Chapitre 16 - Un Nouvel accord

Notes de l’auteur : La tapitzalli est une flûte en argile ou en bois que les Aztèques fabriquaient eux-mêmes. Elle est souvent décorée avec des images de leurs divinités.

« Fowles ! Dans ma cabine, tout de suite ! »

Le Capitaine Monteña ne plaisantait pas. Son ordre fit taire l'agitation de l'équipage, qui se remit au travail. Montilla en profita pour prendre la relève : « Triez les morts et les blessés ! Allez voir ce qu'il y a dans leur cale ! Méfiez-vous ! Il y a peut-être encore des soldats à l'intérieur. »

Les hommes reprirent leurs activités. La pluie se remit tomber de plus belle tandis que je rejoignis mon supérieur. Celui-ci m'ouvrit la porte de sa cabine, situé juste sous le gaillard, en dessous du gouvernail. Quand je passai devant son air sévère pour entrer, je me raidis : difficile de savoir si j'allais oui ou non passer un sale quart d'heure. Le sourire narquois que m'adressa Montilla à ce moment-là me le fit croire un bref instant.

Après avoir franchi le seuil, l'obscurité m'engloutit. Seul une faible lumière grisâtre, provenant de la grande fenêtre de la cabine, éclairait la pièce. Le capitaine claqua la porte derrière nous, puis s'avança vers son bureau pour y allumer une lanterne. Dès que la lumière fut, je découvris un univers bien différent de celui auquel j'étais habituée. Ce lieu, gamine, n'avait rien à voir avec la cabine du capitaine Forbes sur le Nerriah. Là où s'entassaient les cartes dans un coin chez Fergusson se trouvait une étagère remplie de rouleaux soignés chez Monteña. Là où était empilé les cadavres de bouteilles de rhum chez le capitaine du Nerriah se trouvait une étagère pleine de livres chez le capitaine du Tlaloc. Dans un coin se trouvait un grand lit, puis au centre le bureau recouvert de carte, de livre de compte et d'instruments de navigation. Si j'ignorais être à bord d'un bateau de pirate, j'aurais pensé être entré dans la cabine d'un capitaine de la marine anglaise ou espagnole, comme si, soudain, cela ne faisait aucune différence. Monteña avait-il servi l'armée espagnole ? Maintenant que je me trouvais dans cette pièce, gamine, j'étais en droit de me poser sérieusement la question.

Comme si je n'étais pas là, le capitaine s'approcha du bureau pour mettre de l'ordre dans sa paperasse. J'attendis patiemment, mais ne le voyant pas relever le nez de ses documents, mon attention se détourna vers l'étagère de livre. Je m'approchai, fasciné par ces couvertures de cuir et ses symboles inconnues. Monteña s'aperçut de mon intérêt :

« Intéressé par les romans, Fowles ?

— On ne m'a jamais appris à lire, capitaine. »

Ma réponse lui fit relever la tête et ses yeux noirs me fixèrent avec étonnement.

« Combien de temps es-tu resté au service du capitaine Forbes ? Sûrement assez longtemps pour qu'il t'apprenne à lire, non ?

— Ferguson pensait que m'apprendre à manier l'épée et à cultiver mes prédispositions au tir étaient plus importants.

— Je ne peux pas lui donner tort, tes compétences nous ont été fort précieuses, aujourd'hui. J'avais jamais vu quelqu'un tirer au pistolet comme ça, avant de te voir t'acharner sur la coque de cette pauvre épave, à New Providence. Depuis quand te sers-tu d'une arme à feu ?

— Pas longtemps. C'est Ferguson qui m'a appris, quand il a décidé de me prendre sous son aile. Mais je n'aime pas trop utiliser le pistolet ou le mousquet. Quand je les utilise je me sens...un peu... gauche. »

Le capitaine hocha la tête, pensif, et se remit à trier ses papiers. Je restais plantée là, à le regarder faire. Est-ce seulement pour me féliciter qu'il m'avait convoquée ? Est-ce que, en sortant d'ici, je retournerais dans les cuisines comme s'il ne s'était rien passé ? Le forban lui-même semblait y réfléchir. Au bout d'un moment, il finit par envoyer la paperasse au diable, contourna son bureau pour s'y adosser et croisa les bras.

« Dis-moi, Fowles, reprit-il, quand, exactement, comptes-tu me dire la vérité ?

— Pardonnez-moi, capitaine, mais je ne comprends pas ce que vous insinuez.

— Ne me mens pas. »

Son ton ferme me figea. Alors qu'il m'examinait de la tête au pied, je frémis. Aucun doute, gamine, il voyait ma poitrine, il voyait mon entre-jambe sous mes vêtements. C'était pas un idiot, Monteña, ça non ! Comment avais-je pu croire qu'il ne s'apercevrait de rien ? Ce lascar n'avait rien à voir avec Fergusson, ni même avec les autres pirates. C'était un meneur, un vrai, du genre de ceux qui dirigeaient Nassau. Personne ne pouvait le duper.

Pourtant, mes lèvres se serrèrent. Cette vérité qu'il me demandait, je ne pouvais pas la dire. Je ne pouvais me résoudre à la dire. Mais je tremblai de peur, consciente de ma vulnérabilité. Monteña s'en aperçut et soupira.

« Très bien, tu n'es pas obligée de me la dire, mais sache que la confiance entre un capitaine et son second, c'est essentiel. »

J'écarquillai les yeux. Sans rire ? Moi, son second ? Juste pour avoir abattu quelques soldats espagnols ?

« Vous plaisantez ? lâchai-je en oubliant la hiérarchie.

— Je ne plaisante jamais, Fowles. Bien entendu, cela reste entre nous pour l'instant. Avant de prendre ton poste, il faut apprendre. Je continuerai de solliciter Montilla de temps à autre si j'ai besoin de son aide, mais je ne tiens pas à faire de lui mon second : je ne peux pas faire confiance à quelqu'un qui est prêt à tout pour parvenir à ses fins, même si, au fond, c'est ce que je fais moi-même. »

Là-dessus, je ne pouvais pas le contredire. Le binoclard charognard avait de l'ambition, trop d'ambition. Il est évident que, une fois second, il n'hésiterait pas à nuire à Monteña pour prendre sa place. En d'autres termes, choisir Montilla comme second reviendrait à laisser les portes grandes ouvertes à la mutinerie.

« Tu viendras ici tous les soirs, reprit le capitaine. Je t'apprendrai l'espagnol, à le lire et à l'écrire.

— Certains hommes parlent une autre langue que l'espagnol. Dois-je l'apprendre aussi ?

— Chaque chose en son temps. Tous l'équipage te comprendra si tu parles espagnol, même les Azteca.

— Les Azteca ?

— Le véritable peuple du Mexique. Celui que vos grandes nations ont cherché à anéantir. C'est de leur langue dont tu parles, le nahuatl. »

Le capitaine prit un ton acerbe en prononçant ces paroles. Je commençai à comprendre, gamine : l'équipage du Tlaloc était composé d'Espagnols hostiles à la couronne et d'Azteca. Temolin, sans aucun doute, devait être l'un d'entre eux. Mais Monteña ? Impossible de déterminer à quelle peuple il appartenait. Il semblait à la fois appartenir au deux et à la fois à aucun.

Le capitaine se dirigea vers l'étagère de livre. Il en choisit un et me le tendit.

« Ce soir, nous allons commencer à t'apprendre à lire. Tous les seconds devraient savoir lire, si tu veux mon avis : ils doivent être capables de remplir toutes les fonctions du capitaine en son absence, c'est à dire aussi savoir lire les cartes et remplir les livres de comptes. Il vaut mieux débuter dans ta langue. Tu as de la chance, j'ai quelques ouvrages écrits en anglais, ici. Celui-là, je l'ai volé sur un navire de la marine anglaise qui nous avait attaqué l'hiver dernier. C'est comme ça que j'ai appris ta langue, celle que tout le monde parle à Nassau. Cet ouvrage s'appelle L'Odyssée. Il s'agit d'une très vieille histoire, issue de la mythologie grecque. Tu pourras emporter le livre avec toi, bien sûr. À chaque pause, je veux te voir lire. Cela ne devrait pas être difficile : tant que tu ne sauras pas lire et parler l'espagnol, tu resteras à ton poste, en cuisine. Quand tu seras capable de discuter avec n'importe quels membres de l'équipage, j'envisagerai de te donner un nouveau poste. Des questions, Fowles ? »

Je secouai la tête et sourit en guise de réponse.

« Bien. Dans ce cas, assieds-toi, que je t'apprenne comment déchiffrer ce livre. »

*

Le vent s'apaisa les deux jours suivants, tout comme la pluie. Des rayons de lumières transpercèrent les nuages et plongèrent dans la mer. Comme l'on avait pas besoin de moi en cuisine, je continuai ma lecture de l'Illiade sur le pont, tranquillement mais laborieusement, assise au pied du grand mât pour ne gêner personne. Temolin, également en pause, était assis à côté de moi. Il fumait une sorte de tabac à l'odeur puissante, du genre qui agresserait ton petit nez.

« Tlaloc se ha ido. »

Tlaloc est parti. En deux jours, j'ai su que Temolin ne parlait pas plus espagnol que moi. Nous essayions donc de communiquer avec nos maigres connaissances dans cette langue.

« Quien es Tlaloc ? lui demandai-je.

— Un dios. De la lluvia. »

Un dieu de la pluie ? Jamais entendu parler. Le vieil homme enleva son amulette qu'il portait autour du cou et me la confia. Ainsi, songeai-je, ce petit masque en bois munit d'une couronne et de crocs représentait le fameux Tlaloc. Temolin me confia, comme il put, qu'il s'agissait de l'un des dieux les plus importants de leur culture.

Avant d'embarquer sur ce rafiot gamine, je n'avais jamais entendu parler des Azteca, ni de leur langue, ni de leurs dieux. À vrai dire, je n'avais jamais pensé qu'un autre peuple vivait dans les Caraïbes avant l'arrivé des Espagnols et des Anglais. J'étais loin de la vérité, gamine, je le sais, et j'ai honte quand je me souviens de mon ignorance. Heureusement, à ce moment de mon histoire, cela allait changer.

À la nuit tombée, alors qu'Oeil-de-Pigargue jouait de la guitare pour l'équipage, accompagné de Chimali qui jouait de la tapitzalli1, je me rendis chez le capitaine. Quand je franchis le seuil de sa cabine, je le découvris à son bureau, penché sur une carte. Il m'entendit entrer, mais ne leva pas les yeux.

« Cette lecture de l'Illiade, où ça en est ? m'interrogea-t-il sans cérémonie.

— C'est difficile, mais ça avance. Je suis au moment où Télémaque rend visite à Ménélas, à la recherche des nouvelles d'Ulysse.

— Je vois. Il faut continuer, même si c'est difficile. La lecture ouvre à des mondes nouveaux, Adrian. Garde ça en mémoire pour continuer à progresser. »

Je m'approchai de lui et observai la carte qu'il étudiait. Elle représentait la mer des Caraïbes avec toutes ses petites îles. Elle me sembla bien plus complète que celle de Ferguson. Monteña avait rajouté sur la sienne des petites îles à l'encre noire et, au regard des calculs qu'il faisait, nous nous dirigions vers l'une d'elle.

« Je peux vous poser une question ? repris-je.

— Tu es là pour ça, Fowles.

— Temolin m'a parlé du dieu de la pluie chez les Azteca, qu'ils appellent Tlaloc. Pourquoi le navire porte le nom d'un dieu ? »

Un rictus s'esquissa sur les lèvres du capitaine. Il se redressa et m'invita à m'asseoir avant de s'asseoir à son tour.

« C'est toute une histoire que tu me demandes là. En fait, avec mon ancien navire, nous avions abordé un galion espagnol – ce galion espagnol, précisément – et une tempête nous a enveloppé alors que nous approchions de l'abordage. Les Azteca de l'équipage y ont vu un signe de Tlaloc, un signe pour leur venir en aide. Il se trouve que, ce jour-là, malgré le temps, nous n'avons perdu aucun homme, et mieux encore, nous avons récupéré le galion, alors que ce genre de navire est presque impossible à dérober. Depuis qu'on a embarqué à son bord, nous n'avons abordé que très peu d'autres navire, car notre nouveau bâtiment était quelque peu endommagé. Mais à chaque fois, Adrian, à chaque fois il se mettait à pleuvoir quand on abordait. Alors, quand le moment est venu de renommer le galion, l'équipage a voté pour le Tlaloc à l'unanimité.

— Même les pirates espagnols ?

— Surtout les pirates espagnols. Ils ne sont pas dans mon équipage pour rien. Tout le monde ici déteste la couronne d'Espagne. Cela leur a permis de nouer une profonde amitié avec les pirates Azteca.

— Temolin m'a dit que son peuple n'avait pratiquement jamais pris la mer avant eux. Comment en sont-ils arrivés à voguer sur les mers ? »

Le capitaine se pencha vers moi et me tapota l'épaule.

« Patience, tu le sauras bientôt. Là où nous allons, tu trouveras tes réponses à toutes tes questions. Tu ignores encore à quoi nous aspirons, Adrian, mais je ne suis pas la meilleure personne pour te le dire. Il n'y a qu'une seule personne capable de te l'expliquer, et nous sommes sur le point de la rejoindre. Je sais que ce n'est pas facile de servir un équipage à l'aveugle, sans comprendre ses intentions, mais patience, tu vas bientôt le découvrir. »

Je hochai la tête pour signifier mon accord. Que pouvais-je faire d'autre, gamine ? Jamais on ne devait contredire son capitaine, sauf s'il nuit à l'ensemble de l'équipage.

Le capitaine tendit la main vers moi, réclamant le livre qui était posé sur mes genoux. Après lui avoir donné, il commença la leçon du soir :

« Et si tu me montrais tes progrès en lecture, Fowles ? »

 

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