Chapitre 16 : Adieu - Ancienne version

Notes de l’auteur : Navrée pour les longs délais :') comme je suis sur l'anarchie en ce moment, j'ai pas trop trop le temps d'avancer ici. Puis, comme j'ai conscience peu à peu des corrections que je vais devoir apporter à ce texte, j'suis un poil gênée de montrer un texte que je sais fort possiblement pas au top de sa forme

Orazio s'éveilla le poing serré et le ventre noué. Quelque chose d'humide collait à ses paupières et lorsqu'il passa la main dessus, ce fut pour y récolter quelques larmes de colère. Ce Leukophaios, qui se faisait appeler Ahura Mazda à présent. Phrynée était demeurée derrière. Il repensa à sa soeur, à la lumière, au bois et à la cabane. Et si tout cela n'avait été qu'un rêve ? Était-il mort ? 

Pourtant, au-dessus de lui ricanait un visage de faune familier que la clarté du jour désarmait quelque peu de sa monstruosité. 

Et puis... il bougeait. Ses muscles répondaient avec une évidence nouvelle. Depuis son passage à tabac par Caïus au lupanar, il avait traîné un engourdissement que la fièvre tétanique avait définitivement aggravé. Pourtant, Orazio ne ressentait plus rien de ses anciennes blessures. 

Il se sentait même en pleine forme. Une forme à soulever des montagnes, à courir à travers tout l'Empire, à plonger au fond de l'océan. Un état radieux qui le baignait d'un nouvel optimisme. 

Dans la lumière du petit matin, quelque chose brilla à son poignet. Un dessin noir et luisant comme la carapace d'un scarabée. Les deux faces de Némésis riaient, les cheveux hérissés, sous le sillage d'une vipère. Cadeau d'Ahura Mazda à ne pas en douter, il reconnaissait sur ces lèvres de la divinité l'éclat de sa propre ironie mal placée. 

Phrynée se trouvait donc bien toujours chez ce fou et il ferait tout pour la sauver. Lui qui n'avait pas beaucoup de motivation au quotidien venait de se découvrir une ambition. Une ambition féroce. 

— Tu es réveillé. 

Il tourna la tête.

Amelda le fixait, un rouleau entre les mains, installée dans le fauteuil où Orazio avait vu Eskandar et Agrippine endormie. La reine avait revêtu des laines légères, dont les couleurs vives se mêlaient au gré de la lumière du jour. Ses cheveux tombaient en deux nattes bouclées au-dessus de ses oreilles, elles-mêmes ornées de lourds pendants d'or. Ainsi apprêtée, son éclat éclipsait celui du soleil. 

— Eunius nous a dit que tu avais guéri, poursuivit-elle en retournant à sa lecture. Que ton corps semblait s'être débarrassé de la maladie. Nous attendions ton réveil.

Orazio murmura : 

— Cartimandua...

— La liste de mes ennemis est longue, mais j'ai assez de place pour y ajouter ce fameux clan Fulvi. Elle a été une amie précieuse. Mon bras armé et celle par qui j'ai pu ravir la couronne que je ceins aujourd'hui. 

Le prisonnier se tut. Les yeux bleu ciel de la reine brillaient de quelque chose d'étrange. Elle, si hiératique, semblait avoir flétri depuis son départ. Amelda dut sentir son regard, car elle releva la tête. Les grenats de sa couronne scintillèrent au milieu des murs blanchis et de la charpente. 

Oui. Amelda était triste. Endeuillée. Cet élan de compassion chez cette femme qu'il avait jusqu'à présent perçue comme froide et calculatrice toucha Orazio. Il déposa la main sur la poitrine et hocha la tête avec délicatesse. Ce à quoi elle répondit par un fragile sourire fatigué. Ils se comprenaient.

Un lien doux, mêlé de cette saveur amère qu'à la peine partagée, venait de se tisser. 

— Vous me veillez seule ? Depuis combien de temps ? 

Amelda replia le document, sans se départir de ce sourire tendre qu'elle avait dévoilé. Ainsi adoucie, elle faisait plus jeune. Plus seule. Ses épaules se recourbèrent, révélant enfin l'usure qu'apportait le poids du pouvoir. 

— Pas très longtemps. Eskandar ne tenait plus en place, alors je l'ai envoyé aller chercher des infusions. Eunius tombait de fatigue, surtout que Vidimir a fait une rechute suite à la mort de sa maîtresse. Il est tiré d'affaire à présent. Entre sa guérison et la tienne, Eunius devrait enfin pouvoir retourner à ses calculs et ses lectures. 

— Eskandar ne tenait pas en place ? Comment cela ? 

— Je suppose qu'il soupçonne quelque chose derrière cet étrange miracle autour de ta guérison. C'est une première hypothèse. Mes guerriers murmurent que les dieux ont maudit notre voyage. J'ai de plus en plus de mal à les rassurer. Ils sont aussi superstitieux qu'illettrés. J'imagine de mon côté que des forces plus subtiles sont à l'oeuvre. 

— Et la seconde hypothèse ? 

Amelda rit tout bas. Un rire retenu, avec de raffinement de la délicatesse. Mais également pâle, avec le trémolo qu'y apportaient les vestiges de tristesse. Une parure de deuil ornait d'ailleurs sa fibule. Un léger signe qui trahissait la perte immense qu'avait été la mort de Cartimandua.

— La seconde hypothèse, je pense que tu la connais également. Eskandar apparaît aussi rigide qu'il est sensible en réalité. Après le passage de Germanicus au départ du convoi, on voyait que la culpabilité le rongeait. Il ne l'avouerait pour rien au monde, lui-même entretient ce déni. Je pense qu'il s'en veut de ta souffrance. Même s'il ne le réalise pas. Il évite de penser à la raison de ses actes spontanés. 

— Pourtant, il m'a fouetté. 

— Parce qu'il a réfléchi. Et sa réflexion s'appuie sur la raideur de sa justice. Sans règle, il est un petit enfant trop sensible. 

La sagacité d'Amelda avait l'acuité d'une lame. Elle avait percé le magistrat à jour avec une limpidité telle qu'elle mettait en lumière ce qui n'avait été jusqu'à présent que de vagues pressentiments chez Orazio. En savait-elle autant sur lui, un simple prisonnier ? Ce dernier sentit déjà sa haine s'amollir, sans disparaître. Quelque part, il plaignait Eskandar, ce pauvre jouet de la justice, incapable de se laisser vivre. 

Mais cette pitié ne s'accompagnait pas de faiblesse. Phrynée l'attendait et le captif comptait bien fausser compagnie à ses geôliers au plus vite. 

À ce moment, on tourna la poignée de la porte. Le sourire d'Amelda chuta et la souveraine regagna la composition détachée qu'Orazio lui connaissait. Eskandar entrait dans la pièce, suivi d'une jeune esclave chargée de gobelets fumants. Le magistrat, enveloppé dans sa toge pourpre de cérémonie, fronça les sourcils.

— Trois jours que tu dors ici, marmonna-t-il en guise de salutations. On n'attendait plus ton réveil. Heureusement qu'Eunius nous a convaincus qu'il valait mieux ne pas repartir tout de suite. 

Le tout avec une attitude aussi glacée que d'habitude. Orazio soupira et remercia l'esclave qui lui tendit une décoction de sauge, de thym et d'autres herbes encore qu'il ne parvenait pas à identifier. Une fois tout le monde servi, elle disparut sur un bref salut.

Le prisonnier porta les lèvres au breuvage pour mieux dissimuler son sourire ironique.

— Il faut croire que le coq sacrifié par Agrippine a porté ses fruits. Je n'ai jamais été autant en pleine forme depuis que tu m'as jeté en prison.

Eskandar pouvait toujours courir pour qu'Orazio lui révélât les rencontres de ses songes. Lui annoncer que Leukophaios était un traître aurait pu être plaisant, mais cela aurait signifié davantage de questions. Et le risque qu'il découvrît l'existence de Phrynée. Or, pour si Orazio voulait réussir son évasion, il valait mieux éviter au maximum les soupçons. 

Leur faire croire que rien n'avait changé, si ce n'était sa rancune d'avoir été fouetté par Porcina. 

— Tu pourrais te montrer plus heureux, Eskandar, se moqua Amelda. Ta clef vers le Marionnettiste est saine et sauve, et on pourrait penser que tu le regrettes. 

Le juge n'apprécia pas. Il croisa les bras et se laissa tomber sur le banc.

— Les pouvoirs d'un coq sont malheureusement bien limités. 

Orazio ne manqua pas cette chance de le tourmenter un peu plus encore : 

— Tu mettrais en revanche en question les pouvoirs des dieux ? Un magistrat pas très pieux, je me demande ce que la loi dit à ce sujet.

Amelda effaça bien vite le début de sourire à ses lèvres et s'approcha de la fenêtre afin de faire mine de contempler l'extérieur. Eskandar, en revanche, se crispa. Il parut réfléchir un instant, puis lâcha du bout des lèvres :

— Eunius n'a pas menti. Tu as effectivement complètement guéri. Tu as la langue bien pendue. 

Il laissa flotter un silence, puis reprit : 

— Je suis content, c'est une bonne nouvelle. Je suis content que tu sois en vie. 

Orazio haussa les sourcils, surpris par cet aveu. Lui qui s'attendait à se faire réprimander par son impertinence récoltait ces quelques mots presque... gentils ? Entre ça et une Amelda accessible, le monde devenait fou. Un instant, il envisagea de demander s'il n'était pas encore dans une illusion d'Ahura Mazda. 

Eskandar grimaça devant son air étonné. Orazio crut même qu'il allait sourire, mais cela n'aboutit qu'à une moue bizarre qui retomba bien vite. 

— En tout cas, reprit le magistrat, tu as manqué deux ou trois choses. L'attaque du clan Fulvi a été repoussée au prix de nombreux hommes. Aspasie est alertée, mais l'Empereur aime à varier ses favoris. Elle n'est pas certaine de pouvoir leur faire payer. Pour le moment, bien sûr, car elle ne les oublie pas. 

Il toussota et reprit : 

— Nous nous sommes arrêtés ici, car le fiancé d'Amelda se portait à notre rencontre. Nous avons donc de la visite et une première cérémonie de mariage aura lieu demain. 

Amelda acquiesça.

— Je crois que vous vous connaissez, glissa-t-elle. Ce sera une célébration intime, pour marquer les liens avant le passage devant mes dieux de retour parmi mon peuple. Et puis, nous avons un invité de choix venu de Romazia. 

Orazio aurait dit qu'Eskandar avait mordu dans un fruit véreux pour y découvrir un demi asticot encore frais. 

— La fille du questeur Pollonius, gronda le juge. Inutile de te dire que ce n'est pas une alliée. Elle a été mandatée par le Sénat pour me surveiller et vérifier que l'enquête se déroule dans les normes. Qu'elle avance aussi, surtout. Aspasie n'a rien pu y faire. Pollonius et le clan Fulvi commencent à bien s'entendre. Encore un peu et nous pourrons annoncer leur mariage. Souhaitons-leur un heureux évènement. 

Sa blague avait l'acidité d'un citron. Et il suffisait de jeter un regard à sa mine furieuse pour perdre toute envie de rire. 

— La fille de Pollonius est une honte à la profession de magistrat. 

Orazio hocha la tête par politesse. Maintenant que l'infusion avait refroidi, il se risqua à en reprendre une gorgée. Sa gorge frémit de l'essence capiteuse du thym, qui dégourdissait jusqu'à ses narines. Le résultat s'avérait frais et énergisant. Tout ce qu'il lui fallait. 

Puis, il reposa son gobelet et osa formuler la question qui lui torturait l'esprit depuis un moment déjà :

— Et vous avez retrouvé le corps de Cartimandua ? Vous en avez fait quoi ? 

Amelda s'assombrit. Dirigée vers l'extérieur, la bouche pincée, elle ne souhaitait visiblement pas en parler. Eskandar s'en chargea en un soupir, se frottant les cheveux : 

— C'était une ancienne légionnaire qui aura gagné sa citoyenneté à titre posthume, elle aurait pu la réclamer toute sa vie. Je la lui ai accordée. Nous sommes revenus sur le lieu de l'affrontement pour lui dresser un bûcher. Vidimir s'est chargé de lui offrir le nécessaire pour son dernier voyage, dans le pays où dorment les guerriers béceltes quand la guerre accepte de les emporter. Ce gosse n'arrête pas de parler d'y aller pour la venger.

Satisfait, Orazio se leva pour de bon. On l'avait vêtu d'un simple sous-vêtement. Si Amelda ne broncha pas, Eskandar le fixa d'un air indéchiffrable avant de lui tendre une tunique propre que quelqu'un avait déposée sur un banc. Le caftan et le turban devaient sans doute être gardés par Eunius, songea Orazio, qui remercia le juge avec froideur et déplia le vêtement. 

C'est à cet instant qu'un bruit de bousculade et de chahut monta depuis le couloir. Le prisonnier n'eut pas le temps de s'habiller que la porte s'ouvrit à la volée. Ses gonds grincèrent tandis que se déploya, géant blond sous ce plafond bas, une figure connue. Une barbe bouclée, des yeux de génisse et surtout, ce rire de Titan, rayonnant dans sa cuirasse comme Dzeius hilare au sommet de son Olompia. 

— Orazio ! rugit-il. Alors comme ça on part sur les routes avec ma fiancée sans rien dire ? C'est comme ça qu'on traite les vieux copains ? 

— Publius ! 

Si on lui avait dit qu'il retrouverait son vieil ami après avoir survécu à tout cela, dans une mansio du bout du monde ! Les bras puissants de Publius Aelius le cueillirent par la taille. Il fit voltiger Orazio un instant dans les airs, porté par son rire tonitruant et les glapissements de plaisir du prisonnier. Lorsqu'enfin il le reposa sur le plancher, Orazio tituba, un peu verdâtre, mais ravi. 

Sans perdre un moment, le légionnaire lui décocha une frappe dans le dos si puissante qu'Orazio crut y laisser ses poumons. 

Amelda se leva avec délicatesse et ses parures chatoyèrent à la lumière : 

— Bonjour, mon cher Publius. Je suis enchantée que la guérison d'Orazio vous rende ainsi le sourire. 

Orazio recula avant de se faire broyer une seconde fois. Entre deux toussotements, il réussit tout de même à articuler : 

— Je savais pas que... vous... tu étais son fiancé. 

— Un cadeau de ma mère, mais son choix est bon.

Orazio garda pour lui la question qui lui brûlait les lèvres. Une question emplie de peine et de douleur, d'inquiétude pour cet ami si rieur et pourtant flétri en-deçà de sa carapace martiale. 

— Eskandar, salua sobrement Publius d'un hochement de tête. Aspasie m'a dit que tu traitais bien Orazio. Sache que je t'en remercie. 

Le magistrat plissa les yeux tandis que la quinte de toux d'Orazio repartit de plus belle. Mais il ne dit rien et se contenta de pincer les lèvres pour essayer de deviner la présence de la seconde invitée qui ne s'était pas encore avancée. 

Publius Aelius reprit alors, sans se soucier de cette ombre qui se déployait à travers l'embrasure :

— Tu viendras demain, Orazio, maintenant que tu es guéri ? J'ai crois Eunius, il m'a dit qu'a priori, si tu te réveillais, tu ne devrais pas avoir de souci à venir. 

Eunius, son secret. Publius le connaissait lui aussi et si Orazio se félicitait de n'avoir rien dit sur son faux lit d'agonie, la question demeurait en suspens dans un coin de sa tête. Devait-il briser un jour sa promesse et révéler à Eunius la vérité ? Peut-être que Publius Aelius, qui avait toujours été le sage des deux, pourrait l'éclairer à ce sujet. 

Pour mieux dissimuler la nuée d'interrogations, virulentes comme des corbeaux, que la présence de son ami avait ameuté, il souffla :

— Bien sûr que je viens, vieux macaque. Je veux voir ta future femme se lancer dans ce qui sera peut-être la plus grosse erreur de sa vie. 

Publius Aelius éclata de rire une nouvelle fois, et cela réussit même à arracher une moue amusée à la reine Amelda. 

— Je te remercie pour ta prévenance, Orazio, murmura-t-elle. Je pense cependant être en mesure de discerner ce qui est bon pour moi. Je te saurai gré d'éviter ce genre de plaisanterie demain en public. Publius est ton ami, mais je reste la souveraine.

Au moment où Orazio voulut répondre, Eskandar l'interrompit. L'oeil noir, fripé par l'agacement, il évoqua à son prisonnier quelque chose de ces grosses prunes violacées qu'on laissait pourrir sur les arbres. 

Et lorsque le juge parla, ses paroles furent tout sauf amènes. 

— Et toi, Octavie, tu ne rentres pas ? Approche, je préfère avoir mes ennemis à portée de vue plutôt que de me dire qu'il tienne peut-être le poignard derrière moi. Tu n'as toujours rien à me dire sur l'attaque de l'autre jour ? Celle des alliés Fulvi de ton père ?

— Arrête d'être aussi rigide, Eskandar, gronda Publius. À ce rythme, tu vas finir vieillard avant l'heure. 

Il voulut s'approcher du juge pour le prendre à son tour dans ses bras, mais ce dernier esquiva d'un simple pas sur le côté. Les bras croisés, l'Incorruptible faisait son retour et l'invitée n'avait plus d'autre choix que d'obtempérer. Un bruit de pas résonna dans le silence soudain pesant de la pièce.

Une toge pourpre. 

Déjà qu'une lui causait assez de souci comme ça, songea le prisonnier, voici qu'à présent ils se dédoublaient. 

Mais les ressemblances s'arrêtaient ici. Eskandar était rigide comme Octavie semblait souple. Il se concentrait sur l'objet de sa haine et son attention à elle papillonnait à travers la pièce, avec un éclat dans le regard qui révélait qu'elle ne perdait pas une miette du spectacle. Et là où Eskandar se refusait à tout colifichet, Octavie arborait quelques bijoux ouvragés signifiant que les biens matériels avaient une valeur à ses yeux.

Il était de la pierre, elle était de l'eau. 

Aucun ne voulait céder à l'autre et il ne résulterait de leur lutte que des millénaires de lente érosion. 

Lorsqu'elle parla, elle avait un grain un peu aigu qui n'était pas sans rappeler celui d'Aspasie :

— Je laissais se faire les retrouvailles. Enchantée d'enfin faire ta connaissance, Orazio. Certains avaient hâte de rencontrer la trouvaille d'Eskandar et d'Aspasie. Je dois dire que je ne suis presque pas déçue. 

Octavie partageait ce trait typiquement romaziana avec Porcina de la langue veloutée et glacée, qui mettait à rude épreuve la capacité de son auditeur à conserver son sang-froid. Pas étonnant que parmi les pays qu'Orazio avait traversés, nombreux étaient ceux qui jugeaient les Romaziana comme vulgaires. Leur conversation manquait cruellement de savoir-vivre pour un peuple qui se voulait abriter l'élite des rhéteurs et des avocats. 

Là-dessus, Eskandar marquait un point. Au moins, il ne profitait pas de chaque opportunité pour insidieusement rabaisser son interlocuteur. 

Ou plutôt, il le faisait en silence. Ce n'était pas forcément plus subtil dans son cas, mais tout de même plus paisible. 

— Je suis ravi d'entendre cela, flatta Orazio d'une voix mielleuse. J'espère pouvoir être à la hauteur des attentes de la consule. 

Il avait appris la leçon avec Porcina : pour ces praticiens, il n'était rien. 

— Maintenant que tu l'as vu, gronda Eskandar, tu peux repartir. Va faire un rapport à ton père, le questeur Pollonius, puis cracher ton venin sur le Forum. Ou retrouver tes Fulvi. 

— Je suis mandatée par le Sénat et par l'Empereur, Eskandar. Comme une observatrice de la situation. Beaucoup s'inquiètent de cette situation qui traîne en longueur. 

Amelda s'approcha de la magistrate et se planta devant elle, le menton levé, les narines frémissantes de colère mal contenue : 

— Mes guerriers sont morts. Si votre faction cessait ses attaques, peut-être pourrions-nous avancer plus vite. 

Octavie avait noué un long ruban dans ses cheveux courts. Ce dernier vola alors qu'elle fit volte-face pour retourner vers le couloir. 

— Vous n'avez pas le choix, lança-t-elle en haussant les épaules. Si vous croyez que ça me fait plaisir d'aller me perdre à la campagne. Vous allez bien devoir vous habituer à moi. 

Elle claqua la porte derrière elle et aussitôt, Eskandar se jeta à la fenêtre, se mordillant l'ongle du pouce jusqu'à ce que sa silhouette réapparaisse dans la cour puis s'évapore au niveau des écuries. 

— Elle aurait dû faire avocate et laisser la justice se faire si elle tenait à ce point à sa carrière d'oratrice. Elle empoche assez d'argent dans la spéculation immobilière pour ne plus avoir à courber l'échine devant le Sénat. 

— Pollonius a le pouvoir d'un parent, fit remarquer Publius. Laisse-la tranquille, Eskandar. Elle n'a pas eu le choix et maintenir le conflit jusqu'à Calutica ne fera qu'épuiser tout le monde. Octavie est quelqu'un de charmant quand on apprend à la connaître. 

Eskandar se retourna, son nez frémissant comme à chaque fois qu'un coup de sang le saisissait : 

— Cesse de dire des bêtises, Publius. J'ai plus de chance de voir mon cheval se changer en âne que de voir cette vipère arrêter d'être odieuse. N'est-ce pas, Orazio ? 

Le prisonnier ne s'attendait pas à être pris ainsi à partie. Il balbutia quelques mots, guère convaincants, et il vit un soupçon de déception se dessiner dans les pupilles sombres d'Eskandar. 

Amelda trancha :

— Dans tous les cas, aucun esclandre ne sera toléré au mariage de demain. Cela vaut pour toi, Eskandar, et pour Orazio. Octavie est mon invitée, les lois de l'hospitalité prédominent sur tout chez les Orogoths. Ne m'obligez pas à me parjurer devant mon peuple.

Puis elle baissa la tête et son ton perdit quelques crans pour se craqueler d'une couverture givrée :

— N'oubliez pas que moi aussi, j'ai de légitimes motifs à lui réclamer juste compensation pour ma peine. 

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Le Saltimbanque
Posté le 18/04/2022
C'est ÇA un chapitre pas au top de sa forme selon toi ?? Je vais commencer par complexer moi.

Donc oui, j'ai adoré ce chapitre. Un de mes préférés, alors que paradoxalement il n'y a pas vraiment de moments "forts" en soi. Orazio se réveille, retrouve le gang, petit résumé de la situation, et introduction de deux nouveaux personnages. Sauf que tout est maîtrisé au poil de cul près.

J'ai trouvé l'écriture dans l'ensemble plus juste, avec moins de surpoésie (si si, ce mot existe). Les introductions de Publius et Octavie sont parfaites, alors qu'ils sont parfaitement antithétiques. Surtout Octavie : avec Porcina, tu as un don pour ces personnages d'ogresses à la langue de vipère.

Après le dernier chapitre plus concentré sur Orazio, reprendre le cours de l'intrigue politique est un bonheur, et j'approuve l'approfondissement de la relation amicale entre le prisonnier et Amelda (qui est de plus en plus attachante, soit dit en passant). Le mariage avec Publius promet.

Petit bémol, j'ai du mal à imaginer qu'Octavie ne nie pas l'implication des Fulvi dans l'attaque sur les héros. Elle ne cherche même pas d'excuse, sa réaction étant plutôt du "ouais, et alors ?".
Je veux dire... ils ont droit de faire ça ? L'empereur laisse ses sujets directement s'entretuer entre eux comme ça ? C'est pas dangereux pour leur image ?

Voili voilou
Edouard PArle
Posté le 14/03/2022
Coucou !
Yes la suite !
"j'suis un poil gênée de montrer un texte que je sais fort possiblement pas au top de sa forme" faut pas ! Pas de remise en question avant la fin du premier jet (le 13 e des 12 commandements de l'écrivain xD) D'autant que c'est vraiment très bien écrit, je t'assure. ^^ L'anarchie c'est une autre histoire c'est ça ?
Sympa de voir un chapitre où Orazio se remet doucement, ça fait du bien à mon affect pour le perso xD
J'ai bien aimé voir la confrontation entre plusieurs personnages, notamment le Eskandar x Amelda. Les dialogues sont toujours vifs et tranchants.
J'ai un mauvais pressentiment pour le mariage à venir, j'ai peur qu'il se passe quelque chose de pas génial même si je ne saurai pas trop dire quoi... Il va me falloir attendre la suite pour découvrir ça...
Mes remarques :
"J'ai crois Eunius," -> j'ai cru / je crois/ j'ai croisé ?
"N'est-ce pas, Orazio ?" s'appuyer sur celui qu'il vient de faire fouetter, il a la confiance le juge xD
Toujours aussi agréable,
A très vite (=
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