Chapitre 18 : Ça sent la cannelle !

Par Zephirs

Ashley se réveilla dans un lit confortable aussi en forme qu’elle pouvait l’être, si on écartait les légères brûlures à son estomac.

Elle se redressa. L’obscurité l’empêchait de déterminer où elle se trouvait. Ses doigts se portèrent sur le haut de son crâne, rebondit par une belle bosse. Plusieurs secondes lui furent nécessaire pour que le souvenir de sa provenance resurgisse dans sa mémoire : le plafond trop bas du tunnel où l’avait emmené l’ombre aux écailles, peu coopérative lors de sa tentative d’évasion.

Un sursaut suréleva sa couverture.

La broche !

Ashley tâtonna sa poitrine sans rien y trouver :

— Non, non, non…

Traînée par son ravisseur, plié en deux pour ne pas racler les parois au-dessus de sa tête, elle s’en était servie pour le surprendre et le poignarder jusqu’à ce qu’il disparaisse en poussière. Un autre avait alors surgit d’un tunnel adjacent. Lors de sa retraite, un joli caillou dépassant du plafond rencontra son crâne. Ensuite, plus rien.

Dans un espoir vain, Ashley glissa sa main dans sa poche droite. Elle y rencontra son portable, pas très utile pour le moment, ainsi qu’un bout de métal long, fin et pointu. Son cœur bondit avant de comprendre que ce n’était que l’épée de Tom Pouce.

Ashley essaya la gauche. Un petit objet fin avec une surface circulaire entra en contact avec ses doigts. La jeune femme poussa un soupir de soulagement alors que l’argent du croissant de lune percé de sa flèche resplendissait faiblement dans l’obscurité.

Quelque chose en glissa lorsqu’elle la raccrocha à son tee-shirt. Un fil, ou peut-être les poils d’un animal. Ashley n’aurait su le dire.

Au même instant, la porte s’ouvra avec fracas. La lumière du couloir couplée à une lueur bleuté l’éblouirent à l’empêcher de déterminer l’identité de la personne ou la chose qui entrait.

— Je te laisse deux minutes pour… pour te rafraîchir le visage si tu le souhaites. Je ne veux pas que tu rates ça.

Elle ne reconnaissait pas cette voix à la fois douce et timide, mais surtout, trop jeune pour être celle d’un adulte.

Ses paupières papillonnèrent afin de s’habituer à la lumière, la petite silhouette prit forme : c’était Peter Pan, escorté d’un saphir taillé en octaèdre en suspension au-dessus d’une de ses épaules.

D’un claquement de doigts, il alluma une bougie sur un meuble, devant un petit miroir. Sa lumière éclaira l’intégralité de la pièce.

Peter Pan s’empara d’un bol, rangé dans un des nombreux tiroirs du meuble, et le posa dans un bruit sonore.

— Deux minutes, pas plus.

Ses doigts exécutèrent quelques figures compliquées, de l’eau tomba dans le récipient. Puis, il sortit sans un mot supplémentaire.

Ashley pensait qu’il lui dirait au moins pourquoi il avait investi tant d’effort pour l’enlever, mais la porte claqua avant que la déception n’ait eu le temps de pointer le bout de son nez.

Sa couverture valdingua. Deux minutes étaient peu pour retrouver une apparence présentable, de ce qu’elle en jugeait au toucher de ses cheveux.

Ashley se pressa devant le miroir. Une petite fenêtre, au-dessus d’un grand coffre à l’opposé de la porte, attira brièvement son attention : ronde, elle donnait une vue oblique sur une marée de monstre d’où émergeaient troncs et branches d’arbres.

Elle approcha son visage de l’eau, en prit une bonne quantité afin de l’éclabousser.

Il a son saphir…

Quand sa tête se releva, et que son regard tomba face à face avec celui de son reflet, sa proximité avec un arbuste mal taillé ne laissait pas entrevoir les résultats de cette méthode infaillible pour avoir l’air mieux.

Ses doigts passèrent dans ses cheveux, retirèrent quelques feuilles. À certains endroits, ils étaient collés par de la boue durcie.

À en juger par les racines au plafond, et l’apparence des murs, elle devait se trouver sous terre. Ou du moins, en partie. Cela expliquerait la vue depuis la fenêtre.

Quelques gestes secs ne parvinrent pas à arranger la chose sur sa tête. Ashley abandonna l’idée devant un cas aussi désespéré.

Où est la magie quand on a besoin d’elle...

Elle plaque ses mains à chaque extrémité de la table, agacée. Son double la fixait. La même envie anima leurs pupilles lorsque elles descendirent vers les tiroirs.

Brusquement, Ashley ouvrit le premier et le fouilla. Il y avait un bric-à-brac invraisemblable : des jouets, des dessins, des feuilles d’arbres, des pommes de pin, un vieux gâteau sec, des pin’s,… Elle le referma. Le second comportait le même capharnaüm que le précédent. Tout comme le troisième, le quatrième, le cinquième, puis vint le dernier. Ashley l’ouvrit avec précaution lorsqu’elle y aperçut l’étoffe des robes de nuits, la délicatesse des couvertures soigneusement rangées.

Un bout de papier attira immédiatement son attention entre les plis. Ashley l’extirpa, et découvrit une photo. Une photo qui lui infligea une telle surprise qu’elle écarquilla les yeux, la bouche grande ouverte.

Le cliché, en noir et blanc, montrait un garçon à l’air joyeux habillé d’une tunique et d’un collant en compagnie d’une fille dans un long manteau, toute aussi heureuse. Son visage ressemblait trait pour trait à celui d’Ashley, avec quelques années en moins et une coupe soignée.

De nouveau, la lumière brute du couloir s’invita dans la pièce. Ashley referma le tiroir juste à temps pour que Peter Pan l’aperçoive simplement accroupie, et non pas en train de farfouiller dans ce qu’elle ne devrait probablement pas.

— Les deux minutes sont écoul… qu’est-ce que tu fais ?

— Mon lacet, répondit-elle le plus naturellement du monde.

Ashley se redressa, les lèvres étirées dans un sourire forcé. Dans son dos, ses mains cachaient la photo qu’elle s’empressa de glisser dans la poche arrière de son pantalon.

— Allons-y ! Vous vouliez me montrer quelque chose, n’est-ce pas ?

Le visage pâle du garçon, rougit subtilement. Sans l’ombre d’une suspicion, il l’invita à sortir d’un geste galant.

 

***

 

Assit en tailleur, Samuel respirait profondément. Chaque seconde gagnée à méditer ramenait des forces dont il aurait besoin d’ici trop peu de temps. Autour de lui, le ballet incessant de milliers d’essences monstrueuses l’oppressait, tout comme leurs râles et leurs grognements.

Heureusement, un dôme d’un noir transparent le protégeait. Ou plutôt, l’emprisonnait. Il ne parvenait toujours pas à choisir quelle forme convenait le mieux.

Des souvenirs particulièrement désagréables remontaient régulièrement dans son esprit, dissipés par une quelconque créature qui décidait de tapoter la barrière afin de le maintenir éveillé. Au lieu de l’agacer, cette politesse lui rendait un fier service.

Un bruit ouvrit ses paupières. Quelque chose venait d’atterrir au-dessus de sa tête. Une ombre sauta face à lui, de l’autre côté de la barrière. Plus un monstre ne se trouvait à proximité, tous s’étant retranchés à une distance respectueuse.

— Elle est réveillée, Chasseur.

L’ombre de Peter Pan sortit sa flûte de Pan avant de jouer un air rapide et strident. Les formes cessèrent d’errer sans but. En un instant, elles se rassemblèrent afin d’ériger une haie d’honneur pour l’ombre de la pire des abominations et leur prisonnier, sans oublier de toiser ce dernier avec la plus grande des virulences.

— Ça signifie que je vais enfin savoir pourquoi je suis encore en vie ? interrogea Samuel d’un ton qui exprimait toute l’hostilité dont il était capable.

La barrière magique se dissipa.

— Suis-moi.

L’ombre de Peter Pan s’avança à l’intérieur du couloir formé par les multiples horreurs. Le Chasseur ne tarda pas à le rejoindre pour emboîter son pas. Face à lui, à une vingtaine d’enjambées, se tenait un arbre gigantesque, aux branches épaisses, sur lesquelles se balançaient de petits corps au bout d’une corde.

Sans sa pierre, une désagréable impression d’être nue le saisissait. Les nombreux regards meurtriers braqués sur sa personne ne l’aidaient pas à s’en défaire.

À son approche, certains monstres grognaient. D’autres montraient les crocs ou crachaient à ses pieds.

Les yeux de Samuel resplendirent d’une lueur bleutée. Aussitôt, les monstres reculèrent paniqué, mais revinrent aussitôt à leur position en le voyant vaciller sous cet effort d’ego. Les rires fusèrent, marqués par une pointe de nervosité.

— Tu fais de la peine à voir. Lorsque tu as banni mon nom, tu avais une bien meilleure forme. Du moins, tes jambes te portaient sans problèmes après un petit acte de magie.

— Je suis sûr que ton original ne doit pas être dans un meilleur état que le mien. Il doit être sacrément désespéré pour préférer parlementer plutôt que me tuer.

L’ombre de Peter Pan demeura impassible. Plusieurs horreurs à quatre pattes plièrent leurs genoux, prêtes à bondir. Des griffes tintèrent, des sabots grattèrent le sol sans qu’aucune des créatures ne fassent plus.

Les étoiles s’obscurcirent au passage d’un essaim de terreurs volantes croassantes.

— Tu reconsidéras tes pensées lorsque tu connaîtras l’opportunité que nous t’offrons : un gain de temps bénéfique aussi bien pour toi que pour nous.

Le garçon s’engouffra dans un trou entouré de racines, au pied de l’arbre. Avant d’y disparaître, il jeta un dernier coup d’œil en arrière.

— Ça pourrait être amusant de jouer ensemble en faisant semblant de ne pas vouloir s’entre-tuer. Rien qu’une fois.

L’obscurité l’englouti.

Samuel fut tenté de s’enfuir, puis il se rendit compte que le couloir dans son dos se refermait. Les monstres se précipitaient dans sa direction.

Avec tout son courage, il fonça la tête la première dans le trou afin d’échapper aux pinces et aux pattes qui tentèrent de l’attraper.

Comme sur un toboggan, le Chasseur glissa sur le ventre à toute allure jusqu’à rouler sur le sol, et s’arrêter face contre terre. Contrairement à ce qu’il pensait, la lumière dominait les entrailles de l’Arbre du Pendu. Grand, haut de plafond avec en son centre, à mi-hauteur, un cylindre en tissus où trois boules de lumière tournaient dans des sens aléatoires, l’endroit ressemblait à une salle de jeu désertée depuis longtemps. Un tapis moelleux englobait un des côtés central, tandis que l’autre rassemblait des boites de rangements, des coffres, des armes en bois éparpillés sur le sol.

À l’opposé du toboggan, Ashley, la bouche grande ouverte, le contemplait. Peter Pan, à sa gauche, s’extasiait d’un tel spectacle. Juste à côté de son chapeau à plume, dans les airs, sa pierre était agitée par de la fumée.

Ashley fit un pas en avant. Leur hôte la retint par le bras d’une poigne douce emplie de fermeté.

— Sam !

Ce dernier redressa la tête, l’air groggy. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de sa position et de ceux qui se tenaient à l’autre bout de la pièce.

Avec toute la dignité qui lui restait, Samuel se releva puis dépoussiéra ses vêtements.

— Peut-on en finir rapidement, j’ai prévu de m’échapper après. J’ai déjà perdu suffisamment de temps.

Peter pan entraîna Ashley sans qu’autant de désinvolture ne l’affecte :

— Je doute que tu ais envie de « t’échapper » après ma proposition.

Il s’arrêta au milieu de la pièce. Tel un prophète, Peter Pan écarta les bras, son visage d’un blanc de craie figé dans un horrible sourire.

— Je l’ai.

Un cylindre long d’une vingtaine de centimètres, ou plutôt son ombre, apparut devant le torse du garçon, sous le regard perdu d’Ashley couplée à l’expression abasourdie de son compagnon.

De la forme d’un sablier, un trou perçait son centre. Centre étant le point de départ de lignes creusées qui allaient jusqu’à ses extrémités sans jamais se toucher.

— Ce n’est pas l’original, mais c’est tout ce qu’il te faut pour connaître sa position exacte, n’est-ce pas Chasseur ?

Peter Pan, tout comme son ombre, étira son rictus mauvais.

— Je pourrai t’aider à vaincre la Conteuse. Ensemble nous serions... invincible !

L’ombre du Catalyseur disparut en un nuage de fumée noire.

— Je ne demande pas grand-chose en échange, juste que tu rétablisses mon nom et ressuscites Wendy. Rien de bien sorcier pour le Chasseur et la plus puissante des reliques !

Samuel eut un rire bref et sonore, les pupilles fixés sur son saphir en suspension. D’un pas assuré, il s’avança sur le large tapis de jeu, au centre de la pièce, surveillé par l’œil attentif de Peter Pan et son double.

S’il se fiait à la grimace d’Ashley, elle ne comprenait pas pourquoi un sourire ornait son visage. Lui, en revanche, savait qu’il avait toutes les raisons du monde de retrouver sa gaieté : une délicate odeur de cannelle flottait dans l’air.

— Et qui sera le réceptacle pour ressusciter Wendy ?

Peter Pan jeta un bref coup d’œil sur Ashley, atteinte d’une illumination soudaine.

— Je n’enlève jamais les jeunes femmes pour rien.

Une explosion ébranla le sol et les murs. Tous tombèrent, sous-poudré par une pluie de terre. Au centre de la pièce, les trois lumières flottantes s’évaporèrent. Un éclat bleu ne tarda pas à transparaître dans l’obscurité, éblouissant les dents du Chasseur en position de combat. La lame de Prison menaçait le torse de Peter Pan, assit sur les fesses, l’expression suspendue par l’étonnement.

La réaction de son ombre ne se fit pas attendre. Remit sur pied en un instant, elle dégaina le poignard à sa ceinture. Un geste de son maître la stoppa. Un fou-rire étirait les traits de la pire des abominations, comme s’il venait de comprendre le déroulement des événements.

— Tu… tu as appelé les fées à ta rescousse ? C’est ça ? Je savais que cette odeur me disait quelque chose, ça fait si longtemps que je ne l’ai pas sentie. De la poussière de fée ! Tu as rameuté toute leur armée ?

Peter Pan rit de plus bel, inarrêtable dans sa crise d’hystérie. Ashley ne parvenait pas à saisir ce qu’il y avait de drôle. Encore au sol, elle en profita pour s’éclipser à quatre pattes du côté de l’abomination pour rejoindre celui de son compagnon.

Le double de Peter Pan s’en aperçut. Il s’élança aussitôt sur Ashley, cependant Sam le repoussa d’un coup de lame.

— Allons Chasseur, tu veux vraiment jouer ici ? parvint à articuler Peter Pan. Nous finirions enterrés vivant et nous louperions le spectacle au-dehors.

Une nouvelle explosion, moins forte que la précédente, agita la salle, apportant une deuxième avalanche de terre.

— Ash, on sort.

Il n’eut pas besoin de le dire deux fois. Malgré l’intensification de son mal de ventre, et l’apparition de nausées, Ashley tangua jusqu’à atteindre les marches remplaçant le toboggan. Animée par toute l’énergie à sa disposition, elle les gravit, son compagnon sur les talons.

Samuel surveillait continuellement ses arrières. Peter Pan et son ombre les suivaient sans laisser le moindre doute sur leurs intentions. Chaque pas intensifiait les bruits de la bataille. Chaque pas rendait les bourrasques de sorts, les cris, les hurlements bestiaux plus fort dans une cacophonie générale terrifiante.

À peine s’extirpèrent-ils de l’Arbre du Pendu qu’un poids le percuta à vitesse grand train.

— Pourquoi tu compliques toujours les choses ?

Alors qu’ils roulaient dans la terre et les feuilles, une lumière rouge, suivit d’une explosion de gerbe de feu, illumina le ciel. Des milliers d’engeances affrontaient des fées survoltées.

Peter Pan serra fermement le cou de Samuel. Au-dessus de leurs têtes, les piaillements grandissaient autant que la tempête qu’engendraient les enchaînements de sorts dans les cieux.

Ashley resta paralysée, le visage éclairé par d’innombrables éclats rouges répétés. À quelques mètres d’eux, les ombres monstrueuses d’étrangetés aux jambes telles des échasses combattaient une troupe de sept fées en treillis. Régulièrement, des arbres dégringolaient du ciel en écrabouillant ombres et petites femmes ailés sans distinction.

— Chasseur, vas-tu m’aider ? Vais-je devoir t’y contraindre ?

Les doigts de Peter Pan abandonnèrent sa gorge pour s’agiter dans des formes complexes. Le Chasseur en profita pour lui décrocher un coup à la mâchoire qui ne le décolla pas d’un pouce.

Tandis que son poing se préparait pour une deuxième rencontre, son ombre s’étira jusqu’à se relier aux doigts de l’abomination. Aussitôt, il se figea dans son mouvement.

Ashley débuta un pas dans leur direction. Elle fut interceptée, puis plaquée au sol avant même que son pied n’ait atteint l’herbe.

L’ombre de Peter Pan s’enroula autour de son corps, comme une camisole de force, alors que son original rattachait les obscurs liens de l’ombre du Chasseur à sa main droite.

— Veuille à ce qu’il ne lui arrive rien, ordonna-t-il à son plus fidèle serviteur, je ne veux pas qu’elle soit blessée.

Ce dernier hocha difficilement la tête, chahuté par la jeune femme qui s’agitait en tous sens.

Les muscles crispés, Samuel se débattait de toutes la force de sa pensée pour atteindre la poignée de Prison, à la fois si proche et si loin. Il n’obtint rien mieux que le tremblement de ses mains, incapables de cet incommensurable effort.

Peter Pan agita ses doigts, ses membres s’agitèrent tels ceux d’une marionnette à qui on aurait saisi les fils.

De nulle part, un éclair l’écarta de sa position dominante. Le sort, esquivé de justesse, avait effleuré son bras. L’air singulièrement contrarié, comme si on venait de lui confisquer son jouet préféré, il disparut dans une flaque noire et gluante.

L’ombre du Chasseur redevint normale.

— Revient, espèce pétochard en collant, danseur d’opérette ! Moi aussi, je veux m’amuser avec toi ! s’écria Rebecca en fonçant sur le double de Peter Pan, toujours enroulé autour d’Ashley.

Ce dernier, pour une raison inconnue, avait pris l’initiative de la bâillonner.

— Conseillère Greengrowth, vous étiez beaucoup moins téméraire la dernière fois que nous sommes vus.

La pire des abominations jaillit de l’ombre de la fée, poignard tiré et avide de la trancher en deux. D’un looping alambiqué, Rebecca évita la lame avant de lui tirer la langue une fois hors de portée.

— C’est Haute-conseillère maintenant, et je ne suis plus une novice. J’ai botté le cul à des bestioles bien plus coriace qu’une abomination dénuée de nom et tout sauf au top de sa forme.

Un diablotin, en prise avec une fée aux cheveux en bataille, tomba du ciel et roula au sol dans une lutte à mort au corps-à-corps. Malgré toute la vivacité de la fée, le monstre parvint à enfoncer ses griffes dans son ventre.

— Coline !

Du revers de la main, Peter Pan envoya Rebecca valser jusqu’à une mêlée d’atrocités et de fées, non loin.

— Vous ne pouvez pas gagner. Vous êtes trop peu nombreux, vous êtes trop faibles. Joignez-vous à moi.

Un gigantesque brasier les illuminait et se répandait d’arbres en arbres sans oser s’approcher de l’Arbre du Pendu.

Samuel abattit sa lame sur le garçon. Prison et son poignard s’entrechoquèrent, restèrent collés l’un à l’autre dans un jeu de puissance.

— Peu importe le prix, je te renverrai dans le néant. Et cette fois, définitivement.

Ils rompirent le rapport de force pour bondir tous deux d’un pas en arrière.

— Je pensais que tu voulais le Catalyseur à n’importe quel prix. Je croyais que tu voulais arrêter la Conteuse, même si de nombreuses vies devaient être sacrifiés... Alors tout ce qu’on raconte sur toi n’est donc qu’un tissu de mensonges ? Une farce pour effrayer les monstres un peu trop naïfs ?

L’homme au long manteau gris-noir resserra ses doigts autour de la poignée de son épée.

— Je ne ramènerais jamais une abomination, et encore moins une telle que toi. Certaines choses ne doivent pas être faites. En aucune circonstance.

Dans son dos, un cri de douleur perça le brouhaha des combats. Ashley était parvenu à mordre la main de son ravisseur, se libérant ainsi une épaule. Maintenant, elle chatouillait ses côtes sans la moindre remord.

Peter Pan agita ses doigts, Sam dégaina son revolver.

Deux salves fusèrent de son canon, esquivées sans problème par leur cible. Le pistolet fit un tour sur lui-même, puis retourna dans son holster.

— Il n’y a pas que ma pierre qui est dangereuse, j’ai un tas de joujoux sur moi capable de te faire des bricoles. Peut-être aurais-tu dû me fouiller ou au moins m’enlever mon manteau.

Peter Pan éclata de rire.

— Je sais parfaitement ce qu’il y a sur toi.

Il se dissipa une nouvelle fois dans une flaque sombre.

Samuel écarquilla les yeux, comprenant que trop tard ce que son ennemi avait fait. Il ne pouvait ni bouger, ni parler, juste subir. Comment je n’ai pas pensé à vérifier mon manteau à mon réveil ? songea-t-il, furieux contre lui-même. La fatigue avait altéré ses réflexions au point d’en oublier la prudence, une erreur qui pourrait lui coûter cher.

 

***

 

Rebecca s’arracha des ombres en poussant des séries de jurons à lui casser la voix. Leur nombre submergeait les groupes de fées encore vivantes, et les annihilait dans le pire des carnages.

— Allez les filles, vengez toutes celles qui sont tombées au combat pour préserver notre monde !

Une pluie de sang et de substance noire la recouvrit, l’arrêtant net dans les airs. Tout paraissait bouger au ralenti, les sons s’étouffaient. Rebecca ne savait plus où elle était, ni ce qu’elle faisait là. Des cris. D’innombrables cris retentissaient dans sa tête sans jamais finir.

Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.

Sa respiration s’emballa. Un éclair de lumière l’avait frôlé.

Les combats s’accélérèrent autour d’elle. Le bruit explosa dans ses oreilles.

— Je… nous… nous pouvons y arriver !

Elle pivota en direction du Chasseur, et eut la grande surprise de ne voir que sa personne. Un peu plus loin, aux abords de l’entrée de l’Arbre du Pendu, Ashley distribuait des mandales à l’ombre de Peter Pan, même si ce n’était que d’un bras, l’autre étant toujours emprisonné par sa prise.

En un instant, une forme surgit de l’intérieur du manteau de Sam et le frappa au visage sans discontinuer, ponctuant chacun de ses coups par un mot :

— Pourquoi… Tu… ne… veux… pas… m’aider ? Pourquoi… tu… rends… toujours… les… choses… plus… difficile ?

Le Chasseur tomba au sol, incapable de se défendre.

Un escadron de stryges, la bouche dégoulinant de sang de fées fraîchement bu, repéra la Haute-conseillère. Les créatures fondirent, dents déployés, prêtent à s’abreuver.

Rebecca invoqua un flux de flamme qui tint à distance les créatures mi-femme, mi-oiseau rapidement rejoint par des renforts plus monstrueux aux multiples têtes sur des corps couverts d’écailles.

— Mes sœurs, à moi !

Plusieurs fées en charpie dégringolèrent du ciel sous les cris terrifiants de manticores et de serpents volants à peine discernable dans la cacophonie des monstres.

Rebecca détourna le regard. Une erreur qui faillit lui faire perdre le contrôle de son sort.

Des trolls balayaient les restes des bataillons au sol, titillés par les quelques sorts encore incantés dans leur direction. Des meutes de Vargs aux dents plus effilés que n’importe quel loup bondissaient sur les poches de résistance.

Rebecca serra la mâchoire. Son visage prenait peu à peu une teinte rouge produite par l’effort et la rage.

— Vous le payerez, saloperies de bestioles, vous le payerez toutes.

Subitement, la haute-conseillère stoppa les gerbes de flammes tenant à distance les masses d’atrocités volantes, attirées par une telle démonstration de magie. Rebecca fila, fila aussi vite que ses ailes le pouvaient droit vers la forêt embrassée, animée par l’espoir de les y semer. Dans sa fuite, elle n’oublia pas de leur lancer un flot de jurons que personne à part elle ne put entendre.

 

***

 

Un autre coup de poing atterrit dans le visage de Samuel.

— Je veux juste la revoir. La serrer dans mes bras. L’aimer.

La douleur n’était pas assez intense pour briser le contrôle qui l’entravait.

— Tu devrais comprendre ça !

Peter Pan s’arrêta, les poings ensanglantés, les traits tirés par la haine.

— Au fond, nous sommes pareils.

Le Chasseur recracha du sang, le visage endolori et gonflé.

— Non. Nous ne le sommes pas et nous ne le serons jamais.

Ses yeux s’illuminèrent d’une lueur bleuté semblable à de la fumée, ses doigts se refermèrent difficilement sur la poignée de son épée. Samuel voulait retrouver le contrôle de son corps, il le devait.

La pire des abominations radoucit son expression :

— J’aurais très bien pu le faire sans toi, mais quand je t’ai vu en compagnie de… elle est son portrait craché. Je veux la revoir au plus vite, entendre son cœur battre à côté du mien. Tu ne devais pas être du voyage. En soi, je n’avais rien contre toi. Mais ton entêtement… Et puis, je me suis dit que tu finirais par comprendre. Peut-être remarquais-tu que tu n’aurais pas dû m’arrêter. Qu’au contraire, tu aurais dû m’aider. Je suis perdu sans elle...

Le Chasseur raffermit sa prise sur Prison.

— Mais puis-ce que tu t’obstines, je vais donc devoir te tuer.

Dans un effort surhumain, il repoussa d’un coup de tête Peter Pan et ne parvint que difficilement à se remettre sur pied.

Son ombre se détacha des doigts de l’abomination, lui procurant une soudaine impression de légèreté. L’adolescent en collant, les mains sur son nez, le dévisageait. Ses traits inspiraient toute la haine dont il disposait.

Son double le percuta dans son dos. Ashley, plus en rage que jamais, une main sur son ventre, l’autre aux doigts serrés, se précipitait dans leur direction.

L’ombre s’envola pour rester hors de portée, l’orignal préféra stopper-le-coup de poing qui fonçait droit sur son visage. Peter Pan adressa à son double tout le mépris dont il pouvait faire preuve. L’immobiliser sans lui faire de mal était visiblement une tâche au-dessus de ses moyens.

Samuel amena la garde de Prison devant son visage, puis fendit l’air avec une expression de défi.

— Essaye donc de me tuer pour voir. Fini de jouer, il est temps d’entamer ta dernière dan…

L’abomination fonça sur lui, tandis que son ombre exécutait une embardée alambiquée par les airs afin d’atterrir à ses arrières. L’homme au long manteau gris-noir se mouva trop lentement pour faire face aux deux attaques simultanées. Deux bras enserrèrent ses épaules au même instant qu’une lame frôlait sa gorge.

— Toujours à fanfaronner, murmura le double du garçon au creux de son oreille, affichant un sourire mauvais.

Peter Pan leva sa dague, sa lame plongea sur le Chasseur mais s’arrêta avant d’atteindre sa cible. Une pointe dépassait de son torse, précisément là où se tenait son cœur.

L’entrave de l’ombre devint molle, Samuel s’en extirpa sans la moindre difficulté.

Brutalement, le silence s’abattit dans la clairière, seulement troublée par le crépitement des flammes. Peter Pan tituba, se retourna. Ses pupilles croisèrent celles d’Ashley, incapable de déterminer si ce qu’elle venait d’accomplir était une bonne chose.

L’adolescent tomba à genoux, les mains sur son torse inondé d’un liquide aussi noirâtre que sur celles d’Ashley.

— Tu… tu lui ressembles tellement.

Il posa une paume au sol pour ne pas s’y écraser, se retourna laborieusement, et déchaîna toute sa rancœur par un seul regard en direction du Chasseur.

— Tout est... de ta faute.

Peter Pan cracha une volée de sang.

— Nous aurions pu faire… Nous aurions pu la sauver...

Il toussota. De nouvelles effusions rouges s’échappèrent de ses lèvres.

— Nous sommes parei…

Il se stoppa net. Son menton se baissa, comme si le monde autour de lui devenait incompréhensible. En moins d’une demi-seconde, Samuel avait planté Prison au milieu de son abdomen.

Le Chasseur s’approcha de son oreille, le regard dur, les sourcils froncés. Sa voix restait audible uniquement pour l’adolescent aux collants verts tâchés de pourpre :

— Nous ne sommes pas pareils. Tout ce que j’ai fait, je ne l’ai jamais fait pour moi.

Dans un dernier souffle, le jeune garçon lui murmura un unique mot, ses doigts agrippés à son manteau :

— Menteur...

Le Chasseur retira brutalement sa lame, laissant le corps sans vie de Peter Pan s’écraser dans son propre sang.

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