Chapitre 18. (partie 2)

Par dcelian

Depuis le début, Grégor n'avait pas quitté Maude des yeux. Il a tout de même salué Gaëlle, mais son attention a instantanément été happée par cette très vieille femme et tout ce qui semble graviter autour d'elle. Il ne peut s'empêcher de détailler ses traits, de les détailler encore et encore, comme s'il ne croyait toujours pas vraiment ça possible, une femme aussi vieille et aussi étrange – surtout étrange –, leur racontant les grandes vérités.
Elle paraît tout savoir, et le poids des silences creuse son visage d'infinis sillons.
Alors il l'a écoutée sans jamais perdre le fil, captivé par ses mots, par sa voix, par son histoire, tandis qu'il sentait une angoisse silencieuse grandir en lui, une angoisse qui disait, et Soa, dans tout ça, et mon fils, alors, c'est bien pour lui qu'on est là, non ?

Et puis, finalement, Maude a dit son nom.
Elle l'a dit.

"Soa"

Ça a fait comme un vide dans sa poitrine.
Comme s'il tombait de haut, de très haut, comme s'il tombait sans s'arrêter.

Soa "enlevé" ?

Une colère sourde est venue remplacer son inquiétude. Elle grandit lentement mais sûrement, elle est presque palpable, maintenant.

"enlevé"
Son fils.
Oh, non.
C'est hors de question.
Il n'est pas certain d'avoir compris ce qu'ont raconté Gaëlle et Maude, sur les Sanctuaires, sur Gaïa ou il-ne-sait-quoi encore, mais il a compris ça, et c'est largement suffisant. On a enlevé son fils, et il faut maintenant aller le chercher. Le moyen, c'est pas son problème. Maude semble savoir comment s'y prendre, il la laisse s'occuper de ce détail.
Il est presque certain d'avoir entendu Gaëlle mentionner le Diable et ses créatures. Alors c'est parfait. Parce qu'il ira jusqu'en enfer s'il le faut, il sortira Soa de ce merdier dans lequel il s'est fourré.

Il s'est senti vieux, ces derniers jours, il s'est senti terriblement faible et impuissant. Ces pensées noires paraissent bien lointaines, maintenant. Un feu s'est allumé en lui, ou plutôt, il s'est ravivé, il était éteint depuis longtemps, mais il s'est embrasé d'un coup, il flamboie, éclairant toute la grande salle de ses lueurs.
A moins que ce ne soit le jour qui se lève...
En tout cas, c'est décidé. S'il faut choisir, ce sera lui.

Gaëlle l'observe attentivement, sur sa gauche, elle semble le jauger. Peu importe. Cette fois, il refuse de se murer dans le silence. Il faut se décider ? Ce sera elle ou lui ? Eh bien, dans ce cas, ce sera lui. Il ne sait pas qui est cette petite, ni quel lien la lie à Soa, mais rien n'est plus fort sa volonté d'aider son fils, rien ne pourra dépasser ça. Alors il se lance :

"J'irai."
Il a pris un ton sans appel, il ira, point barre. C'est son fils, c'est à lui qu'incombe cette tâche. Il se tourne vers Gaëlle qui ne dit rien, qui le fixe simplement en silence. A quoi pense-t-elle ? Est-ce qu'elle n'a pas confiance en lui ? Est-ce qu'elle pense qu'il va échouer ? Il a beau ne plus avoir son âge, il peut le faire. Il est parcouru d'une énergie qui le lui assure, qui lui dit, tu vas y arriver, ça ne fait aucun doute.

Au bout d'un instant, pourtant, la mioche secoue la tête.

"Non.
— Non ?
— Non.
— Comment, "non" ? J'irai ! Soa, c'est mon marmot, alors c'est mon rôle d'aller là-bas, point."

Gaëlle le regarde fixement. Elle n'a pas cillé. Elle n'a pas esquissé le moindre geste, comme si c'était une information sans importance. Pourtant c'est loin d'être le cas. Il ira pour cette raison et pour tant d'autres aussi, il ira parce que c'est lui et parce que c'est Soa, il ira parce que c'est comme ça.
Traqueuse ou non, c'est pas la question. Grégor n'est pas prêt à placer la vie de son gosse dans les mains de cette inconnue.
Pourtant elle le regarde toujours.
Elle se tient là, elle ne dit plus rien mais son silence est équivoque.
"Non" et puis c'est tout.
Elle est droite, fermement ancrée dans le sol, elle a l'air paisible mais il se dégage d'elle une force inattendue, une force dévorante qui semble engloutir tout le doute, qui semble engloutir toute possibilité de faire autrement que ce qu'elle a décidé. Et elle, elle a décidé que "Non.".

Face à eux, Maude se tait. Elle semble avoir prédit ce tournant dans le débat, parce qu'elle ne dit rien mais qu'elle a quand même ce léger sourire en coin, ce sourire malicieux et, s'ils pouvaient lire ses pensées aussi bien qu'elle, ils verraient sûrement quelque chose comme, "je le savais".
Grégor baisse les yeux et serre les poings. Il ne fait pas ça comme une menace, il n'a aucune raison de se battre, pas ici, pas maintenant, il doit simplement convaincre, convaincre qu'il doit partir, qu'il doit le faire et puis c'est tout.
Mais sous sa détermination, sous ses gros poings serrés et sa mâchoire crispée, sous sa tension, loin, bien loin en dessous de tout ça, il se demande, quand même. Il se demande qui il essaie vraiment de convaincre. Il se demande si, au fond, il ne fait pas tout ça pour se prouver qu'il en est capable, pour se montrer à quel point il tient son rôle à cœur, pour se prouver que, si on fait semblant, on peut encore avoir l'air jeune pour un temps.
Il n'en est plus si certain, tout à coup.

Il regarde à nouveau Gaëlle. Elle le fixe toujours, sans hauteur, sans haine, sans mépris, elle le fixe simplement avec attention, elle le fixe sans un mot, elle le fixe et elle dégage ce charisme, cette force, elle dégage ce triomphe incandescent qui brille plus fort que son feu à lui. Pendant un instant infime, Grégor est captivé par son énergie, il est captivé par cette flamme qui oscille à peine, et il se rappelle qu'il n'est plus jeune comme ça, qu'il ne pourra plus jamais l'être.

Et puis il soupire.
Il soupire parce que, au fond, c'est pas si grave. Il est vieux, bon. Ça arrive aussi à des gens très bien, la preuve : ça lui arrive à lui ! Peut-être que l'instant est mal choisi, mais il décide soudain de faire la paix avec lui-même, si vieux qu'il soit. Ça n'a pas d'importance, ou plutôt, ça n'a plus aucune importance.
Ça n'a plus aucune importance, il le sait en regardant Gaëlle. Il le sait en la regardant avec toute son attention. Elle lui plaît, cette gamine, elle a une audace et un cran que n'a pas son marmot, et alors, ça le frappe comme la plus évidente des certitudes, il se trouve stupide de pas l'avoir remarqué avant – c'est l'âge, sans doute –, mais maintenant il le voit très nettement, il le sait intimement : elle ira.
C'était écrit depuis le début, il aurait aussi bien pu se taire, parce que dès le premier instant, elle le savait : elle irait.
Maude a proposé de leur laisser le choix, mais le choix était déjà fait, c'était simplement pour laisser à Grégor le temps de s'en rendre compte, le temps de se rendre compte de l'étrange mioche – enfin, de l'étrange femme – qui se dresse là, qui se dresse un peu plus haut que les nuages et que le jour qui se lève, qui se dresse face à lui et qui sauvera son fils.
Alors, bon perdant, il esquisse un sourire.
Non loin d'eux, Maude sourit aussi, mais Gaëlle reste de marbre.

Soudain, il éclate d'un grand rire, un rire chaud et doux qui chasse le silence de la grande salle.

"J'vous ai bien eues, hein ? Mais non, bien sûr que j'irai pas, y a qu'à me r'garder pour l'comprendre : jm'évanouis en trébuchant sur des caillasses, comment voulez-vous que j'courre après mon fiston ? Il va beaucoup trop vite pour moi. Et puis, t'façon, j'y ai rien pigé, à vos histoires. C'est plus d'mon âge, tout ça ! J'me fais vieux, 'savez ?"

Dans sa poitrine, il sent quand même quelque chose qui se serre un peu.

"Dis voir, Gaëlle. Quand j'te r'garde, j'sais que t'y arriveras, ça fait aucun doute. Alors t'fais pas trop d'mouron. Vu ?"

Brusquement, il se retourne vers la sortie alors que ses yeux se mouillent un peu. Ils ont intérêt à revenir en un morceau, parole de Grégor.
C'est comment, qu'il disait déjà, Soa ?
"C'est pas grave, de pleurer. C'est juste la pluie des yeux !"
Peuh. Sale mioche. Toujours à frimer avec ses jolies phrases, déjà tout petiot.

Sans se retourner, Grégor fait un pas, puis un deuxième, il quitte la pièce, il préfère partir maintenant, parce qu'il n'est pas sûr qu'il aurait pu supporter ça encore longtemps sans craquer pour de bon.

"Toi non plus, Grégor."
Il essuie précipitamment ses yeux et se retourne à la mention de son prénom. C'est Gaëlle. Elle a toujours ce regard ardent, et elle lui parle avec une conviction inébranlable.

"Toi non plus, te fais pas trop de mouron. Je te ramènerai ton fils, parole de Traqueuse."

Il hoche simplement la tête. C'est suffisant. Il n'a pas besoin de plus. Alors il se retourne, et il trace sa route sans plus s'attarder.
Elle ramènera son fils.
Parole de Traqueuse.

Il traverse un long couloir sombre et sinistre dans lequel l'écho de ses pas lui tient compagnie pour un moment. Finalement, il émerge dans la salle principale de l'église, bien plus vaste que celle où ils se trouvaient, mais tout aussi délabrée. Les bancs de bois sont arrachés et brisés sur le sol de pierre, et les quelques statues n'ont pas survécu au temps non plus. Ici encore, la flore a repris ses droits et grimpe aux murs, elle se fraie un chemin vers le ciel.
Il traverse la pièce immense, se dirigeant toujours droit vers la sortie. Il va rentrer au bercail. Après une telle excursion, il aura bien besoin de ça. Il va retrouver Tom et, pour une fois, il aura de sacrées nouveautés à lui raconter. Il ne le croira probablement pas, mais ils en riront de bon cœur.
Et puis, Gaëlle lui ramènera son fils quand elle l'aura retrouvé, ça, ça ne fait aucun doute.

Tout à coup, une main pataude sur son épaule. Grégor fait volte-face et s'essuie précipitamment les yeux, un peu tard, mais ce sera toujours mieux que rien.
Il se retrouve nez-à-nez avec Maude, qui ne s'est pas départie de son sourire en coin. Il est teinté de gratitude, il dit presque "merci" sans rien dire du tout. Pendant un moment, ils ne parlent pas, ils se regardent comme ça, simplement. Ils savent la douleur et le courage de son action, ils savent la tristesse qui l'accable. Ils savent tous les deux, alors ils n'ont plus besoin des mots.

Quand Maude parle finalement, c'est tellement doux que la magie du silence est intacte. Elle dit :

"Merci, Grégor. Rentre chez toi et t'en fais pas pour les mioches : ils se débrouilleront. Les mioches, ça se débrouille toujours."

Il sourit, mais c'est un sourire un peu amer, le genre qui reste en travers de la gorge. Il voudrait dire quelque chose, mais les larmes montent et il sait qu'il ne vaut mieux pas.
Alors il se tait.
De toute façon, c'est peut-être pas plus mal.
Il se retourne pour faire face à la sortie, pour faire face au destin, là-dehors. Le ciel est dégagé et les premiers rayons du soleil effleurent doucement le paysage.
Côte à côte, Maude et Grégor restent là, à regarder droit devant pendant un instant encore. C'est un instant de paix, un instant simple que Grégor est reconnaissant à Maude d'avoir pris pour lui.

Il ferme les yeux, il inspire un grand coup, il serre à nouveau ses gros poings. Il est prêt. Lorsqu'il les rouvre, la très vieille femme a disparu. Grégor sourit, mais sans larmes, cette fois, un sourire sincère, beau, un sourire lumineux.

Allez.

On rentre à la maison.

***

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