Chapitre 18. (partie 3)

Par dcelian

Gaëlle écoute pendant un instant l'écho des pas de Grégor qui disparaît peu à peu. Elle regrette sa première impression, il est loin d'être vieux. C'est un homme fort, et c'est loin d'être un pléonasme à ses yeux. C'est un homme qui a perdu son fils mais qui s'accroche à la vie. C'est un homme qui a perdu son fils mais qui ne l'a pas abandonné pour autant, qui donnerait sa vie – et même un peu plus, peut-être – pour le récupérer si c'était nécessaire.
Pourtant, en la voyant, elle et son courage, elle et sa détermination, il a rapidement compris qu'il pouvait compter sur elle. C'est ça qui fait de lui un homme fort. Il n'a pas eu honte de pouvoir compter sur elle.
A cette pensée, elle sourit un instant. Elle sourit parce qu'elle s'est encore trompée.
Soa aussi est un homme fort. Et il ressemble infiniment à Grégor.

Pour l'instant, Maude se tait. Elle a fermé les yeux. Elle semble accompagner Grégor par la pensée, et Gaëlle ne veut pas la presser, elle sait qu'elle saura trouver les mots justes pour le rassurer. Elle ne veut pas la presser, mais leur temps est tout de même compté, faudrait veiller à pas l'oublier.
Mais Maude n'a pas oublié.
Elle n'oublie jamais.
Alors elle rouvre les yeux, et elle les plante droit dans ceux de Gaëlle.

"J'aimerais te dire que ce sera facile, mais je ne mens jamais. La vérité, c'est que j'sais pas trop ce que j'fais, et que c'est pas sans risque. Alors j'dois te demander, et même si tu sais pas, même si tu préfères pas savoir, 'y faut que tu me répondes honnêtement : pourquoi est-ce que t'es prête à te mettre autant en danger pour sauver Soa ?"

De tout ce qu'elle pouvait lui demander, Gaëlle ne s'attendait pas à ça. Elle hésite un instant, comme si elle prenait seulement conscience de ce que ça implique, d'aller le chercher, comme si elle comprenait seulement à l'instant que sa propre vie sera aussi en jeu dans cette histoire, dès lors qu'elle se rendra là-bas, dès lors qu'elle franchira le Sanctuaire, dès lors qu'elle changera de monde.
Au fond d'elle, elle sent sa volonté qui tremble, elle la sent qui oscille légèrement, menacée par un doute nouveau qui l'emprisonne un peu, un doute qui l'enserre de ses longs bras et qui tente de la tirer vers l'arrière, là où rien n'est plus à craindre, là où le danger n'a pas sa place.
Gaëlle inspire un grand coup.
Et puis merde.

"Il me doit des excuses."

Maude fronce légèrement les sourcils, l'air presque contrarié. Elle semble de douter de ce motif, comme s'il n'était pas suffisant, comme s'il fallait un peu plus.
Gaëlle n'est pas de cet avis.

"Et de quoi doit-il s'excuser ?"

La jeune femme a un léger sourire en coin. Elle ne répondra pas à cette question. Elle refuse de répondre parce qu'elle-même n'en est pas sûre, ça se bouscule un peu dans sa tête, il y a beaucoup de choses dont il pourrait s'excuser, à lui de trouver les mots, à lui de savoir.
Et puis, surtout, elle refuse de répondre parce qu'il est des choses que les vieilles dames maladivement curieuses n'ont pas besoin de savoir, que ça leur plaise ou non.

A son grand étonnement, Maude éclate de rire devant elle.
Ça dure un long moment, ce rire, ça se répand dans toute la salle, ça résonne, ça s'éloigne et ça revient. Ça réchauffe de l'intérieur.
Quand elle se calme finalement, Gaëlle croit percevoir l'écho de sa voix rauque encore de longs instants dans les murs.

"Eh ben, il a qu'à bien se tenir, le morveux !"

Gaëlle baisse les yeux et un silence se forme momentanément. C'est un silence léger, qui invite à être brisé, un silence qui ne fait que passer pour un petit moment, comme pour souligner la douceur.
Maude la regarde avec un sourire encourageant aux lèvres. Elle sait probablement déjà ce que Gaëlle ne dit pas, mais elle veut l'entendre de sa voix. La jeune femme hésite un temps, encore, elle hésite à le dire vraiment, parce que, si elle le dit pas, peut-être qu'on pourra l'oublier, qui sait ? Mais ça ne marche pas comme ça. Ça n'a jamais marché comme ça.
Alors ça fait mal de l'admettre, ça fait foutrement mal à la fierté, mais voilà.

"Et puis... je me suis pas excusée, moi non plus", lâche-t-elle dans un murmure.

Maude garde son sourire. Elle ne dit rien, elle sourit simplement, elle laisse à cette phrase le temps de se faire une place dans l'espace, elle lui laisse le temps de résonner suffisamment pour que Gaëlle puisse l'écouter, encore et encore, pour qu'elle puisse se rendre compte du soulagement qu'elle procure.
Finalement, elle reprend de sa voix grave et brute, mais avec une compréhension infinie :

"Ça me suffit largement."

Mais ça ne suffit pas à Gaëlle.

"Et vous, alors ? Pourquoi vous tenez tant à aider Soa ?"

Maude se tait subitement. Elle semble être partie loin, et Gaëlle se demande si elle n'a pas touché une corde sensible, elle se demande si elle n'a pas gaffé imprudemment.

Elle ne croyait plus obtenir de réponse quand Maude élève à nouveau la voix au milieu du silence :
"Tu sais... je crois que ça aurait pu être n'importe qui. Je suis vieille, j'ai déjà vu beaucoup de gens partir. Pourtant, je m'y suis jamais habituée. Ça aurait pu être n'importe qui... et c'est tombé sur lui, voilà tout."

Ce qu'elle dit est vrai, ça ne fait aucun doute. Maude ne ment pas, ça se sent dans son intonation, dans la sincérité naturelle qui émane d'elle, cette énergie magnétique, ça ne trompe pas. Elle ne ment pas. Mais Gaëlle n'est pas sûre, elle ne sait pas. Elle pense qu'il manque un bout à cette vérité, qu'elle ne lui a pas menti mais qu'elle n'a pas tout dit non plus.
Elle comprend. Elle n'insiste pas.
D'autant qu'elle a d'autres priorités.

"Bref, tout ça c'est bien joli mais il va falloir m'expliquer certaines choses. J'ai des centaines de questions. Les Sanctuaires, Aïag, c'est très bien, mais j'irai nulle part sans instructions relativement claires. Vous avez déjà bien de la chance que je vous facture pas mon aide... exercer son propre métier bénévolement, on aura tout vu !"

Maude retrouve le sourire. Pourtant, sa voix prend un ton plus grave, elle semble devenir plus sérieuse.
"J'pense pas pouvoir répondre à tes questions. La vérité c'est que j'ignore encore trop de choses, mais surtout, chaque seconde qui passe nous éloigne de Soa. Le temps nous est précieux, Gaëlle. Faut pas en abuser."

Elle ne lui laisse d'ailleurs pas le temps de réagir, elle lève simplement ses mains fripées par l'âge devant elle, elle les tend en direction de l'autel tout au bout de la pièce, là-bas, et commence à psalmodier dans une langue que Gaëlle croit reconnaître.
C'est la langue des Sorcières.
Elle s'en doutait, mais tout de même, c'est maintenant la troisième fois qu'elle marche main dans la main avec une Ombre.

Pourtant c'est autre chose qui l'intrigue, qui attire son attention plus que la magie occulte encore. Elle ne peut pas s'empêcher de se poser la question.
Où sont les lueurs ?
Elle ne le verbalise pas, malgré tout, elle le garde pour elle, et elle est presque certaine que Maude ne l'a pas entendue, cette fois, qu'elle est trop concentrée pour ça.

Un froid intense la saisit alors, il semble l'envelopper tout entière, il s'engouffre dans les moindres interstices. La magie noire est souvent accompagnée d'une sensation de froid illusoire, mais Gaëlle n'a jamais été confrontée à une telle manifestation des forces obscures. Elle est glacée. Ses dents s'entrechoquent violemment et la peau de ses bras s'est hérissée, comme pour protester contre l'innaturel.

Face à elle, Maude ne tremble pas. Elle a les mains résolument tendues devant elle, elle murmure toujours les mots de cette langue mystérieuse, et dans sa voix grave et rauque, ça sonne comme un chant qui vient de loin.
L'atmosphère de la vaste salle est devenue différente, maintenant. Tout s'est assombri, la lumière du jour qui leur parvenait par le plafond perforé ne les atteint plus. Un voile obscur les enveloppe, elles et la végétation qui parsème la pièce, il les enveloppe entièrement pour les couper de l'extérieur, pour les couper du monde réel. Il y a comme une tempête qui se prépare, quelque chose de grand et de fort, quelque chose d'inconnu qui fait trembler la terre elle-même.

Face à elle, Maude ne tremble pas, mais la terre tremble sous ses pieds. Elle tremble de peur, car elle sait que l'impensable est en train de se produire, elle sait que la brèche qui s'ouvre sonne le début des cataclysmes.

Peu à peu, une lueur bleuté forme comme un halo qui se précise à chaque instant, comme un cercle lumineux au niveau de l'autel, à croire que l'incantation de Maude était une prière que les dieux ont entendue.

Elle est toujours frigorifiée, et elle sent que la vieille femme commence à faiblir également. Elle entend son souffle qui se fait plus fort, elle l'entend gémir malgré la tempête illusoire. Elle est soudain prise d'un doute. Maude l'a dit elle-même : elle ne sait pas ce qu'elle fait. Va-t-elle seulement y arriver ?
Gaëlle secoue aussitôt la tête. Oui, elle y arrivera. Elle l'entend lutter contre les éléments qui semblent se déchaîner contre elle, elle l'entend donner tout ce qui est en son pouvoir pour ouvrir ce maudit Sanctuaire vers l'autre monde. Elle y arrivera. C'est une autre question qui la tourmente.
Elle ose à peine y penser, parce que, c'est pas possible, pas vrai ? Mais quand même. Maude est une très vieille femme. Gaëlle n'y a même pas réfléchi un instant, pourtant ça lui paraît évident, maintenant qu'elle lutte contre les années pour défaire ce qui a toujours été.
Elle y arrivera.
Mais est-ce qu'elle y survivra ?

Soudain, le froid se fait moins vif, les ténèbres se font moins opaques, la tempête s'affaiblit.
Face à elle, tournée vers l'autel, le regard fixe et les mains résolument tendues, tendues comme si sa vie en dépendait, Maude sourit. Elle a cessé de psalmodier. L'incantation est achevée.
A l'écouter un moment, Gaëlle réalise que ce tour de force qu'elle vient de réaliser l'a vieillie brutalement. Sa respiration est lourde, ses genoux grincent sous elle et son visage s'est creusé.
Elle sourit, pourtant.

Elle l'a fait.

Elle a ouvert une brèche entre les mondes.

Gaëlle contemple son œuvre.
C'est vraiment à ça que ça ressemble ? C'est loin d'être impressionnant. C'est un cercle bleu, à peine haut comme elle. A l'intérieur, on ne voit rien. Il fait sombre, c'est comme un trou noir, un trou de vide, un trou qui ne mène à rien, sur rien.

"Et voilà biquette !"

Chaque mot semble être un effort difficilement surmontable, pourtant elle garde son grand sourire.

"Ça répond probablement pas à tes questions, mais c'est tout ce que j'peux faire pour le moment."

Gaëlle secoue la tête, et ça veut dire, non, vous en faites pas, c'est parfait comme ça. Ça veut aussi un peu dire, non taisez-vous, vous n'êtes définitivement pas en état de parler. Elle est incapable de prononcer un mot.
Le résultat n'est pas aussi grandiose que le promettait le déluge, mais l'instant lui a coupé le souffle et l'envie de parler. Elle s'est sentie tellement minuscule, sous le poids immense des forces occultes, elle s'est sentie tellement insignifiante et fragile.
La main de Maude se pose alors un peu brutalement sur son épaule.

"Ça va, ma grande ?"

Gaëlle hoche la tête. Elle est un peu sidérée de voir que Maude se soucie encore de son état alors qu'elle tient à peine debout.
La très vieille femme inspire un très grand coup. Sa respiration se calme un peu, elle semble renaître de ses cendres.

"M'enterre pas déjà ! J'ai vécu plus longtemps que toi, j'vois pas ce qui m'empêche de continuer sur ma lancée."
Elle tousse violemment, puis elle s'assombrit un peu, elle reprend tout le sérieux que lui permet son épuisement.
"Une semaine. C'est l'temps que t'auras pour récupérer Soa là-bas. La brèche va se refermer sur ton passage, et puis j'reviendrai ici dans une semaine pour la rouvrir. Une fois que t'auras trouvé Soa, 'y faudra qu'vous alliez à l'église."
Elle marque une pause, comme si une légère hésitation venait de la traverser.
"J'sais presque rien sur la suite des évènements, biquette. C'est vraiment risqué, ce truc dans lequel je t'embarque, là. J'veux pas te forcer à quoi qu'ce soit, tu peux encore refuser."

Et alors, c'est au tour de Gaëlle de sourire.

"Qui parle de me forcer ? J'irai le chercher par la peau du cou s'il le faut. Il me doit des excuses et des explications. On fuit pas une conversation comme ça. Il va vite comprendre que même le Diable ne le protègera pas de moi."

Maude rit un instant.
"T'as du cran, j'aime ça.
— D'ailleurs, ne croyez pas vous en tirer comme ça non plus. Vous avez coupé court à nos explications avec votre magie, mais je vous poserai mes questions. Je veux savoir comment vous connaissez toutes ces choses, je veux savoir qui vous êtes vraiment et ce que vous refusez visiblement de me dire."

Sans attendre de réponse, parce qu'elle n'en a pas besoin, elle se retourne et se dirige vers l'étrange portail bleuté.
A l'intérieur, elle ne distingue toujours rien, mais en se rapprochant. Ce qui l'attend de l'autre côté, il semblerait qu'elle doive s'y rendre pour le découvrir.

"Ça ira, biquette ? Je sais pas vraiment où tu vas atterrir, je sais pas non plus où se trouve Soa ni qui l'a enlevé là-bas, mais c'est sûrement quelqu'un de puissant, vue l'énergie que ça m'a...
— Ça ira", la coupe Gaëlle en plantant son regard dans celui de Maude, bleu azur, bleu inquiet, bleu apeuré. "Ça ira forcément. Après tout, c'est quand même mon métier."
Sans attendre plus, parce que ce serait trop douloureux et surtout vraiment inutile, elle se retourne et, après une brève inspiration, elle plonge dans la brèche ténébreuse.

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