, même dans les livres."

   Son enthousiasme reprenait le dessus sur sa stupeur. Monsieur Gérard lui adressa un rire.

   "C'est normal, lui dit-il. Elles ne sont pas d'ici.

   _Je pensais bien qu'elles devaient être exotiques, fit Héléna. De quelle région viennent-elles?

   _De Delsa."

   Héléna garda le silence pendant un instant.

   "Jamais entendu parler, finit-elle par admettre.

   _C'est normal, répéta Monsieur Gérard. On en parle très peu par ici."

   Il venait d'ouvrir le premier tiroir qui avait attiré la curiosité de Julienne et Stéphane. Il en sortit une poignée de ces tiges en bois auxquelles elles n'avaient jusque là pas prêté un grand intérêt.

   "On appelle ça des tigencre, leur expliqua-t-il. Je vois que vous avez sûrement déjà compris pourquoi."

   Il eut un regard pour la main noircie de Héléna, qu'elle avait oublié de cacher comme le lui avait recommandé Julienne. Puis il ouvrit l'un des tiroirs les plus grands que comportait le secrétaire, et en sortit une liasse d'épais sachets. Il en saisit un entre ses doigts, le déplia, et c'est lorsqu'elles le virent l'ouvrir, y enfoncer autant de petites tiges que possible, puis le refermer d'un mouvement vif, que les filles comprirent qu'il s'agissait de pochettes hermétiques. Elles le regardèrent faire sans dire un mot, et sans échanger un regard.

   Monsieur Gérard se tourna vers le gendarme, resté au pied de l'échelle. Il tendit la main dans sa direction, et aussitôt le jeune homme, sortant de son immobilité avec un petit sursaut, s'avança vers lui et lui tendit l'un des deux sacs à dos qu'il avait avec lui. Monsieur Gérard l'attrapa, remercia son acolyte d'un signe vague, et y fourra la pochette.

   "Vous pourrez vous en servir comme de stylos, reprit-il à l'attention des filles. Je ne suis pas très sûr que vous aurez à les utiliser, mais sait-on jamais. Vous pourriez avoir besoin d'envoyer un message. Je vais vous donner quelques missivailes aussi.

   _Envoyer un message? demanda Héléna qui n'y comprenait plus rien du tout. Mais... à qui?

   _Aucune idée. Je vous l'ai dit, c'est juste au cas où."

   Il ouvrit ainsi plusieurs tiroirs, farfouillant hâtivement dans chacun d'eux, refermant certains d'un mouvement empressé sans y avoir rien pris, piochant dans certains autres, parfois vidant l'intrégalité de leur contenu dans d'autres pochettes hermétiques, qui s'accumulèrent dans le premier sac à dos puis, quand il fut plein, dans le second, qu'apporta le gendarme.

   "Je voulais que vous puissiez voir de vos propres yeux certaines choses, dans la serre et ici, et que vous les découvriez par vous-mêmes. J'ai pensé que de cette façon vous me croiriez plus facilement, le jour où j'aurais à vous parler de Delsa. Surtout toi, Julienne. Tu n'as vraiment pas l'esprit qu'il faut pour accepter tout cela facilement.

   _Croire à quoi?" dit Julienne avec un peu d'impatience, tout en se demandant si elle devait se sentir vexée.

   Monsieur Gérard continuait à s'agiter au-dessus du secrétaire. Dans leur dos, le jeune gendarme trépignait, de plus en plus impatient.

   "Monsieur..." le pressa-t-il d'une voix timide.

   Monsieur Gérard, sans interrompre ses gestes effrénés, jeta un rapide coup d'œil vers Julienne, qui ne le lâchait pas du regard, agacée de ne pas savoir ce qui était en train de se passer.

   "Julienne, dit-il enfin, n'est pas ton vrai nom."

   Elle haussa un sourcil.

   "Tu t'appelles Ysaure. Ysaure Lamarre. Julienne Corbier n'est que le nom que t'as fait prendre ta mère le jour où vous êtes arrivées ici, il y a quinze ans. Elle non plus ne s'appelle pas Corbier. Vous ne pouviez pas garder vos vraies identités, parce que vous deviez vous cacher. Des gens vous cherchaient, et ont continué de vous chercher pendant tout ce temps. Ils s'en sont pris à vous, avant que vous n'arriviez ici. Ils ont incendié votre maison, vous ont séparées de ton père et de ton frère. Vous avez dû fuir dans une direction, ta mère et toi, et eux dans une autre. Puis vous v...

   _Mon père et mon frère sont morts dans cet incendie", l'interrompit Julienne.

   Monsieur Gérard, tout en s'activant, et toujours sans la regarder, afficha une mine vaguement surprise.

   "Non, dit-il simplement. Victor et Amaury sont en vie. Ils se cachent depuis quinze ans. Ils sont au Palais, où Maugan ne peut pas les atteindre. Si elle avait réussi à les faire tuer, dans l'incendie ou plus tard, tu peux être sûre qu'elle ne se serait pas privée de le faire savoir à tout Delsa.

   _Maugan?" demanda Héléna dans son dos, d'une petite voix mal assurée.

   Elle s'efforçait laborieusement de suivre cette conversation, dans laquelle venaient sans cesse s'immiscer des termes et des noms qu'elle ne connaissait pas.

   "C'est elle qui est après vous, répondit Monsieur Gérard. C'est une sorcière."

   Héléna ouvrit de très grands yeux, qu'elle braqua d'abord sur Monsieur Gérard, dont elle ne voyait que l'arrière du crâne, puis sur Julienne, qui ne la remarqua pas, trop occupée à fixer le vieil homme avec une inquiétude grandissante.

   "Pardon?" fit-elle

   Elle dissimulait mal qu'elle commençait à se faire du souci pour sa santé mentale.

   "C'est même la reine des sorciers. Ils ont tous été bannis, il y a très longtemps, comme toutes les créatures dangereuses de Delsa. Il y a eu une guerre, et ils ont perdu. Depuis, ils vivent enfermés dans un endroit qu'on appelle le Dômaine, dans la vallée de Noryx. Ils ne peuvent pas en sortir."

   Il eut un mouvement de tête pour nuancer ce qu'il venait de dire.

   "En tout cas, on pensait jusqu'à il y a quelques années qu'ils ne le pouvaient pas. Puis on s'est rendu compte que certains y parvenaient. Mais ils ne peuvent pas briser les protections qui entourent Noryx, et donc libérer l'ensemble des créatures qu'elle renferme pour en faire une armée. C'est ce qui nous permet encore de limiter les dégâts. Seulement certains sont dehors. Maugan cherche à renforcer son pouvoir. Elle a déjà l'ensemble de Noryx sous sa botte, et à présent elle veut aussi gouverner le reste de Delsa. Pour ça, elle envoie ceux de ses sorciers et de ses démons qui ont quitté le Dômaine chasser les magiciens. Ils sont la principale protection de Delsa. C'est pour ça qu'elle s'en est pris à toi et à ta famille."

   Héléna eut une exclamation ébahie. À mesure qu'elle écoutait le récit de Monsieur Gérard, elle était de plus en plus abasourdie, et de plus en plus exaltée. La bouche entrouverte, elle regarda Julienne.

   "Des magiciens?" répéta celle-ci.

   Elle faisait de gros efforts pour adopter un ton neutre. Elle estimait que la meilleure chose à faire à cet instant était de rentrer dans son jeu, pour ne surtout pas le braquer. Elle devait aller dans son sens, le laisser raconter son histoire à dormir debout s'il en avait envie, puis le raccompagner tranquillement jusque chez lui, et dès que sa crise – ou quel que soit le nom qu'il fallait donner à ce à quoi elles étaient en train d'assister – serait apaisée, aller demander de l'aide à quelqu'un, à sa mère ou peut-être même à un médecin. Monsieur Gérard avait visiblement besoin d'aide. Un diagnostic allait peut-être être posé, et elle estimait de tout son coeur que les mots démence ou sénilité précoce n'allait pas être prononcés.

   "Oui, poursuivait son ami alors qu'elle n'écoutait plus qu'à demi, réfléchissant à toute vitesse à ce qu'elle devait faire. Les Lamarre sont l'une des plus anciennes familles de magiciens de Delsa. C'est un nom prestigieux, connu dans tout le royaume. Maugan a voulu vous éliminer dès que son pouvoir a commencé à se renforcer. Mais vous vous êtes échappés, et depuis vous vous cachez."

   Il reporta son attention sur son secrétaire, et ouvrit le tiroir qui contenait les petites pierres dorées.

   "Tu n'as pas celle que je t'ai donnée sur toi, par hasard?

   _Non, répondit doucement Julienne. Vous m'avez dit de la laisser dans ma chambre."

   Monsieur Gérard grimaça.

   "Je suis un idiot, il faut dire. Ça ne servait à rien de te la donner si tôt. En fait, je me disais que si tu parvenais à t'en servir seule, ça t'aiderait à comprendre tout ça. Comme avec les plantes de la serre. Mais évidemment, maintenant..."

   Il leva les yeux vers elle, et lui demanda à tout hasard :

   "Il ne s'est rien passé d'étrange, avec cette pierre?

   _Non, répondit Julienne à cette question qu'il lui avait déjà posée quelques semaines plus tôt. Il aurait dû se passer quelque chose?"

   Une ombre soucieuse passa brièvement sur le visage de Monsieur Gérard, mais il l'effaça presque aussitôt par un sourire.

   "Non, ne t'en fais pas, dit-il comme pour la rassurer. Les magiciens utilisent ces pierres. Quand tu en croiseras, tu comprendras mieux et ils t'expliqueront. Donne-moi ta main. La droite."

   Elle aurait de toute façon eut du mal à lui donner sa main gauche, son bras étant toujours entravé par son attelle. En coulant un petit regard incertain vers Héléna, elle tendit sa main vers le vieil homme, craignant soudain sa réaction si elle le contrariait au beau milieu de cette bouffée délirante. Il la prit, la retourna paume vers le haut, et y posa l'une des pierres, prise dans le tiroir.

   "Trop grande, déclara-t-il aussitôt, avant de remplacer la pierre par une autre, un peu plus petite. Toujours trop grande."

   Avec un brin d'impatience, il prit une troisième pierre, la laissa un peu plus longtemps dans la paume de Julienne. Attrapant d'autorité le poignet de cette dernière, il fit bouger sa main, pour scruter la pierre sous tous les angles, l'oeil expert.

   "Un peu trop petit, commenta-t-il, mais c'est mieux que l'inverse. Plus tard, tu auras peut-être l'occasion d'en avoir une plus à ta taille. Garde-la toujours sur toi, mais toujours cachée. Ne laisse personne la voir avant d'avoir atteint le Palais. Ne dis à personne que tu es une magicienne. Entendu?

   _Avant d'avoir atteint le Palais?" releva Héléna, suspicieuse.

   Monsieur Gérard s'était détourné d'elles, et avait recommencé à fourrer des pochettes dans les sacs. Dans l'un des tiroirs, il prit une boîte en bois, la plus aplatie qu'elles aient jamais vue, à peine plus épaisse qu'un cahier d'écolier. Monsieur Gérard la posa sur la table, actionna le minuscule clapet cuivré, et l'ouvrit. Dedans, se trouvait un petit miroir, cerné d'un fin cadre de bois.

   "Cela aussi, dit-il, pourrait vous être utile si vous avez besoin de communiquer avec quelqu'un qui se trouve loin de vous. Il suffit de souffler dessus, et de tracer votre message dans la buée. Il vous sera probablement inutile tant que vous n'avez pas appris à envoyer votre message au bon destinataire... D'autant qu'il faut aussi un peu de pratique pour parvenir à tout écrire avant que la buée n'ait complètement disparu. Bien souvent, avec cette méthode, on reçoit des bouts de texte."

   Il referma la boîte, la mit à son tour dans une pochette, et elle alla rejoindre les autres objets au fond des sacs à dos.

   "J'ai déjà vu ce genre de miroir..."

   Monsieur Gérard, Héléna et le gendarme tournèrent vers Julienne un regard surpris. Elle se mordit la lèvre. Cette réflexion lui avait échappé, au moment où le souvenir l'avait frappée.

   "Dans l'armoire de la remise, là-haut, expliqua-t-elle avec un mouvement de tête en direction de la trappe, au plafond. Il y avait un miroir, un peu comme celui-ci."

   Monsieur Gérard hocha la tête en reportant son attention sur les tiroirs du secrétaire.

   "Ah oui. Ça doit être mon vieux miroir. Je me demandais où je l'avais laissé. Ça fait des années que j'ai arrêté de l'utiliser. Je crois qu'il ne fonctionne même plus.

   _Il y avait quelque chose d'écrit dessus. Comme si quelqu'un avait soufflé sur la surface et tracé des lettres avec son doigt."

   Julienne ne savait pas trop pourquoi elle s'engageait dans cette conversation, qu'elle aurait pourtant voulu dévier. Elle était censée ramener Monsieur Gérard sur terre, pas l'enfoncer encore un peu plus dans son délire.

   Elle vit sa pomme d'Adam se soulever et s'abaisser, alors qu'il déglutissait avec peine.

   "Et que disait-il, ce message?"

   Elle sentit un étrange frisson dans sa nuque, devant le regard que Monsieur Gérard braquait sur elle.

   "Quelque chose du genre 'Ils savent, désolé'. Enfin, je crois."

   Monsieur Gérard resta silencieux, réfléchissant. Héléna, qui voyait bien qu'il se passait quelque chose de grave sans bien comprendre quoi, pâlissait à vue d'oeil. Après de longues secondes de silence, Monsieur Gérard se tourna vers elle.

   "Tu ne me demandes pas pourquoi je voulais que tu vois tout ce que je cache sur ce domaine, toi aussi", remarqua-t-il.

   Héléna hésita plusieurs secondes, avant de lui demander :

   "Je viens de là-bas aussi? De Delsa?"

   Monsieur Gérard hocha la tête, et Julienne adressa à Héléna un regard à la fois réprobateur et perplexe, qu'elle ne vit pas. Non seulement Héléna ne faisait rien pour ramener le vieil homme à la raison, mais en plus elle l'encourageait de sa mine fascinée. Julienne réalisa, sidérée, que la jeune fille n'avait aucun mal à croire la moindre aberration qui était sortie de la bouche de Monsieur Gérard depuis qu'il avait fait irruption dans la cave. C'est qu'elle avait encore très présente à l'esprit – contrairement à Julienne qui ne pensait plus qu'à aider son ami – sa rencontre avec les créatures delsaïennes, dans la troisième serre, moins d'une heure plus tôt. Et surtout Héléna, qui avait l'imagination bien plus développée que celle de Julienne, était toute disposée à croire à un tas de choses, d'autant plus aisément qu'elle voulait y croire.

   "Oui. Tu es née là-bas, tout comme Julienne.

   _Est-ce que je suis une magicienne, moi aussi?

   _Non. Il n'y a pas de magiciens dans ta famille. Mais tu es plus que ça."

   Héléna devint un peu plus livide. Julienne vit que le bout de ses doigts tremblaient.

   "Tes parents sont roi et reine de Delsa. Et toi tu es leur Héritière. Stéphane D'Elsa."

   Julienne n'aurait pas su dire si Héléna était enchantée, ou au contraire terrifiée d'entendre cela.

   "Évidemment, tu as rejoint les premiers rangs de la liste noire de Maugan à l'instant même où tu es née."

   Si elle n'était pas déjà affolée, elle l'était à présent.

   Elle ouvrit la bouche pour poser une question à Monsieur Gérard – elle voulait probablement qu'il lui explique comment elle avait fait pour se retrouver là, coincée avec les Nevin depuis quinze ans –, mais il s'était déjà tourné vers Julienne.

   "Ce message que tu as vu sur le miroir, fit-il. Disait-il autre chose? Était-il signé?

   _Seulement deux lettres. A D. Ça ressemblait à des initiales."

   _Ou au début du mot Adieu."

   Héléna rougit lorsque leurs trois regards se braquèrent sur elle.

   "Comme vous avez dit que ce genre de message arrivait souvent incomplet... s'expliqua-t-elle à mi-voix."

   Julienne vit se peindre sur le visage de Monsieur Gérard une expression qu'elle n'y avait jamais vue. Il était si triste, soudain.

   "Peut-être, dit-il avec un lent hochement de tête. Ou alors ce message venait d'Allan Dernet. Il travaille pour moi. Je lui ai confié une lettre, il y a quelques semaines, à remettre en mains propres au Palais. Je m'étonnais de ne pas avoir encore eu de réponse, ou de nouvelles de sa part. Ce message que tu as vu expliquerait bien des choses. Allan a beau être l'un des meilleurs agents du Palais, il a toujours eu tendance à se tromper de miroir."

   Il secoua la tête, pour se reprendre.

   "Il a dû être rattrapé par des sbires de Maugan. Je sais que certains d'entre eux rôdent dans le coin. Notamment une femme, une démone qui a torturé une de mes amies pour qu'elle lui donne vos noms."

   Héléna ne put retenir un petit cri horrifié.

   "C'est pour ça que je vous dis tout ça maintenant, et que j'ai beaucoup moins de temps que prévu pour tout vous expliquer. Il faut que vous partiez maintenant. Vous devez aller à Delsa, et rejoindre le Palais aussi vite que possible."

   Il prit une des tigencres qui restaient dans son tiroir ainsi que la photographie qu'elles regardaient avant son arrivée, celle où apparaissait le bébé aux yeux clairs.

   "Le problème, dit-il, c'est que si Allan a été pris par les démons, alors la lettre qu'il devait porter au Palais n'est probablement pas arrivée à destination. Autrement dit, il est possible que personne là-bas n'ait été averti de votre venue. Dans ce cas, les choses vont être beaucoup plus compliquées que prévu pour vous."

   Il porta la tige à sa bouche, et d'un coup de dent habile il arracha son extrémité, qu'il recracha sur le sol. Un mince filet d'encre commença à s'écouler, qu'il approcha de l'arrière de la photographie.

   "Je vais écrire un mot pour le roi et la reine. Je la signerai, mais ça ne suffira peut-être pas pour qu'ils vous croient. C'est toi sur la photographie, Héléna. Celle-ci n'a jamais été publiée dans la presse delsaïenne. Ce sont tes parents qui me l'ont envoyée juste après ta naissance, pour m'apprendre la nouvelle. En souvenir de l'époque pas si lointaine où j'occupais le poste de Premier Conseiller. Espérons qu'ils s'en souviendront, et que ça jouera en votre faveur."

   Il finit de griffoner, souffla sur l'encre pour la faire sécher plus vite. Lorsque la photographie et le message qu'elle portait eurent rejoint les autres objets, emballés dans les sacs à dos, il ferma ces derniers, et les tendit aux filles. Il donna à Julienne celui dans lequel elles l'avaient vu mettre la pierre.

   Héléna prit docilement le sien, mais Julienne resta immobile. Monsieur Gérard lui adressa un regard impatient.

   "S'il-te-plaît, Julienne. Je t'assure que ce n'est pas le moment de faire ta mauvaise tête."

   Julienne n'aimait pas la tournure que prenaient les évènements. La situation lui échappait un peu plus à chaque instant.

   "Monsieur Gérard, dit-elle doucement. Vous ne voulez pas qu'on vous raccompagne chez vous? On pourra discuter plus calmement, et vous pourrez vous reposer..."

   Monsieur Gérard haussa une des chenilles blanches qui lui servaient de sourcils, et adressa un bref regard vers le gendarme, derrière elles.

   "Ma parole, mais c'est qu'elle me prend pour un vieux cinglé !..."

   Il secoua la tête et agita le sac à dos qu'il tenait toujours à bout de bras, pour encourager Julienne à le prendre.

   "Qu'est-ce qu'on irait faire dans mon salon, hein? C'est à Delsa qu'il faut que tu ailles. Et sans traîn..."

   _C'est où, Delsa?" en profita Héléna.

   Le vieil homme eut un geste évasif.

   "C'est... ailleurs. C'est très loin. Mais vous serez vite arrivées."

   Il désigna le jeune gendarme du menton.

   "Ivan va vous accompagner. Moi je ne peux pas, je dois rester ici pour m'assurer que les démons de Maugan ne vous rattrapent pas. Nos amis sont tous en chemin pour leur repaire. C'est une vieille maison inhabitée, en fond de vallée. Il y a déjà plusieurs semaines qu'on a repéré leurs allées et venues dans ce coin-là. Mais ne vous inquiétez pas, Ivan est tout désigné pour cette tâche. Il est plus à même de vous protéger que moi, désormais, ajouta-t-il en levant sa canne.

   _Et ma mère? fit Julienne. Elle m'attend. Elle ne sera pas ravie que vous m'envoyiez en randonnée forcée je ne sais où. Surtout en ce moment."

   Monsieur Gérard lui adressa un regard attristé.

   "Je sais, dit-il. J'aurais aimé que tu aies le temps de lui dire au revoir. Ne t'en fais pas, je garderai un oeil sur elle. Mais elle doit rester ici. Elle ne peut pas retourner à Delsa."

   Julienne, perdant patience, et puisqu'elle voyait bien que la méthode douce ne fonctionnerait pas, s'emporta.

   "Je ne peux pas partir sans la prévenir. Je ne sais même pas où vous voulez nous emmener, ni si vous n'êtes pas juste en train de perdre la tête. Tout ce que vous nous racontez depuis tout à l'heure... Enfin, Monsieur Gérard, vous vous rendez quand même bien compte que rien de tout ça n'est réel, n'est-ce-pas?

   _S'il n'y a rien de vrai, alors tu ne risques rien."

   Il lui fourra de force le sac à dos dans le bras, et fit signe au jeune homme de s'approcher. Ils les bousculèrent presque, pour qu'elles s'éloignent du secrétaire, et saisirent ce dernier, chacun par un bout, pour le faire glisser sur le sol de la cave, dans un crissement de graviers.

   Julienne et Héléna virent apparaître dans le mur de la cave, jusque là masquée par le secrétaire, une massive porte métallique, pas plus haute que les épaules de Julienne. Monsieur Gérard en actionna la poignée, et un grincement lugubre résonna dans toute la cave alors qu'il faisait difficilement tourner la porte sur ses gonds.

   "J'ai fait creuser ce passage lorsque je suis arrivé dans la région. J'avais raison de croire qu'il pourrait être utile. Il vous mènera en-dehors du domaine. De là Ivan vous guidera jusqu'à l'endroit où vous pourrez passer à Delsa."

   Il mit une main sur l'épaule de Julienne, la fit avancer, malgré ses protestations, jusqu'à l'ouverture sombre. Un simple signe d'encouragement fut suffisant pour convaincre Héléna de la suivre, et Ivan s'engouffra dans le tunnel immédiatement après elle, pour ne pas laisser la possibilité à Julienne de faire demi-tour.

   "Monsieur Gé...!" voulut-elle s'exclamer à l'adresse de son vieil ami, dans une vaine tentative de résistance, mais il lui faisait déjà un dernier signe de la main en refermant derrière eux la porte, qui émit une longue plainte retentissante et les laissa dans l'obscurité.

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Claire May
Posté le 27/08/2022
Un vrai plaisir, ce chapitre ! Enfin on en apprend plus sur les filles et la suite promet d'être rocambolesque ! Le contraste entre l'incrédulité de Julienne et l'enthousiasme d'Helena est un bon ressort comique. Hâte de lire la suite !
maanu
Posté le 02/09/2022
Ça me fait très plaisir que tu aies aimé ce chapitre, parce que c’est celui qui m’a posé le plus de difficultés et que j’ai le plus réécrit (notamment pour renforcer l’incrédulité de Julienne, justement)
J’avais l’impression que les infos arrivaient un peu trop en vrac, qu’il était un peu trop « cliché », et que la réaction des filles à toutes ces révélations pas banales n’était pas très naturelle
Claire May
Posté le 02/09/2022
Ben écoute, ce n'est pas ce que j'ai ressenti, au contraire. Les réactions des filles sont tout à fait crédibles, Julienne persiste dans son caractère raisonnable et terre-à-terre, et la romantique Héléna ne demande que d'y croire, ce qui exaspère d'autant plus notre Julienne, c'est drôle, en plus ! Moi j'adore recevoir toutes ces informations, parce que maintenant, je comprends ce qu'il se passe ! Avant c'était un puzzle, et comme je n'ai aucune patience avec les puzzles, c'était compliqué pour moi :D
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