Chapitre 16 : Entraînement improvisé

—J'ai entendu dire que Gallimard avait une rune de l'élément air. Tu devrais peut-être lui demander quelques conseils ?


 

Zoya suivait du regard Ankinée, tandis que cette dernière parlait en rangeant les ouvrages qu'elles venaient d'utiliser. La native d’Aradæïa lui enseignait la lecture et l'écriture de l’alphabet des runes. Il n'était pas exactement pareil que les runes élémentaires, ils avaient été légèrement simplifiés pour faciliter la communication. Zoya était parvenue à écrire son prénom, et apprenait maintenant les lettres de l'alphabet. Dès qu'Ankinée leur avait proposé, à Kyan et elle de leur apprendre à lire et écrire, elle avait tout de suite accepté. Kyan était souvent occupé avec ses entraînements, mais avait dit qu'il en parlerait à Vahram.


 

—Tu ne devrais pas oublier d'apprendre à utiliser Gebo, poursuivit Ankinée. C'est important d'avoir au moins quelques bases en magie.

—Je vais essayer de parler avec lui, alors. Mais je ne risque pas de le déranger ? Après tout, il est le chef de la Milice Royale.

—Je suppose qu'il doit avoir un moment de libre dans la journée. Il suffit de trouver ce moment.


 

Zoya hocha la tête. Tous les habitants du royaume étaient capables d'user de la magie. Il n'était pas demandé d'être des mages prodiges, mais savoir user de quelques sorts dans la vie quotidienne était tout à fait normal. De plus, elle n'avait pas oublié ce qui les attendait, à ses amis et elle. Céleste était parti à Ormomble pour s’entraîner, Kyan faisait de même avec Vahram et Levon. Elle devait elle aussi devenir plus forte et se montrer utile.

Ankinée lui sourit en signe d'encouragement. Zoya se leva de la table. Elles étaient toutes deux dans la bibliothèque du palais. Elle était grande et calme, et elles avaient trouvé un moment seules en ces lieux. Zoya s’apprêtait à sortir pour écouter les conseils de la jeune mège, puis se ravisa pour lui poser une question :


 

—Au fait, comment se passent les consultations, avec Mihran ?


 

Elle n'avait pas eu de nouvelles du milicien depuis qu'il l'avait aidé suite à ses étranges maux de tête, et elle tenait à l’en remercier.


 

—Je pense qu'il a du mal à accepter la nature de sa rune. C'est ce dont il a besoin pour aller de l'avant, mais c'est toujours compliqué.


 

Ankinée soupira :


 

—Je vais envoyer une missive à Ayse. J’ai besoin de ses conseils.


 

Il n'était que le début de l’après midi lorsque Zoya termina son cours. Elle avait le reste de la journée devant elle. Elle choisit de se lancer à la recherche de Gallimard. Elle s'adressa d’abord aux miliciens qu'elle croisa dans un couloir.


 

—Gallimard, disponible ? Sourit un milicien. Il est très souvent occupé.

—Cela ne devrait durer qu'une minute, répondit-t-elle.

—Je crois qu'il avait parlé d'assister Huifen avec quelques affaires, dit un second milicien.


 

Zoya se souvint de ce nom : Huifen était l'une des princesses Phaneïan. On disait d'elle que seule son intelligence était égale à sa beauté. Aussi ressemblait-elle beaucoup à la Reine, en sa jeunesse. Zoya ne l'avait pas encore croisée au palais. Elle allait certainement déranger Gallimard et la princesse si elle se manifestait pour à peine quelques conseils. Elle apprit de la bouche des miliciens où se trouvait la pièce dans laquelle ils s'était isolés, et choisit de l'attendre devant cette dernière. En attendant, elle avait de quoi tuer le temps : Zoya avait des dessins à retravailler, mais surtout à terminer.

Face à la porte de cette pièce, elle s’appuya contre le mur d'en face, assise à même le sol. Le couloir était calme et vide. Elle cala son cahier sur ses jambes en tailleur, puis usa de son crayon pour ajouter quelques traits à son paysage. Zoya avait choisi de dessiner la fontaine des jardins. Elle traça de son crayon quelques traits pour donner plus de mouvements à l'eau qui jaillissait. De temps à autre, elle donnait des coups de gomme pour corriger ses tracés, tantôt insatisfaite de ses coups de crayons. Les voix de Gallimard et Huifen résonnèrent soudainement depuis la pièce. Zoya pencha la tête dans sa direction, trop curieuse pour des affaires qui ne la regardaient pas.


 

—Et pourquoi ne pas les aider à payer leurs dettes ? Disait une voix féminine.

—Parce que si vous accédez à cette requête, tout le peuple voudra que vous fassiez de même. Mais même la trésorerie royale a des limites.

—Pourquoi prétendre être un royaume de paix, prospère et généreux, si on ne peut pas aider une famille dans le besoin ?


 

Il y eut un silence.


 

—Gallimard ? Reprit la voix claire. S'il vous plaît, répondez.

—Je comprends votre colère, mais il faut savoir peser le pour et le contre, pour choisir la bonne décision.


 

Zoya entendit un soupir, puis des excuses de la voix féminine. La poignet de la porte bougea ; elle reporta rapidement son attention sur son dessin. Elle faisait mine de réfléchir en tournant son crayon entre ses doigts quand la porte s'ouvrit. Elle releva la tête, adoptant une mine faussement surprise. Zoya fut surprise, cette fois pour de vrai, quand elle croisa le regard de Huifen. Elle était une jeune femme grande, à la posture haute et gracieuse, sans pour autant donner l'impression de toiser. Sa chevelure d’argent tombait jusque sa taille, ses yeux ambrés étaient légèrement écarquillés. Zoya tenta un sourire :


 

—Princesse Huifen, pourrais-je parler à Gallimard ?


 

Quelques secondes suffirent avant que le visage de ce dernier n’apparaisse dans l’encadrement de la porte.


 

—Que se passe-t-il ?

—J'aurais besoin de votre aide… j'aimerais avoir quelques conseils dans l'apprentissage de la magie de l'Air.


 

Elle était soudainement nerveuse ; assise à même le sol en tailleur, elle ne devait dégager aucun sérieux devant le chef de la Milice Royale. Elle ne pourrait pas le convaincre ainsi. Zoya posa ses affaires de côté pour se dresser. Maintenant debout, elle faisait face au milicien et à la princesse.


 

—Attends ici, lui dit Gallimard. Nous pourrons en parler dès la fin de mon entretien avec Huifen.

—Accepterais-tu aussi quelques de mes conseils ? S'enquit la princesse. J'utilise aussi une rune d'Air.

—Ce serait avec plaisir.


 

Zoya contint comme elle put un cri de joie. La surprise était agréable, elle aurait deux conseillers plutôt qu'un seul. Si elle avait été toute seule, elle se serait déjà lancée dans une danse de la joie. Apres un bref instant de silence, ils retournèrent dans leur pièce, laissant Zoya à nouveau seule. Leur discussion se prolongea encore une bonne demie heure ; pour cette fois, elle s’efforça de ne pas les écouter et de vraiment se concentrer sur ses dessins.

L'excitation et l'angoisse menaient une danse dans le creux de sa poitrine lorsqu’ils sortirent enfin. Zoya était suspendue à leurs lèvres. Ils prirent le temps de fermer la porte, puis Gallimard prit parole :


 

—Allons au terrain d’entraînement.


 

Elle haussa les épaules. Elle ne s'y était jamais rendue, le lieu était réservé aux miliciens, lorsqu'ils s’entraînaient. L’excitation dominait entièrement maintenant, elle aurait peut-être droit à une vraie leçon. Zoya leur emboîta le pas jusqu’au lieu. Il s'agissait d'un terrain large, délimité par des démarcations. Il était éloigné du palais et des jardins, mais pas isolé comme l’arrière jardin dans lequel Kyan s’entraînait avec Levon et Vahram. Zoya déposa son matériel de dessin dans un coin à la bordure du terrain.


 

—Merci encore de prendre un peu de temps pour moi.

—C'est tout à fait normal, répondit Huifen. Quelle est ta rune ?

—Gebo.

—Tu as déjà utilisé la magie ? L'interrogea Gallimard.

—Oui, quelques fois… j'arrive à envoyer une brise violente.


 

Elle se garda de dire qu'elle avait déjà écouté aux portes grâce à l'Air.


 

—C'est un bon début, dit Huifen. À quel exercice pensez-vous, Gallimard ?

—Plutôt que d'uniquement projeter de l'Air, tu pourrais essayer de l'attirer vers toi et la canaliser entre tes mains.


 

Huifen approuva l'idée d'un hochement de tête. Joignant le geste à la parole, Gallimard marqua une pause. Il tendit la paume de sa main devant lui, puis se concentra. En l’espace de quelques secondes, l'air se matérialisa, ou plutôt fut attirée dans sa main. Zoya ne voyait pas clairement la matière, il s'agissait de l'air ambiant qui avait changé. Bientôt, une minuscule tornade se mit à tourner dans l main de Gallimard.


 

—C'est ce que j’attends de cet exercice. Cela t'aiderait à mieux contrôler et orienter l'air.


 

L'exercice semblait simple quand Gallimard le montrait. Mais pour Zoya, ce serait autre chose. Elle inspira pour se donner du courage :


 

—Je vais essayer.


 

Elle s'appliqua à effectuer cet exercice. Elle essayait d'imaginer le déplacement de l'air dans son esprit, de sentir l'élément s'unir dans le creux de sa main. Petit à petit, une très légère sphère d'air se matérialisa, toute petite cependant. Elle était loin d’être aussi fascinante que celle de Gallimard.


 

—Et bien, lui dit Huifen. Tu apprends vite.


 

Ses joues prirent des teintes rosées sous l'effet du compliment. On lui en disait souvent, mais Zoya ne savait jamais s'y accommoder. Gallimard poursuivit, lui donnant encore quelques conseils sur la manière d’attirer le vent à elle. Il dut ensuite laisser les deux filles seules, annonçant qu'il avait toute une milice sous sa responsabilité. Huifen sourit en le saluant, Zoya hocha la tête.


 

—Merci pour ces précieux conseils, lui dit-elle avant qu'il ne s'en aille.


 

Il la salua d'un signe de tête, recevant sobrement ces remerciements, puis s'en alla. Elle poursuivit ses exercices en compagnie de la princesse. Cette dernière se montra patiente, la corrigeant, lui confiant elle aussi de ses conseils pour mieux dompter l'Air. Zoya se concentra comme elle put en puisant de ses forces. Huifen dut s'en aller à son tour, son emploi du temps était serré et elle avait encore des affaires dues à son rang pour le reste de sa journée. Zoya la remercia et la salua en tentant une révérence. Elle n'oubliait pas qu'elle s'adressait toujours à une princesse.


 

—C'est inutile, rit-elle. Oublions le protocole un peu, je reste une femme comme les autres.

—Comme vous voudrez, sourit Zoya.


 

Seule, Zoya poursuivit l'exercice. Elle arrivait à amener plus d’air à sa paume, mais il lui restait encore du chemin avant de parvenir à être aussi à l'aise que Gallimard. Cependant, elle était satisfaite de ses derniers résultats et choisit de faire une pause. Elle s'assit en tailleur à même le sol, puis se saisit de son carnet à dessins. Il n'y avait rien de mieux que de se détendre en dessinant. Elle tourna les pages jusque son dernier dessin en date, déterminée à le terminer pour l'envoyer à Céleste. Zoya lui avait déjà transmis une missive avec un premier dessin, et elle se demandait si cela allait lui plaire. Son esprit vagabondait souvent vers son meilleur ami. Comment se déroulaient ses entraînements ? Était-il à son aise à Ormomble ?

Alors qu'elle se penchait sur son dessin, elle sentit une brise caresser ses cheveux. C'était agréable, ça l'évadait un peu, du moment qu'elle gardait une main appuyée sur son carnet à dessin pour éviter que les pages se tournent. Zoya redirigea son crayon vers une partie encore blanche de la feuille, mais immobilisa son geste. Sa tête tournait… Comme la dernière fois, songea-t-elle. Elle appréhendait ce moment. Elle était seule. Et si elle perdait connaissance ? Elle ne voulait pas se lever, de peur de chuter en essayant de marcher. Pourtant, ce n'était encore rien, à peine un léger mal de tête, en plus du fait que tout tanguer désormais autour d'elle.

Elle ferma les yeux en inspirant une grande bouffée d’air. Elle ne devait pas flancher, pas maintenant. Zoya se sentit basculer vers l'avant. Pourtant, elle était persuadée qu'elle ne bougeait pas. Ce devait être une impression. Oui, c’était ça, juste une impression. Ça irait mieux dans quelques minutes. Mais son corps continuait de pencher. Un instant, elle crut qu'il ne lui obéissait plus. Sa main trembla, celle qui tenait le crayon. Dans un sanglot étranglé, Zoya laissa échapper quelques larmes de ses joues. Son corps était pris de frissons, elle le sentait incontrôlable.

Soudain, l'oppression se fit moindre. Les frissons cessèrent, elle était à nouveau en possession de son corps. Bien qu'étourdie, lorsqu'elle ouvrit les yeux, Zoya vit que le terrain vague était redevenu droit et immobile face à elle. Elle ne comprenait rien à ce qu'il venait de lui arriver. Lorsqu'elle baissa la tête, elle vit griffonné sur sa feuille, de manière trop appuyée, un symbole qu'elle ne parvint pas à déchiffrer.

Son estomac se tordit d'angoisse. Elle parvenait à comprendre qu'il s'agissait d'une rune.

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Notsil
Posté le 09/01/2021
Et le retour à notre petite Zoya ^^

Encore une princesse, du coup ? (ils sont combien au total ? ^^)

La conversation avec le chef de la milice est intrigante, on ne sait pas vraiment de quoi ils parlent. En tout cas ils l'aident avec plaisir, même si je reste un peu surprise qu'ils ne lui donnent pas des conseils du style "arrête si tu te sens fatiguée" ou "n'en fais pas trop". N'est-ce pas dangereux de la laisser s'entrainer seule ?

Et le retour des maux de tête, accompagnés d'une brise... l'aurait-on contrôlée, enfin, sa main, pour lui faire dessiner une rune ? Laquelle est-ce ? (celle de Mihran ? ^^). Est-ce un esprit, un vivant, va-t-elle en parler ?

Tu nous laisses sur beaucoup de questionnements :) Hâte de connaitre la suite de leurs aventures !
Encre de Calame
Posté le 09/01/2021
Alors, la liste des enfants royaux :
– Hue (le fils ainé)
– Huifen (la fille aînée et la sœur jumelle de Hue)
– Asmora (le second fils)
– Kojika (la seconde fille)
– Levon (le dernier fils, et dernier enfant)

Ça devait leur sembler évident, mais je garde ça en tête pour la réecriture.

Ah, tu touches encore quelque chose pour cette brise ! J'aime beaucoup tes commentaires, encore merci :)
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