Chapitre 18 : À vous, à jamais

Par Mary

Chapitre 18

À vous, à jamais

 

 

 

 

 

 

Iris m’emmène au salon et m’assoit sur un fauteuil, à côté de la cheminée où brûle un feu paresseux.

— Sophie ! ordonne-t-elle à la domestique. Veuillez apporter une tasse de thé, je vous prie. Et corsez-le un peu, ça ne lui fera pas de mal.

Elle ôte son châle et m’en recouvre, puis ajoute :

— Faites apprêter l’ancienne chambre de Lady Cecilia et préparez un bain. Ma pauvre, vous êtes gelée !

Sophie s’éclipse et Iris s’agenouille à ma hauteur.

— Maintenant, racontez-moi tout.

Les mains crispées sur la sacoche, j’obéis d’une voix larmoyante. Au fur et à mesure de mon récit, Iris passe d’effarée à complètement catastrophée.

— Ils ont emmené Stone, murmuré-je, incapable de le dire plus fort. Vous auriez vu comment il était… Et Adrian, il… Bancroft l’a récupéré.

La domestique revient à ce moment-là et me tend une tasse de thé qui, à l’odeur, a été rallongé au whisky.

— Le bain sera prêt dans dix minutes, Madame, annonce-t-elle avant de ressortir.

J’attends que la porte soit fermée, bois une gorgée de thé piquant avec un léger goût de fumée, puis articule en grimaçant :

— Je n’aurais jamais dû provoquer Bancroft au bal.

— Vous n’y êtes pour rien, lâche Iris avec une colère à peine voilée. Bancroft ne vous a pas attendue pour causer du tort à Stone ou à Adrian. On raconte que la grossesse de sa femme est compliquée et qu’elle a dû s’installer dans leur résidence de Londres sous la surveillance d’un médecin. C’est sans doute ce qui l’a décidé à passer à l’action.

Je lui donne la carte de l’avocat que m’a confié Stone, un certain Maître Simon Sanders, et explique :

— Il m’a dit le contacter de sa part.

Iris hoche la tête, récupère le petit carton avec les coordonnées et redirige son regard noisette dans le mien :

— Ne vous inquiétez pas, Agathe. Je m’occupe de tout. Nous allons arranger ça. Allez vous réchauffer, je vais vous trouver des vêtements secs et donner votre jupe à raccommoder. Venez.

Nous quittons le salon et montons à l’étage. Cette maison a l’air tellement grande ! Surtout, quel silence ! Je me laisse guider, dans un état second. J’ai l’impression que le monde flotte autour de moi.

À l’angle de la coursive de pierre, deux domestiques sortent d’une pièce et Sophie apparaît à son tour :

— Tout est prêt pour vous, Miss.

Sa maîtresse la remercie et me précède dans la chambre. Un édredon est proprement plié au pied du lit et on a allumé un feu dans le poêle. Dans le petit cabinet attenant m’attend une baignoire pleine d’eau fumante.

Iris récupère mes habits pour les confier aux lingères alors que je les ôte fébrilement derrière un paravent. Je me glisse dans le bain. L’eau me picote au moindre mouvement tant elle est chaude — ou bien est-ce moi qui suis frigorifiée ? Il me semble que j’ai tout aussi froid en -dedans. Dans l’intimité embuée de la salle de bains, enveloppée de vapeur parfumée à la lavande et de l’eau jusqu’au cou, les larmes recommencent à couler malgré moi et je n’ai pas la force de résister.

Petit à petit, je me calme. La chaleur m’engourdit, l’odeur des sels me rappelle ma grand-mère. Quand j’étais petite, nous passions toujours quelques jours au bord de la mer, dans sa maison à Brighton, et j’adorais ça. Si elle me voyait maintenant ! Elle me secourait par les épaules et me dirait : « Ressaisis-toi, ma fille, tu es plus forte que ça ! ». Pour l’heure, je n’en suis pas convaincue.

Lorsque l’eau tiédit, je sors et me sèche. Sur un fauteuil, quelqu’un a déposé un ensemble de sous-vêtements avec un corset propre, une jupe safran et un chemisier blanc avec de délicats boutons nacrés. Une fois habillée, je me démêle les cheveux du mieux que je peux devant le miroir de la coiffeuse et les rassemble en un chignon sommaire.

La chambre est jolie et douillette. Une banquette et des coussins occupent le creux d’une fenêtre en encorbellement, près d’une table basse. Le lit, doté d’une tête magistrale, trône au centre du mur principal dans une niche de pierre. Cette maison a l’air bien plus ancienne que Rosewood Manor, mais tout aussi bien retapée.

On frappe trois coups à la porte et la voix d’Iris appelle :

— Agathe ? Êtes-vous sortie ?

— Oui. Entrez.

Elle referme derrière elle et tire la chaise du secrétaire pour prendre place à côté de moi.

— J’ai parlé à l’avocat, il sera là à la première heure demain matin. Nous le rejoindrons au commissariat de Bury St Edmunds. C’est à un peu plus d’une demi-heure en fiacre, nous partirons tôt. J’ai aussi réussi à joindre Evelyn malgré qu’il soit en déplacement. Seigneur, c’est le pire appel que j’ai eu à passer.

Elle semble très émue et soupire :

— Agathe, nous allons sortir Stone de là.

J’ai déjà des difficultés à assimiler tout ce qui s’est passé aujourd’hui et d’un côté j’ai envie d’y croire. Pourtant, une partie de moi est consciente que la situation est vraiment très mal engagée. La gorge nouée, je murmure :

— Au moins, ils n’auront pas trouvé les lettres.

— Stone et Evelyn sont prudents, soyez-en sûre. Si Stone vous a dit qu’il n’avait rien de compromettant pour lui, c’est qu’il en était certain. Voulez-vous que je les mette au coffre ?

— Je… Je préfère les garder avec moi, si ça ne vous ennuie pas.

J’ai confiance en elle, là n’est pas la question. Je veux juste veiller dessus en personne. Ça me paraît important.

Elle sourit et réponds simplement :

— D’accord.

Elle respecte mon silence, puis finit par se relever.

— Allons dîner. Il faut que vous mangiez, ne serait-ce qu’un peu. Il n’y aura que vous et moi, nous serons tranquilles.

— Votre mari n’est pas là ?

— Il est chez sa maîtresse.

Je me tourne brusquement vers Iris et je dois avoir l’air un peu choquée, car elle explique :

— Ne vous inquiétez pas, je m’en accommode très bien. Je l’ai même rencontrée plusieurs fois. Une femme tout à fait charmante et cultivée qui n’a pas le souhait de s’encombrer d’un homme à temps plein. Surtout, elle me déleste de certaines tâches auxquelles je refuse de me soumettre avec Henry. Tout le monde y trouve son compte.

Ça a le mérite d’être clair. Nous descendons à la salle à manger, mais avant d’entrer, elle me glisse :

— Un mot, toutefois. Vous n’êtes plus à Rosewood Manor. Si vous pouvez faire confiance à Sophie, faites attention à ce que vous dites en présence des autres domestiques. Ce ne sont pas des fouineurs par essence, mais on n’est jamais trop prudent, surtout avec des affaires aussi délicates que celles-ci.

J’acquiesce en essayant d’ignorer ce sentiment étrange qui m’envahit lorsqu’elle me dit que je ne suis plus à Rosewood Manor. Je réalise combien j’aime cet endroit, à quel point devoir le quitter serait une souffrance. Qu’arrivera-t-il si nous ne parvenons pas à faire libérer Stone ? Que feront Hazel et Kenneth, et Martha, et tout le monde ?

Que ferais-je, moi ? 

Je dîne sans appétit, la sacoche contenant les lettres contre ma cheville droite. Iris n’est guère bavarde non plus et d’un commun accord, nous mettons un terme à cette soirée triste et montons nous coucher tôt. Demain, la journée risque d’être rude.

Une fois dans le lit, je m’enroule dans les draps doux après avoir étendu l’édredon par-dessus la courtepointe. J’espère qu’Adrian va bien. La résidence des Bancroft se trouve de l’autre côté du village, sur la route de St Edmunds. À moins qu’il n’ait été emmené à Londres ? À quoi peut-il bien rêver, maintenant que la paix du manoir est brisée ? Qu’est-ce que Bancroft peut bien vouloir de lui, aussi soudainement ?

Et dire que j’allais enfin lui avouer que je l’aimais ! Pourquoi, pourquoi est-ce je ne lui ai pas tout avoué dans le jardin d’hiver ?

Que vais-je faire si je n’ai pas l’occasion de le revoir ?

Il me manque.

Pelotonnée au fond du lit, le sommeil m’aspire et m’avale dans un tourbillon sombre et mélancolique, pour me recracher plusieurs heures plus tard lorsque Sophie vient me réveiller avec un plateau de petit-déjeuner. Il me faut quelques instants pour rassembler mes esprits, avant que les marques que la sacoche a imprimées autour de mon bras durant la nuit ne me rappellent les terribles évènements d’hier.

Je retrouve Iris dans l’entrée. L’ensemble rouge qu’elle porte lui donne un air à la fois mystérieux et sévère. C’est pourtant avec douceur qu’elle me tend un manteau assorti à ma jupe, un chapeau garni d’œillets en tulle blanche et de petits rubans dorés. Le soleil se lève timidement dans un ciel couvert et le fiacre nous attend déjà.

— Croyez-vous qu’ils nous écouteront ? demandé-je alors que nous nous installons à l’intérieur. Nous ne sommes que deux femmes. Comment savoir qu’ils ne nous mettront pas à la porte ?

— Qu’ils essaient ! maugrée Iris. Je comprends vos craintes, Agathe, néanmoins vous oubliez deux choses essentielles. Avant tout, Maître Sanders sera là, nous ne serons donc pas tout à fait seules. Et non seulement je suis Lady Rutherford, ce qui ouvre déjà bien des portes, mais surtout… je suis moi. Quand je veux quelque chose, je l’obtiens, même si je dois pour cela me mettre à dos tout un commissariat. Je vous le répète : ne sous-estimez jamais la force et la volonté d’une femme. Encore moins la vôtre. 

Le fiacre quitte lentement le domaine et je reste cependant enfermée dans mes doutes. Les lettres d’Evelyn sont dissimulées dans mon sac à main — c’est d’ailleurs la seule chose qu’il contient. Il est si inconvenant et impoli de fouiller le sac d’une dame que je suis sûre que personne ne demandera à voir son contenu.

La campagne se réveille le long du chemin, dans une odeur d’herbe humide, aux chants des merles qui survolent dans les champs et pépient sur les arbres. Les moutons commencent à sortir avec leurs agneaux qui caracolent dans les prés en petites boules cotonneuses et cabriolantes. La scène pourrait être d’un romantisme prodigieux si les circonstances n’étaient pas aussi sinistres.

Nous atteignons Bury St Edmunds en une demi-heure. Ni l’une ni l’autre n’avons beaucoup parlé, soupirant parfois dans un mélange étrange d’espoir et de crainte. La place centrale de la ville n’est pas encore très animée à cette heure-ci. Sur un banc, un homme brun d’une quarantaine d’années, en manteau de laine noire, se lève lorsque nous descendons du fiacre. Il s’avance vers nous, la serviette à la main :

— Bonjour. Lady Rutherford, je présume ?

— Maître Sanders, enchantée. Je vous présente également Miss Agathe Langley.

— Miss Langley.

Il a le regard doux pour un avocat, un visage rond, des sourcils épais et une barbe en collier.

— Avant que nous entrions, permettez-moi de vous demander : l’une de vous a-t-elle été témoin de l’arrestation ? J’aimerais avoir une deuxième version, autre que celle qu’on va me donner.

Iris se tourne vers moi et je m’éclaircis la voix :

— Pas directement, non. Je l’ai seulement vu monter dans le véhicule de police, escorté par deux hommes. 

— Bien. À votre connaissance, y a-t-il eu une fouille de la maison ?

— Je l’ignore, mais quand je l’ai quitté, St… Lord Stone partait du principe qu’il y en aurait une.

— Je vois. Une dernière question…

Il me dévisage, comme s’il cherchait à deviner quelque chose :

— Savez-vous si… Est-il possible que les officiers aient trouvé une éventuelle information compromettante ?

Ma main se resserre autour du petit sac de brocart et je secoue la tête :

— Non, je ne crois pas.

Hors de question que j’avoue être en possession des lettres, même à lui. Comme me l’a dit Iris hier, on n’est jamais trop prudente.

— Parfait. Voilà comment cela va se passer. Lady Rutherford et moi allons parler avec le commissaire en premier lieu, savoir exactement où en est la situation. Pendant ce temps, Miss Langley, je veux que vous alliez rassurer Stone. Je le connais, il a toujours été extrêmement prudent, je doute qu’ils puissent le retenir plus longtemps. Si tout se déroule comme prévu, il rentrera avec nous. En attendant, voir un visage connu lui fera le plus grand bien, ajoute-t-il avec un bref sourire.

Nous pénétrons dans l’entrée du commissariat, un bâtiment austère en brique et en bois, et sommes accueillis par un jeune agent de police au teint cireux. Maître Sanders explique la raison de sa venue et lorsque le commissaire apparaît, il entraîne Iris et l’avocat dans son bureau et ordonne à l’agent de m’amener jusqu’à la cellule de Stone.

Rien que le mot cellule me donne des frissons.

Nous passons un étroit couloir au bout duquel il m’ouvre une porte qui se referme dans un claquement sec. J’entends du mouvement dans un coin de la pièce. Le seul occupant de la cage à taille humaine se retourne vers moi et une violente nausée me saisit.

— Oh, Stone…

L’aristocrate a le contour de l’œil gauche violacé, l’arcade sourcilière enflée et une lèvre tuméfiée. Ses cheveux semblent ternes sous la lumière blafarde de la lucarne et ses vêtements sont tout froissés d’avoir passé la nuit ici. Pourtant, en me voyant, son regard bleu s’éclaire :

— Agathe ?

— Que vous ont-ils fait ?

— Vous n’avez pas besoin de connaître les détails. Rassurez-vous, je vais bien. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, j’ai de la chance comparé à d’autres.

Je me rapproche, le cœur serré.

— Iris et Maître Sanders sont en train de s’entretenir avec le commissaire.

— Voilà qui est heureux. Un des jeunes policiers m’a discrètement confié que la fouille n’avait rien donné. Je vous dois beaucoup, Agathe.

J’attrape ses mains à travers les barreaux.

— Ne vous inquiétez pas de ça, c’est normal.

— Pas tant que ça. Vous envisagez le monde avec peut-être un peu trop d’optimisme — et c’est une bonne chose. Permettez-moi d’être un peu plus désillusionné.

— Occupons-nous d’abord de rentrer à la maison.

Il sourit faiblement et me détaille des pieds à la tête :

— Vous êtes bien jolie en jaune.

Au fond de la pièce, la porte du couloir s’ouvre sur le commissaire, suivi par Maître Sanders et Iris. Le visage de cette dernière se décompose brièvement en apercevant Stone, avant de se dissimuler derrière un masque inexpressif qui doit lui coûter.

— Lord Stone, vous êtes libre ! annonce le commissaire.

Il observe distraitement les blessures en déverrouillant la cellule. Je m’attends à ce qu’il lui présente des excuses, mais il s’éclipse sans rien dire. Ma colère est certainement visible, car Iris m’intime le silence d’un seul regard. Stone sort, dans une noblesse et une dignité admirable, récupère ses effets auprès du jeune agent de police qui, j’ignore pourquoi, n’en mène pas large. Je ne vais sûrement pas le prendre en pitié !

Une fois dehors, Maître Sanders s’entretient avec l’aristocrate à l’écart pendant qu’Iris et moi hélons un fiacre. D’où je suis, je peux encore voir là où il a été frappé. En montant, je souffle avec rage :

— C’est proprement scandaleux…

— Malheureusement, je ne suis pas étonnée, soupire Iris.

— Comment osent-ils ?

— Voyez-vous…

Elle pince les lèvres et cherche ses mots :

— Je crois que pour beaucoup de gens, il est tout à fait inconcevable que deux personnes de même sexe tombent amoureuses, tout simplement.

— Est-ce pour autant une raison de recourir à la violence ?

— Pour certains, c’est le seul langage qu’ils connaissent vis-à-vis de ce qu’ils ne comprennent pas.

Je fulmine intérieurement, mais me retiens de tout commentaire, car Stone revient et monte à son tour dans le fiacre après avoir indiqué la destination au cocher.

Lorsque nous quittons la ville, il rompt le silence :

— Merci. À toutes les deux.

Iris tente un sourire qu’elle peine à affirmer. Elle est encore bouleversée.

— Vous nous avez fichu une belle frousse.

— À qui le dites-vous !

Après lui avoir bien précisé qu’il n’avait pas obligation de répondre, je lui demande :

— Quel était le motif exact de votre arrestation ?

— Seulement outrage aux bonnes mœurs avec suspicion d’indécence caractérisée.

— Tsss, fait Iris avec dédain. Joli palmarès. Heureusement que Maître Sanders connaissait son sujet. Sans preuve et avec seulement la dénonciation de Bancroft, aussi puissant soit-il, le commissaire n’a eu d’autre choix que de vous laisser partir après sa plaidoirie. Bancroft a échoué, encore une fois. 

— Je crains malheureusement que cette histoire ne soit pas si simple. Pour Peter, peu lui importe que je sois emprisonné ou non, au fond. Cette arrestation était plus symbolique qu’autre chose.

— Et pour dire quoi, je vous prie ? réplique Iris, outrée.

— Pour me signifier que je ne peux pas à moi seul entraver la bonne marche du monde. De son monde, en tous cas.

Stone se tourne vers moi et attrape ma main :

— L’important, maintenant, c’est de terminer votre projet pour le concours.

Je baisse la tête et murmure :

— Cela me paraît tellement futile, désormais…

— Au contraire ! Ne le laissons pas gagner ! Nous devons nous occuper de ça en priorité et bien évidemment, tenter de sortir Adrian de cette situation.

Entendre son prénom et le savoir inaccessible est une souffrance atroce. Je tressaille légèrement et avoue enfin :

— J’allais lui dire, Stone. J’allais tout lui dire, mais…

— Je sais, répond-il avec douceur. Mais vous étiez très occupée à me sauver la vie. Nous trouverons un moyen de vous le ramener, je vous en donne ma parole.

Je sens le regard d’Iris sur moi et la devine touchée — et un peu fière, peut-être.

Le ciel s’est éclairci lorsque nous passons le portail de Rosewood Manor. Je me souviens la première fois que je suis venue, il y a plusieurs mois. Jamais je n’aurais pu imaginer que je puisse considérer cet endroit comme ma maison, qu’une telle vie était possible et que j’y avais une place. Tout a changé si vite !

On dirait que le jardin nous accueille à bras ouverts. Les platanes arborent leurs nouvelles feuilles d’un vert tendre, les quelques gouttes sur les buissons resplendissent dans les rayons de soleil et au bord de la cour d’honneur, les boutons de rose laissent présager une floraison magnifique.

Stone n’est pas encore descendu que Kenneth et Hazel se précipitent sur lui, pris d’un soulagement sans borne. Lucy sort à leur suite et se jette littéralement dans mes bras :

— Nous nous sommes fait tellement de souci ! Nous avons cru vous perdre tous les deux.

Je lui rends volontiers son étreinte : moi aussi, je l’ai cru. Derrière nous, Iris referme la porte du fiacre avec un sourire, un véritable, cette fois-ci.

— Stone, je vous laisse entre de bonnes mains. Agathe, je renverrais votre jument demain, ainsi que vos vêtements. Gardez ceux-ci. Ils vous vont si bien que je n’aurais plus le cœur à les porter.

— Merci pour tout, Iris.

Le fiacre s’éloigne et nous rentrons enfin. Sans surprise, Stone annonce qu’il ne souhaite rien d’autre qu’un bon bain chaud et une grosse sieste, sur quoi Hazel part lui préparer un déjeuner réconfortant — sans guère lui demander son avis.

Attendant Lucy pour une tasse de thé, je trouve refuge dans le jardin d’hiver qui me paraît bien vide. Dire qu’il y a à peine une journée, je me trouvais au même endroit avec Adrian. Mon ventre se tord et j’ai soudain très envie de pleurer, mais Lucy revient avec la théière :

— Alexander est venu me chercher juste après votre départ. Quel désastre ! Papa a passé la nuit à remettre en état la chambre de Stone. Pour ce que nous avons dormi, de toute façon… Ces imbéciles avaient tout mis sens dessus dessous. Je ne vous raconte pas ce que j’ai dit à James, un des policiers qui était là. Il est originaire du village. Je crois qu’il ne verra plus jamais en moi la petite fille timide et innocente !

Elle me tend la tasse et une tranche de citron. Ma tristesse devient de plus en plus oppressante chaque minute. Je finis par demander :

— Avez-vous eu la moindre nouvelle d’Adrian ? 

Lucy s’assoit à côté de moi.

— Non. En revanche… Il a eu le temps de laisser ça pour vous.

Elle sort de son tablier une toute petite feuille pliée, que je ne reconnais que trop bien pour en avoir régulièrement trouvé dans les livres de la bibliothèque. Je la déplie d’une main tremblante.  

 

À vous, à jamais.

 

Je me laisse submerger et fonds en larmes.

 

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Elf
Posté le 25/06/2020
Yessssssss j'avais raison pour les lettres ! Ça me paraissait trop enflammé pour Stone et Evelyn qui se connaissent depuis longtemps (même si la passion reste quand même, le langage n'est plus le même). Enfin bref, quelle horreur qu'ils ont subi tes petit persos, pauvre Stone blessé... Enfin, il est libéré mais voilà quoi, le mal est fait (plus d'Adrian, psychologiquement c'est douloureux....) Snif. 😭😂
Peace :)
Mary
Posté le 26/06/2020
Hééé oui, bravo !
C'est pas vraiment la joie pour eux, là, mais bon...
À très vite et encore merci pour tes commentaires !
Isapass
Posté le 24/06/2020
Ah ah, donc les lettres étaient bien des déclarations enflammées du bel Adrian ! Ça ne pouvait être que ça :) Ceci dit, il a vraiment eu un coup de foudre, parce que ça a commencé très tôt après l'arrivée d'Agathe ! Le cœur a ses raisons... ;)
L'arrestation de Stone ne se finit pas si mal. Je me suis dit un moment qu'Agathe n'aurait pas dû amener les lettres au commissariat, que quelqu'un allait tomber dessus... Mais non, ouf ! Enfin, Stone s'est quand même fait taper dessus, c'est horrible.
Juste une petite réflexion : je suis surprise que les Rutherford n'aient pas leur propre attelage. Ou même plusieurs. Vue la manière dont tu décris la maison, ça paraît bizarre. Ou alors je n'ai pas bien compris ? En fait, pour l'aller j'ai cru que c'était leur attelage, mais comme au retour tu dis qu'Iris hèle un fiacre, j'imagine que c'est pareil à l'aller.

Détails :
"Elle me secourait par les épaules et me dirait :" : Elle me secouerait
"Cette maison a l’air bien plus ancienne que Rosewood Manor, mais tout aussi bien retapée." : retapée ma fait drôle, c'est un peu familier, il me semble. Restaurée ?
"Surtout, elle me déleste de certaines tâches auxquelles je refuse de me soumettre avec Henry. Tout le monde y trouve son compte." : décidément, j'adore Iris ! J'espère quand même pour elle qu'elle ne s'y refuse pas avec des hommes qui lui conviennent mieux !
"Les moutons commencent à sortir avec leurs agneaux qui caracolent dans les prés en petites boules cotonneuses et cabriolantes." : je trouve que caracolent et cabriolantes font un peu redondants (mais rien de grave).

Vivement la suite !
Mary
Posté le 24/06/2020
Héééé oui, tu avais bien deviné XD
Il a pas mis longtemps à tomber amoureux, non, même si au départ c'était plus de la fascination qui s'est transformé en amour à partir du moment où elle est venue passer la semaine. C'est un grand romantique, Adrian huhu.

Non, les Rutherford ont leur propre attelage, j'ai mal tourné le truc je devrais mettre "héla son fiacre" ou quelque chose du genre. Merci !

Et encore, Stone s'est fait taper dessus et comme il le dit, il a eu de la chance. Je te jure, j'ai lu de ces trucs sur le sujet que ce soit à la fac ou pendant les recherches, c'est à vomir... J'aborderai de nouveau un peu le sujet dans le chapitre suivant.

Ah, Iris, c'est tout un poème ! Pour répondre à ta question, si, plus ou moins. Elle a un gros blocage psychologique. On est partie en délire avec une copine très très inspirée sur Instagram (celle qui m'a fait les fanarts) et nous avons finalement trouvé l'homme qui arrivera à lui faire surmonter tout ça, à savoir Harold, le meilleur ami d'Evelyn (le personnage n'est pas de moi, mais d'elle - et il est à tomber!). Voilà, tu sais tout !

Merci pour toutes tes remarques, à très bientôt !
Prudence
Posté le 24/06/2020
Coucou ^^

Encore un super chapitre ! Haha, la fin est juste parfaite. Il ne lui manquait plus que ça à la pauvre Agathe. Là, on veux savoir la suite. J’avais déjà un peu deviné que c’était Adrian grâce à un « nous » glissé dans une réplique à lui qui avait troublé Agathe (est-ce que mon hypothèse est confirmée ?) MAIS, l’effet est quand même très réussi et je dois dire que j’ai souri malgré mes suspicions.

Autrement, (remarque très subjective) j’appuierais plus sur le côté humoristique du récit. Pour encore plus stimuler l’imagination du lecteur. Une pincée dans les descriptions, une autre dans les dialogues...
Bref, simple proposition. ;-)

Voilà voilou ! À plus tard ^^
Mary
Posté le 24/06/2020
Merci beaucoup de ton retour !
Comme tu dis, y a tout qui lui tombe dessus XD

Je prends consciencieusement note de tout :p Pour le côté humour, ces chapitres là ne s'y prêtent pas trop, on retrouvera un tôt plus léger dès que la situation ce sera calmée.

À plus tard !
Pluma Atramenta
Posté le 24/06/2020
Oh, pauvre Agathe !
Tu as bien torturé tes personnages à travers ce chapitre, mais il n'empêche que je l'ai beaucoup apprécié. Et surtout, surtout, je ne me suis pas prise de claque : c'est bien Adrian qui écrivait les lettres "A vous, à jamais".
Je ne devrais sûrement pas, (mais sadique comme je suis, je me permets tout) mais dans un sens, j'aime bien le fait qu'Adrian et Agathe ne soient plus à proximité l'un de l'autre. S'ils continuaient à se fixer comme ça pendant je ne sais combien de chapitres encore, je crois bien que je me serrais arrachée les cheveux. (Merci d'avoir épargné ma chevelure du coup XD)
Alala… J'aime la tournure que prend le récit ! Agathe va sûrement plonger dans une atroce déprime mais comme tu gères très bien ses émotions, je crois que je vais me régaler !
J'ai été pleine d'empathie pendant tout le chapitre. Bravo !

Puisse le vent t'insuffler d'extraordinaires idées ^^
Pluma.
Mary
Posté le 24/06/2020
Merci beaucoup, encore une fois ! <3
Est-ce une bonne ou une mauvaise chose, que tu ne te sois pas prise de claque ?
Je suis d'accord, se regarder en looseD c'était plus possible XD mais je vais pas non plus leur faciliter la vie !

À bientôt pour la suite !
Pluma Atramenta
Posté le 24/06/2020
Si je ne me suis pas prise de claque ? Ce n'est ni une bonne chose, ni une mauvaise ! Disons que je m'attendais à ce que ce soit Adrian qui lui écrit les lettres passionnées. Après, il y a d'autres révélations à quoi je ne m'attendais pas :)
Je forme des hypothèses !
Palmyyre
Posté le 24/06/2020
Bonjour Mary ! Tu m’a tenue en haleine pendant la quasi-intégralité du chapitre, je pensais que les policiers demanderaient ce qu’il y a dans la sacoche d’Agathe mais ouf tout va relativement bien pour Stone ! Quand au grand final de ce chapitre, je n’aurai pas rêvé mieux...
Mary
Posté le 24/06/2020
Aaah tant mieux !
Il faut savoir qu'il était très très impoli et inconvenant de fouiller le sac d'une dame. En fait les lettres sont vraiment en sécurité, c'est pour ça qu'elle se permet de les emmener. Je crois que je vais le préciser quelque part en correction rapide.

Merci de ton retour <3 <3
Nolwenn
Posté le 24/06/2020
Voici venu le temps des révélations !!!
On retient son souffle quand Agathe se balade partout avec la sacoche y compris au commissariat... Le titre du chapitre m'a fait penser à plusieurs hypothèses: soit Agathe découvre une lettre d'Evelyn pour Stone, soit les policiers tombent sur les lettres découvertes dans les livres (est-ce qu'ils ont fouillé la Chambre d'Agathe ?) et soit la réponse donnée en fin de chapitre ;-)
Une première réponse à ce mystère qui soulève d'autres questions mais comment notre poète s'y prenait-il? Avait-il des talents de mentaliste ou des complices ? La suite au prochain épisode ???
Merci pour cette lecture qui fait bien marcher l'imagination, j'ai hâte de voir Agathe et Stone remontés à bloc pour le concours mon petit doigt me dit que c'est une clé pour la fin mais chut... je garde mes hypothèses ;-). Au plaisir de vous lire !
Mary
Posté le 24/06/2020
Tu auras ton explication pour savoir comment il s'y prenait, haha :p
À bientôt pour la suite et merci de ton retour !
Nolwenn
Posté le 24/06/2020
Super ton explication sur le sac des dames, je comprends mieux le comportement d'Agathe et cela mets en valeur son intelligence. J'aime beaucoup aussi la façon dont tu abordes l'homosexualité dans tout ton livre, beaucoup de justesse et une belle sensibilité s'en dégage. Bref la suite ! La suite !
Mary
Posté le 24/06/2020
Oui, je l'ai rajouté en vitesse, c'est un détail important et j'avais oublié de le mentionner ^^#

Merci. Pour moi c'est un sujet important et ton compliment me touche beaucoup <3
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