Chapitre 17 : La fuite

Par Mary

Chapitre 17

La fuite

 

 

 

 

J’ai travaillé, appris, calculé. Mes connaissances en physique théorique et en mécanique céleste se sont accrues de manière exponentielle. Jamais je n’ai progressé aussi vite. J’ai repris toutes les lois de Newton, de Kepler, de tous les grands noms de la discipline. En décortiquant toutes les mesures, j’ai acquis plusieurs certitudes. D’abord, si je ne me trompe pas et que cette planète est réelle, il y a quelque chose d’unique chez elle. Quelque chose que personne n’a pu envisager auparavant. Tous les paramètres concordent et respectent les principes les plus élémentaires, sauf que demeure un mystère insondable.

De 1866 à nos jours, quatre campagnes d’observation ont eu lieu, plus quelques données provenant de richissimes astronomes amateurs. Uranus et Neptune sont régulières dans leur dérèglement, ce qui est paradoxal compte tenu du chaos et des potentielles collisions que devrait engendrer le troisième corps. Leur comportement reste constant, ce qui explique sans doute qu’on ait pu prédire la présence de Neptune avant d’avoir eu la preuve de son existence. Le décalage garde le même ordre de grandeur. Surtout, il y a ces nombres qui ressortent des équations quand j’essaie de les isoler comme inconnus. Des nombres toujours compris en 14,73 et 20,34. Je ne sais pas à quoi ils correspondent, mais ils se retrouvent à différents endroits.

Je me suis demandé si ce n’était pas l’inclinaison de l’axe du corps céleste par rapport à son plan orbital. Ça aurait été une piste vraisemblable, mais cela aurait signifié qu’il s’agirait d’un astéroïde aux contours inégaux. Cela contredit la régularité des perturbations, j’ai donc écarté cette hypothèse.

J’ai prévu de me replonger dans l’ouvrage sur les lunes de Jupiter, voir si j’y comprends quelque chose maintenant que certaines notions se sont éclaircies. Stone fait preuve d’un dévouement touchant. Il m’a préparé du thé pendant mes nuits blanches et a demandé à Hazel de me monter mon petit-déjeuner un matin où je m’étais assoupie sur la banquette du bureau. Pourtant, lui aussi commence à se décourager. Nous devrions rendre le projet dans moins d’un mois ! Il reste tant de choses dont nous ignorons tout !

Pour ne rien arranger, je trouve l’aristocrate étrangement soucieux. Je ne me l’explique pas et cela me préoccupe. Peut-être cela a-t-il un lien avec ses affaires, auquel cas cela ne me regarde pas, mais je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’il s’agit du concours. Le monde scientifique est en ébullition. Pas une semaine ne passe sans un mot sur la compétition dans les journaux, des rencontres avec des candidats, des entrevues avec des membres de la Royal Society ou d’éminents chercheurs. Nous nous sommes mis d’accord avec Stone pour ne donner aucune suite aux sollicitations médiatiques. C’est plus prudent et plus sain : personne ici n’a envie de voir débarquer une horde de journalistes. Notre mode de vie est si peu conventionnel à leurs yeux qu’il éclipserait la moindre discussion sensée. Maintenant que la date de rendu approche, le décompte des soumissions de projet nous parvient d’un jour à l’autre et chaque fois, la pression monte d’un cran.

Après notre promenade de ce matin, Adrian et moi prenons des crumpets bien mérités lorsque Kenneth apporte le courrier :

— Un pli pour vous, Stone. Ça vient de Burton Crescent.

La résidence londonienne de Bancroft.

Il fronce les sourcils et décachette l’enveloppe. Celle-ci en contient une plus petite, que Stone observe avec circonspection avant de la donner à Adrian.

— C’est pour vous.

— Pour moi ? Pourquoi ?

— Pour s’assurer que vous l’ayez reçue… et ouverte.

Adrian blêmit et déplie sa lettre. Il la parcourt rapidement des yeux et soupire :

— C’est encore pour me demander de m’installer à Londres.

Stone ne répond pas, focalisé sur sa lecture. Pourquoi quelque chose m’inquiète ? Je demande :

— Tout va bien ?

— Je ne sais pas, avoue l’aristocrate. Ce courrier n’est pas le premier que je reçois de Bancroft. Je vous arrête tout de suite, ajoute-t-il en voyant nos réactions, je ne vous ai rien dit pour ne pas vous causer de souci. Il me parle la plupart du temps de sujets beaucoup plus terre à terre et souvent inintéressants. Je n’y prêtais pas attention, mais étant donné que le concours approche, je ne peux m’empêcher de me questionner. Pour être franc, je suis troublé.

Cette déclaration est plus menaçante que n’importe quelle lettre.

— Que voulez-vous dire ?

— Agathe, vous et moi représentons tout ce que Bancroft déteste, car nous détonnons dans son petit monde étriqué et propret. Vous êtes une femme qui vous élevez au-dessus du rôle qui vous est traditionnellement assigné et moi… eh bien je suis moi. Il a trop besoin de votre père pour s’attaquer directement à vous, mais ce ne serait pas la première fois qu’il se sert de mon orientation pour me nuire sur un plan professionnel. Qu’en pensez-vous, Adrian ?

— Cela faisait longtemps qu’il ne m’avait pas relancé à ce sujet et cela ne m’avait pas manqué. Mais… Il y a quelque chose qu’il ne dit pas dans son message. D’habitude, il n’est jamais aussi pressant. Là, il ne s’encombre même pas de politesse insignifiante comme la météo ou ce genre de choses. Je me demande ce qui a pu arriver pour qu’il nous envoie ça.

Une sensation très désagréable me remonte le long du dos et Stone perçoit mon malaise :

— Ne vous inquiétez pas outre mesure, Agathe. Dans le doute, je vais écrire à Evelyn et lui dire d’être prudent, mais je pense que nous n’avons rien à craindre.

J’aimerais être aussi confiante que lui.

— Si vous le dites, Stone.

L’aristocrate se lève et dépose son assiette par terre pour que Lancelot, qui n’attend que ça, puisse lécher ce qui reste de beurre fondu.

— Il ne reste plus beaucoup de temps avant la clôture du concours. Concentrons-nous là-dessus. Le reste n’a pas d’importance.

Il quitte la pièce et je jette un œil à Adrian :

— Tout cela ne me dit rien qui vaille. Qu’allez-vous faire ?

— C’est-à-dire ?

Ne partez pas.

— Allez-vous rentrer à Londres ? Quel intérêt aurait votre père à vous vouloir là-bas ?

J’affronte ses prunelles sombres.

— Me garder sous sa coupe, je présume. S’assurer que je fasse ce qu’on attend d’un Bancroft, que je ne ternisse pas son nom et que je ne dilapide pas la fortune familiale.

Il hausse les épaules et ajoute :

— Non, je ne rentrerai pas. Pas à moins d’y être forcé. Ma vie n’est pas là-bas.

Est-elle ici ?

Je n’ose poser la question. Ni lui ni moi n’avons idée de ce qui va se passer après le concours ou après la naissance de l’enfant de Bancroft. D’ici quelques jours, tout aura changé et nous devrons prendre des décisions.

Des décisions auxquelles je refuse de songer pour le moment.

Je veux me garder un peu de ce bonheur d’être là, avec lui, avec Stone et tous les autres. Je ne me fais aucune illusion : le rêve prendra fin et le retour à la réalité sera très difficile. J’ignore encore sous quelle forme cela se manifestera, quelque part je le redoute. Pour m’éviter d’y penser, je me noie dans le travail et profite de chaque instant où mes doigts frôlent ceux d’Adrian, de chaque silence quand nous lisons, de cette façon qu’il a de secouer la tête pour remettre ses cheveux en place.

Parfois, l’envie me vient de lui avouer ce que j’éprouve, mais le courage me manque. Stone avait raison : j’ai été seule si longtemps que la peur du rejet me paralyse. J’ai beau le savoir, je n’arrive pas à le dépasser. Je désespère Lucy qui tente par tous les moyens de me redonner confiance en moi. S’il y a eu au moins une bonne nouvelle, ces derniers mois, c’est qu’Alexander et elle ont commencé à se fréquenter et de ce qu’elle me dit, tout se passe à merveille. Ironie du sort, il a l’air de mieux saisir la poésie des fleurs que le jardinier.

À l’heure du déjeuner, Adrian comme Stone semblent avoir oublié les fâcheuses missives de ce matin. Hazel nous a préparé une salade de radis frais et une jardinière de petits pois absolument délicieuse. En dessert, nous avons droit à un grand bol de fraises accompagné de leur crème fouettée. À Rosewood Manor, le printemps à un goût de paradis.

Le traité sur les lunes de Jupiter sur les genoux, je prends mon café dans le jardin d’hiver balayé par les giboulées et me plonge dans ma lecture. Ces travaux se révèlent réellement fascinants et je tourne chaque page avec fébrilité. Je suis peut-être sur une piste, enfin ! Les satellites gravitent autour de la géante gazeuse et leurs périodes de révolution ont un rapport fixe les unes par rapport aux autres. Laplace appelle ça la « résonance orbitale ». Si je comprends bien, Io met un temps X à faire le tour de Jupiter. Europe mets un temps équivalent à 2X et Ganymède 4 X. Les trois corps fonctionnent ensemble, en opposition commune avec la force d’attraction galiléenne !

Comment ai-je pu passer à côté d’une étude aussi géniale ? Comment cela se fait-il que je n’en aie jamais entendu parler ? Surexcitée, je m’exclame :

— Mais ça va tout changer !

— Quoi donc ?

Je relève la tête, surprise, forcée à revenir au monde. Sur la banquette, Adrian me fait face. Je ne l’avais même pas vu arriver.

— Depuis combien de temps êtes-vous là ?

— Une bonne demi-heure, je crois, répond-il avec un sourire.

La pendule indique 15 heures 10, déjà !

— Pardon, je ne vous avais pas entendu. Pourquoi n’avez-vous rien dit ?

— Je ne voulais pas vous déranger, vous sembliez si concentrée.

Il termine sa tasse de café et hésite :

— Et puis…

Je l’encourage d’un haussement de sourcils et il s’éclaircit la voix :

— Vous êtes très belle quand vous réfléchissez.

Mon cerveau se met à l’arrêt pur et simple.

— Je…

Il me fixe et j’aimerais vraiment trouver quelque chose à dire, mais rien ne sort.

— Pardonnez-moi, je n’aurais pas dû vous dévisager de la sorte sans que vous le sachiez, s’excuse-t-il.

Je déglutis difficilement en articulant :

— Ne vous excusez pas.

— Je vous ai sortie de votre lecture.

— Ce n’est pas important. Enfin, si, pour le concours. Je veux dire, non, ce n’est pas…

Je m’énerve toute seule !

— Adrian, je…

Je vous aime.

Il me sourit, se lève et vient me prendre la main :

— Ne vous inquiétez pas. Vous avez beaucoup à penser en ce moment.

Il se penche, m’embrasse sur la joue et j’ai l’impression que mon cœur va exploser.

— Si jamais vous me cherchez, je serai dans la salle de musique.

Revenez.

Il s’éloigne et je reste pétrifiée.

— Revenez… je murmure, alors que je sais pertinemment qu’il ne m’entendra pas.

Les larmes me montent aux yeux. J’ai tout gâché. C’était l’instant parfait et j’ai tout gâché ! Quelle imbécile !

Je dois aller lui dire !

Au bout de trois pas dans le couloir, je m’arrête. Je veux faire ça bien, sans d’autres soucis parasites qui risqueraient de ruiner le moment. Je me débrouille suffisamment bien toute seule, pas la peine d’en rajouter ! Je grimpe l’escalier quatre à quatre et gagne le bureau. Je dois noter les bribes d’idées qui me traversent l’esprit tant que cette histoire de résonance orbitale est encore claire.

Je tombe sur Stone, en train de chercher quelque chose dans les étagères :

— Agathe ?

— Excusez-moi, mais je n’ai vraiment pas le temps !

— Que vous arrive-t-il ?

— J’ai peut-être découvert quelque chose qui résoudrait tout, mais avant, il faut impérativement que… Je vous expliquerai après.

— Eh bien… soit.

Je griffonne sur la page de garde de mon carnet et m’apprête à repartir direction la salle de musique lorsque :

— Agathe ?

Quelque chose dans son ton me coupe dans mon élan et je me retourne. Stone regarde par la fenêtre.

— Qu’y a-t-il ?

Mais il ne répond pas. Je me poste derrière lui. Dans le ciel défilent de lourds nuages gris et un fiacre s’avance dans la longue allée. Suivi de…

— La police ? Que vient-elle faire ici ?

Silence. Puis :

— M’arrêter, sans doute, déclare Stone, la voix brisée.

Un nœud douloureux se forme dans ma poitrine.

— Quoi ?

— J’aurais dû être plus méfiant envers Bancroft. Je l’ai sous-estimé.

— Mais… pourquoi vous arrêteraient-ils ?

— Oh, le choix est vaste. Outrage aux bonnes mœurs, pour commencer. Il existe tout un tas de chefs d’accusation pour les gens comme moi.

Le nœud se resserre, étreignant mon souffle et fissurant mes os.

— Venez, Agathe, nous n’avons pas beaucoup de temps.

Il m’entraîne jusqu’à sa chambre, ouvre le tiroir d’une commode et en sort une demi-douzaine de liasses de petites enveloppes bleues. Des lettres d’Evelyn. Il se saisit d’une sacoche et les fourre à l’intérieur, puis me la tend :

— Ils fouilleront tout, mais ne trouveront pas ce qu’ils cherchent. Je ne garde rien de compromettant, sauf… Agathe, vous devez vous enfuir ! S’ils trouvent ces lettres, c’en est fini de moi, de tout ce que j’ai construit. Prenez le passage qui mène aux écuries et allez chez Iris. Passez le pont près de la ferme et continuez tout droit sur la piste principale.

Il me donne également une carte de visite.

— Contactez cet avocat de ma part. C’est un ami, il sait tout de moi et a toute ma confiance. Et quoiqu’il se passe, promettez-moi de ne pas renoncer à votre participation à ce concours !

— Mais Stone…

— Maintenant, partez, je vous en prie, implore-t-il.

Je le vois dans le fond de ses beaux yeux bleus : il est terrorisé.

Rassemblant ce que j’ai de courage et de sang-froid, je dévale l’escalier en colimaçon qui descend à son bureau pour les affaires et traverse le placard, la sacoche cognant contre ma hanche à chaque pas. Le cœur battant à tout rompre, je tente de me repérer dans le couloir. Au lieu de tourner à droite, comme je l’ai fait avec Adrian il y a quelques mois, je pars à gauche, longe le mur de la cuisine derrière lequel je perçois le rire de Martha et arrive dans un passage de terre battue qui s’ouvre sur l’obscurité.

Pourquoi n’ai-je pas songé à prendre une lampe ? Je n’ai pas le temps de faire demi-tour !

— MIAAAAW !

— Lancelot ? Lancelot !

Je le sens qui frôle mes chevilles et me devance :

— Miaaaaw.

— Brave bête.

Nous nous enfonçons dans le tunnel. Régulièrement, le chat m’attend et miaule doucement pour me signaler sa présence. Il a l’air ravi que je partage enfin son terrain de jeu et ne réalise pas le drame qui doit se dérouler au-dessus de nous.

Le chemin est long et plus le noir m’avale, plus j’entends le sang qui pulse dans mes tempes. Je m’entrave dans mon jupon et trébuche sur le sol inégal. Mes bottines ne sont pas faites pour la course et ma jupe m’encombre. Mon corset m’étouffe, à moins que ce ne soit la peur de ne pas savoir ce qui se passe là-haut.

Une lumière grise se diffuse à travers une vieille porte, éclairant faiblement le sol autour. Je m’écrase presque sur elle tant la notion de distance est floue. Je relève le verrou et tire la poignée.

La sellerie sent un mélange de cuir, de paille et de fumier. Lancelot se rue hors du passage. Je traverse de la pièce et appelle :

— Alexander !

Le palefrenier sort du box de Storm, une fourche à la main :

— Miss ? Mais d’où sortez-vous ?

— Je n’ai pas le temps de vous expliquer, il faut que je parte au plus vite ! Pouvez-vous m’aider à seller River ?

Il lâche son outil qui retombe dans un fracas métallique. Je me précipite vers le box de la jument qui me regarde d’un air surpris et fait coulisser la porte. Alexander revient avec une selle, son tapis autour des épaules et sangle le tout sur le dos de River pendant que je récupère son mors à la patère. L’animal doit sentir ma peur, car elle commence à taper nerveusement le sol avec son sabot en ronflant. Je lui chuchote en terminant de la harnacher :

— Ça va aller, ça va aller…

Mais mon menton tremble et ma gorge se serre.

— Miss, qu’est-ce qu’il se passe ?

— Dites à Lucy de ne pas s’inquiéter, je vais chez Iris. Je vais arranger ça, je le promets.

J’essaie de paraître beaucoup plus sûre de moi que je ne suis et il n’est pas dupe.

— Aidez-moi à monter, s’il vous plaît.

Je ne peux pas lever la jambe, ma jupe est trop longue. Je tente de la remonter, il y a tellement, tellement de tissu !

— Alexander, votre couteau.

— Mais…

— Votre couteau !

Il sort un canif de sa poche dont je plante sans ménagement la lame sur la ligne de couture, déchirant les points sur toute leur longueur. Je peux enfin me mettre en selle. Je m’assure que le sac ne risque pas de s’ouvrir et remercie le palefrenier d’un hochement de tête avant d’encourager River :

— Il va falloir courir, ma belle.

Elle semble comprendre et s’élance dès que je la talonne. La pluie froide me martèle à peine nous quittons les écuries. Un mauvais vent s’est levé. Les mains crispées autour des rênes, je la guide sur le chemin qui mène à la ferme en passant devant le manoir.

J’entends des protestations près de l’entrée. Je traverse la cour d’honneur à toute vitesse, mais j’ai le temps d’embrasser la scène.

Stone, encadré par deux policiers, qui monte dans le véhicule.

Kenneth, blanc comme un linge, devant la porte.

Et Adrian, traîné hors de la maison par Bancroft.

— AGAAATHE !

Son cri achève de me mettre en lambeaux. De grosses larmes roulent sur mes joues et se mélangent à la pluie. River ne décélère pas, le martèlement de ses sabots fait écho à mon cœur qui tambourine dans ma poitrine. La sacoche me scie l’épaule, mes cheveux partent dans tous les sens, se collent à mon visage et s’emmêlent dans mon dos. Nous dépassons la ferme, traversons le pont où le ruisseau s’engorge après des jours de giboulées. Nous arrivons enfin dans les sous-bois et j’autorise River à ralentir.

La forêt m’enveloppe, m’abritant un peu de l’averse. Elle n’a jamais été aussi silencieuse qu’aujourd’hui. Il n’y a presque pas un bruit, à part les gouttes sur les feuilles et le bruissement du vent à la cime des arbres. Je romps cette apparente quiétude. Je m’entends pleurer, je m’entends gémir. Je ne sais pas combien de temps cela dure. Suffisamment pour que j’aie mal aux côtes. Mes mains sont gelées autour des lanières de cuir. La jument avance docilement, suivant la piste de terre qui serpente entre les troncs.

Je dois aller plus vite que ça. Sous mes talons, River force l’allure. Bientôt, la végétation se fait moins dense et je débouche en haut d’une butte. D’ici, je domine tout le domaine des Rutherford. Dans le creux d’un tout petit vallon se dresse une résidence majestueuse aux proportions démesurées, haute de trois étages.

Hors de l’abri de la forêt, la pluie retrouve son emprise sur moi et c’est avec prudence que je fais descendre River sur le sol glissant. Sur l’allée de castine, je lui ordonne à un dernier galop. Je n’en peux plus.

Devant le porche, je mets pied à terre et monte les marches d’un pas tremblant. Je frappe trois coups au heurtoir et peine à me maintenir debout.

Une jeune femme en tenue de domestique m’ouvre en me dévisageant de haut en bas, le visage fermé. Détrempée et grelottante, avec ma jupe déchirée et mes bas apparents, je devine ce qu’elle pense et je m’en moque. Je bredouille :

— Je dois voir Lady Rutherford… de toute urgence.

Elle ne répond rien et me laisse là, appuyée contre le battant de la porte. Après de bien trop longues minutes, Iris arrive.

— Par tous les saints ! Agathe ? Mais que faites-vous ici ? Que s’est-il passé ?

— Oh, Iris…

Je m’écroule, en larmes. Elle me relève, me serre dans ses bras et m’entraîne à l’intérieur.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Elf
Posté le 25/06/2020
Quel chapitre !! <3
J'ai cru que Bancroft allait venir brûler la le bureau de Stone pour dégager les recherches d'Agathe ! Mais en fait je crois que c'est pire 😭 tu as très bien dosé l'action et les émotions, c'est époustouflant ! Je cours jusqu'au prochain !
Mary
Posté le 26/06/2020
Merci beaucoup !
(et oui, je crois que c'est bien pire...)
SalynaCushing-P
Posté le 24/06/2020
Retournement de situation ! Chapitre très dynamique et prenant. On lit au rythme de galop du cheval. Vraiment très agréable car dosé juste comme il faut.
Mary
Posté le 24/06/2020
Merci beaucoup !
Isapass
Posté le 21/06/2020
Oh que c'est bien mené ! Le titre du chapitre m'avait un peu mise sur la voie, mais ça n'empêche que j'ai tout dévoré d'une traite !
Quand Stone et Adrian reçoivent les lettres de Bancroft, je me suis dit que s'il voulait absolument qu'Adrian s'éloigne de Stone, c'est qu'il préparait un sale coup. J'ai pensé qu'il allait révéler la participation d'Agathe au concours (d'ailleurs, tu nous mets sur cette piste avec l'histoire des interviews, coquine !). Mais je ne pensais pas qu'il irait jusqu'à faire arrêter Stone !
Pauvre Agathe : monter avec un corset, ça doit être l'enfer. Elle avait une chance sur deux de s'évanouir, à mon avis.
Est-ce qu'Adrian ne peut pas se défendre ? Son père est beaucoup plus fort que lui ? Ou est-ce qu'il ne veut as frapper son père ?
Ce brusque tournant est très bien trouvé, en tout cas, et je vais attendre la suite avec impatience !
A+ bises
Mary
Posté le 21/06/2020
Dis, donc tu es arrivée ici à une de ces vitesses !

Merci beaucoup, je suis vraiment très heureuse que le chapitre marche (et que l'histoire te plaise toujours autant)
Cela dit, cela fait maintenant plusieurs jours que je me pose la question, je pense qu'à terme je changerai le titre du chapitre pour que la surprise soit totale.
Mouhahaha oui j'avais bien semé mes indices :p
Pour Adrian, il n'est pas du genre à venir aux mains, déjà et je pense qu'il est encore sous le choc de l'arrestation, comme tout le monde... Je le vois mal frapper quelqu'un, même son père - surtout avec la police de son côté.

À plus tard, et merci encore mille fois pour tous ces retours si enrichissants (vraiment) <3
Palmyyre
Posté le 18/06/2020
Bonjour Mary ! J’ai trouvé ce chapitre complètement inattendu, je n’imaginais pas une tournure aussi dramatique des événements ! Tu m’a transportée et aussi donnée les larmes aux yeux (je suis très émotive quand je lis x)). J’ai hâte de découvrir comment Agathe va s’en sortir, j’espère qu’elle ne va pas se laisser abattre
Mary
Posté le 18/06/2020
Coucou !

Hélas si... Rosewood Manor n'est qu'une parenthèse du monde et ce monde-là est parfois cruel. Cela dit, en autrice sadique, je suis heureuse d'avoir réussi à te surprendre. Si ça peut te rassurer, j'ai failli chouiner deux trois fois en l'écrivant.

À bientôt pour la suite !
Nolwenn
Posté le 17/06/2020
Agréable à lire et à suivre. Nous sommes bien immergés dans l'époque, j'ai hâte de suivre le parcours d'Agathe et son émancipation, les personnages sont attachants et l'intrigue prenante... Bref de bons ingrédients pour cuisiner le lecteur ! merci
Mary
Posté le 17/06/2020
Merci beaucoup pour ce commentaire si encourageant !
À bientôt pour la suite !
Vous lisez