Chapitre 18 - Tous les jours davantage

Après de longues réflexions et débats houleux, ils en étaient arrivés au plan suivant : ils s’approcheraient du Saraëko à un moment où la créature serait endormie, et aideraient Muse à entrer le plus discrètement à l’intérieur de la bête. 

Bien sûr, elle s’était encore fait avoir. Ses chances de survie diminuaient drastiquement à chaque plan foireux auquel elle acceptait de participer contre son bon jugement. Pas la peine de lui rappeler que tout ça, c’était vraiment une bonne grosse idée de merde.

— J’ai besoin d’une pause, pesta-t-elle. Si j’entends le sac-à-puces gémir encore une fois, je vais lui faire exploser la cervelle à coup de tambour.

— Je fais juste des suggestions, protesta Gulliver.

C’est vrai qu’il gémit beaucoup, hulula Drk.

— Je vais ramener à boire, proposa Ysaë.

Muse s’allongea dans un creux, ferma les yeux, et entendit le maegis revenir avec des bols, deux théières fumantes, et des plateaux de biscuits. L’un des bols se posa juste à portée des mains de la gnome. Ce n’était pas plus mal, car elle n’aurait pas eu l’énergie de le récupérer par elle-même. Pas qu’elle l’avouerait jamais à haute voix, oh non.

Elle sirota doucement la tisane de plantes inconnues, les yeux mi-clos et bercée par le clapotis de l’eau. Sans les lamentations de Gulliver, la caverne était nettement plus appréciable. Il ne manquait plus qu’un peu de lumière extérieure, et ce serait presque confortable.

Après quelques minutes passées dans un reposant silence, seulement brisé par les tintements de la vaisselle, Ysaë s’éclaircit la gorge.

— Feï, est-ce que je peux te poser une question ? demanda-t-il.

De là où elle était, elle ne pouvait pas voir les yeux du gamin, mais elle savait d’instinct qu’il ne devait pas respirer l’enthousiasme. Elle l’entendait jusque dans la mélodie de son essence. Fidèle à lui-même, il ne dit rien. Mais puisqu’il n’envoya pas non plus balader le maegis, celui-ci se permit de continuer.

— Tu as toujours eu des ailes et une tresse, pourquoi tu ne les as plus ?

Feï haussa les épaules, et lança sans le toucher un minuscule caillou dans le lac, où il s’enfonça avec un sifflement strident.

— Je ne sais pas, grinça-t-il.

— De quoi il cause, le magos ? demanda Muse sans sortir de son trou.

De nouveau, Feï resta silencieux. Après quelques instants sans que l’Ombre ne montre aucune volonté de s’exprimer, se fut Ysaë qui donna une explication.

— Il utilisait une illusion pour créer une paire de petites ailes dans son dos, et une tresse qui sortait de son casque. Beaucoup de personnes pensaient qu’il était un hybride, avec ces détails. C’était très convaincant.

Feï en faux hybride … Muse n’avait eu aucun mal à oublier qu’il avait eu une vie en dehors des cavernes, avant que Gulliver et elle ne l’aient forcé à quitter sa cachette. C’était tout aussi facile d’oublier qu’Ysaë et lui venaient du même endroit, et que cet endroit était les forêts du nord. Elle ne s’y était jamais rendue, comme la majorité des gens raisonnables - oui, elle en faisait partie, aussi surprenant que cela puisse paraître - mais elle connaissait les rumeurs. Le plus difficile, cependant, était surtout de concilier l’aimable maegis avec les souffrances du petit. Il faut dire que maegis aimable n’était clairement pas le genre de truc qui était censé exister, dans sa tête de gnome.

— Le magos qui a créé le gamin, tu l’as connu ?

— J’ai connu Nilaü, oui … et je regrette de ne pas avoir vu à quel point ce qu’il avait fait de toi était inacceptable. » ajouta-t-il en se tournant vers l’Ombre. Le petit avait suffisamment bougé la tête pour qu’elle voit ses yeux se troubler de colère - mais de peur, aussi. « Pas parce que tu n’aurais pas du exister, mais parce que tu aurais mérité d’être traité avec respect dès ta création. Je suis désolé de ne pas avoir été à la hauteur, Feï.

Dans le genre déchargement brutal de culpabilité, c’était brutal. Il aurait pu prévenir avant !

Elle jeta un bref coup d’oeil vers le maegis, avant de retourner son attention vers son bol d’infusion. Il avait l’air d’attendre une réponse de Feï, alors elle lui laissa assez d’espace pour le faire. Mais plus le silence s’étirait, plus elle avait l’impression qu’il ne dirait absolument rien. Contre son meilleur jugement, elle lui lança un regard d’encouragement, et l’Ombre ferma les yeux quelques secondes. 

— Je n’accepte pas tes excuses, murmura enfin Feï.

Ysaë écarquilla les yeux avec surprise, puis détourna le regard, visiblement mal à l’aise. Mais il ravala sa fierté, déglutit, et acquiesça.

— Est-ce que vous voulez que je vous laisse vous reposer sans moi ? proposa-t-il.

— Ce serait une idée, oui. » confirma Muse, non sans une note de bienveillance dans la voix.

Il s’éloigna, un peu penaud, et Feï garda ses yeux rivés sur le sol. A contre-coeur, Muse sortit de son confortable trou, s’assit à côté de lui, et lui tapota le genou pour le sortir de sa léthargie.

— Tu veux me parler des ailes et de la tresse ? offrit Muse. 

Il la regarda avec une légère peur, comme s’il cherchait encore à s’habituer à lui faire confiance. Puis son essence magique s’agita, et une paire d’ailes atrophiées apparut dans son dos, suivie d’une tresse bleu et argent, et d’une paire de cornes de faune qui sortaient du casque.

— Je n’essayais pas d’avoir l’air d’un hybride, murmura-t-il. Ce sont … des morceaux de personnes qui ne m’ont pas traité comme une abomination. Une hybride qui jouait avec moi lorsque j’étais enfant. » Il agita les ailes. « Un gnome qui me laissait me cacher dans son atelier. » Il montra la tresse. « La première personne qui m’a dit que je pouvais être autre chose qu’un tueur, et qui en avait vraiment l’air convaincue. »

Il pointa les cornes, puis les trois illusions disparurent, et il ne resta plus que ses yeux électriques, pensivement perdus dans le vide.

— Un genre de souvenir, alors ?

— Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi faire ça ne me paraît plus … important. Je veux juste …

Il peinait à trouver ses mots, et sa frustration était suffisante pour que Muse se permette de l’aider un peu.

— Qu’on te voit juste toi ?

Il hocha la tête, ses yeux de nouveau craintifs.

— Est-ce que c’est supposé faire si peur ? murmura-t-il. D’être vu tel qu’on est ?

— Oh, t’as pas idée gamin. Ça fait flipper tout le monde, de se montrer !  

— Même toi, tu as peur qu’on te voie ? demanda-t-il avec surprise.

— Tous les jours davantage, admit Muse. Et être une ancienne n’aide pas, malheureusement.

— Une ancienne ? Tu es vraiment vieille ?

— Vraiment vieille. Il ne me reste plus très longtemps. Un ou deux mois si j’ai de la chance.

— Non, protesta aussitôt Feï.

La colère dans sa voix la prit par surprise. Elle souleva un sourcil, et chercha dans les deux loupiotes ce qui avait provoqué un tel changement d’humeur, sans rien y trouver.

— Non ? répéta-t-elle.

— Tu ne peux pas être vieille et mourir, murmura le petit. Je viens juste de te trouver.

Elle sentit son coeur se serrer, et juste au-dessous, les faibles pulsations de sa graine de vie, qui confirmaient qu’il n’y avait définitivement aucun doute sur le fait qu’elle était proche de la fin, quoi que le petit veuille. Elle soupira, et lui tapota les mains.

— Mais je suis pas encore morte, hein, rappela-t-elle. Alors n’y pense pas trop, tu veux ?

Il la fixa quelques secondes, puis acquiesça. Elle aurait aimé pouvoir le rassurer davantage - et peut-être se rassurer elle-même au passage - mais elle n’avait aucune idée de comment faire ni l’un ni l’autre. Pour ne rien arranger à la situation, le maegis sortit de la cabane, une lueur un peu trop réjouie dans le regard et un appareil étrange dans les mains.

— Je sais comment on va s’approcher sans se faire remarquer ! annonça-t-il.

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Hastur
Posté le 22/04/2021
Hello !

C'est un excellent chapitre ! Sans doute celui que j'ai préféré depuis le début, car nous avons le personnage Feï qui prend d'un coup véritablement l'ampleur émotionnelle qu'on lui suspectait depuis presque la rencontre. Les thématiques qui lui sont associées prennent une belle importance. Je trouve que les messages que tu fais passer, au travers de ta sensibilité et de ton intelligence émotionnelle, font un excellent mélange où à la lecture on se sent soi-même rassuré.

Chapeau bas :).

J'ai repéré un petit truc qui m'a fait tiqué que je te mets en dessous:
"mais elle n’avait aucune idée de comment faire ni l’un ni l’autre."
comment faire l'un ou l'autre ?

A très bientôt pour la suite !
AnatoleJ
Posté le 22/04/2021
Merci T_T Je suis très touché que ce chapitre te parle autant ! (je crois que j’avais autant besoin d’être rassuré que Feï quand j’ai écrit cette scène haha).

Tu as raison sur le fait qu’il y a un truc qui cloche avec cette phrase. Je note pour voir commet arranger ça ! Merci encore :)

A bientôt !
Mathilde Blue
Posté le 05/03/2021
Coucou !

Bon, heureusement que ton chapitre était court parce que sinon j’aurais fini par verser ma petite larme… Je sais plus si j’ai envie de lire la suite vu ce que tu annonces dans ce chapitre (non je blague, j’ai toujours très envie de lire la suite)… Mais ne malmène pas mon petit cœur comme ça :’(

Pour mes notes de lecture :

« ils s’approcheraient du Saraëko à un moment où la créature serait endormie, et aideraient Muse à entrer le plus discrètement à l’intérieur de la bête »
On se doutait que ça allait finir comme ça Muse x)

« je vais lui faire exploser la cervelle à coup de tambour »
C’est bien Muse, défoule-toi ^^

« Dans le genre déchargement brutal de culpabilité, c’était brutal. Il aurait pu prévenir avant ! »
Oui effectivement, balancer ça de cette manière c’est un peu violent x) En revanche, je vois bien ce que tu voulais faire, mais j’ai trouvé bizarre la façon dont tu as tourné la répétition de « brutal » :/

« — Je n’accepte pas tes excuses, murmura enfin Feï. »
Bam x) Mais c’est bien qu’il s’affirme le petit ^^

« — Est-ce que c’est supposé faire si peur ? murmura-t-il. D’être vu tel qu’on est ? »
Annnw Feï :’( Si tu savais…

« — Vraiment vieille. Il ne me reste plus très longtemps. Un ou deux mois si j’ai de la chance. »

« — Tu ne peux pas être vieille et mourir, murmura le petit. Je viens juste de te trouver. »

Pour ces deux dernières phrases, tu veux vraiment m’achever ? Parce que c’est définitivement trèèèèès déprimant…

Voilà voilà ! À bientôt :D
AnatoleJ
Posté le 11/03/2021
Désolé pour le coup de déprime, surtout que ce n’est pas le dernier de l’histoire T_T (mais promis ça finit de manière positive, j’aime bien pleurer mais j’aime pas les histoires trop tristes)

"En revanche, je vois bien ce que tu voulais faire, mais j’ai trouvé bizarre la façon dont tu as tourné la répétition de « brutal » :/"
Je bute sur cette phrase depuis un moment, mais je n’avais pas essayé sans répétitions, tiens ! Je vais faire des essais pour voir ce que ça donne ^^

Encore merci pour tes notes, à bientôt :D
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