Chapitre 16 : Rétablir l'équilibre

Les heures défilant et le travail étant finis, je n'avais toujours pas quitté mon bureau, mais je n'avais aucune envie de rentrer maintenant. Je ne voulais pas croiser Heather. Cette idée me déplaisait soudainement.

Je me saisis de mon portable et l'appelai pour lui annoncer simplement que je ne pourrais pas être à la maison. Je prétendis avoir du travail et que l'on se verrait demain. Elle semblait compréhensive et ne se soucia pas de savoir quelle était la vérité du mensonge. Comment ce mensonge pouvait-il encore passer de nos jours ? Peu importe. Elle y avait cru, c'était l'essentiel.

Je finis par raccrocher et lâchai le portable sur la table. Je posai mes coudes sur celle-ci et pris mon visage entre mes mains.

Qu'étais-je en train de faire ?

Cette femme ne m'aimait pas. Elle s'accrochait juste à moi parce qu'on avait couché ensemble et pour un mariage blanc, mais elle ne m'aimait pas. Elle voulait aimer un homme qui lui raconterait toute sa vie, qui convaincrait son père d'une manière totalement honnête. Je n'étais pas ce genre d'homme. Au contraire. J'étais l'enfoiré que toute femme ne pouvait que détester.

Je pouvais offrir tellement de choses à cette femme, je pouvais la combler de toutes les conneries de notre monde. Mais à croire que non, pas totalement. Elle ne demandait pas grand-chose : mon honnêteté et mon amour. Deux choses que je ne pouvais pas et ne pourrais jamais lui offrir.

Je finis par dégager les mains de mon visage et me levai de ma chaise. Je m'approchai d'un placard à proximité et l'ouvris. À l'intérieur se trouvaient quelques bouteilles. Ça pouvait toujours être utile, comme en ce moment. Je pris une bouteille d'un alcool quelconque, un verre puis revins à ma place. Je me servis un verre que je bus cul sec. Cette routine ne datait pas d'hier.

Depuis que j'entretenais une relation plus ou moins sérieuse avec Heather, boire et me couper n'étaient plus des pensées aussi présentes qu'auparavant. La dernière fois datait d'il y a quelques jours. Jamais je ne m'étais abstenu pendant une durée aussi longue... Ou sinon, je ne m'en rappelais plus. L'alcool n'aidait pas à me concentrer.

Puis je repensais à Heather. Notre rencontre me paraissait si lointaine et si je devais l'aborder de nouveau aujourd'hui, si nous devions tout recommencer, peut-être que je n'agirais pas de la même manière. En quelques semaines, beaucoup de choses avaient changé...

Était-elle en train de me changer ou étais-je en train de la changer elle ? En ce moment même, je n'en avais pas la moindre idée.

Je regardais le fond de mon verre, espérant y voir quelque chose d'intéressant. Il n'y avait rien. Rien qui ne puisse me donner des réponses. À la limite, ça aurait pu être un de ces verres avec une image presque pornographique. Pourquoi je n'en avais pas d'ailleurs ?

Cynthia entra alors dans mon bureau, quelques papiers en mains. Elle sembla à la fois gênée et surprise de me voir. Elle avait dû penser que j'étais parti à cette heure-ci. Je ne restais que peu de fois aussi tard dans mon bureau.

— Oh pardon ! Je te dérange ? me demanda-t-elle.

— Non, pas du tout, marmonnai-je.

— Je croyais que tu étais parti à cette heure-là...

Exactement ce que je disais. Bien trop prévisible...

— Quelque chose ne va pas ? s'enquit-elle, inquiète.

Elle savait toujours quand quelque chose n'allait pas. Après tout, n'importe qui l'aurait remarqué au ton de ma voix et au verre dans ma main.

— Disons que tout ne se passe pas comme je le voudrais, avouai-je dans un murmure.

— Bizarre venant de toi, rétorqua-t-elle en haussant un sourcil.

Elle s'approcha, plutôt curieuse et persuadée que je lui en dirais plus. Elle me connaissait. Elle savait que j'avais confiance en elle et que je m'ouvrais très souvent à elle, du moins, la plupart du temps. Ma confiance avait des limites tout de même.

— Si je te gêne, je peux partir, me dit-elle pour ne pas paraître trop intrusive.

En s'avançant vers moi avant même d'avoir prononcé ces mots, elle l'était déjà. Mais sa présence ne me gênait pas. Au contraire.

— Non, reste. Tu veux à boire ? lui proposai-je amicalement.

— Pourquoi pas.

Je me levai pour m'emparer d'un second verre puis revins à ma place. Elle s'assit en face de moi et déposa les papiers qu'elle tenait sur mon bureau.

— Je suppose que tu verras tout ça demain. C'est le bilan du mois de janvier et les actionnaires voudraient te rencontrer dans le mois.

— Je les contacterai demain.

Comme d'habitude, à chaque nouvelle année, c'était le même refrain. Mais je savais que ce ne serait qu'une simple réunion où je ne ferais que les rassurer. Je perdais vraiment un temps considérable à expliquer que tout allait bien et que rien n'était sur le déclin.

Je lui servis un verre que je lui tendis immédiatement. Elle le prit en main. Je me servis également un autre verre, pourquoi allais-je m'en priver ? Nous trinquâmes puis bûmes chacun une gorgée.

— Qu'est-ce qui ne va pas dans ce que tu prévoyais ?

— Je ne sais pas comment faire pour qu'une femme m'aime...

— Sois toi-même, me conseilla-t-elle.

Comment pouvait-elle oser me conseiller ce genre de choses ? Ça ne servait à rien. J'étais déjà moi-même et si Heather devait en savoir plus sur moi, je savais comment ça se terminerait... et ça me désespérait.

— Ça ne marche pas et ça ne marchera jamais, la contredis-je aussitôt.

— Je suis sûre que tu peux t'en sortir, me rassura-t-elle d'une douce voix.

— J'aurais dû choisir une femme bien plus accessible, une femme monnayable, lâchai-je, dubitatif. Une pute aurait pu faire l'affaire... mais une pute a une histoire...

— Oui... C'est vrai que question réputation ça craint.

— Et encore, cette femme n'est pas sans histoire... Mais je sais qu'elle ne me lâchera pas...

— Elle peut très bien te lâcher, lança-t-elle comme une évidence.

Je bus une rapide gorgée de mon verre avant de lui répondre.

— Elle était vierge, je suis le premier homme avec qui elle baise...

— Oui, elle aura du mal à te lâcher, se résigna-t-elle à admettre. J'étais pareille avec mon premier mec...

— Il faut juste qu'elle m'épouse, mais elle trouve n'importe quel prétexte pour me repousser.

— Elle finira par céder, déclara-t-elle, sûre d'elle.

— J'espère bien...

Nous échangeâmes un rapide regard avant que je replonge le mien dans mon verre déjà pratiquement vide. Le temps passait bien trop vite avec l'alcool, c'était souvent que je voulais. Pourtant, il se faisait tard et rester ici était totalement stupide. Je devais rentrer chez moi. Je devais rejoindre Heather...

 

*

 

De retour chez moi après avoir passé de longues et douloureuses minutes dans ma voiture, la maison était totalement éteinte. Heather devait dormir. En me dirigeant vers la chambre, je constatai que mes doutes étaient réels : elle dormait bel et bien. Alors, silencieusement, je m'assis à côté d'elle.

J'aurais bien voulu lui caresser son visage, mais je ne voulais pas prendre le risque de la réveiller. Je me contentais de l'observer. Elle était sans maquillage, totalement décoiffée, complètement au naturel... et pourtant, elle m'excitait tout autant.

Pourquoi parmi toutes les femmes au monde, je choisissais elle ? Celle qu'il ne fallait pas. C'était sûrement le pire choix de toute ma vie... et pourtant, j'en avais fait de nombreux mauvais choix dans ma vie.

Elle ouvrit doucement les yeux. Mince ! J'avais dû la réveiller, même en étant le plus discret possible. Ce n'était certainement pas dans mes intentions. J'avais espéré juste pouvoir la regarder dormir tout en dessaoulant. C'était bien une idée à la con dans le genre. Je devais vraiment être bourré pour penser ça.

Elle frotta ses yeux, tentant de se réveiller après si peu d'heures de sommeil. Elle me chercha du regard, plutôt perdue.

— Cole ? Mais je croyais que tu—

— J'ai fini plus tôt finalement, la coupai-je.

Je crois qu'elle venait de constater mon mensonge. Tant pis. J'avais bien trop bu pour m'en rendre compte.

Elle se releva légèrement pour mieux me voir. Je posai ma main sur son bras et le caressai délicatement. Sa peau était tellement douce, plutôt chaude. Ça m'avait manqué. Elle s'empara de ma main puis souleva ma manche. Elle put y apercevoir de nouvelles coupures à vif encore ensanglantées.

— Qu'est-ce que tu as fait ? s'enquit-elle, les yeux larmoyants.

— Peu importe...

— Tu as bu ? s'angoissa-t-elle soudainement.

Je n'osai pas répondre. J'étais resté dans la voiture en train de finir une bouteille tout en me coupant chacun de mes poignets à chaque gorgée. Ensuite, j'avais attendu que le sang ne cesse de couler. J'avais juste besoin de le faire.

Mais je ne voulais pas en parler. C'était du passé.

Je m'approchai d'elle pour l'embrasser passionnément. Je ne voulais pas avoir à subir son interrogatoire. Elle me repoussa immédiatement. Je n'allais pas m'en sortir aussi facilement visiblement.

— Cole ! Dis-moi tout !

— Tu ne pourrais pas comprendre... Personne ne peut...

— Bien sûr que si.

Elle prit mon visage entre ses mains et me força à la regarder. Moi qui tentais d'éviter son regard depuis tout à l'heure. Je détestais cette situation et l'alcool ne m'aidait pas à être à mon avantage.

— Laisse tomber, esquivai-je.

— Tu veux vraiment mourir ? demanda-t-elle brusquement.

Je ne répondis rien et la regardais dans le blanc des yeux. Est-ce que je voulais vraiment mourir ? Oui et non. Je n'avais surtout aucune envie de vivre. J'ignorais où j'allais et ce que je voulais vraiment. Alors quitter ce monde maintenant ou plus tard n'avait aucune importance.

Mais je ne pouvais pas le lui dire.

— Je ne comprends pas pourquoi.

— Peu importe. Dors, il est tard.

— Non, je n'ai pas envie de dormir tant que tu ne m'auras rien dit ! J'espère que tu ne fais pas ça parce que je ne veux pas encore t'épouser !

Comment pouvait-elle penser ça ? Mes tendances à la mutilation et mon envie de me marier avec elle n'avaient aucun rapport. Je ne voulais pas lui laisser penser ça.

— Ne t'en fais pas... Je ne te forcerai jamais de cette manière... En fait, je ne te forcerai pas...

Je pris ses mains puis finis par les relâcher pour détourner mon regard. Je n'avais pas envie de la voir de cette manière.

— Je t'en prie Heather. Cesse de me poser des questions à ce sujet, lui ordonnai-je d'un ton faible.

— D'accord, lâcha-t-elle sans en être vraiment convaincue.

Elle s'assit en tailleur sur le matelas, face à moi. Elle plongea son regard fatigué dans le mien. Elle essayait de m'attendrir. Avec l'alcool, ça marchait, enfin, je croyais.

Je pris son visage dans mes mains pour l'embrasser passionnément. Aux premiers abords, elle se laissa faire, mais m'arrêta bien rapidement.

— On ne couchera pas ce soir Cole, tu es ivre, me prévint-elle.

— Pourquoi es-tu si récalcitrante ? Ce n'est rien ça ! m'emportai-je.

— Ce n'est pas rien ! Tu es... bourré et tu viens de te... couper... Et j'en ai rien à foutre que tu bandes !

Elle avait du mal à prononcer chacun de ces mots. Elle était gênée. Elle prit le pan de sa nuisette, le serrant fermement entre ses mains.

— Je n'aime pas quand tu es comme ça, confessa-t-elle faiblement.

Elle baissa son regard. J'avais presque de la peine pour elle. Je m'emparai de ses mains et caressai ses phalanges du bout de mes doigts.

— Pourquoi tu te fais du mal comme ça ? demanda-t-elle timidement.

— Je ne me fais pas de mal...

Je la tirai vers moi, la prenant dans mes bras. Fermant les yeux, je humai son doux parfum assez fugace.

— Je ne veux plus que tu fasses ça, m'intima-t-elle tristement.

Même bourré, je ne pouvais pas faire des promesses en l'air. Je savais que ce qui s'était produit se reproduirait. C'était ainsi, qu'elle le veuille ou non.

Elle enroula ses bras autour de mon cou et je sentis son souffle saccadé sur mon torse. Ses mains s'enfoncèrent dans la chair de mon dos. Elle tentait de se retenir de pleurer, je le sentais.

Je m'allongeai et l'entraînai avec moi sur le lit. Chacun dans les bras de l'autre, nous laissions le silence planer entre nous. Sa tête sur mon épaule, elle me regarda presque d'un air triste. Je tentai de la rassurer en caressant sa chevelure.

— On ferait mieux de dormir, murmura-t-elle.

J'acquiesçai tout en sachant pertinemment que jamais je ne trouverais le sommeil encore une fois. 

— Bonne nuit Cole.

— Bonne nuit Heather, lâchai-je d'un ton hésitant.

Elle m'adressa un dernier sourire avant de s'allonger à mes côtés. Elle s'endormit bien assez rapidement, elle n'était pas comme moi.

Je tentai de trouver le sommeil, dos à elle. Mais rien... Je n'avais pas envie de le voir... de les voir...

Je fermai les yeux, c'était tout ce que je pouvais faire tout en retenant mes pleurs... Malheureusement, je ne pouvais résister face à la fatigue. Je serais toujours faible dans ce cas-là.

Tu sais ce que tu dois faire si quelque chose ne va pas. 

Je m'agrippai à mon oreiller, serrant les dents et me forçant à garder les yeux fermés. Je mis fin à tout ceci en ouvrant les yeux, le souffle court.

Je jetai un bref regard vers Heather. Elle dormait toujours aussi paisiblement. Je l'enviais sur ce point. Puis je constatai qu'il était seulement trois heures du matin.

Fatigué et la gueule de bois.

Heather était, comme toujours, bien trop insouciante pour comprendre le bordel qui se tramait dans ma tête, celui qui me donnait la migraine. Une aspirine ferait l'affaire... ou de l'alcool.

Encore une journée qui s'annonçait aussi bien que les précédentes. Rien de nouveau à l'horizon, comme toujours...

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ManonSeguin
Posté le 28/02/2021
T__T J'ai un petit peu de peine pour Cole...Certes il campe très bien le connard de première catégorie, arrogant au possible et tout ce qui faut pour qu'il soit détesté comme personnage, mais parfois on entraperçoit quelques facettes plus fragiles et délicates de sa personnalié et là, on compatis.
Heather c'est pareil, je l'aimais bien au début et puis...Elle me parait...toute bizarre. On sens qu'elle s'inquiète pour lui, mais je crois qu'elle ne se rends juste pas compte de ce que ça peut impliquer de plonger dans la merde de quelqu'un.
MissRedInHell
Posté le 30/03/2021
Je me suis bien amusée sur ce point avec Cole. J'aime vraiment les anti-héros et jouer avec cette ambivalence entre la haine et l'amour huhu :')

Totalement, en même temps, elle se rend compte de tout ce que Cole cache publiquement, notamment son mal-être, et c'est vraiment violent ^^'
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