Chapitre 16 : Promenons-nous dans les bois

Laissés seuls, les lycéens s'effondrèrent dans la cuisine. Chacun ruminait de son côté à la recherche d'une solution. Comment trouver la localisation du quartier général des Gourmets dans un premier temps, puis dans un second, comment s'y rendre ? Sans même évoquer la suite du problème une fois qu'ils dénicheraient la porte d'entrée. Chacune de leur rencontre avec un représentant de ce monde des Esprits n'avait pas exactement été un succès. 

— Je repense à ce qu'a dit la chose dans la soirée, murmura Camille. Celle dans les bois. Elle voulait que l'on passe un message. Peut-être que si on le fait, elle acceptera de nous aider à nouveau ?

— Je ne sais pas, grimaça Valentine. On ne sait pas ce que ce truc veut. Elle pourrait être un danger elle aussi. 

Na ne dit rien. Ses yeux parlaient pour elle, avec cette brillance des larmes contenues. Ce n'était pas le moment de pleurer, songea Amadeus, mais pourtant, qu'est-ce que cela ferait du bien à la Sorcière d'enfin lâcher prise.

— On a pas d'autre choix, non ? fit-il d'un air piteux. Parce que sinon...

— Sinon c'est Claude et Mehdi, termina Camille. C'est à prendre ou à laisser. Et ils nous mettront en dehors de cette histoire. Je veux pas, pas alors que ça devient vraiment intéressant.

— Et ensuite, quand on peut bouger, dit Valentine, on fait quoi ? Parce qu'on a aucune idée de là où aller. 

Na secoua sa queue de cheval et se mordit les lèvres. Puis, la Sorcière articula d'une voix rauque, appuyée contre le frigo : 

— On va voir ce Léopold à Istanbul. On le fait parler et on l'embarque avec nous si nécessaire. 

— C'est un Chasseur, fit remarquer Valentine. S'il est comme Estelle, je vois mal comment on pourra le maîtriser. Surtout s'il décide de s'en prendre à toi ou à ton frère. 

— On avisera. Au besoin, Amaterasu sera là.

Valentine hocha la tête. Puis, elle se retourna et attrapa son sac au sol pour tirer son fidèle Opinel qu'elle glissa dans sa poche. 

— Bon, maintenant, dit-elle. On cherche un Baptiste qui serait en réalité Obéron. Ça vous dit quelque chose ? 

Nouveau silence. Patrick l'étoile de mer chantonnait en choeur avec les poissons de l'autre côté de la porte. 

— Je connais un Baptiste, se hasarda Amadeus. Enfin, y a le père Baptiste, quoi. Mais il est vieux, il est là depuis longtemps avec Murielle. Je vois pas trop le rapport. 

— Il y a un autre Baptiste dans la zone ? intervint la Sorcière en se redressant. Quelqu'un d'autre qui s'appellerait comme ça dans le village ? 

Amadeus plissa les yeux pour mieux se concentrer. La liste des habitants n'était pourtant pas bien longue, mais il voulait en être certain avant de répondre : 

— Non, dit-il. Ou en tout cas, plus depuis longtemps. 

— Alors on y va, trancha Camille en attrapant sa doudoune et son écharpe. On a pas une minute à perdre. Inare est en danger. 

À ce moment, le portable de la lycéenne sonna à nouveau. Elle le tira de sa poche, fronça les sourcils et l'enfonça dans son manteau. Amadeus n'eut pas besoin de lui demander pour savoir que Claude devait sérieusement commencer à s'impatienter. 

— Donne-moi le téléphone, fit Na une fois sa veste enfilée. Je vais lui envoyer un message, ça devrait au moins le calmer un peu. 

Le temps que la Sorcière tape — péniblement — les quelques mots sur le clavier et ils partirent. Amadeus passa juste jeter un coup d'oeil dans le salon pour s'assurer que tout soit en ordre. Les amis de sa soeur gisaient en tas sur le canapé. Ils relevèrent à peine la tête lorsqu'il leur demanda de transmettre un message à Achille comme quoi il partait faire une course. Le lycéen ressortit de la pièce avec la vague impression d'avoir respiré une cuve de cognac. 

Heureusement, une fois dehors, la fraîcheur le tira pour de bon de sa torpeur et de la nausée de fatigue qui lui enserrait la gorge. Les trois filles l'attendaient au niveau du portillon. Il finit d'enrouler son écharpe autour du cou. Il n'aimait pas cette laine qui le grattait, mais avec les températures glaciales de ce 1er janvier, il n'avait pas le choix. Pareil avec ses chaussures de montagne trop épaisses qui transformaient ses jambes en deux pattes d'eph de film rétro. 

— C'est par là, indiqua-t-il en pointant les hauteurs du petit centre historique. On est à deux minutes, même pas. 

Sainte-Marie ne possédait de toute manière pas une superficie excessive. Les adolescents s'élancèrent dans les rues dégagées par le passage de la saleuse la veille. Ils bondissaient au-dessus des plaques d'égout pour éviter de glisser. Tout le village dormait, sans doute encore embrumé de l'alcool. Mais aussi de l'habituel tapage nocturne des Labaky. Estelle invitait souvent le voisinage à se joindre à la fête s'ils le désiraient, mais la plupart partaient quand arrivaient les premières voitures d'étudiants sauvages de la région. 

En revanche, les quelques coqs du coin s'éveillaient déjà et un chien dans le lointain aboya. L'écho se répercuta sur les parois de la vallée. 

Amadeus aperçut enfin les trois marches du perron de Baptiste et Murielle. Il ralentit sensiblement, rongé par l'incertitude. Il avait peur de passer pour un fou, à réveiller le père Baptiste un 1er janvier au matin pour lui demander s'il ne connaissait pas des Esprits dans la forêt. Na dut percevoir son appréhension, car elle lui décocha un léger coup de coude pour le tirer de ses songes. 

Il n'avait donc pas le choix. 

Il marcha jusqu'à la porte et fixa la sonnette. Puis se retourna pour chercher un moyen de se défiler chez ses amies. Il déglutit.

Il posa l'index sur la sonnette et appuya. 

De l'autre côté, il entendit le fox-terrier du couple aboyer, très vite suivi de la voix rauque du père Baptiste. 

— Qui c'est ? gronda le vieil homme. Si c'est pour le calendrier, on a déjà donné. Vous êtes passés y a deux semaines. 

— C'est moi ! miaula Amadeus d'un ton mal assuré. C'est Amadeus. Je voulais vous voir. 

Quelques jurons résonnèrent, puis un bruit de verrou. La porte s'ouvrit en un silence huilé sur le visage raviné et moustachu du père Baptiste. Sous la lumière crue du matin, le vieillard plissa les yeux et tira ses lunettes de sa chemise pour les ajuster sur son nez. 

— Eh bien, grommela-t-il, ça en fait du monde. Qu'est-ce que tu me veux mon bonhomme ? 

— Mmmh, hésita Amadeus, comment dire... 

— On vient transmettre un message, intervint Camille. On peut entrer ?

Le père Baptiste se frotta le crâne puis se lissa la moustache, visiblement perplexe sur la réaction à adopter. Puis, après un moment où l'hésitation saisit son visage, il ouvrit un peu plus grand la porte pour laisser entrer les adolescents. 

La pièce en pierres apparentes était basse de plafonds, avec des poutres épaisses où étaient restées les guirlandes et les décorations de Noël. Dans un coin, près de la cheminée, un petit sapin clignotait. Le vieil homme les guida jusqu'au canapé et se rendit dans la cuisine afin d'aller sortir une bouteille de jus de pomme maison. 

— Alors, fit-il, qu'est-ce que vous me voulez un lendemain de Réveillon ? Je suppose que ça doit être important. 

Un tintement de verres suivi d'un grognement et le père Baptiste apporta un plateau qu'il déposa sur le rondin qui faisait office de table basse. 

— Par où commencer, fit Amadeus, c'est un peu compliqué...

— J'aimerais te dire que j'ai tout mon temps, maugréa le père Baptiste en lui tendant un verre, mais ce n'est pas le cas. Je dois encore ranger la chambre des petits-enfants, ils ont laissé un désordre monstre.

— Très bien, dit Na en refusant la boisson. Cela tombe bien, car nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous non plus. Une connaissance à vous nous a demandé de vous passer un message. 

— Ah oui ? répondit le père Baptiste sans plus s'en soucier. Qui ça peut-être ?

Na se retourna alors pour tirer un petit portefeuille de cuir de sa poche. Quand elle l'ouvrit, Amaterasu glissa sur la table et déploya ses multiples yeux. Amadeus hoqueta, surpris, tandis que Valentine s'était tendue, prête à réagir. De son côté, Camille s'était étranglée avec son jus et toussotait, comme sur le point de rendre l'âme. 

En revanche, le père Baptiste n'avait pas bronché. 

— Je ssssssuis formel, persifla l'Esprit. Na, ccccccce n'est pas un humain. 

— Quel drôle d'Esprit, murmura le vieillard d'une voix soudain étrangement jeune. S'enlaidir ainsi pour ressembler aux hommes, quelle drôle d'idée. 

— Un Esprit vous recherche dans la forêt, Obéron, exposa Na. Elle veut vous voir, et vous allez nous faire le plaisir de nous suivre si vous ne voulez pas qu'on révèle tout à votre femme. 

— Le chantage ne marchera pas comme ça, petite. 

Le père Baptiste, ou plutôt Obéron, prit une grande inspiration et cria : 

— MURIELLE ! 

Très vite, des pas se firent entendre à l'étage et son épouse descendit, emmitouflée sous deux couches de pull.

— J'arrive, j'arrive, murmura-t-elle. Tu as encore changé la température des radiateurs ? Il fait glacial dans cette maison. 

Quand elle vit la petite assemblée, elle forma un "o" avec ses lèvres et rajusta la pince de son chignon. 

— Eh bien, je ne vous avais pas entendus arriver. 

Na se leva. Amadeus enfouit son nez dans son verre. Lui aussi était pressé d'aller sauver Inare, mais dans l'immédiat, il n'était pas certain de vouloir assister à la confrontation qui s'annonçait. 

— Vous saviez pour votre mari ? attaqua aussitôt la Sorcière. Vous saviez pour Obéron ? 

La retraitée ne dit rien et resserra les pans de son cardigan. Puis, elle s'approcha de son époux et posa une main légère comme de la neige sur son épaule. Les veines vertes de Murielle tissaient un réseau de toiles d'araignée sur tout son corps et l'enserraient dans un cordage de vieillesse. D'un coup, elle semblait plus que jamais vulnérable. 

— Eh bien, souffla-t-elle, disons que cela fait un moment oui. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés, alors qu'il n'était encore qu'un Fée qui errait dans le bois. 

— Un... Fée ? balbutia Amadeus. C'est quoi cette histoire encore ? 

— C'est Titania qui vous envoie ? reprit le père Baptiste en fixant Na. Elle veut que je rentre, c'est ça ? 

— Nous avons besoin d'elle pour une téléportation, dit la Sorcière. Un ami est en danger et je dois retrouver mon frère. Nous avons besoin de vous pour la convaincre, ou alors vous acceptez de reprendre votre véritable apparence et à réaliser vous-même le sort. 

— Je ne peux pas. Je ne peux pas me retransformer. Je me suis coupé de la Nature pour prendre une apparence humaine et vieillir aux côtés de celle que j'aime. J'ai des enfants et des petits-enfants, ils ne comprendraient pas. 

Murielle et lui se prirent les mains. Leurs doigts frottaient sur la peau incroyablement douce de la vieillesse. Un mélange de tristesse et d'impuissance se mêlait sur leurs traits, comme s'ils étaient navrés de ne pas être en mesure de sacrifier leur vie durement construite pour des dangers inconnus.

— Ce n'est pas grave ! trancha Amadeus. Moi, je veux que vous restiez, Baptiste ou Obéron, je m'en fous. On va aller voir ensemble cette Titania et on règle ce problème. 

Na lui glissa un regard froid. 

— Très bien, maugréa la Sorcière. Prenez vos manteaux, Murielle et Obéron, on va se promener dans les bois. 

Le père Baptiste commença à s'empourprer sous sa moustache : 

— Petite insolente, je...

— Allons-y, souffla Murielle à son mari. Si son frère a disparu, on peut au moins faire cela. 

Valentine et Camille se relevèrent aussi. La première décortiquait le visage du père Baptiste à la recherche du moindre indice qui trahirait ses origines. La seconde ruminait, le front plissé, sans doute pour dénicher une solution plus confortable pour tout le monde. 

Seule Na demeurait rigide et droite. 

— Ils ont choisi de laisser mourir Inare, chuchota-t-elle à Amadeus en passant devant lui. Ne l'oublie pas. Ce ne sont pas tes amis. 

L'adolescent sentit un accès de colère monter en lui. Sa tête battait sous l'effet du sang et son nez lui piquait. 

— On ne peut pas frapper chez des gens et espérer qu'ils sacrifient leur quotidien pour toi. Un jour, il faudra peut-être que tu te dises qu'on est pas obligés de risquer nos vies pour ton frère qu'on connaît pas. On le fait pour toi. Pas pour lui. Juste parce que tu es terrorisée à l'idée d'être seule. À des moments, on croirait qu'on est pas vraiment tes amis. Que y'a juste ton frère qui compte.

La Sorcière marmonna quelques injures et le dépassa en le bousculant. Amadeus se mordit la lèvre, mais ne s'excusa pas. Il pensait réellement ce qu'il avait dit. Na était aveuglée par sa quête, si bien que l'univers se divisait pour et contre elle en une dangereuse dichotomie. Camille, mais surtout Valentine, qui partageaient l'avis du garçon à ce sujet, baissèrent la tête. Ils avaient déjà eu l'occasion d'en discuter lors des absences de la Sorcière. 

Pendant tout le trajet jusqu'au bois, personne ne pipa mot. Na ouvrait la marche, suivie du père Baptiste et de Murielle qui avançaient avec prudence sur le sol gelé. Valentine leur avait déniché à chacun un bâton à utiliser comme canne. Avec les champs durs comme de la pierre sous le coup de l'hiver, un accident était vite arrivé et des mottes de terre traitresses manquaient parfois de les faire trébucher. Derrière le couple, Camille et Valentine restaient en alerte, prêtes à intervenir si l'un des retraités chutait.

Puis, tout derrière, le plus loin possible de Na, Amadeus boudait. Il avait bien essayé de reparler à Na de cette histoire d'amitié et de dû au début de la marche, mais la Sorcière l'avait évité et il lui en voulait sérieusement pour sa puérilité. Lui-même se morigénait de ne pas simplement faire demi-tour pour lui apprendre pour de bon que ce n'était pas naturel qu'il se mette en danger pour elle. Juste dans l'espoir qu'elle le supplie de rester. 

Sauf que l'adolescent ne se sentait pas certain de vouloir prendre ce risque. Et si elle ne venait pas le chercher ? 

Alors, il frappait dans l'herbe enneigée, grognon. 

Après quelques minutes de cette ambiance mortifère, les premiers arbres des sous-bois surgirent devant eux, bruns et griffus. Heureusement, quelques sapins conféraient de la touffeur et de la verdure à l'ensemble qui aurait sinon davantage tenu d'une nécropole. 

— C'est par là, indiqua soudain Obéron-Baptiste. Elle doit nous attendre dans la clairière où je l'ai quittée.

Murielle serra le bras de son époux un peu plus fort contre elle.

— Je te promets, si elle te fait encore du mal, grogna la vieille dame, tant pis pour les bonnes manières, je lui fais avaler une branche pour de bon !

Ils se recroquevillèrent l'un contre l'autre. À partir de cet instant, le rythme du cortège, qui n'était pourtant déjà pas bien rapide, ralentit davantage encore. Seule Na poursuivait au même rythme et faisait demi-tour pour les attendre près d'une vieille souche. 

Enfin, ils parvinrent dans une trouée couronnée de sapins. Les arbres semblaient plantés à un intervalle étrangement régulier. Jusqu'au vent qui tomba sitôt qu'ils pénétrèrent dans le cercle. Ne demeura plus une brise pour agiter les épines.

— Titania ! appela Obéron d'une voix jeune et forte. Je suis là ! J'ai cru comprendre que tu voulais me parler !

— Montre-toi ! reprit Murielle. Et dis-nous ce que tu veux à mon mari !

Pendant un moment, rien ne se passa. Camille voulut ajouter quelque chose, mais Na l'interrompit d'un geste du bras. La Sorcière fronça les sourcils et tira Amaterasu de sa poche. 

— Je vais avoir besoin de toi, murmura-t-elle. Ça ne te dérange pas ? 

— Tu me sssssollicccccites beaucoup en cccee moment. Qu'essssst-cccce que j'y gagne ?

Avec la bosse de son chapeau melon et ses multiples yeux, Amaterasu aurait pu être effrayant en d'autres circonstances. 

— J'ai un livre d'anatomie humaine avec des images, fit Na. Je te le donne.

— Ccccc'est vrai ?

— Oui. 

Alors, Amaterasu rougit et s'enroula autour du poignet de Na, prêt à intervenir si nécessaire. 

" Pourquoi ces précautions ? Je ne compte pas vous faire de mal. Je ne suis qu'une Fée des bois comme chaque forêt en compte."

Au son des carillons de la voix, tous sursautèrent. Une ombre bougea d'un branchage à un autre sans qu'ils ne puissent rien distinguer. Amadeus avança vers le couple de retraités avec Valentine et Camille. Si l'Esprit se révélait aussi hostile que Carmen, il valait mieux pour eux se tenir sur la défense. 

" Eh bien Obéron, voilà bien longtemps que tu n'es plus venu."

La voix se rapprocha encore un peu. 

" Pendant que moi, je t'attendais. Si tu savais comme tu m'as rendue triste."

— Arrête de mentir ! ronchonna Obéron sous sa moustache. Après toutes les misères que tu nous as fait subir !

— Et puis il ne vous appartient pas à la fin ! renchérit Murielle. Laissez-le donc vivre un peu !

Les branchages s'agitèrent. Amadeus déglutit. Il était tendu et en était à espérer que cette Titania se montre au plus vite pour en finir avec cette angoisse.

" Les humains vieillissent et meurent, Obéron. Regarde comme la tienne est déjà flétrie." 

Enfin, Titania se dévoila, non pas surgie de l'arbre comme Amadeus s'y attendait, mais descendue du ciel. Des ailes irisées de libellule s'agitaient dans son dos, mais ce ne fut pas le plus choquant. Cela, encore, apparaissait dans les livres pour enfants. C'était ainsi que les fées étaient dessinées, avec cette délicatesse éthérée. 

Non, le problème était tout autre. Le problème était que Titania était indescriptible. 

La forme de son corps, de son visage, la couleur de sa peau, tout se floutait, se déformait, attrapait les teintes du décor, les mélangeait ou les renvoyait en une palette mouvante sans fin. Ses yeux prenaient mille nuances de gris pour virer au mauve et ses trois doigts s'épaississaient avant de réduire pour ne plus être que squelette. 

D'un coup, Amadeus comprit pourquoi le père Baptiste refusait de perdre son apparence humaine chèrement construite. La Nature se reflétait sur la Fée qui n'était que le miroir aux millions de dimensions colorées de son environnement. 

— Obéron est là, dit Na en se plaçant face à la Fée. Maintenant, je veux une faveur en échange. Nous avons besoin de vous pour une téléportation. 

La Fée sourit, et ses dents ressemblaient à de la roche moussue, puis à du bois avant de prendre la teinte de la glace. Amadeus frissonna, incertain de trouver le spectacle franchement beau ou laid.

— Vous ne faites que rembourser la dette de tes amies, rit Titania tout bas. Mais j'accepte si Obéron reste ici, qu'il quitte son humaine pour revenir avec moi. Je m'ennuie seule. Je suis comme toi, Sorcière, je le sens dans ton coeur. Je hais la solitude.

— C'est hors de question ! s'exclama Baptiste-Obéron. Je n'ai jamais cédé à ton chantage et ça ne marchera pas maintenant. 

Titania virevolta puis effectua une roulade dans les airs. Enfin, elle sortit un bâton de son bras et se gratta le menton avec.

— C'est embêtant, soupira-t-elle. Dans ce cas, pas de marché. 

Na s'apprêta à répliquer, mais Camille s'interposa. Malgré la buée sur ses lunettes, ses yeux lançaient des éclairs. 

— Si c'est pour de la compagnie, fit la lycéenne, si quelqu'un d'autre se dévoue pour venir avec vous ? Puisqu'Obéron a l'air de ne pas réussir à vous rendre heureuse.

La Fée arrêta une seconde sa voltige, sans que son corps ne cessât ses circonvolutions. Puis elle approcha son visage de celui de l'adolescente. Camille ne broncha pas, même si Amadeus remarqua que ses poings tremblaient. 

— Et toi, petite humaine ? murmura la Fée. Puisque tu proposes quelqu'un pour me tenir compagnie, pourquoi pas toi ?

Camille ferma les paupières. Le temps pour elle de prendre une inspiration, et sans doute, supposa Amadeus, d'échafauder un plan, et elle répondit, digne : 

— C'est d'accord. Je vous suivrai quand nous aurons atteint notre but. Il est en deux étapes. En premier, nous devons nous rendre à Ayaspaşa, à Istanbul, juste nous quatre. Ensuite, on verra pour la nouvelle destination.

Titania tapota le nez de Camille avec son bout de bois. 

— Très bien, fit la fée. C'est donc un contrat devant témoins. N'espère pas me flouer, humaine.

Na voulut ajouter quelque chose, mais trop tard. Dans un éclat de rire de la Fée, Amadeus sentit son corps se décomposer puis il retomba dans la familière piscine gelée. 

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Le Saltimbanque
Posté le 25/04/2021
Bon bah Camille s'est trouvé un date. Rusé de sa part, je lui souhaite beaucoup de bonheur.

Je n'ai pas du tout vu venir la révélation avec le père Baptiste. Le voir aussi imperturbable à l'apparition d'Amaterasu, et dévoiler tout ce qu'il sait sur ce bordel... J'ai redécouvert ce personnage, et ce n'est pas pour me déplaire.
Mon seul reproche est vraiment personnel, mais je trouve que sa relation avec Murielle est dévoilée de manière bien trop cul-cul pour moi. J'aurais aimé plus de subtilité et de retenu à ce niveau (mais après je suis très sensible à ce genre de chose, donc ce n'est peut-être que moi).

Na se prend enfin une bonne leçon ! Bien plus légitime que la remontrance de Valentine (oui, je ne lui pardonne toujours pas), Amadeus touche vraiment quelque chose de vrai. Mon seul regret est que c'est la première fois que cet aspect est adressé directement dans l'histoire, et je suis frustré d'apprendre qu'Amadeus et ses amies ont déjà eu des "discussions". Mais... je voulais être là pour le voir, moi !
C'est pour ça que cela me parait un peu sorti de nul part : je voyais bien l'obsession dangereuse de Na à l'oeuvre, mais jusque là Amadeus ne paraissait vraiment pas dérangé plus que ça.

Enfin, Camille. Wouah, elle est prêt à sacrifier toute sa vie, comme ça ? Finir son existence avec un être magique qu'elle ne connait pas ? Même Jésus Christ aurait été impressionné par son sacrifice et aurait complexé...

Voili Voilou
Alice_Lath
Posté le 28/04/2021
Hello hello
Aaaarh, je vais donc me repencher sur Murielle et Baptiste. C'est juste que j'suis gaga des couples de ptits vieux amoureux huhu la seule romance que j'aime alors je deviens aveugle
Je note pour le côté sorti de nul part de la remontrance haha

Et pour Camille mmmh, y'a tout un tas de raisons que je devrais ptêtre fort expliciter en effet hahahaha

Merci beaucoup encore pour tes retours, ça va bien faire progresser l'histoire !
Vous lisez