Chapitre 16 - Le Paradis (partie 2)

Athéna regarda autour d’elle, perplexe. Elle avait tiré afin de ralentir sa chute, dans l’espoir que la puissance serait assez forte pour freiner sa vitesse et lui épargner des dégâts corporels. Au lieu de quoi, elle avait pulvérisé le sol et ouvert la voie vers un immense sous-sol. Elle s’était vu chuter sur plusieurs mètres, terrorisée à l’idée de s’écraser face la première sur le sol. Paniquée, elle n’était pas parvenue à utiliser à nouveau ses pouvoirs. Résignée, elle avait fermé les yeux jusqu’à l’instant final. Elle s’était retrouvée sur le côté droit, percutant un plancher étrangement mou.

Elle releva la tête, surprise d’être à priori indemne. La poussière du plafond tombait en poudre fine autour d’elle. La fillette entendit quelqu’un tousser à ses côtés. Elle chassa la poussière devant ses yeux et sourit en reconnaissant Venzio.

– … !

Elle fut incapable de lui parler télépathiquement. Sa « voix » resta bloquée. Ce n’était pas comme si elle se heurtait à un mur. Elle ne pouvait même plus projeter ses paroles hors de sa propre tête. Athéna était un peu désarçonnée. Venzio lui agrippa soudain l’épaule.

– Athéna ! Ça va ?

La fillette hocha la tête. Ils se relevèrent tous les deux, moyennant chacun un concert de protestations articulaires et musculaires.

Un profond raclement de gorge leur parvint de derrière eux. Adler se relevait des décombres, crachant la poussière qu’il avait inhalé. Il poussa du pied le corps sans vie de la vigile qui avait chuté du plafond et se remit debout.

– Comment… peux-tu être encore là !

Sa respiration encombrée produisait un sifflement désagréable.

– Petite garce ! rugit-il.

Il fit un pas menaçant dans sa direction, mais s’arrêta en voyant les mains tendus d’Athéna. Ses paumes brillantes le visaient. Pour la première fois, une lueur de peur sembla traverser les yeux du directeur.

– Qu’est-ce que tu vas t’imaginer, gamine ? Je peux stopper tes pouvoirs quand je le souhaite ! Et faire de toi une bombe si l’envie m’en prend !

Athéna ne bougea pas.

– Vous mentez, dit Venzio. Vous transpirez la peur d’ici. Quant à ses pouvoirs, si vous pouviez les arrêter, vous l’auriez fait depuis de longues minutes déjà. Or, vous vous contentez de nous menacer d’une voix tremblante. Votre ego vous a perdu, cette fois.

 – Ça va vraiment être aussi simple que ça ? C’en est presque décevant.

Hurlant de rage et de frustration mêlées, Adler ramassa l’arme de la vigile et tira plusieurs sur Venzio et Athéna. Cette dernière repoussa toutes ses attaques. Puis elle tira à son tour. Le directeur fût projeté en arrière et s’assomma violement contre un gros bloc de ciment. La fillette fit un pas vers lui, sans doute dans l’idée de lui ôter la vie, mais Venzio la stoppa dans son élan. Il posa sa main sur épaule pour la ramener en arrière. 

– Ce fardeau ne sera pas pour toi.

Le mercenaire ramassa l’arme à feu, tombée au sol durant son vol plané. Il mit en joue le directeur. Celui-ci respirait faiblement, du sang s’écoulant d’une large blessure à la tête. Venzio hésita.

Qu’est-ce que t’attends ? Dépêches ! Avant de ses nanorobots le soigne ! Je sais que t’aimes pas tuer les gens… Mais là c’est tout sauf un meurtre inutile.

Venzio haussa un sourcil, peu convaincu quant à la notion de meurtre « utile » ou non. Puis il tira. La boite crânienne du directeur explosa, répandant cervelle et sang sur les débris du plafond. Le mercenaire lâcha le pistolet, puis revint vers Athéna, qui s’était détournée en apposant ses mains sur ses oreilles.

– C’est fini, lui dit-il. Ou presque, ajouta-t-il en levant les yeux vers la machine.

Il porta ensuite son regard vers la console qui clignotait derrière le grillage électrifié. Puis vers le directeur, dont il envisagea de récupérer un œil, comme Etel l’avait fait avant lui.

Ça ne suffira pas, intervint celui-ci.

Venzio fronça les sourcils.

– Comment ça ?

Adler l’a dit tout à l’heure. Cette machine n’est pas la seule. Y’en a deux autres. Et a moins que tu ne parviennes à découvrir leurs emplacements, ailles jusqu’à elles et que tu les détruises, le tout sans te faire choper entre temps… bah t’es pas près de mettre fin à tout ça !

Venzio eut un grognement de frustration.

– Faudrait savoir ! Tu as insisté pour qu’on la détruise et maintenant tu m’en empêches ? Bon sang, Etel tu te fiches de moi ! Tu te fous de ma gueule même !

Je n’ai jamais dit que je ne voulais plus que tu la détruises, abruti ! Je te fais juste remarquer que ta méthode est à chier, c’est tout ! Il va falloir passer au plan B.

– Parce que tu as une meilleure idée, peut-être ?

Etel sembla hésiter. Pourtant, c’est avec une froide détermination qu’il répondit :

Je vais m’en occuper. Je vais entrer dans le système et tout bousiller de l’intérieur. Y’aura aucun dégât. Pas de grande explosion, pas de bruit, rien. Je vais juste calmement appuyer sur « off ». Ça stoppera tout d’un coup. Plus d’électricité, de réseau, de musique, de banques, de nanorobots… et plus d’Interface.

Venzio allait souligner le fait que son ami avait pour une fois eu une idée brillante, quand il fût soudain frappé d’un doute.

– Mais… s’il n’y a plus d’Interface… comment tu vas vivre ?

Seul un profond silence lui répondit.

– Etel… ne me dit pas que tu comptes…

Le reste de sa phrase se perdit dans les sanglots qui lui étranglèrent la gorge. Ses mains furent prises d’un tremblement incontrôlable. Son ami ne pouvait pas faire ça. Ne devait pas faire ça. Venzio n’avait passé que quelques jours sans lui, et il s’était senti plus seul que jamais. Alors une vie entière ?

T’es pas seul, Venzio. Athéna va rester avec toi ! Je suis sûre que tu vas te démerder pour l’adopter. Et je pense que Lora t’a plus tapé dans l’œil que tu ne le penses… Y’a de quoi faire une chouette famille.

– Non non non… Non ! Ça ne… Ça ne justifie rien ! bredouilla Venzio. Tu ne pas…

Je te demandes pas ton avis ! rétorqua Etel d’une voix tremblante. Je suis fatigué de cette vie.

Venzio se tût. Etel avait raison. Vivre ainsi n’était fait pour personne. Et encore moins pour un enfant devenu trop tôt adulte, qui avait accepté de se sacrifier pour que l’un d’eux est une toute nouvelle histoire à écrire. A ses côtés, Athéna dût sentir que quelque chose était en train de se passer. Elle prit la main du mercenaire dans la sienne et la serra.

Venzio communiqua son accord à Etel. Ce dernier en sembla soulagé.

– Ça m’aurait fait chier qu’on se quitte fâché, s’amusa-t-il.

Puis après un moment, il ajouta :

– Je vais quitter mon Interface. Promis, je vais faire en sorte que la déconnection soit pas trop violente.

 Venzio ferma les yeux, redoutant ce moment. Il sentit Etel s’éloigner de lui petit à petit, pour finir par s’atténuer au minimum. Ils ne pouvaient plus se parler ou échanger leurs émotions et leurs sens, mais pouvaient savoir si l’autre était encore en vie ou non. Comme une intuition.

Il s’écoula de longues minutes, pendant lesquelles Etel devait être occupé à percer les nombreux systèmes de défenses de l’Interface. Athéna s’appuya contre Venzio et lui transmis toute sa compassion.

La machine se mit soudain à biper. Une alarme qui en amena rapidement des dizaines d’autres. Les voyants lumineux clignotaient comme des fous, à tel point que les fixer en devint insupportable. Le manège dura pendant quelques secondes.

Puis plus rien. Les lumières s’éteignirent, le ronronnement cessa. Athéna sentit ses nanorobots mourir à l’intérieur de son corps. Un silence oppressant tomba sur eux. Venzio sentit une dernière fois la présence d’Etel.

– Qu’est-ce qu’il va t’arriver ?

J’en sais rien. Peut-être que je vais juste mourir. Ou alors que je vais rester piégé dans mon Interface à tout jamais. Je pourrais peut-être me recréer tout un univers, ce fameux paradis dont parlait Adler. Avec un peu de chance, j’en oublierai que ça n’a rien de réel. (Il eut un rire nerveux). A moins que tout ça ne soit déjà le Paradis. Depuis le début. T’imagines ? Peut-être qu’on est finalement mort ce jour où on s’est enfuis.

– Oui… j’imagine, répondit Venzio d’une voix faible.

Au revoir petit frère. Je t’aime.

Puis il disparut.

Venzio se laissa aller. Des larmes chaudes roulèrent sur ses joues. Sa gorge noueuse ne parvenait plus à articuler le moindre mot. Des hurlements lointains l’arrachèrent à son deuil. Il releva la tête et essuya ses larmes.

– On doit vite partir, dit-il à Athéna. Concordium n’existe plus. Les gens vont paniquer et il y aura des émeutes. On doit s’en aller avant de se faire tuer.

La fillette hocha vivement la tête. Ils firent demi-tour et quittèrent la salle, passant devant le corps désormais sans vie du directeur Adler.

La panique la plus totale régnait dans les couloirs. Les gens couraient et se bousculaient sans tous les sens, hurlant leur désespoir et cherchant une solution. Ils ne firent même pas attention aux deux fuyards.

Les rues du Quartier Etincelle étaient en proie au même chaos. La population en venait déjà aux mains, saccageant tout sur son passage et pillant tout ce qui pouvait l’être. Des rassemblements ne tardèrent pas à se former sous les fenêtres des hauts responsables, mais ceux-ci s’étaient déjà réfugiés dans leurs appartements. Ils ne tardèrent cependant pas à en être délogés. La sécurité ne fonctionnant plus.

Venzio et Athéna mirent des jours à regagner l’océan. Ils finirent par dénicher dans un hangar un vieux bateau à voiles, appartenant sans doute à un amoureux de la navigation à l’ancienne.

Ils s’élancèrent sur l’étendue bleue. Après quoi, ils abandonnèrent Concordium et ses malheurs.

 

*

 

Taseo revint à lui peu de temps après. Il lui sembla pourtant qu’une éternité s’était écoulée. Il se trouvait toujours dans l’entrepôt. La pluie s’était arrêtée de tomber, et la machine, qui était désormais une ruine inutile, se trouvait toujours à sa place. De même que le corps de Maddy.

Taseo voulut la rejoindre. Il se sentait faible et, si sa dernière heure devait sonner, il voulait être auprès d’elle. Il commença à ramper quand un bruit de respiration se fit entendre derrière lui.

Abel était toujours en vie. Il était ramassé sur le sol, sa bure étendue autour de lui. Le rebelle s’approcha et s’appuya contre la machine.

– Ainsi tu es toujours en vie, vieux fou, souffla-t-il.

Les yeux du Saint-Premier fixaient le ciel sans le voir. Il semblait plus abattu que mal au point.

– Plus pour longtemps, murmura-il. Elle est venue me dire que c’était la fin.

Taseo le regarda sans comprendre.

– De quoi tu parles, encore ?

– Elle. Je l’ai reconnu. Elle était là. Phénone.

Taseo eut un rire nerveux.

– Tu divagues. Ce doit être parce que c’est la fin.

– Je ne divagues pas ! Tu l’as vu toi aussi. Elle est intervenue. M’a empêché d’agir alors que cela était pour son bien. Les Dieux ont visiblement décidé que tout devait changer. Mais que je ne serai pas celui qui incarnerait ce changement.

Abel tourna la tête vers Taseo. Ce dernier put voir que le religieux avait le teint blafarde et les veines du visage saillantes. Ses lèvres étaient sèches et craquelées, et de profonds cernes ornaient ses yeux. Il semblait effectivement sur le point de mourir.

– C’est impossible… Les Dieux sont… votre invention, assura Taseo.

Ne venait-il pourtant pas d’entendre le doute dans sa propre voix ?

– Reste à savoir qui elle est vraiment, continua Abel. A-t-elle fait en sorte que tu rêves de changement ? Ou as-tu donné vie à la déesse sans le vouloir ? Par un miracle que nous ne comprendrons jamais…

Le Saint-Premier poussa un profond soupir. Taseo eut un rire nerveux.

– Jusqu’au bout tu croiras à ses bêtises… Tu… !

Abel venait d’expirer. Taseo ne vit plus sa poitrine se soulever. Il secoua la tête et abandonna là son cadavre. Il devait rejoindre Maddy. Parvenu jusqu’à elle, il la souleva délicatement dans ses bras. La pluie avait trempé ses vêtements, et la poussière soulevée par le combat entre le rebelle et le Saint-Premier lui collait à la peau. Mais elle était toujours aussi belle. Taseo embrassa délicatement ses lèvres et lui ferma les yeux. Puis il se retourna vers la silhouette dont il sentait la présence derrière lui.

Phénone posa sur lui un regard remplit de compassion. Taseo ne put s’empêcher de détailler cette apparition mystérieuse.

Sa longue robe semblait changer de couleur en permanence, dont certaines parurent impossibles pour le rebelle. Ses parfaites boucles auburn cascadaient librement jusqu’à ses reins, faisant ressortir sa peau claire et ses yeux bleus, qui venaient orner un doux visage en forme de cœur. Tout en elle respirait l’apaisement.

Taseo la regarda fixement. Elle lit dans ses yeux sa question muette.

– Je regrette. C’est impossible.

Sa voix douce et apaisante redonna de la chaleur au rebelle.

– Je peux accomplir les espoirs les plus sincères et donner vie aux rêves les plus fous. Mais je ne peux pas ramener les morts.

Taseo caressa maladroitement les cheveux de Maddy.

– Les rêves les plus fous dis-tu ? Dans ce cas, fait cesser cette folie.

Il leva vers un regard implorant.

– Oui, souffla-t-elle. Cela je le peux.

Elle ferma les yeux un court instant. Une fois qu’elle les eut rouverts, le ciel sembla soudainement s’éclaircir. Taseo fût soudain frappé d’une idée.

            – Les plans… c’était toi… Pas vrai ?

            Elle eut un sourire amusé.

            – Non, pas tout à fait.

            Puis elle tourna les talons, les volants de sa robes s’agitant comme des ailes derrière elle.

            – Attends ! l’implora Taseo.

            Elle s’arrêta et le regarda, attendant sa question.

            – Quelle est la vérité ? Es-tu… réelle ? Ou t’ai-je donné vie, d’une manière ou d’une autre ? Mais si l’un comme l’autre parait impossible.

            Elle ne lui adressa pour toute réponse qu’un étrange sourire, mi-énigmatique, mi-amusé. Puis elle tourna les talons et fit quelques pas dans le hangar. Puis elle commença à s’effacer, avant de s’évanouir complètement.

 

*

 

            Lora toussa violement et recracha l’eau contenue dans ses poumons. Elle se redressa précipitamment pour permettre au liquide de s’écouler sur le sol, tout en continuant de tousser à cause de sa gorge irritée. Elle inhala ensuite de grandes bouffées d’air, avant de se laisser retomber sur l’herbe.

            La jeune femme ouvrit alors les yeux, pour les refermer aussitôt, aveuglée par l’astre au-dessus d’elle. Tiens ? Que faisait dont le soleil ici ? Il aurait dû être cachée par les nuages noirs et la fumée. Ou par… de l’eau. Elle s’était noyée. Blessée à la jambe par un androïde et incapable de remonter à la surface. Mais alors pourquoi entrevoyait-elle un ciel bleu ? Et que faisait-elle allongée dans l’herbe ?

            Lora se redressa sur les coudes. Et vit très nettement Pont-Rouge face à elle, à une centaine de mètres des quartiers pauvres. Ou du moins les ruines de ce qui les constituaient autrefois. La jeune femme soupira de soulagement en constatant qu’elle n’avait finalement pas franchit la barrière de l’autre monde. Mais comment était-ce possible ?

            La seule chose dont elle se souvenait, c’était d’avoir aperçu quelqu’un lui venant en aide. Quelqu’un habillé avec un habit très coloré. Lora eut la conviction que le mystère ne serait jamais résolu. Elle secoua la tête et se mit debout.

            Pour constater que sa jambe ne lui faisait plus mal. Intriguée, elle baissa les yeux vers sa blessure et vit que celle-ci était déjà cicatrisée. Mais combien de temps s’était-il donc écoulé depuis sa noyade ? Interloquée mais n’ayant aucun moyen d’obtenir des réponses, Lora marcha en direction de Pont-Rouge. Et tomba seulement quelques instants plus tard sur une silhouette étendue au sol. La jeune femme se précipita vers elle.

            Elle reconnut aussitôt Séraphin. Le jeune garçon gisait face contre terre, une large cicatrice barrant sa tempe droite. Lora se pencha sur lui et le secoua doucement, tout en passant une main dans ses cheveux blonds d’un geste maternelle.  

            – Séraphin ! Réveille-toi ! implora-t-elle.

            Le garçon gémit longuement, avant d’ouvrir les yeux.

            – Lora ? Mais… c’est toi qui m’as sauvé ?

            Il se releva en douceur, malmené par le cœur qui lui battait aux tempes.

            – Non ! fit la jeune femme. Je… je me souviens m’être noyée. Et pourtant je suis ici aussi.

            Les deux rebelles se dévisagèrent, incapable l’un comme l’autre d’expliquer cet étrange mystère.

            – Au moins nous sommes vivants, positiva Lora.

Un voile de tristesse recouvrit soudain les yeux de Séraphin.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Je crois qu’Obéron est mort.

Lora versa une larme. Elle avait beaucoup apprécié le rebelle. De même que chacun de ses compagnons. Son regard dériva soudain vers les ruines du quartier pauvre.

– Moi aussi j’ai perdu beaucoup de ceux que je connaissais, souffla-t-elle.

Les deux amis respectèrent un silence à la mémoire de leurs compagnons disparus.

– Que fait-on maintenant ? demanda Lora.

            – Allons chercher Taseo. Quand je me suis évanoui, la tempête faisait rage et des cardinaux détruisaient la ville prisonnière sous un dôme… Et là plus rien. Le calme plat et le ciel bleu. Peut-être qu’il a une explication ?

            Lora opina du chef. Les deux compagnons se levèrent et gagnèrent la ville. Ils détournèrent le regard chaque fois qu’ils croisaient un cadavre, ne pouvant supporter cette vision atroce.

            – J’espère que Venzio s’en est sorti, murmura Lora.

 

*

 

            Jonas gravit les ruines des remparts de la ville. Le tas de pierres fracturées était glissant et instable, si bien qu’il devait redoubler de vigilance pour ne pas se faire une cheville.

            Parvenu en haut, il se mit en sécurité sur une partie du rempart qui ne s’était pas effondrée. Plusieurs mètres le séparaient du sol. Il put alors prendre la mesure de ce qui restait de la capitale Aquilionnaise.

            Des décombres. Parfois encore fumants. Jonas se détourna et avança jusqu’à la silhouette qui l’attendait quelques mètres plus loin.

            – Pourquoi faut-il toujours que tu choisisses des endroits en hauteurs ? Et aussi inaccessibles de préférence ?

            – Pour mieux apercevoir le coucher du soleil, lui répondit Phénone.

            Elle ne parvenait pas à détacher son regard de l’horizon qui se teintait de rouge. Sa robe aux couleurs changeantes ondulant doucement au grès de la brise.  

            – Mais tout de même, insista Jonas. Tu aurais tout aussi bien pu aller au milieu d’une plaine. L’horizon serait tout aussi visible.

            – L’exercice physique n’a jamais été ton fort, pas vrai ? se moqua-t-elle gentiment.

            – Bien sûr que non, tu le sais ! Frapper une épée avec une enclume, d’accord, mais escalader des ruines juste pour un coucher de soleil ? Non !

            Le silence s’installa entre eux.

            – Je regrette de ne pas avoir pu tous les sauver, dit Phénone sur un air triste.

            Jonas s’appuya contre le garde-fou.

            – Tu n’y es pour rien. Ils avaient alors perdu tout espoir. Tu ne pouvais dès lors plus agir.

            Le jeune homme se redressa et s’approcha de sa sœur. A mesure qu’il s’avançait, son apparence changea. Ses cheveux noirs poussèrent et se nouèrent en une queue de cheval qui tombait librement dans son dos. Ses vêtements crasseux et déchirés de rebelle disparurent pour laisser place à un tablier et des habits de forgeron abimés par les cendres chaudes. Son épée, qui pendait à sa ceinture, se transforma également, remplacée par un marteau.

            – Allons-y, dit-il. Notre mission est terminée. Laissons-les reconstruire ce qui leur appartient.

            Phénone hocha la tête. Les deux êtres se prirent la main. Puis ils s’effacèrent.

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