Chapitre 17 – Une conversation des plus troublantes

Par jubibby

Emma se réveilla difficilement ce matin-là. Sa nuit avait été agitée par d’étranges rêves qu’elle n’arrivait déjà plus à démêler. La jeune femme ouvrit les yeux et reconnut le plafond de l’orphelinat qui l’avait recueillie des années plus tôt tandis qu’elle errait telle une vagabonde après sa fuite de Volgir. Elle se redressa sur son lit superposé et s’étira. Comment était-elle arrivée là ? Elle n’en avait aucun souvenir. À dire vrai, elle n’avait plus aucun souvenir de ces derniers jours. Tout était si flou dans son esprit…

Elle s’extirpa des draps et descendit l’échelle qui menait à sa couchette. Dès qu’elle posa pied à terre, la jeune femme se pencha vers le lit inférieur. Les draps étaient défaits. Se pouvait-il que William se trouve ici également ? Emma attrapa ses bottes qui traînaient dans un coin de la pièce et les enfila avant de se diriger vers la cuisine qui concentrait toute l’activité de l’établissement en cette heure matinale. Des enfants qui couraient dans les couloirs la bousculèrent au passage et la jeune femme sourit en songeant à leur insouciance. Elle descendit un escalier et tourna à gauche, suivant l’odeur du pain qui sortait du four.

La cuisine avait été mise sens dessus dessous et Emma eut peine à reconnaître les lieux. De la vaisselle sale se trouvait entassée sur la grande table en bois qui trônait au centre ainsi qu’un peu partout autour, un sac de farine semblait avoir été renversé et des coquilles d’œuf jonchaient le sol. Emma s’avança et laissa échapper une grimace en constatant que la pierre collait là où elle venait de poser le pied. Soudain, un grand bruit sourd en provenance de la pièce voisine se fit entendre. Le four à pain.

– Anne ? Louise ? Est-ce que tout va bien ?

Emma entendit des bruits de pas de l’autre côté du mur et une vieille femme apparut dans l’embrasure de la porte. Un sourire étira ses lèvres lorsqu’elle reconnut la jeune femme.

– Ah, te voilà enfin. Nous nous demandions quand tu parviendrais enfin à quitter ton lit. Bien dormi, mon enfant ?

Louise avait revêtu un tablier par-dessus sa vieille robe d’un jaune pâli par le temps. Ses cheveux aux boucles d’argent qui s’échappaient de son chignon, ses yeux d’un bleu perçant ainsi que les rides qui parsemaient son visage ne la différenciaient guère de sa sœur jumelle. Et pourtant, Emma l’avait toujours reconnue sans peine.

– Bien dormi, je crois. Quoique je ne parvienne pas à me rappeler quand ni comment je suis arrivée ici. Il y a là un sacré désordre, plus que d’ordinaire. Besoin d’un peu d’aide ?

– Non, ne t’en fais pas pour nous, tout va très bien ici. Tu devrais plutôt sortir, je crois que William te cherche.

– William ? demanda Emma, interloquée. Que fait-il ici ?

– La même chose que toi : il rend visite à de vieilles amies. Maintenant, si tu le permets, j’ai une fournée sur le feu.

Emma la vit tourner les talons avant de disparaître de son champ de vision. Ainsi, William se trouvait lui aussi à l’orphelinat. Que pouvait-il bien y faire ? La jeune femme ferma les yeux un instant pour remettre de l’ordre dans ses pensées. Quels étaient ses derniers souvenirs ? La forêt. Le fanion aux armoiries du roi François. Son poignard. Elle l’avait perdu. Mais où donc l’avait-elle perdu ? Tout était si confus qu’elle ne parvenait pas à retracer le fil des événements qui l’avaient conduite jusqu’ici.

Elle rouvrit les yeux et traversa la pièce en évitant soigneusement les débris d’œufs. William pourrait sans doute l’aider à y voir plus clair. Elle franchit la porte qui menait à l’extérieur et s’arrêta de justesse pour ne pas tomber. Le palier de l’orphelinat donnait dans le vide. Emma tourna la tête à droite puis à gauche pour comprendre où elle se trouvait. Elle reconnut sans mal le vieux cèdre sur lequel la cabane des amoureux avait été construite autrefois. Comment l’orphelinat pouvait-il être arrivé ici ?

– Tu te ramollis on dirait. Pourquoi as-tu mis autant de temps ?

Emma fit volte-face en reconnaissant la voix de William. Il était adossé à l’arbre, les jambes pendantes autour d’une branche un peu plus en hauteur. Emma l’interpella et il glissa dans sa direction. Il n’avait pas son pareil pour se mouvoir dans cet environnement.

– William, où sommes-nous ? Je ne comprends rien à ce qu’il se passe ici, que fais-tu là ? Que m’arrive-t-il ?

Le jeune homme s’avança vers elle et plongea ses yeux dans les siens. Il attrapa Emma par les épaules. Cela ne la rassurait guère.

– Pourquoi t’en es-tu sentie incapable ?

Emma faillit perdre l’équilibre en entendant cette question. Un souvenir fugace s’était éveillé en elle. Avait-elle bien compris ce que venait de lui demander son ami ?

– Que dis-tu !?

– Le prince. Pourquoi t’es-tu sentie incapable de le tuer ?

– Je… Je…

Un sentiment étrange envahit Emma et elle sentit le sol se dérober sous ses pieds. William l’avait lâchée et elle le voyait rétrécir à mesure qu’elle s’éloignait de lui. Elle était en train de tomber du haut du vieux cèdre. Elle ferma les yeux, se préparant au choc inévitable contre le sol. Mais il ne vint pas, il n’y eut aucun impact. Elle rouvrit les yeux et vit deux bras qui la portaient. Quelqu’un l’avait rattrapée. Comment avait-elle pu ne rien sentir ? Elle releva la tête et vit le visage du prince qui lui souriait.

– Édouard ?

Emma était sous le choc. D’abord ce changement de décor inopiné, puis le comportement étrange de William et maintenant cela. Comment le prince avait-il pu se trouver à l’endroit précis où elle s’apprêtait à faire une chute mortelle ? Il la laissa se remettre debout, arborant toujours ce sourire béat au coin des lèvres. Il avait revêtu les vieux habits qui l’avaient accompagné lors de leur rencontre à la Foire du Printemps et la regardait comme s’ils ne s’étaient jamais quittés.

– Édouard ? Que faites-vous ici ?

– Je suis avec vous, bien évidemment. Vous êtes mon guide dans cette forêt, dois-je vous le rappeler ?

– Non, c’est impossible. Je vous ai déjà conduit aux portes de Chênevert, nous y avons été séparés par les gardes royaux qui étaient à votre recherche. Oui, c’est cela. Je m’en souviens à présent.

Emma pouvait sentir son corps entier trembler de peur. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait, elle ne comprenait pas où elle était ni ce qu’elle devait faire. Le prince, quant à lui, se tenait droit devant elle, sûr de lui. Il fit un pas en avant et tendit la main dans sa direction. La jeune femme était tétanisée et ne put l’empêcher de se rapprocher d’elle.

– Restez, je vous en prie.

Une lueur d’espoir s’était allumée dans ses yeux. Que voulait-il dire par là ? Elle se retourna brusquement en entendant un bruit sourd derrière elle. C’était William qui venait de descendre du grand cèdre.

– Pourquoi t’en es-tu sentie incapable ?

– Je… Je ne comprends pas.

Elle se tourna de nouveau vers Édouard qui se tenait toujours si proche d’elle. Non, quelque chose clochait dans tout cela. Elle devait partir. Elle devait fuir. Maintenant. Elle tourna les talons et se mit à courir. Un rapide regard en arrière lui permit de voir que William et Édouard avaient disparu. Comment avaient-ils pu s’éclipser aussi rapidement ? Elle se prit les pieds dans une racine au sol tandis que cette pensée effleurait son esprit et se retrouva face contre terre.

– Tue-le !

Cette voix rauque et familière fit sursauter Emma. Elle roula sur le côté et vit les trois membres du conseil de la Ligue qui lui faisaient face. Vêtus de leurs capes, le visage caché par leur masque et leur large capuche, elle ne pouvait s’y tromper. Juste derrière eux se trouvait l’homme qui avait tenté de l’assassiner aux abords du palais. Allait-il l’attaquer de nouveau ? Elle entendit un craquement de bois plus à droite et vit William qui s’approchait. Il était suivi du prince.

– Pourquoi t’en es-tu sentie incapable ?

Il fit un pas de plus dans sa direction.

– Restez.

Le prince s’avançait vers elle, la main tendue en avant.

– Tue-le !

Les trois hommes encapuchonnés se resserraient pour entourer Emma. Tous se rapprochaient inévitablement. La jeune femme ferma les yeux et se roula en boule, les mains sur les oreilles, ignorant les paroles répétées de William, du prince et des membres du conseil de la Ligue.

– Pourquoi t’en es-tu sentie incapable ?

– Restez.

– Tue-le !

– NNNNNNNNNOOOOOOOOOONNNNNNNNNNNNNN !!!!

Emma se réveilla en sursaut, le corps trempé de sueur. Il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits et se rappeler où elle se trouvait. Elle avait passé ces derniers jours à se cacher dans la forêt, évitant de croiser la moindre personne. Elle n’avait pas osé retourner du côté de la cabane du grand cèdre, le risque que la Ligue ait découvert ce repère était trop grand. C’était donc dans ces bois qu’elle avait erré et qu’elle avait fini par trouver un arbre où s’abriter. Suffisamment haut pour ne pas être vue, disposant de branches agencées parallèlement, elle avait pu s’y allonger sans crainte de tomber. Elle avait dû s’endormir, laissant son esprit errer dans ce rêve étrange.

Longtemps ses songes avaient été hantés par le cri de son père. Il avait fini par disparaître, avec le temps. Mais il avait fait place à d’autres tourments. Il fallait dire que son action au sein de la Ligue ne l’avait pas laissée exempte de tout danger. Même si ses missions s’étaient toujours déroulées sans encombre, même si elle n’avait jamais été gravement blessée, la peur l’avait toujours rattrapée une fois la nuit venue. Que se serait-il passé si ce marchand véreux à qui elle avait dérobé la recette de ses ventes avait eu davantage d’hommes pour le défendre ? S’en serait-elle sortie indemne si ce riche bourgeois qu’elle avait eu pour ordre d’enlever n’avait pas raté son coup de poignard alors qu’elle lui avait tourné le dos à peine une seconde ?

Chaque rêve lui faisait revivre les pires moments de ses missions, ceux-là même où tout aurait pu basculer. Elle avait dû grandir subitement, livrée à elle-même dans un monde auquel elle n’avait pas été suffisamment préparée. Au fond d’elle-même, Emma avait le sentiment qu’elle était restée une enfant apeurée.

Toutes ses craintes semblaient s’être mêlées dans ce nouveau songe. Celle d’être tuée. Celle de voir le prince être tué. Celle de décevoir. Celle de se mentir à elle-même. Elle ne savait vraiment pas quoi penser de tout cela. Qu’est-ce que son esprit tentait de lui faire comprendre ? Elle n’avait pas tué pour la Ligue et serait exécutée pour cette raison sitôt capturée par l’un de leurs sbires. Cela était évident, elle n’avait pas besoin d’un rêve pour le savoir. Elle n’avait su répondre à la question de William que par une autre question, et elle devait bien avouer que cela la hantait toujours. Pourquoi avait-elle choisi d’épargner la vie de cet homme qu’elle connaissait à peine ? Parce qu’il l’avait entendue lorsqu’elle avait décrit l’état dans lequel se trouvait le Sud ? Qu’il avait tenté à sa manière d’y apporter une réponse, de montrer qu’il s’en préoccupait ? Parce qu’elle avait le sentiment qu’il était quelqu’un de bon et honnête ? Parce qu’au plus profond d’elle-même, elle voulait avoir foi en lui, elle voulait le croire capable de changer les choses pour le mieux ?

Alors pourquoi s’était-elle sentie aussi mal en le repoussant dans ce couloir caché ? Il lui avait demandé de rester, de l’aider dans sa tâche de prince héritier, et elle avait pris la fuite en prétendant qu’elle le détestait et qu’elle ne voudrait jamais le revoir. Et pourtant, cet espoir l’avait envahie lorsqu’ils avaient été séparés par les gardes et, aujourd’hui plus que jamais, elle brûlait d’envie de le revoir. De s’assurer qu’il allait bien et qu’il ne courait aucun danger. Ou était-ce seulement une manière de se convaincre une nouvelle fois qu’elle avait fait le bon choix en décidant de se retourner contre la Ligue ?

Elle soupira. Ce rêve lui avait ramené à l’esprit ce qu’elle avait tenté d’occulter ces derniers jours. Elle ne voulait pas avoir à y penser, pas tout de suite du moins. Il lui fallait du temps pour réaliser ce qu’elle avait fait. Si elle savait que la Ligue lui ferait payer cher sa trahison, cela n’était pas ce qui l’inquiétait le plus ; son propre sort lui importait bien peu par rapport à celui du prince Édouard. Elle s’était tenue éloignée du palais et des cités environnantes et n’avait eu aucune nouvelle de la suite de l’audience royale. Ni même de William. Cela ne lui plaisait guère mais elle devait se rendre à l’évidence : elle devait retourner au palais, s’assurer que tout allait bien, si elle voulait pouvoir retrouver un sommeil apaisé.

La jeune femme se redressa sur sa branche et attrapa son sac qu’elle avait laissé un peu plus loin. Descendant de l’arbre où elle s’était réfugiée, Emma prit la direction du nord. Elle était restée dans les environs du palais qui devait se trouver à deux heures de marche tout au plus, craignant que la Ligue n’y envoie quelqu’un pour achever la mission qu’elle n’avait su remplir. Elle savait qu’il était illusoire de penser qu’elle et William arriveraient à eux seuls à déjouer les plans de l’organisation secrète mais, pourtant, elle en gardait l’espoir. Peut-être arriverait-elle à glaner suffisamment d’informations au palais pour faire échouer leur prochaine mission ? Elle resterait à l’extérieur des remparts, pour plus de discrétion et pour éviter d’avoir à se séparer de son épée une fois encore. C’était là la seule chose qu’il lui restait de ses parents : l’idée de la perdre comme cela avait failli se produire lui était insupportable.

Il n’avait pas plu depuis l’audience royale et le sol de la forêt encore un peu humide par endroits avait gardé une faible trace de l’averse passée. Emma leva la tête, à la recherche du soleil qui perçait parfois la frondaison des arbres. Il était à son zénith et le ciel semblait vierge de tout nuage. Aucun risque de pluie pour aujourd’hui, songea Emma. Tant mieux : elle ne laisserait que peu d’empreintes au sol en veillant à marcher là où la terre était parfaitement sèche. Elle sourit en songeant qu’elle n’avait pas croisé un seul brigand depuis leur rencontre quelques semaines plus tôt. La perte de leur chef avait dû les dissuader de se montrer de nouveau.

Emma porta la main à son ventre en sentant celui-ci gargouiller. Elle n’avait pas mangé depuis la veille et son estomac protestait. Elle passa son sac devant elle et l’ouvrit pour attraper un morceau de pain. C’était là tout ce qui lui restait de la nourriture que William avait partagé avec elle quelques jours plus tôt. Il lui faudrait chasser ce soir pour avoir quelque chose à mettre dans son estomac. La jeune femme croqua à pleine dent dans la miche de pain et savoura ces quelques bouchées tandis qu’elle poursuivait son chemin jusqu’au palais.

Le soleil avait commencé à se cacher derrière d’épais nuages lorsqu’elle atteignit la route principale. Elle s’en approcha et se cacha derrière un arbre au large tronc. Au loin, les murs d’enceinte se dressaient, imposants, et des charrettes se trouvaient stationnées aux abords du châtelet. À quelques pas de là, un petit groupe de villageois richement vêtus semblait discuter vivement. Emma pénétra un peu plus dans le sous-bois et, aussi discrètement que possible, longea le sentier jusqu’à arriver à proximité de ce groupe. Elle repéra un arbre dont l’une des branches située à plusieurs mètres du sol dans l’axe de la route constituerait un parfait point d’observation. Elle se mit à grimper et, comme William le lui avait appris, s’allongea sans un bruit jusqu’à sa cible. Une fois bien installée, elle pencha la tête et observa la scène. Quatre personnes se trouvaient là, deux hommes et deux femmes, qui parlaient à voix basse. Emma rampa le long de la branche sur laquelle elle s’était installée pour se rapprocher d’eux. Les deux femmes portaient des robes de soie bleue, des chapeaux dont le voile cachait leurs visages et des bijoux dont la brillance des pierres précieuses aurait pu éblouir Emma. Les deux hommes étaient eux aussi élégamment vêtus, quoique leur tenue à l’allure simple ne soit pas aussi ostentatoire.

La jeune femme tendit l’oreille pour écouter leur conversation.

– Vous êtes bien sûr mon cher ? Le roi aurait refusé votre offre ?

– Certain, ma mie. Je lui avais pourtant fait un bon prix mais il a dit qu’il préférait que l’organisation revienne à chaque village.

– N’y a-t-il donc aucun moyen qu’il reconsidère votre proposition ? Tout de même, tant de banquets à la fois, comment pourrait-il y arriver sans votre aide ?

– Vous lisez dans mes pensées, très chère. C’est exactement ce que je lui ai répondu mais il a dit qu’il trouverait un moyen. L’occasion était belle de faire une bonne affaire mais je dois bien avouer être soulagé à l’idée de ne pas avoir à aller dans tout le royaume. J’ai entendu dire que le sieur Carlich n’était pas revenu de son voyage dans le Sud le mois dernier comme cela était prévu.

– Voilà une terrible nouvelle. Que lui serait-il arrivé ?

– Certains disent qu’il aurait trouvé de nouvelles terres à exploiter et qu’il se serait installé là-bas. Le sieur Carlich, le croyez-vous ? Cet homme répugnait à faire ce voyage en vérité ! Je crois au contraire qu’il a été enlevé.

– Enlevé ? répéta l’une des femmes, interloquée.

– Enlevé. Vous souvenez-vous du sieur Grodeberg ?

Emma vit ses deux interlocutrices lui faire signe que non.

– Il a disparu voilà trois ans. Et le sieur Molpic ? Pareillement, il y a six mois de cela. J’ignore ce qu’il se trame là-bas mais il faut se méfier de cette région.

Carlich. Grodeberg. Molpic. Emma ne connaissait pas ces noms et, pourtant, le deuxième devait certainement être ce marchand hautain qu’elle avait tué lors de son voyage dans la région des années plus tôt. L’homme avait escroqué sans la moindre vergogne des villageois en les dépouillant de leurs uniques possessions, les jetant hors de chez eux dans le froid de l’hiver. Emma n’avait pas hésité un seul instant lorsqu’il lui avait fallu trancher le fil de sa vie du bout de son épée. Mais qui pouvaient être ces autres marchands ? La Ligue avait-elle envoyé un de leurs membres se charger de leurs sorts ? Étaient-ils aussi malveillants que celui que la jeune femme avait froidement assassiné pour le compte de l’organisation ? La simple idée que ces meurtres, plus nombreux qu’elle ne l’avait imaginé, aient été commis à l’encontre d’innocents glaça le sang d'Emma.

Elle fut subitement tirée de ses pensées par l’une des femmes qui chuchotait quelque chose à l’oreille de sa voisine et par les gloussements sonores qui s’en suivirent.

– J’ai moi aussi réussi à glaner quelques informations pendant que vous tentiez de faire affaire. J’ai entendu dire que la reine Blanche devait arriver par bateau pour rencontrer son fiancé la semaine prochaine. Et elle ne viendra pas seule, loin de là. Elle devrait être accompagnée de nombreux marchands de son royaume. Votre commerce va pouvoir s’étendre, mon ami.

– Comme vous me flattez, très chère. Remercions le prince des opportunités qu’il nous donne. Comment va-t-il d’ailleurs ? Je ne crois pas l’avoir vu depuis l’annonce de ses fiançailles.

– Oh, je l’ai aperçu allant vers les jardins tandis que je déambulais dans la galerie couverte. Ce jeune homme est charmant, quoiqu’extrêmement discret. J’espère que la reine Blanche sera tout aussi agréable.

– Certainement. Espérons surtout qu’elle n’a pas hérité du tempérament belliqueux de son père.

L’homme éclata de rire tandis que la petite troupe s’éloignait. Un carrosse venait de sortir du palais, certainement leur moyen de locomotion jusqu’à une cité voisine. Cela ne fut pas pour déplaire à Emma. Cette conversation lui avait été pénible à bien des égards. Que savaient ces personnes des autres régions du royaume, notamment du Sud ? La jeune femme s’y était rendue à de nombreuses reprises pour le compte de la Ligue et y avait toujours trouvé des personnes bienveillantes et accueillantes.

Elle soupira en songeant qu’une telle méfiance pouvait exister entre des habitants d’un même royaume et qu’elle avait, sans s’en rendre compte, participé à la répandre. Elle ne s’était jamais demandé le but que poursuivait la Ligue en commanditant l’assassinat de ces marchands qui osaient s’aventurer dans une partie du royaume qui n’était pas la leur. Emma croyait aider cette région en les débarrassant de ceux qui venaient spolier leurs ressources. L’organisation secrète avait-elle en réalité cherché à créer ce climat ? À liguer les habitants des différentes régions les uns contre les autres, et ceux du Sud contre leur roi ? Voilà une autre erreur qu’elle devrait réparer, songea-t-elle. Si Emma se sentait coupable de ses actes passés, cette conversation avait au moins eu le mérite de lui apprendre une bonne nouvelle : il n’était rien arrivé au prince Édouard qui se trouvait toujours sain et sauf au palais. Elle sourit, soulagée.

La jeune femme recula le long de sa branche et amorça sa descente de l’arbre. À peine eut-elle posé le pied à terre qu’elle remarqua cet oiseau bleu qui décrivait de larges cercles au-dessus d’elle. Un sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu’Aquarelle venait se poser sur son bras. Un bout de parchemin était attaché à l’une de ses pattes. Un message de William.

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