Chapitre 17. (partie 2)

Par dcelian

Finalement, il se lève. Il ne se sent aucune énergie, mais il refuse de se laisser aller pour autant. Il n'ouvrira pas aujourd'hui, d'accord, c'est décidé. Il en profitera pour faire son inventaire, tiens. Ça fait longtemps qu'il n'a pas fait ça. Voir un peu ce qu'il aura besoin d'acheter prochainement, trier, ça va l'occuper, c'est exactement ce qu'il lui faut.
Il contourne le comptoir et se dirige vers la remise. Il prend une petite feuille blanche, il prend un crayon à papier, et puis il commence sa besogne. Il ne sait pas encore combien de temps il réussira à tenir, là, en faisant semblant de travailler, en faisant semblant que, si on regarde ailleurs, ça finira par passer, Soa finira par rentrer.

Peu à peu, pourtant, il se laisse absorber par la tâche.
Grégor n'est pas un maniaque, mais il aime quand même bien quand c'est rangé, il aime bien quand c'est ordonné et quand ça brille. Or, cette remise, c'est un sacré foutoir. Alors pour que ça brille, il va falloir y aller franco, et Grégor se donne toujours à fond dans ce qu'il fait, alors il va y aller franco. C'est décidé. D'ici ce soir, la pièce sera comme neuve.
Et puis, Soa est un grand garçon, maintenant. Il faudrait veiller à ne pas le sous-estimer. S'il cherche des réponses que Grégor ne peut lui apporter, alors libre à lui. Il finira par revenir, pas vrai ? C'est idiot de se ronger les sangs pour rien, c'est idiot de rester ici à sangloter en dépérissant.
Il inspire un grand coup, retrousse ses manches et tâche d'imiter un semblant de sourire. Il n'est pas très convaincu, mais ça fera l'affaire, c'est déjà mieux que rien.

A mesure que Grégor s'active, un nuage de poussière s'élève et envahit les lieux. Ces petits grains grisâtres qui peuplent l'air par milliers semblent plonger l'endroit des années en arrière, comme s'il suffisait de cette couverture de poussière pour vieillir les choses.
Dans l'atmosphère, dans l'ambiance qui règne ici, quelque chose a changé. Quelque chose est devenu différent. Ce n'est pas le rayon de soleil qui vient de traverser les nuages pour embrasser la taverne un court instant. La remise est une pièce sombre, et la lumière du jour n'y pénètre pas directement. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas non plus le vent qui s'est levé, au-dehors, le vent qui souffle sur les plaies brûlantes, le vent qui fait danser les fleurs dans le lointain. De cette petite pièce, on ne l'entend qu'à peine. Ce n'est pas ça, c'est autre chose.

Soudain, un petit poing pointu frappe trois coups distincts à la porte.

Toc, Toc, Toc !

Grégor est subitement ramené à la réalité qu'il cherchait à fuir. C'est écrit, pourtant, aujourd'hui c'est "FERMÉ", c'est quand même pas compliqué à comprendre. Qu'on le laisse un peu tranquille, merde. Il a bien besoin de ça.
La porte est loin derrière, il n'y jette même pas un coup d'œil. Il se remet sans plus tarder au grand rangement, au grand ménage, au grand changement. Il oublie rapidement et se plonge à nouveau dans sa tâche.
Le nuage de poussière ressurgit aussitôt, et la taverne, bien que vide, est finalement envahie d'un boucan qui pourrait laisser supposer le contraire. Grégor s'affaire. A droite, à gauche, au sol et même au plafond, il nettoie tout de fond en comble, il nettoie compulsivement, sans pouvoir s'arrêter, il nettoie presque avec rage.
Au loin, pratiquement absorbé par le bruit ambiant, le petit poing pointu toque à nouveau à la porte.

Toc, Toc, Toc !

Grégor fait semblant de ne pas l'entendre, il redouble d'efforts, il meuble tout le silence, il l'accule pour ne plus lui laisser aucune place, pour l'empêcher de faire parvenir jusqu'à lui le Toc, Toc Toc !, qui se répète, encore et encore.
Mais il l'entend toujours.

Toc, Toc, Toc !

Ça résonne fort, il n'arrive pas à comprendre pourquoi ça résonne aussi fort, comme ça. Il a beau balayer brutalement, il a beau chantonner en feignant une bonne humeur envahissante, il a beau taper du pied en rythme, rien n'y fait, il ne peut pas étouffer totalement le bruit, Toc, Toc, Toc !, toujours plus rapide.
Finalement, Grégor ne tient plus. Il arrête tout. Il lâche le balai qui tombe par terre, il arrête de chanter à tue-tête, et il cesse de battre la mesure de sa chaussure. Un silence étonné prend alors place, un silence qui ne s'attendait pas lui-même à devoir intervenir, un silence de flottement et de tension, fragile, prêt à se rompre à tout instant.
Plus rien.
Pas même de petit poing pointu qui toquerait frénétiquement à la porte. Rien du tout.
Grégor est envahi d'un doute profond. Et s'il avait rêvé tout ça ? Et s'il avait imaginé ce bruit ? Plus que tout, il a peur de devenir vieux et d'être diminué, d'être vulnérable et faible. Il refuse d'être un fardeau pour Soa. Et si c'était l'âge, qui faisait ça ? Et si ses craintes étaient avérées ?

Soudain, le silence de verre se craquèle, il se déchire pour laisser place à un toc, toc, toc, beaucoup plus timide, cette fois, beaucoup moins perceptible. Mais Grégor l'entend.
Il quitte aussitôt la remise pour se retrouver dans la salle principale, toujours vide. Il jette un coup d'œil vers la porte, ornée d'une vitre qui donne vue sur la rue. La rue grise et froide, la rue qui glisse le long des maisons et des commerces, qui relie tous les chemins. La rue qui supporte quelques passants à peine, quelques passants au regard fixe, presque vide lui aussi, planté devant eux, quelques passants qui avancent vite, qui vivent leur vie propre sans se soucier un instant de la pancarte qui indique "FERMÉ", sans se soucier un instant de savoir où se trouve son fils.
Il regarde toujours dehors, sans comprendre.
Il regarde avec insistance, dehors, là où personne n'a toqué à sa porte.
Il ne comprend pas. Il en est sûr, pourtant, il a entendu quelque chose.
Une farce, alors ? Ça expliquerait le petit poing pointu. Mais aucun gosse ne traîne dans les rues, à cette heure-là, ils sont tous à l'école, les marmots. Non, décidément, il y a quelque chose qui cloche, il y a comme qui dirait anguille sous roche.
Et Grégor n'a jamais aimé les anguilles.

Il fait un pas, puis un deuxième. Lentement, très lentement, comme s'il avait peur de rompre une nouvelle fois le silence qui s'est discrètement installé. Il approche de la porte d'entrée. Il sent son cœur tambouriner contre ses tempes, il n'entend plus que ça, ce battement répétitif, ce battement qui accélère à chaque instant.
Plus qu'un pas et sa main atteint la poignée, plus qu'un pas et... et quoi ? Il interrompt son mouvement. Il sent son cœur se calmer peu à peu. Non mais à quoi il joue, là ? Il a quand même passé l'âge de se faire peur pour ce genre de choses, non ?

Il soupire un grand coup, il fait un dernier pas, abaisse la poignée et ouvre la porte qui émet un tintement délicat.
Une bouffée d'air frais vient effleurer son visage, calmant toute inquiétude. Ça le ramène à la réalité, cette brise, c'est comme s'il avait quitté un monde étrange pour enfin revenir à Pryven. Il respire avidement, comme après une trop longue apnée, comme s'il avait oublié de le faire, à l'intérieur.
Dehors, la rue est toujours grise et froide, le temps est toujours morne, les gens sont mornes, aussi, ils avancent machinalement sans se soucier de lui, sans se soucier un instant ni de son visage rougi ni des gouttes de sueur qui perlent le long de ses tempes, sans se soucier de rien. Pourtant, Grégor est rassuré. Il se sent bien, là. Il regarde les passants passer, il regarde le temps qui s'écoule, il avait presque oublié comme ces choses-là sont simples, comme tout peut être si simple.

Au bout de la rue, l'immense cloche de l'église retentit soudain dans toute la ville. Huit coups.
Grégor sort peu à peu de sa transe et se remet en marche. Il fait demi-tour et referme derrière lui la porte dont le carillon émet à nouveau un joyeux tintement. Il sourit légèrement.
D'ici quelques minutes, Tom devrait venir le voir, et il lui ouvrira même si c'est fermé. Son vieux compagnon lui demandera ce qui cloche, ou peut-être qu'il ne lui demandera rien, peut-être qu'il s'assiéra juste là, sur un tabouret, pas loin, qu'il prendra un verre et qu'il restera ici, en silence. Ça suffira. Depuis le temps, parler n'est plus nécessaire. Il comprendra.
Sans savoir pourquoi, il est intimement convaincu que Soa va bien, que tout va bien pour lui. Il s'est engagé sur une route difficile, mais c'est la route qu'il a choisie, et Grégor la respecte. Il reviendra. Peut-être même qu'il reviendra aujourd'hui, qui sait ?
Le ciel est mauvais mais l'air est doux. C'est un temps idéal pour les retours.

Avec un nouvel entrain, il se dirige à nouveau vers la remise et tâche de reprendre sa besogne. Peu à peu, il se remet à fredonner, mais cette fois, il n'a plus besoin de faire semblant. Il fredonne avec une joie sincère, une joie qui rayonne un peu. C'est une petite joie, une joie pour cacher le reste, mais c'est suffisant.
Il n'a plus qu'à finir de trier un peu, et puis...

Toc, Toc, Toc !

Merde. Il avait complètement oublié. Ça pourrait être Tom, remarque ! Mais c'est pas Tom. Grégor le sait.
Tom n'a pas de petit poing pointu.
A grands pas, cette fois, il se dirige à nouveau vers la porte. Dehors, il ne voit toujours rien ni personne, toujours les mêmes gens qui passent, toujours la même rue grise et froide, toujours le ciel morne, mais pas de petit poing pointu. Pourtant, il ouvre en grand la porte et le tintement du carillon est couvert par sa grosse voix qui s'élève :

"Bon, qu'est-ce que c'est que ce bordel, là ?!"

Dehors, les gens s'arrêtent et le regardent tous fixement, avec incompréhension. C'est à travers leurs yeux que Grégor comprend qu'il n'a peut-être plus toute sa tête.
Pourtant, il en est sûr, il ne l'a pas rêvé, ce bruit. Enfin... il en est presque sûr, disons. Mais il y a ces regards tout autour. Il y a tous ces regards qui disent le contraire. C'est un sentiment profondément déstabilisant. Il a l'impression de trébucher à répétition, comme si, à chaque fois qu'il tentait de se relever, il butait à nouveau et manquait de justesse de s'étaler au sol.
Peu à peu, les yeux des passants se détournent avec un air gêné, et ils repartent d'un pas pressé, presque énervé, d'un pas qui dit, non mais ça va pas bien, d'inquiéter de braves gens, comme ça, vous devriez avoir honte.
Grégor fixe ses pieds. Il ne sait plus où se mettre, il se dit que, peut-être, s'il ne les voit pas, ils ne le verront pas non plus.

Il fait lentement demi-tour, il referme à nouveau la porte derrière lui, il marmonne un "désolé" dans sa barbe, mais personne ne l'entend, c'est tout juste s'il l'entend lui-même. Il rentre dans la taverne, les yeux toujours fixés au sol, incertain de tout, un peu vidé, un peu à côté de la plaque.
Mollement, il contourne à nouveau le comptoir et s'assoit derrière. Il appuie sa joue contre sa paume. Il s'avachit. Il se perd. En songes, dans l'espoir d'y trouver du réconfort, il ne s'en rend pas compte, mais il se perd un moment.

Il revient à lui quelques instants plus tard. Il ne saurait pas dire combien de minutes se sont écoulées, mais il sent que la réponse pourrait être déplaisante. Après les hallucinations, il fait des absences ? Il ne comprend pas. Habituellement, ça l'aurait révolté, il se serait énervé tout seul, il se serait passé la tête sous une eau glacée, enfin, il aurait fait quelque chose, au moins !
Mais là, non. Il ne s'énerve même pas. Il reste ici, abattu. Peut-être que la lassitude du réveil ne l'a pas quitté, en réalité, peut-être que c'est ça. Peut-être qu'il se résigne. Mais à quoi ? A être vieux, à perdre pied, à ne plus être maître de soi ? Un peu de tout ça, sûrement.

Il décide finalement de se lever. Il ne sait pas bien ce qu'il compte faire, mais il ne peut pas se permettre de rester assis là, comme ça, c'est impossible, c'est pas lui, c'est pas Grégor. Il se dirige mécaniquement vers la salle de bain et se passe un coup d'eau sur le visage.
En se redressant, il tombe nez à nez avec lui-même, avec son reflet qui le fixe dans le petit miroir accroché au mur. Il reste figé un long moment, il se regarde avec incompréhension. C'est vraiment lui, ça ?
Il voit ses lourds cernes, il voit ses cheveux roux ternir, il voit sa peau qui se ride et son dos qui se voûte. Quand est-ce que c'est arrivé, au juste ? Il ne se rappelle pas avoir constaté tous ces détails avant. Pourtant, ça n'a pas pu lui tomber dessus, comme ça, en une nuit.
Il soupire longuement. "Mon pauvre vieux", il se dit. "T'as pas été épargné, toi non plus, finalement." Et c'est vrai. Mais vieillir physiquement est une fatalité. En revanche, délirer, à son âge, c'est impensable, c'est...

Soudain, un bruit de verre qui se brise retentit, rompant le silence, brisant sa contemplation et son atterrement.
Il se retourne précipitamment et sort de sa chambre pour se ruer dans la pièce commune. Rien ne semble avoir bougé. Toutes les chaises sont en place, la porte est résolument close, aucun bruit ne vient perturber le calme apparent.
Grégor avance un pas après l'autre, prudemment mais avec assurance. Il est ici chez lui, qui que soit l'intrus, il se fera un plaisir de le sortir par la peau du cou si nécessaire. Il en a vu défiler, des ivrognes violents qu'il a fallu mettre dehors un peu brutalement. Si Quiconque pense pouvoir entrer ici sans accrocs, alors Quiconque s'est définitivement trompé d'adresse.

Au sol, près du comptoir, il aperçoit des bris de verre. Bon, il semblerait que, cette fois, il n'ait pas rêvé. Mais il n'y a personne. Rien ni personne. Pas un bruit, non plus.
Soudain, il remarque une ombre, au bord de son champ de vision. Elle se rue droit sur lui. Fermement ancré sur ses appuis, Grégor se prépare à recevoir l'assaut en tournant la tête pour se retrouver face à... un corbeau ? Un corbeau.
Un corbeau.
Il vole effectivement dans sa direction, il bat doucement des ailes, comme s'il avait peur d'abîmer l'air, et il se pose délicatement sur le comptoir, face à Grégor.

Un corbeau.
Le petit poing pointu.
Un bec de corbeau.

Tout à coup, Grégor éclate d'un rire tonitruant qui envahit l'espace. Tout le stress, toute l'angoisse qu'il a accumulés, il les libère dans cet éclat de joie sincère et bruyant comme il en a le secret. Un corbeau.
Un stupide corbeau.
Surpris, l'oiseau fait un bond en arrière, et il penche légèrement la tête sur le côté, il semble intrigué. Mais Grégor est hilare, il ne le remarque même pas, il rit simplement à gorge déployée, il rit sa peur et sa stupidité, il rit tout ça, et un peu plus encore.

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