Chapitre 17

Notes de l’auteur : Bonjour tout le monde !

J'espère que votre semaine s'est bien passée !

A très vite

La grande porte en bois de la bibliothèque vient de se refermer sur elle et sur ses espoirs, Abriel est dévastée. « À quoi est-ce que je m’attendais, exactement ? À ce qu’elle me croit sur parole ? À ce qu’elle me saute dans les bras et me reconnaisse soudainement ? Je suis pourtant bien placée pour savoir que ça ne se passe jamais comme ça… » pense-t-elle, rongée par la culpabilité et la honte de s’être montrée si naïve et peu avisée. Une larme vient rouler sur sa joue et s’écrouler sur le sol. À sa peine, vient s’ajouter la panique : elle vient d’échouer à convaincre Elena, elle vient de gâcher ce qui était certainement sa seule et unique chance de la convaincre. Comment va-t-elle pouvoir la protéger à présent, alors qu’elle lui a déjà tout dit, trop peut-être, mais qu’Elena refuse de la croire ? Que peut-elle faire de plus pour la mettre à l’abri ?

            « Réfléchis, ma vieille ! »

 

            Un souvenir s’impose à elle, elle se remémore sa promesse faite à Yelena en d’autres temps. Elle était si résignée, sa pauvre Yelena, perdue au fond de ses geôles, elle semblait ne plus habiter son corps, quelques heures avant son exécution déjà. Elle était prostrée dans un coin de cette toute petite cellule froide et humide, caressant son ventre à peine arrondi machinalement, elle fredonnait et les larmes coulaient toutes seules de ses yeux comme d’une fontaine. Abriel devait agir, pour elle, pour protéger sa toute petite, elle était complètement démunie, pieds et poings liés, impossible de la faire libérer. Pas dans cette vie, du moins. L’idée qui venait de germer dans son esprit la fit frémir, le simple fait d’y songer la terrorisait. Et pourtant, à cet instant précis, elle n’avait pas de meilleure solution à envisager. Un sort de résurrection. Elle allait lier son âme à la sienne. Elle l’aiderait à se venger du druide qui l’avait condamnée au bûcher. Dans cette vie, ou dans une autre. Yelena reviendrait, encore et encore, jusqu’à ce que le sort puisse être défait par la vengeance. Ce sort ferait appel à une magie des plus noires et des plus interdites, même à elle. Elle nécessitait, par conséquent, de grands sacrifices. Abriel savait exactement de quel sacrifice il s’agirait, dans ce cas-là. « Ma pauvre petite », se dit-elle alors. « Une vie pour une vie. Pour que tu reviennes, il faudra renoncer à engendrer la vie. Chacune de tes incarnations sera condamnée à la stérilité… » se revoit-elle encore lui annoncer alors que Yelena s’apprêtait à dire adieu au petit être qui grandissait en elle. Ce souvenir lui retourne encore l’estomac, bien des siècles plus tard. Elle se souviendra toujours du regard que Yelena lui adressa : plein de haine, non pour Abriel, mais pour celui sans qui rien ne serait arrivé, et de la détermination de cette mère à venger son enfant, et d’une femme à rétablir la justice pour ce qui lui a été volé. Sa dignité, son honneur, sa vie et sa liberté… Yelena caressa à nouveau son ventre, ce geste était plus que jamais un adieu. Non seulement à l’enfant qu’elle portait alors, mais aussi à tous ceux qu’elle ne porterait jamais plus. « Nous allons le faire. » Annonça-t-elle ensuite. « Il ne s’en tirera pas sans que je me batte. Il m’a trop pris. ». Abriel était préparée, elle connaissait sa petite mieux qu’elle ne se connaissait elle-même. Elle savait quelle décision elle allait prendre. C’est ainsi, qu’au fond de ce cachot sombre, quelques heures avant le supplice de Yelena, les deux femmes unirent leurs sangs et leurs âmes à travers les siècles, jusqu’à ce que justice soit rendue. Une fois fait, Yelena n’était plus la même, quelque chose dans son regard venait de changer. Elle n’était plus apathique et résignée. Elle était prête. Elle savait que son martyr ne serait pas le point final, mais le commencement de son combat. Son regard avait la profondeur de ceux qui n’ont plus rien à perdre, car il ne leur reste plus rien à défendre, sinon la haine et la colère qui les transcendent. Abriel lui a juré de lui rester à jamais loyale, de l’accompagner et de la guider dans chacune de ses vies. Elle n’a jamais failli. Le chemin a toujours été douloureux, tant de fois elle a cru ne jamais se relever, tant de fois elle a cru perdre l’esprit, condamnée par son immortalité à survivre encore et encore à son enfant, échec après échec. Sa mission à chaque fois un peu plus difficile à mener à bien. Mais elle n’a jamais abandonné Yelena. Elle a toujours su faire taire sa douleur, ses doutes, ses peurs, au profit de la quête de la jeune femme.

 

            Aujourd’hui ne fera pas exception : elle trouvera une solution, elle ne laissera pas le désespoir prendre le dessus sur sa volonté, elle ne laissera pas le druide gagner, une fois de plus, avant même de s’être battue. Elle n’a pas le choix, elle protégera Elena, coûte que coûte.

            Abriel sèche ses larmes, reprend ses esprits, vérifie autour d’elle qu’il n’y a pas de regards indiscrets et, en l’espace d’une seconde, la vieille dame laisse place à un petit chat noir tâché de blanc sur la poitrine. Elle doit retourner au point de départ de tout ça, à l’origine : Bru na Boyne. Ce chez elle qu’elle a déserté depuis si longtemps, que va-t-elle en retrouver ? Que le temps lui a-t-il laissé de ce palais, autrefois si somptueux ? La perspective de retourner sur les traces du passé la remplit d’autant d’espoirs que d’appréhension. Ce lieu sacré représente son dernier espoir, celui d’y retrouver le Talisman de Yelena, qui protégera et rendra ses pouvoirs à Elena. Elle devra également collecter tout ce qui voudra bien rentrer dans sa besace et sera susceptible de lui être utile pour les défendre, elle et Elena face à Aithirne Ailgesach.

 

            Le chemin vers son repère est long pour un petit chat, mais son apparence lui permet de passer inaperçue, de se protéger d’éventuelles attaques du druide qui ne la reconnaîtra pas ainsi camouflée. Il ne doit rien lui arriver tant qu’Elena n’est pas hors de danger. Elle saute à bord de différents bus en faisant bien attention à ne pas se faire repérer par les chauffeurs, se faufile sous les banquettes des passagers sans que personne ne remarque jamais sa présence. Enfin, elle arrive aux limites de la ville, elle devra terminer sa route à pied.

            Plus elle se rapproche de Dowt, plus les souvenirs remontent, comme si une fenêtre donnant sur un passé encore bien vivant s’ouvrait en elle. Elle se rappelle les expéditions complices au cœur de la forêt dense et verdoyante avec la petite Yelena, lorsqu’elle lui apprenait à reconnaître les différentes plantes et leurs vertus médicinales. La petite fille, alors fort dissipée, se laissait volontiers distraire par un petit oiseau ou un papillon qui passait par là. Plus tard, ce furent les fées qui eurent tendance à détourner son attention. Abriel faisait mine de la gronder, et Yelena, toute penaude, revenait alors à sa tâche première. Abriel résistait rarement à l’envie de la manger de bisous pour lui redonner le sourire. Elle se rappelle encore l’odeur humide et rassurante de la mousse et des feuilles se décomposant aux pieds des arbres, les pleurs de cette petite fille qui venait de se faire piquer les mains par des orties mal cueillies, la caresse fraîche du vent sur son visage qui faisait chanter sa forêt et danser les feuilles. Que ne donnerait-elle pas pour retrouver l’insouciance de cette époque bénie, pour tout recommencer et pouvoir garder Yelena de tous ces dangers, pour la préserver du monde et des Hommes ? Elle pourrait même refaire l’histoire, emmener la petite fille loin du monde des Hommes, auprès des siens, de son peuple. Le petit peuple. Ce royaume dont elle n’a jamais désiré la responsabilité, qu’elle a déserté pour mieux venir s’isoler, ici. Peut-être était-ce cela, finalement, le véritable péché originel.

            Abriel est émue, mais elle ne peut se permettre de faire durer trop longtemps ces élans sentimentalistes. Elle doit se reprendre. Elle est arrivée, il faut faire vite.

          Sans plus attendre, Abriel pénètre dans ce qui fût autrefois son palais et s’autorise à reprendre forme humaine. Vu de l’extérieur, il s’agit d’un simple sanctuaire mégalithique souterrain comme on en trouve beaucoup en Irlande. Mais pour qui sait chercher, cachés au cœur de ses collines, ces dédales mènent au plus splendide des palais de l’ancien temps : Bru na Boyne. De nombreuses légendes ont entouré ce lieu, tantôt objet de toutes les convoitises des Hommes, à la recherche du fameux trésor inestimable des Elfes sidhes, tantôt lui prêtant toutes sortes de pouvoirs maléfiques, tantôt refuge de créatures aussi fantastiques que dangereuses…

Une légende raconte qu’à une époque où une grande maladie dévastait toute l’Irlande, ne laissant que sept vaches et un taureau, Bressal, le roi d’Irlande, rassembla tous les hommes à Bru na Boyne. Il ordonna aux hommes de travailler pendant une journée et de construire une grande tour afin d’atteindre les cieux et de mettre fin à la peste. La sœur de Bressal, une puissante sorcière, jeta un sort pour arrêter le soleil haut dans le ciel. Les hommes y ont gagné un jour sans fin pour accomplir leur tâche. Cependant, le sort fut rompu lorsque le roi, submergé par la luxure, commit l’inceste avec sa sœur. Le jour devint la nuit, les hommes se rendirent compte du subterfuge et rentrèrent chez eux, laissant derrière eux le lieu des « Ténèbres » qui donnèrent leur nom au lieu : « Dowth » en gaélique.

Cette légende a toujours fait sourire Abriel : les hommes, si habiles fussent-ils, n’auraient jamais eu la capacité de construire une telle merveille. Seuls les Elfes sidhes en furent capables, grâce à leur magie inégalable.

Aujourd’hui, une infime partie de ce lieu est ouverte aux Hommes qui pensent visiter un ancien tombeau de l’époque mégalithique, mais à ce jour aucun Homme, si ce n’est Yelena, ne connaît la véritable nature de Bru na Boyne. Le secret de l’existence de ce palais est gardé par les boyaux labyrinthiques de la colline qui préservent le palais des regards envieux et malavisés. « Ils auraient tôt fait de tout piller et d’en faire une attraction touristique ou un musée national ! » ronchonne-t-elle pour elle-même.

 

« C’est fou ! » se dit-elle. Tout est exactement comme elle l’a laissé. Les sols en marbre immaculé, les murs couverts de dorures. Les mille et un trésors et merveilles dont la plus modeste ferait pâlir la plus somptueuse richesse humaine. Tout est intact et semble échapper à l’emprise du temps. « La magie elfique est vraiment unique », pense Abriel, toujours aussi émerveillée. Elle se reprend, pas le temps pour la nostalgie !

 

Elle se précipite dans l’immense bibliothèque, aux murs couverts de livres plus vieux qu’elle « mais bien mieux conservés » avait-elle coutume de plaisanter, qui lui servait autrefois de laboratoire pour la confection de ses diverses potions et onguents. Sa fidèle besace, dont elle se séparait rarement n’a pas bougé, elle trône encore sur la grande table au milieu de la pièce. Elle y fourre tout ce qui lui tombe sous la main : fioles, pilon et mortier, tout un tas de petits flacons contenants ses ingrédients indispensables en cas de nécessité de survie. Elle attrape tout ce qui, dans une telle urgence, lui paraît avoir une quelconque utilité.

             Elle se dirige ensuite vers ce qui fut un jour sa chambre. Elle extirpe de sous son lit un petit coffre, précieusement orné de pierres précieuses et d’or, et l’ouvre en prenant mille précautions. Il contient un petit pendentif sculpté dans différentes essences de bois et orné de pierres iridescentes : le talisman de Yelena. Abriel le retire délicatement de son écrin et le caresse du pouce, emplie d’émotion. Elle le met bien à l’abri dans la poche intérieure de son manteau.

            Il ne lui reste plus qu’à retourner sur ses pas et à aller chercher au cœur des tombeaux, l’arme qui fera la différence face à son ennemi : Gae Bolga. Les elfles de la tribu des Tuatha dé Danann, lui ont confié y avoir caché la lance magique dont la pointe fût taillée dans un os du monstre marin Coinchenn, afin de la protéger des Milésiens, futur peuple Gaël, qui en ces temps troublés, évincèrent les Elfes sidhes de la surface, les conduisant à se retrancher sous terre où ils donnèrent naissance à ces somptueux palais. Elle a le pouvoir d’être liée à celui qui, en s’entaillant la main de sa pointe, se l’approprie. Elle trouve toujours le cœur de son ennemi, ce qui en fait une arme redoutablement efficace.

           

La légende raconte qu’elle aurait appartenu à Cu Chulainn, célèbre héros des mythes irlandais, offerte par la magicienne Scathach alors qu’il allait affronter son ennemi mortel, le fils de Necht le féroce.

 

            La tribu lui a confié ce secret alors qu’elle venait de perdre Yelena et qu’elle trouvait refuge dans leur royaume, dans l’espoir qu’un jour, la lance puisse permettre de vaincre Aithirne Ailgesach.

           

            Abriel s’agace, elle ne trouve pas. C’est comme chercher une aiguille dans une meule de foin. Dans une montagne de meules de foin. Il y a tellement de tombeaux susceptibles de renfermer l’arme… La panique lui fait perdre du temps et ses moyens. Elle a beau essayer de toutes ses forces, elle ne parvient pas à se souvenir de l’emplacement précis de Gae Bolga.

 

            Alors qu’elle essaie d’en ouvrir un nouveau, poussant le couvercle de toutes ses forces, une ombre vient obstruer le peu de lumière qui l’éclairait encore et avant qu’elle ne puisse comprendre ce qu’il se passe, un violent coup vient s’abattre sur l’arrière de son crâne et l’assomme. Soudain, le chaos, le trou noir, Abriel s’effondre sur le sol, inerte, tandis qu’une grande silhouette la tire déjà hors des lieux.

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