CHAPITRE 17

CHAPITRE 17

 

1.

Je me réveille sur mon lit. J’ai donc pu grimper jusqu’à ma chambre ? Mais pas enfiler ma chemise de nuit. Je suis toujours habillée, mes sandales à mes pieds.

Et… je ne suis pas seule ! J’entends une respiration régulière – celle d’un humain, pas un chat – et tournant la tête dans l'obscurité, je devine à mes côtés, sur le lit, la silhouette de Greg. Le lit est suffisamment grand pour qu’un espace existe entre nous, un no man’s land qui délimite clairement nos territoires nocturnes respectifs. Je reste silencieuse mais je suis saisie. Que fait-il là ? Je ne peux pas croire qu’il se soit glissé dans ma chambre et jusque sur mon lit sans ma permission – même si je me suis infiltrée de cette façon sous son toit il y a quelques heures à peine.

Quand nous guérissons de nos blessures, nous les Semblables, nous sombrons dans un sommeil qui ressemble à un coma. On se réveille en meilleur état – ou complètement réparés quand il s’agit juste d’une fracture. Mais parfois, ce qui se passe juste avant ou après ce sommeil ne se fixe pas dans la mémoire. J’essaie de me concentrer.

Greg ne dort pas, je distingue à présent ses yeux ouverts dans l'obscurité. Il se tourne vers moi.

- Ça va ? Il hésite un instant avant d’ajouter : ma chérie ?

Je tente de me souvenir… Comme s’il devinait ma perplexité, Greg reprend la parole.

- Quand je suis venu te voir, ce soir, tu m’as ouvert la porte et tu avais l’air complètement ensommeillée. Je t’ai proposé de te laisser te reposer mais tu m’as demandé de rester… tu as pris mon bras et tu m’as fait entrer chez toi… tu ne te souviens pas ?

La lumière du petit couloir est restée allumée. Elle me permet de deviner son sourire. Il poursuit :

- En fait, tu m’as demandé de veiller sur ton sommeil. Et ça m’a fait tellement plaisir que tu me demandes ça, que tu me fasses encore confiance …

Ma gorge est si sèche, je ne peux pas parler. En tâtonnant, je trouve une bouteille d’eau près de ma table de nuit. Quelle bénédiction ! Chaque gorgée est un soulagement.

- Amy est persuadée que ton bras est cassé, mais elle doit se tromper. Tu viens de t’en servir.

- Oui, je me sens bien mieux. J’avais dit à Amy qu’elle s'inquiétait pour rien.

En parlant, nous avons l’un et l’autre bougé, nous asseyant sur le lit de part et d’autre. Alpha, qui s’est installé près de mes pieds, nous regarde et baille.

- Veux-tu que je te laisse, maintenant que tu te sens mieux ? demande Greg.

- Non.

Je viens m’asseoir près de lui, de son côté. Il me prend la main.

- J'espérais que tu dirais ça… murmure-t-il.

Oui, c’est exactement ça, j’ai dit ce qu’il voulait entendre. Je ne sais pas ce que je veux. Des courants complexes de pensées et d'émotions circulent dans mon esprit. Je veux être dans ses bras. J'appréhende qu’il m’approche.

- Tu sais ce qu’on pourrait faire ? reprend-il. Mettons-nous au lit, si tu es d’accord, et parlons. J’ai des choses à te dire ! Et puis, nous verrons s’il se passe quelque chose… Mais si on bavarde et on s’endort, c’est bien aussi… Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est une très bonne idée.

 

2.

Nous avons pris une douche, moi dans la petite salle de bains attenant à ma chambre - la chambre des parents, si une famille habitait là - lui dans la grande salle de bains qui se trouve près de la chambre d’amis. J’aurais aimé avoir une chemise de nuit un peu romantique, longue, avec des broderies pourquoi pas, mais depuis mon arrivée, je dors dans des T-shirts trop grands pour moi.

Retour dans ma chambre. Greg est déjà dans le lit, recouvert du drap. Il me sourit, un peu embarrassé. Le voir sans ses vêtements m’intimide. Je n’ai pas l’habitude d’un homme si jeune, si musclé. Sa peau sombre est aussi une nouvelle expérience, ce qui est positif : aucun homme Noir ne m’a jamais brutalisée. Pas d’images du passé à éviter de ce côté-là.

Greg baisse la tête, prenant l’attitude d’un enfant penaud.

- J’ai oublié mon pyjama…. murmure-t-il.

J'éclate de rire. Je m’assois près de lui, à son chevet. Nous nous sommes mentis à nous-mêmes quand nous avons pensé que nous pourrions bavarder ensemble dans un lit, à ce stade de notre relation. J’ai amadoué ma peur en prétendant croire que, peut-être, une simple conversation aurait lieu.

Comme s’il discernait, avec sa subtilité habituelle, ce qui se passait en moi, Greg pose sa main sur la mienne.

- Tu es si tendue… Il peut ne rien se passer, tu le sais. Je peux repartir, tu n’as qu’un mot à dire.

Mais son regard, son visage me disent : ne me rejette pas, s’il te plait. Garde-moi dans ton lit. Et je sens cette impulsion en moi, cette force têtue qui me pressait de l’embrasser quand il me repoussait gentiment, qui l’a choisi et veut le garder, en dépit des peurs, des incertitudes et des vieux réflexes de méfiance.

Dans un mouvement que je n’ai pas anticipé, je me redresse et enlève mon grand T-shirt. Je suis quasiment nue sur le bord du lit, avec juste ma petite culotte de coton blanche.

Ce n’était pas une bonne décision, j’en prends conscience aussitôt. Le visage de Greg s’est changé en pierre.

Moi qui ne me lance jamais dans un tel moment sans énoncer clairement quelques “précautions d’emploi”, j’ai allègrement passé un point de non-retour où je ne me vois plus élaborer mes limites et requêtes.

Greg est toujours immobile et muet.

- Je n’aurais pas dû faire ça, dis-je. Pas sans te demander avant si c’était ok…

J’attrape mon T-shirt. Greg sourit et pose juste un doigt sur ma main.

- C’est tout à fait ok… murmure-t-il.

Ses yeux sont fixés sur ma poitrine. C’est quand même étrange comme les hommes sont fascinés par ces parties charnues qui, dans ma longue expérience, ne m’ont jamais servi à rien. Comme tous les Semblables, je suis stérile. Pendant les famines les plus douloureuses du Moyen Âge, il est arrivé qu’avec quelques autres femmes, j’essaie d’allaiter des bébés orphelins. Leurs cris nous déchiraient les entrailles. Une ou deux femmes réussissaient le plus souvent à faire monter du lait, j’ai même vu une fois un homme y parvenir - moi jamais. Et quand je me déguisais en jeune garçon pour me déplacer d’une région à une autre, ce qui était la plupart du temps interdit et sévèrement puni, aplatir suffisamment ma poitrine était un souci constant qui nécessitait bandages et contorsions. J’ai même envisagé de les couper.

Voilà. Ça recommence.

Pourquoi

Pourquoi

Pourquoi, alors que je suis avec un homme que j’aime et qui se consume de désir, pourquoi est-ce que je pense à la famine ou à mes seins exsangues ? Mes pensées parasitent ce moment - je suis dans un cocon d'électrons fous. C’est pourtant moi qui ai commencé ce phénomène. Avoir toujours de quoi penser pour me protéger du moment présent, disparaître mentalement, cela m’a servi dans le passé.

Mais aujourd’hui, je veux tout débrancher. Vivre l’instant.

Je souris à Greg.

 

3.

Caresses et tendresses partagées. Quand, rapidement, Greg veut enfiler une “protection” comme il dit pudiquement, je souffle de ne pas s'inquiéter avec ça, je ne risque pas de tomber enceinte. Là encore, j’ai tort. Il me répond :

- Mais c’est pour te protéger… je suis séropositif.

C’est quelque chose qu’il voulait me confier avant que nous n’en arrivions là, mais mon impulsivité l’a pris de court. Prononcer ces mots fait dérailler son élan. En l'occurrence, cela me va. Il m’offre l'opportunité de prendre le temps de m’habituer à notre proximité dans mon lit, je le lui dis. Il sourit, s’installe plus confortablement sur le côté et me regarde.

- Ça t’ennuie, que je sois séropositif ?

- Ça m’ennuie pour toi ! Tu le sais depuis combien de temps ?

- Oh, ça fait un moment ! J’ai passé une visite médicale en arrivant à Saint Quentin, et c’est là que j’ai su. Donc tu vois, une quinzaine d'années. Comment c’est arrivé, je ne suis pas sûr … Bon, je me shootais à l’héroïne donc les seringues …

Je touche ses bras, lisses, sans cicatrices. Est-ce parce qu’il était si jeune et qu’il a arrêté depuis toutes ces années ? Je me souviens des amis d’Akira, anciens toxicos. Leurs bras semblaient tatoués, leurs veines comme les branches épaisses d’arbres tourmentés.  

- Et puis, à Cushmann, la première prison où j'étais, je t’ai dit…

Il hésite, sourit gauchement.

- Je ne t’ai pas vraiment dit, mais bon, tu as compris.

Il s'éclaircit la voix et reprend, comme s’il se décidait à franchir un obstacle :

- Quand j’ai été violé. Ils étaient plusieurs. L’un d’entre eux a pu me contaminer.

Je revois son expression épouvantée quand je lui racontais ma captivité. Il secoue ses épaules, fait une petite grimace. Je touche sa main du bout de mes doigts. Il reprend :

- Je ne saurai jamais. L’important, c’est que je reste en bonne santé, que la maladie ne se déclare pas…. Je prends pas mal de médicaments. J’imagine une meute de loups dans le lointain… ils me suivent mais j’ai de l’avance. Il ne faut pas que la distance entre nous diminue.

4.

Nous avons partagé un long moment de tendresse, baisers et rires, ce qui a contribué à le remettre en selle et cette fois, l'enchaînement de circonstances s’est poursuivi comme il le souhaitait. Il a tenté ensuite vaillamment de ne pas s’endormir mais il a sombré au milieu d’une phrase. Ce n’est pas une Semblable qui pourrait lui jeter la pierre…

Je suis restée éveillée dans l’obscurité, heureuse que notre échauffourée se soit passée avec fluidité, sans qu’il sombre - comme certains hommes ne peuvent s’empêcher de le faire - dans une brusque grossièreté ou des postures imposées. Je lui ai chuchoté “je reste là où je suis” - c’est à dire au-dessus - au moment où il allait nous faire rouler sur le côté, et il a acquiescé.

Quand je me sens très aimée, une émotion spécifique m’envahit. Un sentiment de victoire, de revanche presque, un moment où j’évoque les hommes qui m’ont brutalisée et c’est comme si je leur disais : vous ne m’avez pas détruite. Je suis encore capable d’aimer, d'être aimée, d'être heureuse. Vous êtes insignifiants.

En écoutant la respiration de Greg, je flotte sur un nuage, je suis forte, je suis invincible.

 

5.

- Max ? Chut… Je veux juste te prévenir… je pars travailler…

Greg, rhabillé, se penche vers moi pour m’embrasser avant de poursuivre :

- Je vais vite me changer à côté...

- Attends, laisse-moi te faire un café…

- Non, non, ne sors pas du lit… Je n’ai pas le temps… malheureusement.

- Prends donc ma voiture pour aller à St Joe ! Tu gagneras du temps… tu en as pour 10 minutes en voiture.

Greg, visiblement, est tenté. Mais il hésite. J’insiste.

- En plus, c’est férié aujourd’hui. Tu vas attendre le bus je ne sais pas combien de temps… Et… Mais attends... Si c’est férié… Tu es sûr que tu dois aller travailler ?

Une exclamation échappe à Greg. Il secoue la tête comme pour souligner que ses neurones ne fonctionnent pas comme ils devraient.

- Mais tu as raison ! Et je le sais en plus…

Son visage s'éclaire. En une seconde, il se débarrasse de son T-shirt et commence à dézipper son jean avant de s'arrêter net.

- Euh, tu veux bien… ? Tu es d’accord pour que je reste ?

Je ris et je fais un vaste geste du bras pour désigner le côté du lit d'où il s’est extrait. Il me rejoint en un instant.

 

5.

Je le serre dans mes bras - sa peau est si fraîche, il vient de prendre une douche – après quelques moments très tendres, il me demande :

- Pour toi, est-ce que c’était… ?

Je souris.

- C'était extraordinaire ! Tu es doué…

Il éclate d’un rire qui semble le surprendre lui-même et qui est contagieux. Je ne lui en dis pas plus, les détails n’ont pas d’importance. Pour moi, une première fois qui se passe merveilleusement bien, c’est un partenaire courtois et compréhensif suffisamment cher à mon cœur pour que son plaisir m’emplisse de joie. Greg a été à la hauteur. J’ai même passé ici ou là plusieurs vraies minutes sans qu’aucune pensée n’interfère dans ce que nous vivions.

- C’était si… si facile, s’émerveille-t-il. C’était comme si… tout allait de soi. Avec elle… Carol, je veux dire. C’était contraint, épineux. Dans un sens, ça m’a soulagé d’apprendre que c’était Jackson qu’elle voulait depuis le début. Je me sentais si nul …

Il se tourne vers moi, soudain sérieux.

- Je ne sais pas ce qui va se passer, à présent. Je serai peut-être arrêté demain. Même si je retourne en prison, ces moments passés avec toi - je ne les oublierai jamais.

Je le regarde, incrédule.

- Attends, tu ne vas pas retourner en prison. Même si elle met ses menaces à exécution, souviens-toi, tu as la cassette ! On l’entend clairement dire, se vanter même, de ses mensonges !

 

- C’est vrai… Mais ce ne sera sans doute pas admis en justice. Katherine en a convenu hier soir quand je lui ai posé la question. Rien ne prouve que ce soit Carol qui parle, ou quand cette conversation a eu lieu…

Moi qui nous sentais protégés par cette minuscule cassette… !

- Alors, ça n’a servi à rien, cet enregistrement ?

Greg pousse un profond soupir et sort du lit, cherchant des yeux ses vêtements.

- Oh, je ne dirais pas ça. D’abord, ça a permis à Katherine de comprendre ce qui se passait. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il existe un certain scepticisme dans ma famille sur mes chances de réinsertion.

 

- Un tout petit peu...

Nous échangeons un sourire. Greg enfile son T-shirt.

- Alors, Katherine m’a dit - c’était après ton départ - qu’elle était surprise que j’ai “tenu le coup” pendant ces derniers jours, que j’ai subi ce chantage en continuant d’aller travailler, sans m’effondrer et sans tomber du wagon. Pour la première fois, elle accepte l'idée que, peut-être, je vais rester sobre. Et cela au moment même où je suis menacé de retourner en prison. Ironique, non ?

J’attrape et enfile mon grand T-shirt. Greg sourit, l’effleurant au passage.

- C’était tellement beau… murmure-t-il.

Je le regarde sans comprendre, et il poursuit :

- C’était tellement beau, quand tu as fait ce mouvement, tu sais, quand tu as enlevé ton T-shirt. Si gracieux. Et ta beauté m’a coupé le souffle. C’était… comme un cadeau qui allait au-delà de toutes mes espérances. Je n’oublierai jamais cet instant.

Tout en me parlant, il m’aide à rassembler mes draps que je vais mettre dans le lave-linge. Je suis émue par ses paroles et dans le même temps, je note sombrement qu’il parle comme s’il allait à la rencontre d’une défaite inévitable et qu’il lui fallait vite accumuler des souvenirs de bonheur.

- Tu sais, si vraiment un procès a lieu, ce sera très différent. D’abord, tu auras toute ta famille à tes côtés, le meilleur avocat…

 

- Pas toute ma famille... Et dans le climat actuel, mes chances sont vraiment limitées.

 

- Ceux qui connaissent bien Carol, même ses amis, savent bien qu’elle invente, qu’elle ne dit pas la vérité…

 

- Je ne sais pas…

Le découragement le submerge, il s’assoit sur le bord du lit. Je le rejoins, me perche à ses côtés.

- Écoute, lui dis-je, si jamais tu te retrouves en prison, quel que soit la durée… je viendrai m’installer dans la ville la plus proche. Et je viendrai te voir aussi souvent que possible. Tous les jours, peut-être !

Il me regarde, surpris, caresse mon visage.

- Tu ferais ça ?

Je hausse les épaules, c’est une évidence.

- Oui, bien sûr.

- Mais de quoi vivrais-tu ?

- Comme ici ! J’ai encore de l’argent de mes dommages et intérêts, tu sais l’accident de voiture… et puis j'écrirai un livre. Au lieu de l'écrire sur la façon dont les auteurs américains apprennent à écrire, comme je l’avais prévu, j'écrirai notre histoire ! Une grande histoire romantique et tragique ! Ça deviendra un best-seller et tu seras célèbre ! Je continuerai, avec ta famille, à défendre ton innocence. Et Carol finira bien par avoir suffisamment de maturité pour revenir sur ses accusations.

Greg rit, un rire presque silencieux, comme involontaire.

- Tu as réponse à tout, observe-t-il.

- Nous sommes ensemble, lui dis-je, chuchotant presque. Nous allons faire face, tous les deux, un jour après l’autre…

Il se penche vers moi, son corps se laissant aller contre le mien.

- Oui… Tu as raison. Un jour après l’autre.

Puis il se ressaisit, se lève et me sourit. Sur un ton tout différent, il me lance :

- Tu parlais de café ?

 

6.

Les pancakes ne sont pas des crêpes - trop épaisses pour être comparables. Ce sont, au sens propre, des gâteaux cuits à la poêle.

Greg, assis sur un des hauts tabourets, me regarde préparer notre petit déjeuner avec plaisir. Je retrouve son expression de curiosité bienveillante qui m’avait plue lors de notre première rencontre.

- Et par exemple, tu peux ajouter, je ne sais pas, des pépites de chocolat ?

De petites bulles apparaissent sur la surface crémeuse. C’est le moment de tourner la pancake, sur laquelle je viens de déposer une petite poignée de myrtilles fraiches qui s’enfoncent dans la pâte.

- Oui, bien sûr.

Nous voici chacun devant une pile de pancakes diverses - certaines natures, d’autres aux fruits, au bacon, plusieurs au chocolat. Le sirop d'érable est sur la table, tout près des café, thé pour moi et jus d’orange frais pour nous deux. Greg glisse un peu de beurre entre chacune de ses pancakes avant de répandre le sirop. Nous dévorons joyeusement. Après plusieurs bouchées silencieuses, Greg pousse un profond soupir d’aise et se détend sur sa chaise.

- Bonheur parfait… dit-il.

C’est alors que je remarque Alpha, couchée en rond sur le sofa. D’habitude, elle dort sur mon lit entre mes pieds, parfois au matin je la retrouve dans le creux de mon bras. Elle était bien là, installée pour sa nuit, quand j’ai émergé de mon sommeil réparateur et remarqué la présence de Greg près de moi. Ensuite… je ne me suis pas inquiété d’elle, je dois avouer.

- Alpha chérie, tu étais là…

Je marche vers elle, mais elle ne bouge pas. Je la caresse, et là, elle déroule son cou avec lenteur, me toise et descend du sofa. Elle se dirige droit vers Greg et saute sur ses genoux.

- Je crois qu’elle t’en veut… remarque Greg en riant.

Je m’installe à nouveau près de Greg et continue de déguster ma pancake. Alpha se donne du mal pour montrer à quel point elle se désintéresse de ma présence. Elle ronronne ostensiblement à la caresse de Greg en se blottissant contre lui, me regarde un instant avant de tourner la tête dans la direction opposée avec une mine de dédain blasé qui me fait m'étouffer de rire.

Greg la regarde avec le même amusement.

- On dirait ma mère… dit-il.

Je suis surprise.

- Tu trouves ? Je n’imagine pas Vilma ainsi…

Greg ferme les yeux un instant et sourit.

- Oh, c’est vrai… Je ne t’ai pas encore dit. Vilma n’est pas ma mère.

Je le regarde sans comprendre.

- J’ai appris ça hier soir, poursuit-il. Après ton départ. Katherine m’a dit qu’elle estimait, finalement, que j'étais peut-être sorti d’affaire côté drogue, et elle attendait ce moment pour me dire la vérité. Et la vérité, c’est que Vilma n’est pas ma mère. Vilma est ma grand-mère. Katherine est ma mère.

Greg regarde mon visage stupéfait et ajoute :

- C’est sans doute la tête que j’ai fait quand elle m’a asséné cette nouvelle ! Je ne m’y attendais pas. Tu aurais vu Jackson !

 

- Comment est-ce possible ?

 

- Bon, elle m’a expliqué qu’elle s’est retrouvée enceinte à 15 ans. Vilma et mon père... mon grand-père… ont suggéré qu’elle donne le bébé en adoption. Mais quand je suis né, finalement, Vilma a décidé de me garder, de m’adopter elle-même. Mes frères n’ont jamais rien su, même pas que Katherine était enceinte. A part George, qui a juste un an de moins qu’elle.

 

- C’est fou ça ! Mais alors… ta petite sœur ?

- Oui, Violette. J’ai posé la question. Violette est bien la fille de Vilma. Donc, non, pas ma petite sœur… mais ma tante.

Greg rit un peu en se frottant les yeux. Je reprends :

- C’est une sacrée révélation ! Tu t’en doutais ? Ou pas du tout… ?

- Non, pas du tout. Quand j’y pense, Katherine a toujours été très présente dans ma vie, une protectrice tu vois, mais ça me paraissait naturel, c’était ma grande sœur… Mais maintenant, alors que j'étais stupéfait hier soir, c’est comme si je l’avais toujours su. C’est bizarre, non ?

Je hoche lentement la tête.

- Et… ton père ? Elle t’a dit qui c’était ?

Greg rit à nouveau.

- Elle nous a dit qu’il y avait dans sa classe un étudiant Jamaïcain. Elle le trouvait irrésistible à l'époque… Maintenant, selon elle, c’était un petit imbécile. Il est reparti chez lui avant même qu’elle sache qu’elle était enceinte. Elle ne l’a jamais revu. Elle ne souvient même pas de son nom. Elle m’a dit “quand il m’arrive de penser à lui, je l’appelle ‘cet imbécile’.

 

- Hmm… elle a l’air en colère contre lui, après tout ce temps… c’est peut-être qu’elle était très amoureuse ?

Greg reprend une pancake, tout en prenant soin de ne pas bouger son buste ou ses jambes pour éviter de déranger Alpha, qui s’est installée confortablement sur lui.

- Je n’avais pas pensé à ça, dit-il. J’aimerais bien… Ça me ferait plaisir d'être né de quelque chose d’un peu… romantique, tu vois ?

Nous échangeons un sourire et je hoche la tête.

- Quand elle a épousé Alexander, le père des jumeaux, elle a pensé me prendre avec elle, que l’on forme une famille, et puis… ça aurait été trop compliqué de rétablir sa filiation. Elle a bien fait, vu ce que je suis devenu plus tard…

Sa voix est devenue amère. Je pose ma main sur la sienne.

- Si elle t’a dit tout ça, c’est qu’elle voit bien que tu as changé… dans le bon sens !

- Oui. C’est ce qu’elle m’a dit. Elle a vraiment été surprise que je tienne le coup. Juste trois jours ! Il faut voir ça comme le bon côté de cette situation… Sa surprise m’a étonnée car moi, je sais bien que je ne suis plus le même. Mais il aura fallu ça pour que la nouvelle lui parvienne.

Je regarde le visage de Greg, j’effleure ses joues, sa barbe, ses lunettes… Il me sourit. Finalement, je dis :

- Alors, à moitié Jamaïcain ?

Il a un geste fataliste des deux bras.

- Il faut croire ! Comme Jackson l’a dit en comptant sur ses doigts, je suis Black, Cherokee, Jamaïcain, et… imbécile.

 

7.

Je range la cuisine rapidement. Ne rien laisser en plan - une cuisine doit toujours être nickel, prête à fonctionner.

Dans un premier temps, Greg reste assis à ma suggestion, pour que Alpha continue de dormir, mais quelques instants plus tard, il me rejoint et nous nous embrassons contre le frigidaire. J’aime la passion qu’il y met, ses mains dans mes cheveux et les mots qu’il murmure. La pensée que nous avons cette grande journée devant nous, toutes ces heures disponibles, me transporte de joie.

Téléphone. Le nom de Katherine apparait sur l'écran. Une angoisse imprécise me gagne. Je me sens toujours en faute en présence de Katherine, c’était le cas même avant le problème des chats et mon entrée chez elle par effraction.

- Bonjour Max, dit-elle. Est-ce que Greg est chez vous ?

- Oui, Katherine. Nous prenons le petit-déjeuner, voulez-vous vous joindre à nous ?

- Puis-je lui parler ?

Sans dire un mot de plus, je tends le téléphone à mon compagnon. Evidemment, je ne m’attendais pas à ce que Katherine accepte mon invitation, mais je suis agacée que ma question soit restée ainsi en suspens, comme si elle n’avait même pas été prononcée.

- Oui, Maman ? dit Greg ostensiblement.

Il rit et je devine que Katherine s’est aussi mise à rire de son côté. Je souris tout en continuant de m’affairer.

- Oui… Ah oui, c’est vrai… Oh, ok… Attends, une seconde…

Greg écarte le téléphone pour me parler.

- Grand barbecue dans le jardin. Toute la famille, et les amis sont invités. Jackson va faire griller des dogs et des hamburgers. Tu es libre ?

- Euh, oui… mais je ne sais pas si…

Il reprend le téléphone.

- A quelle heure veux-tu que nous arrivions, Max et moi ? …. Oui, Maman, c’est ma petite amie.

Mon embarras croit. Je chuchote :

- Qu’est-ce que je peux amener ? Une salade, un dessert ?

Greg transmet ma question, puis la réponse.

- Rien, juste nous. Tout est prévu.

Quelques instants plus tard, il conclut le coup de fil et me regarde.

- J'espère que ça ne t’ennuie pas trop… J’ai vraiment besoin de ta présence. Il est possible que mes frères viennent, tu sais, ceux qui m’en veulent tellement… Mes oncles, en fait… Je vais continuer à les appeler mes frères, c’est plus simple. Sans compter que je ne sais pas s’ils savent. Et aussi des neveux et des nièces, et des amis que je n’ai pas revus encore…

Je lui souris. Après une courte réflexion, nous convenons que nous sommes fatigués d’avoir mangé ce breakfast copieux, nous avons un peu de temps avant de nous rendre au barbecue, le lit a des draps tout frais grâce à Greg qui les a sortis pendant que je prenais une douche rapide avant le petit-déjeuner, donc pourquoi ne pas faire une pause confortable ?

- On bavardera tranquillement… commente Greg, qui a attrapé Fury, son chaton préféré, jusque-là posé sur son coussin près de la cuisine.

J’approuve mais j'émets une exclamation ironique pour le principe.

- Oui, je sais ce qui s’est passé la dernière fois qu’on a “bavardé tranquillement” sur mon lit !

Je passe près du sofa, où Guimel dort, et je la soulève. Elle est encore si légère. J’essaie d’attraper Alpha dans la foulée mais sans succès. Nous montons les escaliers.

- Si tu enlèves ton T-shirt à nouveau… je ne peux répondre de rien… proteste Greg en riant, avant de se retourner vers Fury et d’embrasser son museau délicatement.

Je me retourne vers Alpha. Elle nous regarde nous éloigner et paraît sidérée. Elle a refusé que je la prenne dans mes bras mais là, elle semble stupéfaite que nous quittions les lieux, sans elle, en emportant ses chatons. Je lui lance :

- Viens ma belle ! Toute la famille sur le lit !

Je jette un regard vers Greg, inquiète soudain de ma déclaration que nous formions une famille alors que notre relation commence à peine. Mais Greg n’a pas cessé de sourire. Après quelques instants, j’entends finalement Alpha nous suivre.

 

 

 

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Yannick
Posté le 25/06/2020
« Quand je me sens très aimée, une émotion spécifique m’envahit. Un sentiment de victoire, de revanche presque, un moment où j’évoque les hommes qui m’ont brutalisée et c’est comme si je leur disais : vous ne m’avez pas détruite. Je suis encore capable d’aimer, d'être aimée, d'être heureuse. Vous êtes insignifiants. »
Ce passage est superbe ! Bravo !

aucun homme Noir: noir sans majuscule ?
Pas d’images du passé: image
annececile
Posté le 28/06/2020
Oh merci, ce commentaire me fait tres plaisir et m'encourage!
Alors en francais, je ne suis pas tres sure... pour la majuscile a Noir, ici c'est tres important d'en mettre une quand on parle d'un Noir.... il faut que je recherche ca.
Merci de ton commentaire!
Zoju
Posté le 13/06/2020
Salut ! On revient dans le présent. C'est un chapitre sympas. On est content pour Max et Greg, même s'il y a toujours la menace de Carole. Je dois t'avouer que j'ai parfois eu du mal avec les révélations de Greg surtout quand il dit qu'il est séropositif. Je trouve que cela tombe étrangement. Il le dit de manière grave, mais essaye aussi de le dire avec légèreté. C'était assez étrange. Je trouve qu'il aurait peut-être pu le dire un peu avant, même si je comprends que ce n'est pas évident à dire. Pour le reste, je ne sais pas si c'est moi, mais Greg est quelqu’un qui souhaite être romantique ou qui l'est tout simplement. En tout cas, ça fait plaisir de le voir honnête avec lui et avec les autres. En ce qui concerne Katherine, j'ai vraiment du mal à la cerner. On voit le peu de confiance qu'elle avait dans son fils et je trouve ça assez triste. En tout cas, ils se sont vite accommodés de la situation. Quoi qu'il en soit, c'est un chapitre sympa à lire et qui nous donne le sourire.

Juste pour un petit aparté, je dois t'avouer que depuis que je te lis, j'ai un peu du mal à faire le lien entre les parties présentes et passés, il y a très peu de liens entre elles. Parfois, Akira apparaît, mais cela s'arrête là. Il y a bien eu la partie avec Gillain si je me souviens bien qui avait été mentionné, mais ça s'arrête là. J'ai bien ton résumé d'histoire dans la tête qui serait davantage une réflexion sur la nature des semblables, mais je pense que tu gagnerais en dynamisme en intégrant peut-être plus d’élément passé présent. Je ne critique pas la partie présent, c'est bien écrit et on prend plaisir à retrouver Max et ses voisins, mais on passe à des passages dans le passé assez intenses à des parties présents plus calme et dans la vie de tout les jours. L'idée de semblable est vraiment très intéressante et on en apprend davantage à chaque chapitre. Je trouve que tu gagnerais à l'exploiter encore plus. Je trouvais que c'était davantage présent dans les premiers chapitres. Je ne connais pas la suite de ton histoire donc je ne sais pas comment cela va évoluer. Max est quelqu'un qui a vécu énormément de choses que ce soit des bons ou des mauvais souvenirs. Après, comme je l'ai déjà écrit je préfère les parties passées, c'est sans doute pour ça que j'aimerais le voir davantage intervenir dans le présent, mais je pense que cela va arriver.

Toutefois, je me répète, mais je prends vraiment plaisir à te lire. Que ce soit la partie présente ou passée, les deux sont très bien écrites et sont facile à lire. Le second paragraphe n'est surtout pas une critique négative. En tout cas, courage pour la suite et hâte de connaitre la suite de l'histoire ! :-)
annececile
Posté le 13/06/2020
Merci de ton commentaire qui incite a la reflexion... c'est vrai que je n'avais pas l'intention d'ecrire si longuement sur les evenements du passe, je voulais juste faire quelques apercus pour expliquer le present et les choses se sont developpees differemment. Je m'interroge encore sur la facon d'integrer passe et present, d'autant que tu as tout a fait raison, les souvenirs du passe sont plus intenses que le quotidien au jour le jour, en tout cas pour le moment. Donc ca cree un desequilibre et je ne sais pas encore comment resoudre cette situation!
En tout cas, merci de me lire et de me donner ton avis, ca aide beaucoup d'avoir ta perspective!
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