Chapitre 18 : L'homme de l'ombre

Par Mary

XVIII

L’HOMME DE L’OMBRE

 

 

 

 

 

Les employés du port ne pouvaient pas choisir pire moment pour arriver. Bouleversé, Alban afficha à grand-peine un visage impassible pour commencer le chargement. Qu’est-ce Martial avait voulu dire ? S’il savait quelque chose, pourquoi n’en parlait-il pas ? Un danger ? Tout se bousculait dans sa tête, et il aida au ravitaillement dans un état second. Il n’eut pas besoin de se forcer pour avoir l’air taciturne et austère, certains de ses compagnons non plus, d’ailleurs. Ils montraient des signes évidents d’épuisement —qu’ils ne devaient qu’à eux-mêmes pour une fois— cependant l’incartade entre Erin et Martial les avait secoués plus qu’ils ne l’admettaient. Il se passait quelque chose, mais Alban se refusait à croire à une réelle menace. Le Capitaine ne le permettrait pas. Cela n’était sans doute rien, une petite affaire à régler sans aucun rapport avec eux.

Et Yann Le Guirec. Cet homme, François Chatenay, le connaissait. Alban en mettrait sa main à couper. Il retournerai voir Duclos, essayer d’en apprendre plus. Il ne partirai pas sans avoir obtenu plus de renseignements, quitte à avoir des ennuis. Ce soir, l’équipage avait prévu de se rassembler sur la plage, il aurait toujours le temps de faire un crochet par le Comptoir avant la nuit. Seul. Inutile de mêler qui que ce soit à cette histoire.

Alban rumina tout le long du ravitaillement. Pour finir, Oliver s’aperçut qu’ils avaient oublié de s’arrêter chez le volailler. L’occasion parfaite. Alban se porta volontaire et se dépêcha de gagner la ville. Il donna les instructions au commerçant pour livrer six poules aux premières lueurs de l’aube le lendemain matin. Maintenant, plus un instant à perdre.

Il se dirigea à grands pas vers la Compagnie, déterminé. Il évita les charrettes, contourna un muletier et son convoi, guettant des yeux l’entrée du bâtiment. Le soleil déclinait, il devait absolument arriver à l’heure. Il grimpa les petites marches, passa le seuil de la porte. Duclos remontait une pendule dans le fond de la salle :

— Vous voilà. Attendez, encore un tour et… ça y est.

Il referma la fenêtre de l’horloge et se tourna vers Alban, l’air plutôt enjoué.  

— Alors comme ça vous seriez le neveu de Yann Le Guirec ?

— Oui, confirma Alban sans s’étendre plus que nécessaire. C’est une longue histoire.

— Plus longue que vous ne le croyez, répliqua Duclos en rajustant de nouveau ses lorgnons. Quoi qu’il en soit, je n’en sais pas beaucoup plus que ce que vous a dit Monsieur Chatenay ce matin.

— Il m’a clairement fait comprendre que mes questions dérangeaient. Pourquoi ?

— La noblesse d’ici a un certain sens du drame, il est vrai, mais dans votre cas, c’est plutôt justifié. Depuis quand n’avez pas revu votre oncle ?

— Je vous l’ai dit, c’est une longue histoire, mais ça fait un peu plus de dix ans.

Duclos se dirigea vers un des bureaux, pensif, et invita Alban à s’assoir.

— À peu près à l’époque où on a entendu parler de lui pour la dernière fois, donc. Je n’aurais pas cru que ce nom ressurgirait après tout ce temps.

— Assez tergiversé ! coupa Alban. Chatenay a dit qu’il s’était rangé. Rangé de quoi ? Parlez, à la fin ! Si vous savez où trouver le Yann, dites-le !

Le secrétaire soupira et se laissa tomber sur une chaise. Alban croisa les bras, s’adossa au mur et attendit.

— Il n’est pas dans le coin, j’en suis certain. Pour être franc, je ne l’ai jamais rencontré en personne, mais j’en ai entendu parler. Je venais d’entrer au service de Monsieur Chatenay, et j’ai surpris des conversations. Sans faire exprès bien sûr. C’est arrivé quelques fois.

Alban trépignait presque d’impatience. Rien à faire de ces histoires, il voulait ses réponses !

— Et la teneur des conversations ? marmonna-t-il entre ses dents, excédé.

— Le Yann travaillait pour nous, et…

Alban tiqua et le coupa dans sa phrase.  

— Pour vous ? Pour la Compagnie, vous voulez dire ?

Le secrétaire confirma. Le jeune homme tombait des nues. Le Yann ne travaillait pas pour la Marine, mais pour la Compagnie ? Cela expliquait qu’il se soit embarqué à bord du Lotus Noir. Pourquoi le Capitaine n’en savait-elle rien, dans ce cas ?

— Enfin, pas vraiment pour la Compagnie en elle-même. De ce que j’ai compris, il était l’âme damnée du père Le Bardelier. Il se chargeait des missions délicates. Mais comme Monsieur Chatenay vous l’a dit ce matin, il se serait rangé.

Estomaqué, Alban avait le souffle court et la gorge sèche. Voilà pourquoi Chatenay l’avait mis en garde, et pourquoi aussi peu de gens connaissaient son oncle. Peut-être que Roger lui-même n’avait aucune idée de ses activités précises. Cela en disait long. Il se prit la tête dans les mains, complètement perdu.

— Je n’y comprends rien… L’âme damnée ? Des missions délicates ?

— Il ne fait pas bon se mettre en travers des affaires de la Compagnie. Certains l’ont payé de leur vie. Je ne peux pas affirmer que votre oncle était l’exécutant, mais je ne crois pas que j’aurais aimé le rencontrer. C’est tout ce que je peux vous dire. Pour ce qu’on en sait, il pourrait tout aussi bien être mort… ajouta Duclos en haussant les épaules.

Oh, il n’avait pas intérêt à être mort ! Son esprit croulant sous les questionnements, les craintes, Alban n’arrivait pas à se concentrer, comme si un grand vide remplissait désormais l’espace entre ses deux oreilles. Il parvint enfin à demander :

— Pourquoi est-ce que vous m’aidez ?

Le secrétaire le regarda, l’air surpris.

— Parce que je n’avais pas de raison de ne pas le faire. Et puis, ça avait l’air important pour vous, alors… Ce ne sont que de vieilles histoires, de toute façon.

Alban se ressaisit du mieux qu’il put et profita de l’occasion.

— Un homme qui porte un long manteau noir, une moitié d’étoile blanche brodée dans le dos, ça ne vous dit rien, j’imagine ?

— Un manteau brodé ? Vous l’avez peut-être remarqué, on n’a pas vraiment besoin de manteau sous ces latitudes. Qui est-ce ?

— Excellente question.

La pendule sonna cinq heures et demie et Duclos se leva.

— Si vous avez terminé, je dois partir.

« Hélas, oui, j’ai terminé », pensa Alban. Le secrétaire semblait honnête, il lui avait certainement dit tout ce qu’il savait. Tant de choses demeuraient inexplicables ! Il maîtrisa sa diction :

— Je vous remercie beaucoup.  

— Ravi d’avoir pu vous être utile. C’est important, de garder un lien avec sa famille. Personnellement, si je le pouvais…

Alban ne se sentait pas d’humeur à l’écouter s’épancher plus longtemps sur ses histoires. La respiration courte, il avait besoin de prendre l’air. Il remercia encore une fois Duclos et sortit.

            Il restait un peu de couleur dans le ciel, mais l’obscurité gagnait du terrain. La nuit s’étendrait bientôt sur l’île. Alban s’appuya contre un arbre et inspira un grand coup. Il se massa les tempes. Calme-toi, garde la tête froide, réfléchis ! Yann Le Guirec, frère d’une couturière, homme de l’ombre pour le compte des Bardelier ? Peut-être même un assassin ? Sérieusement ? On nageait en plein délire ! Pire, cela ne réglait pas le principal problème : où le trouver ? Et cet homme au manteau brodé… Un ami de ses parents. Il avait supposé que son oncle et lui s’étaient déjà rencontrés, mais compte tenu des activités du Yann, il pouvait très bien faire fausse route !

            Il n’avait rien, absolument rien de plus qu’à son départ de Saint-Malo. La petite bouffée d’espoir qu’il avait ressenti la veille avant de s’endormir sur la plage s’était évanouie. Disparue. Noyée. Combien de temps errerait-il ainsi, de port en port, à la recherche de fantômes ?

            Totalement abattu, Alban traîna ses pas jusqu’au Perroquet Menteur. Il songeait à Nora. Qu’allait-il bien pouvoir lui dire ? Le peu qu’il avait appris ? Il ne voulait pas l’inquiéter inutilement non plus. Dire qu’il lui avait promis de découvrir la vérité…

La taverne grouillait de monde. Alban s’avança vers le comptoir. Avant tout, s’assurer qu’il pouvait bien faire parvenir un message en toute sécurité jusqu’à Saint-Malo. Mais comment ?

— Qu’esse-tu bois ? demanda le patron, un métis musculeux du volume d’une bonnetière.

— En fait…

Alban réfléchissait à toute vitesse.

— En fait, je suis plus intrigué par cette plaque que vous avez, là. J’ai de très bons amis à Saint-Malo, et leur auberge a presque la même. Vous les connaissez peut-être ?

Il retint son souffle, espérant que le patron morde à l’hameçon. Celui-ci se rapprocha en essuyant distraitement le dessus de son bar.

— P’tet qu’oui, lui glissa-t-il la voix basse.

— Ce sont de très bons amis. L’un d’eux s’appelle Roger.

Pourvu que ça ne lui crée pas encore plus de problèmes ! Le tavernier plongea ses yeux noirs dans les siens.

— Très bons amis, t’dis ? Et y t’manquerais p’tet ben un peu ? Genre que t’voudrais p’tet leur envoyer quequ’ chose en souv’nir du bon vieux temps ?

Alban se détendit. Enfin un plan qui marchait.

— Ce serait l’idéal.

L’autre se pencha un peu plus vers lui.

— Pas ici. Fais l’tour.

            Alban retrouva le tenancier derrière le bâtiment et entra dans la réserve par une porte à moitié dégondée. Au milieu des bouteilles vides et des verres ébréchés, il lui désigna une table avec un nécessaire à écriture et un tout petit bout de papier.  

— T’chanceux toi, L’Hermès app’reille après-d’main et rent’ tout’d’suite. Si tout s’passe ben, ça arriv’ra vite. Fais court et discret. Sait jamais. Dis-moi quand c’prêt.

            Comment tout faire rentrer dans une brève missive ? Aller à l’essentiel. Sans jamais rien nommer, évidemment. Tellement difficile ! Il arriva enfin à un résultat convenable —pour quelqu’un qui débutait dans l’exercice.

«N,

Mes recherches ne donnent pas grand-chose pour l’instant. Mon oncle est toujours introuvable, à terre comme à bord. Te souviens-tu notre escapade? Personne ne l’attendait, mais j’ai vu la C. ici. Tu devais avoir raison, il se passe des choses étranges. Je donnerai n’importe quoi pour une soirée à la plage.

A.»

Le patron revint quand Alban lui fit signe. Il replia les quatre coins du papier.

— T’as fait discret ?

Alban acquiesça et avec un bâton de cire à cacheter, le tavernier scella la lettre et y apposa l’empreinte de sa bague.

— C’est tout ? s’étonna Alban, pas très rassuré.

— Comm’ça, sauront tout’d’suite d’où ça vient. Maint’nant file. J’veux pas qu’on te voie trop d’temps ici. J’m’occupe d’ça.

Alban déguerpit sans demander son reste, en surveillant ses arrières lorsqu’il sortit du Perroquet Menteur. Il se força à marcher tranquillement vers la plage où il devait rejoindre les autres. Garder une contenance, faire bonne figure. Ne pas penser au Yann ni à Nora, prétendre que l’escale t’a changé les idées. Tu réfléchiras à tout ça au calme.

            À la nuit tombée, les fenêtres de Fort Royal s’illuminaient chacune leur tour en une nuée de lueurs accueillantes. Au bord de l’eau, des bivouacs avaient été dressés autour de petits feux de camp. Alban distingua le groupe de corsaires à l’écart, là où le sable gris se transforme en gravier. Miguel, torse nu, un foulard rouge lui enserrant la tête, se penchait sur un grand brasier dont il avait entouré le foyer de grosses pierres. Par-dessus, il avait installé une grille de bois épais sur laquelle il avait posé cinq poulets entiers qui rôtissaient en laissant s’échapper une odeur somptueuse. Cela dérida un peu le jeune homme qui s’assit au milieu de ses compagnons.

— Alban ! On ne t’espérait plus ! s’exclama La Bombarde.

— J’ai fait un détour. Le Capitaine et Killian ne sont pas là ?

— Ils se sont dévoués pour garder le navire, répondit Oliver, un léger sourire aux lèvres.

— Tu tombes à pic, reprit le canonnier. Il faut qu’on discute de ce qui s’est passé tout à l’heure, et il vaudrait mieux le faire tant que Martial n’est pas encore revenu.

— Y’a pas grand-chose à discuter, répliqua Maugis d’un ton sec en remontant ses manches. Ça sent le roussi entre notre maître d’équipage et le Capitaine, et j’parle pas du second. J’dis pas qu’un peu d’opposition entre les deux camps c’pas une bonne chose, mais…

— Je comprends pas Martial, franchement, lâcha Paul avec un geste d’agacement. Je le trouve à cran, ces derniers temps.

— Y’a des choses qui nous échappent et c’est normal, tempéra le gabier, mais quand tout le monde commence à sentir que le vent tourne, ça devient un problème commun, et c’est à nous de faire en sorte que ça nous empêche pas de prendre la mer correctement.  

— Apparemment, aller en mer n’est pas le problème, c’est la destination. On va toujours vers Cuba, vrai ? hasarda John.

— Le Capitaine avait pas l’air sûre, objecta Ronan, dubitatif.

— Elle nous a jamais mis en danger, mais je pense que savoir où on va, c’est la moindre des choses, bougonna Philippe à sa droite.

Miguel retourna un poulet avec un tisonnier de bois noirci, puis les regarda tous les deux en haussant les épaules :

— Et même si le Capitaine vous embarque sans dire où, ça change quoi ? Vous avez quelque chose de mieux à faire peut-être ?

En les écoutant discuter, Alban se rappela ce que lui avait dit Maugis l’autre nuit. Certains corsaires ou pirates embrassaient cette vocation par amour de la liberté. Si on exceptait la dangerosité du métier, il y avait indéniablement quelque chose de séduisant dans ce mode de vie. Ces hommes dirigeaient réellement leurs existences.

Plus il les observait, plus un drôle de sentiment s’emparait de lui. Il se sentait intégré, faisant partie d’un groupe. C’était à la fois très agréable et sécurisant, comme lors de sa conversation avec le gabier, mais aussi un peu effrayant et Alban ne s’expliquait pas pourquoi. Encore une fois, il avait le mot sur le bout de la langue, mais la notion lui échappait.

Martial arriva quelques instants plus tard et se laissa tomber à quelques pas de lui. Miguel s’échina à découper quelques pièces de viande et en tendit une à chacun. Tendre, juteuse et bien rôtie, elle aurait ravi le plus exigeant des palais.

— Quelqu’un a croisé un des marins de la Chimère ? questionna Noël.

— Pas directement non, mais j’ai entendu discuter un des gars qu’a participé aux réjouissances, articula Thibault entre deux bouchées. Ils auraient essuyé un vilain coup de tabac, deux des attaches des focs ont été méchamment abîmées et ils avaient pas assez de cordages pour tout réparer. Ils repartent demain, apparemment.

— C’était rien alors. Ça doit être pour ça qu’ils déchargeaient si vite, ils voulaient pas s’attarder.

Alban resta silencieux. Devait-il leur avouer ce qu’il savait ? Ils se demanderaient inévitablement comment il l’avait appris. Mieux valait se taire pour préserver le secret de Nora.

— Le capitaine Laurens a sacré mauvais caractère à ce qu’on dit, observa Paul en se découpant déjà une deuxième aile de la volaille fumante. Puis il est totalement vendu à Compagnie, ça oui !

Alban tendit l’oreille et demanda d’un ton qui se voulait détaché :

— C’est vrai ?

— Le Bardelier et lui se connaissent depuis des années.

La Bombarde sortit une flasque de son manteau et but une gorgée, avant de les interrompre :

— En parlant de ça, j’ai l’impression que ça file du mauvais coton à la Compagnie. Le Capitaine avait pas l’air ravie la dernière fois qu’elle s’est confrontée au grand chef.

— Je crois pas, s’avança Martial. De toute façon, ils ne peuvent rien dire tant qu’on ramène de bonnes prises. On a gagné un joli pactole cet été.

— C’est bien vrai, ça ! Après, les relations avec la Compagnie, c’pas vraiment nos affaires, conclut Maugis en s’allongeant sur le sable. Miguel mon grand, je me suis régalé !

— Oliver, si tu veux je t’apprendrai, se moqua gentiment l’Argentin.

Le cuistot l’envoya paître d’un geste fort grossier, déclenchant l’hilarité générale. Ils terminèrent le repas dans la bonne humeur sans reparler de sujets sensibles. Malgré son trouble, Alban était content de ne pas être seul. Les hommes se levèrent d’un même mouvement pour retourner au navire. Ils recouvrirent le foyer de sable et d’eau pour étouffer le feu et se mirent en marche.

            Dans un passage, sur sa droite, Alban entendit un léger bruit. Sans faire attention aux autres, il tourna la tête et s’arrêta. Sous une devanture éclairée, il reconnut Hector de loin. Il semblait demander son chemin à un mendiant assis par terre, car celui-ci étendit la main comme pour indiquer une direction. Hector lui glissa une pièce, puis disparut dans les méandres des petites rues.

— Alban, psst ! siffla Maugis. Dépêche, fiston !

Le jeune homme sursauta et se pressa pour le rattraper, faisant croire à un instant de distraction. Il se passait décidément de drôles de choses ces derniers temps. Que pouvait bien fabriquer Hector ?

 

*

 

Encore là?

Tu es tenace, mais je le suis plus encore.

Tu vois cet homme? Celui-là, à la lumière des flammes.

Non, bien sûr.

Il n’a pas de visage.

Tes parents ne sont plus que des voix gémissantes.

Tu ne sais même plus à quoi ressemble ta mère.

Pourquoi tu t’entêtes?

C’est toujours moi qui te hante. Ton esprit est confortable.

C’est tellement facile.

Tu essaies vraiment de retrouver cette étoile coupée en deux?

Tu y crois?

Tu ne te souviens pas du visage de cet homme.

Où trouver une étoile?

J’aurais dû te brûler les yeux en même temps que le bras.

 

Alban ouvrit les yeux en haletant. Pas. Encore. Il n’en pouvait plus. Il reprit sa respiration et apaisa les battements de son cœur. Au moins, il n’avait réveillé personne… parce qu’il n’y avait personne à réveiller ! Il sauta sur ses pieds et monta les marches quatre à quatre. Il avait trop dormi ! Où étaient passés les autres ?

Le soleil déjà bien levé apparaissait discrètement entre de gros nuages moutonnés. Il retrouva l’équipage sur le pont, l’air anxieux.

— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous ne m’avez pas réveillé ? demanda-t-il à Maugis.

Il pointa Erin du menton. Elle arpentait la dunette de long en large et ne tenait pas en place, si préoccupée qu’elle en avait même ôté sa cape.

— Hector n’est toujours pas rentré.

Alban tressaillit, et un désagréable frisson lui glaça l’échine. Il devait lui dire ce qu’il avait vu hier soir ! À peine avait-il commencé à ouvrir la bouche qu’ils entendirent Philippe, perché sur la hune :

— Je le vois, il arrive !

Quelques minutes plus tard, le timonier posait le pied à bord, l’air exténué. Le Capitaine dévala les marches du gaillard avant :

— Tous à vos postes ! Nous partons immédiatement. Affalez les voiles ! Noël, tu prends la barre pour le moment. Fais-nous sortir de la baie, nous reprenons la route !

Elle s’éclipsa dans son bureau, suivi d’Hector et de Killian, exactement comme la veille. Ils larguèrent les amarres aussitôt après avoir levé l’ancre. Alban tira sur un des bouts de la grand-voile et l’attacha solidement sous le regard approbateur de Maugis. La marée descendante aidant, ils prirent peu à peu de la vitesse et parvinrent au niveau de la pointe de l’île.

            Hector, Killian et le Capitaine ne ressortirent quasiment pas jusqu’au crépuscule. Noël maintint le cap plein ouest. Les vents soufflaient en tous sens, et ils essayèrent plusieurs configurations dans la voilure avant d’en trouver une satisfaisante.

            Une certaine tension régnait à bord. Personne n’avait osé demander tout haut ce qui se passait. Martial, notamment, montrait des signes d’énervement manifestes qui n’arrangeaient rien à la situation. La houle se levait et la mer commençait à s’agiter. De gros nuages noirs s’amoncelaient au sud et assombrissaient l’horizon. Ils avaient de nombreuses fois fait face à des intempéries, mais aujourd’hui, cela ne faisait que renforcer la morosité des hommes.

            Alban profita d’un moment de pause pour raconter à Maugis sa visite à la Compagnie. Il lui confia également avoir croisé Hector, la veille au soir, dans les petites rues.

— Ton mystère s’épaissit de plus en plus, mon garçon. Je sais pas trop quoi te dire, mais t’en fais pas pour Hector. J’fais confiance au Capitaine. Je suis sûr qu’elle nous expliquera de quoi il retourne dès qu’elle pourra. Des fois, ça va pas toujours comme on veut.

Le maître gabier ne cachait cependant pas son trouble. Alban entendit qu’on l’appelait. Il chercha des yeux d’où cela provenait, et tomba sur la tête d’Oliver qui dépassait de l’écoutille.  

— J’aurais bien besoin d’un coup de main.

Maugis lui fit signe qu’il pouvait y aller et Alban descendit. Il aida le cuistot à remettre de l’ordre dans les réserves de la coquerie. Il venait d’éteindre le feu, car le navire tanguait trop pour que cela soit sans danger. Une marmite fumait encore sur le fourneau. Pour prévenir une éventuelle épidémie, ils observaient scrupuleusement les règles d’hygiène les plus élémentaires. Ensemble, ils nettoyèrent les déjections des poules, balayèrent le sol et s’occupèrent de la vaisselle. Oliver l’informa que Killian était allé chercher la lettre de change pour la prise du Crimson. Ils seraient payés par la Compagnie, de retour à Saint-Malo. Une somme rondelette, apparemment.

            Alban, taciturne, répondit évasivement à l’enthousiasme du cuisinier. Saint-Malo. Reviendrait-il comme il était parti, les mains vides ? Et si son message ne parvenait pas jusqu’à Nora ? Rien de crucial dedans, mais… en fait il voulait juste qu’elle pense à lui. Aussi fort qu’elle lui manquait. Il ne savait toujours pas quoi faire de ce qu’il avait appris sur son oncle, son cauchemar du matin l’avait assommé et l’ambiance délétère à bord du navire le contaminait progressivement. Il prenait le premier quart, ce soir ; la nuit s’annonçait longue.

             Après le repas, où la bonne humeur revint quelque peu grâce aux épices qu’Oliver avait achetées à Fort Royal, il monta sur le pont. Une lune mince, enfermée dans un carcan de volumineux nuages, n’offrait qu’une faible lumière. Hector avait retrouvé sa place à la barre.

            Les yeux d’Alban se perdirent dans le gréement. Les gabiers avaient réduit la voilure au strict nécessaire. Il s’avança lentement vers la proue, vérifiant au passage les nœuds près des haubans.

            Il entendit un bruit d’éclaboussure. Encore un dauphin, sûrement. Sans doute rien, mais il s’approcha du bastingage. Rien d’autre que le vrombissement des remous créés par le navire. Il grimpa sur le bout-dehors en s’accrochant à une corde pour inspecter l’avant de la coque, et perçut des murmures. On se disputait quelque part en dessous de lui.

— Tu n’y penses pas ! Fais attention à ce que tu dis !

Cela ne se faisait pas d’écouter aux portes, mais tant pis. Alban se tint immobile. Il ne parvenait pas à identifier toutes les voix.

— Vous ne comprenez pas ! Je suis presque sûr qu’on ne va pas à Cuba.

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Elle a ses raisons, elle finira bien par…

— Elle a le devoir de nous dire ce qu’il se trame ! Je refuse que ça nous mette en danger. D’abord cette escale à Fort-Royal, et puis maintenant ça !

— Qu’est-ce qui t’arrive, à la fin ?

— C’est dangereux !

— Dis-nous ce qui se passe !

— Ce serait trop long à expliquer. Je dois aller lui parler.

— Après la scène que vous nous avez faite la dernière fois ?

— Peu importe ! Il faut bien que quelqu’un le fasse, et c’est mon rôle.

— Martial, ça va passer pour…

— S’il faut contester son statut de Capitaine, je n’hésiterai pas !

Estomaqué, Alban plaqua sa main de libre sur sa bouche et étouffa un hoquet de surprise.

Martial ne préparait quand même pas une mutinerie ?

 

 

 

 

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Elia
Posté le 07/09/2019
Ohlallala, la tension monte d'un cran ! Je trouve que la question de la mutinerie arrive assez brutalement mais on peut se dire qu'Alban n'avait rien vu venir ? Honnêtement avant la proposition de l'escale par la Capitaine, je n'avais perçu aucun signe !
En tout cas, Alban piétine encore pas mal et je me demande vraiment où tu souhaites nous mener avec tout ça !
Mary
Posté le 08/09/2019
Aaah oui là c'est la partie où c'est un peu le bordel XD
C'est effectivement à partir de l'escale que tout commence à se nouer. Pour Alban...patience, patience !
Isapass
Posté le 19/07/2019
Cette fois encore, j'ai tout dévoré : le marché, les odeurs, les fruits, l'étonnement que les couleurs peuvent générer, tout ça est très bien décrit ! 
Le mystère s'épaissit quant à l'identité de l'oncle ! En tout cas, il n'a pas changé de nom quand il a embarqué sur le Lotus noir, apparemment. 
Quant à la mutinerie, je me suis demandé si elle ne pourrait pas être amenée plus progressivement, mais finalement, tu parles déjà en amont des prises de becs entre Killian et Martial et du caractère lunatique de ce dernier... Et puis les autres disent clairement, ensuite, qu'ils ne se mutinent pas mais veulent juste des renseignements. Bref, ça tient carrément la route.  
Mary
Posté le 19/07/2019
Ah l'oncle... C'est pas encore fini tout ça.
Qu'est-ce qu'il te fait dire qu'il aurait changé ou pas de nom? 
Killian et Martial s'engueulent régulièrement, sans compter que Martial commençait déjà à faire ch*** quand ils sont partis à Fort-Royal, sans compter ses sautes d'humeurs récurrentes. En fait, c'est pas vraiment une mutinerie, c'est surtout lui qui pète les plombs et prends limite l'équipage comme prétexte. 
Je fais très attention à ce que je dis, mais si un jour tu ne tiens plus et tu veux savoir, je peux te spoiler en MP :D  
Aliceetlescrayons
Posté le 06/06/2019
Houlala! Ca commence à sentir le gaz à bord du Lotus :o<br />J'ai hâte de savoir ce qu'il en est de l'attitude mystérieuse du Capitaine et pourquoi Martial est si tendu! ^^
Des petites réflexions :
- Lorsqu'Alban parle à Duclos, je n'ai pas compris pourquoi il sautait à la conclusion que son oncle était potentiellement un assassin. Dans leur dialogue, j'ai bien saisi que le Yann était mouillé dans des affaires douteuses mais de là à penser qu'il était un meurtrier? Il m'a manqué une étape :)
- "Le cuistot l’envoya paître d’un geste très subtil" : je ne suis pas sûre que l’ironie fonctionne dans cette phrase. J’aurais plutôt dit « d’un geste fort grossier » ou quelque chose du genre
-La voix mystérieuse qui s’adresse à Alban dans son cauchemar : un peu déstabilisant. On peut penser qu’il s’agit du mystérieux inconnu qui a mis le feu, puis on se dit que c’est le feu lui-même… J'ai été un peu perdue, je dois dire.
Voilà! ^^
 
 
Mary
Posté le 06/06/2019
Coucou Alice !
 Désolée de répondre que maintenant v_v. 
Oui, ça commence à sentir mauvais là. On est au point de bascule :p mais c'est que le début des emm**** haha
Merci pour tes remarques. Pour le cauchemar, je lisserai ses parties-là aux corrections, il me faut du temps pour rendre précisément l'atmosphère que je veux. Après, je veux bien croire que la voix soit déstabilisante, c'est un peu fait exprès. L'idée, c'est que le cauchemar lui-même (et par extension le feu) s'adresse à Alban, comme s'il était devenu une part de lui-même. 
J'ai conscience que pour quelqu'un qui ne l'a jamais vécu c'est étrange, mais une bonne partie de mes rêves sont ce qu'on appelle "lucides", c'est à dire que j'ai une certaine influence sur eux (genre quand je cauchemarde, je peux me dire à moi-même "maintenant ça suffit, tu t'arrêtes, tu te réveilles" ou "Non, n'ouvre pas cette porte, c'est pas la peine d'aller plus loin") et j'essie de rendre cette "interaction" entre celui qui rêve et le rêve lui-même. 
Je sais pas si c'est clair ce que je dis, on en parle quand tu veux dans le JdB !
 À bientôt pour la suite ! 
 
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