Chapitre 16

Notes de l’auteur : Hello, hello la plumeauté !

J'espère que vous allez bien et que votre semaine a bien démarré :)

Je vous partage mon 16e chapitre...

Bonne lecture à tous, à très vite :D

14h00 et toujours pas de signe de Grant. C’est étrange, mais il doit avoir une bonne raison. Et puis, ça va lui permettre de mettre un peu d’ordre dans ses idées. Le doute la tiraille. Après tout, elle risque quoi à se renseigner un petit peu ? Rien de bien poussé juste ce qui est accessible à n’importe qui sur internet… Afin de classer le dossier, une bonne fois pour toutes, juste pour se rassurer. Le doute, le « et si c’était vrai », est pire que tout, il peut rendre fou. Juste quelques petites recherches de rien du tout en attendant Grant et après on oublie. Elle ne trouvera rien de toute manière. Mais au moins elle sera sûre, fini les doutes insidieux…

Elena va ouvrir la porte principale, au cas où il y aurait un peu de public cette après-midi, puis elle va s’installer à son poste, derrière le guichet d’accueil. Elle allume l’ordinateur et se sent de plus en plus nerveuse. « Et si je trouve quelque chose, je fais quoi ?! pense-t-elle. Non Elena, arrête tes bêtises, tu ne vas rien trouver, tu le sais. Stop les délires. Pour se rassurer, on a dit, rien de plus. On check, on se rassure, on passe à autre chose. Point final. »

Elle commence par taper les mots « Aithirne Ailgesach » dans son moteur de recherche, pour voir ce qu’elle trouve, sûrement rien du tout, et de comparer avec la description qu’en a fait la vieille dame. « Wikipédia, la bible de celui qui ne sait pas ! » songe-t-elle en cliquant sur le premier lien qui s’offre à elle.

Aithirne Ailgesach, dans la mythologie celtique irlandaise, est un druide despotique, dont le surnom ailgesach signifie « l’Exigeant » […] Aithirne Ailgesach est le prototype même du druide dévoyé, réputé pour exiger des choses impossibles et qui se venge en se servant de sa magie, notamment de la satire mortelle du glam dicinn. « Glam di-quoi ?! Elle clique sur le mot en surbrillance pour en faire apparaître la définition. Le glam dicinn, dans la mythologie celtique irlandaise, est une malédiction suprême, proférée par un druide spécialisé, un barde. Il s’agit d’une forme de satire qui provoque instantanément l’éruption de trois furoncles, sur le visage de celui qui en est l’objet. Ces furoncles représentent respectivement la « Honte », le « Blâme » et la « Laideur ». La victime est exclue de la vie sociale, et vouée à la mort. La satire se fait sous forme d’un cri, et si elle est parfaite, la mort peut être immédiate. « Berk ! sympa cette petite malédiction ! »

Elle clique sur quelques liens supplémentaires, mais tous indiquent sensiblement la même chose. Ce druide était un sacré lascar visiblement…

« Merde ! jure-t-elle finalement ». Déjà ce druide existe. Enfin, il a vraiment existé. En tous cas, d’un point de vue mythologique. « Ça ne prouve rien du tout ! Si Wikipédia le sait, tout le monde est en mesure de le savoir ! Elle a très bien pu inventer ou tout mélanger… ». Elena se résonne et se raccroche aussi fort qu’elle le peut à la réalité, au rationnel, comme si sa propre vie en dépendait.

La deuxième recherche est plus complexe : « Cormac O’Brien ». Pas de trace sur les réseaux sociaux, même pas les réseaux professionnels… Pas d’articles dans la presse… Elle descend, inspecte les pages suivantes… Elle finit par trouver un truc. Un seul. Un article qui fait état de l’arrivée d’un nouveau médecin psychiatre au département de psychiatrie de Drogheda. Une photo accompagne l’article. Elena marque un temps d’arrêt. Son apparence est exactement la même qu’aujourd’hui. Le style s’est légèrement adapté à la mode de l’époque, mais le temps semble n’avoir eu aucune prise sur lui. Elle croit halluciner. Elle s’empresse de chercher la date de publication de l’article : 15 avril 1997. Soit un peu plus d’un mois après sa naissance. Cette fois le choc est total. Il y a clairement une anomalie dans la matrice, comme dirait Morpheus. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Comment est-ce que le Dr O’Brien peut avoir la même apparence aujourd’hui qu’il y a 23 ans ?! Elle sent les bouffées d’angoisses l’envahir. Un cataclysme paralyse son esprit d’abord, puis tout son corps : palpitations, sensation de chaleur intense dans les joues, le visage qui s’enflamme, son sang s’embrase dans ses veines, ses mains deviennent moites, elle ne maîtrise plus sa respiration qui s’emballe, ne suit plus aucun rythme. Ses vertiges se font plus intenses que jamais. Elle perd complètement pied, elle va s’évanouir, perdre connaissance. Si seulement cette expression pouvait se comprendre au sens littéral, si seulement elle pouvait perdre connaissance. La connaissance de tout ce qu’elle vient de lire et d’entendre de la bouche d’Abriel… Elle a l’impression que son crâne est une cocotte-minute sous pression, prête à exploser d’une seconde à l’autre. Elle tente de retrouver son calme, respire, fait le vide.

Son téléphone vibre sur le bureau : Grant !

"Allo ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu n’es pas là ?! Son stress la fait parler de manière bien plus agressive qu’elle ne le souhaiterait.

— Eh ! Ne m’engueule pas ! J’ai eu une grosse galère de voiture ! J’étais chez ma mère depuis hier soir et en voulant venir bosser ce matin, cette vieille carcasse rouillée m’a lâché ! Je parle de ma voiture, hein ! Pas de ma mère ! La pauvre… Bref, le moteur a lâché au milieu de nulle part ! Évidemment, pas de réseau dans ce bled paumé, sinon ce n’est pas marrant ! Je suis vert !

— Aïe ! Excuse-moi, je suis un peu à cran en ce moment… Tu as besoin de quelque chose ?

— Je vois ça, Mademoiselle le pitbull ! ricane-t-il au téléphone. Non, rien, t’inquiète. J’ai marché jusqu’au premier village pour appeler une dépanneuse. Et toi, au passage, pour prévenir… Donc là, je vais juste m’appeler un taxi qui va me ramener chez moi. Ça va me coûter un bras, mais tant pis, je ne peux pas rentrer à pied de toute façon ! Et toi, qu’est-ce qui t’arrive pour être à ce point à cran ?

— Oh, rien. T’inquiète. Comme d’hab’ quoi, ment-elle.

— Hmm, OK, je vois. Bah ! prends soin de toi, la miss ! Et prie pour moi, je vais en avoir besoin ! À plus, dans l’bus !

Grant raccroche. Elle est rassurée, au moins il va bien. Enfin, rien de grave du moins…

            De son côté, peut-elle en dire autant ? La panique a laissé place à la révolte. Comment a-t-elle pu être idiote au point de ne rien voir de ce qu’elle avait sous les yeux ? Les pièces du puzzle commencent à s’assembler, à prendre forme : la violence verbale, psychologique, les humiliations, la manipulation de tout son entourage, le fait qu’elle ait constamment l’impression que certains éléments lui échappent, qu’elle ne guérisse pas et même qu’elle s’enfonce, même… Et si cette Abriel disait vrai ? S’il lui voulait vraiment du mal ? Mais cette histoire de druide est complètement démente, elle ne veut pas et ne peut pas y croire ! Et pourtant, cette photo sur cet article aussi est démente, et elle ne peut pas nier ce qu’elle a vu… Elle imprime le résultat de ses recherches comme preuves, tant pour les autres que pour elle-même. Elle réalise qu’elle n’est peut-être pas folle, finalement. Pas autant qu’elle l’a toujours cru, du moins. Elle fixe tout à coup son sac à main, qu’elle sait rempli de toutes ses cochonneries de médicaments dont il la gave à longueur de journée. Elle hésite un instant, pas si longtemps que ça, puis saisit son sac, pleine de colère, et se dirige à pas décidé vers les toilettes. Elle vide le contenu de son sac sur le sol et récupère toutes les pilules qu’il contenait. Elle marque un temps d’arrêt, une dernière fois elle pèse le pour et le contre, puis vide l’ensemble des tubes dans la cuvette. Elle éprouve un profond soulagement, du plaisir même, à tirer la chasse et à regarder toutes ses drogues partir direction les égouts de la ville ! Par ce geste définitif, elle se fait une promesse, celle de ne plus jamais se laisser manipuler, de ne plus se laisser infantiliser. Elle va se battre, reprendre le pouvoir sur sa vie, prouver au monde qu’elle est forte. Bien plus forte qu’on ne lui a laissé croire depuis son enfance. Elle se sent galvanisée par une énergie nouvelle qui l’envahit, elle est comme transcendée.

            Mais voilà, une fois l’euphorie passée, Elena est vite rattrapée par l’angoisse. Si elle admet que la vieille dame avait raison concernant son psy et sa santé mentale, elle est forcée de considérer également ses mises en garde. Quel danger peut bien la guetter ? Son psy ne peut quand même pas la tuer, si ? Gagnée par la panique et la bibliothèque restant désespérément déserte, elle s’autorise à fermer un peu plus tôt. Elle doit absolument retrouver Abriel au plus vite pour en savoir plus. Elle part directement en direction de chez elle avec l’espoir un peu fou d’y retrouver Abriel. Si elle n’a pas rêvé, Mimine est en réalité Abriel, elle devrait la retrouver sans peine allongée sur son lit, au milieu des couvertures. Cette image lui paraît complètement folle. « Mais qu’est-ce que tu racontes, ma pauvre Elena, tu dérailles complètement… Qu’est-ce que je suis en train de faire, là, au juste ?! ». Elle décide de passer au-dessus du rappel à l’ordre de son mental et de foncer tête baissée, en se raccrochant aux preuves accumulées cette après-midi. Si vraiment Abriel a raison, et qu’elle court un danger mortel, elle doit absolument se préparer et savoir y réagir au moment voulu. Mais à quoi doit-elle s’attendre, d’ailleurs ? Est-ce qu’une vieille dame bizarre peut vraiment se transformer en chat comme si de rien n’était ? Qu’est-elle au juste ? Et le Dr O’Brien, qu’est-il ? Elena peine à trouver un sens à tout ça, elle essaie de ne pas trop réfléchir à ce qui se passe et de plutôt se concentrer sur son objectif. Le chemin qui sépare la bibliothèque de chez elle ne lui a jamais paru aussi long.

            En une quinzaine de minutes, elle arrive chez elle. La porte est fermée à clef et la maison semble vidée de tous ses occupants. À cette heure de la journée, son père travaille encore, quant à sa mère, elle a dû sortir. Tant mieux, ses parents ne seront pas témoins de son état, ils n’auront pas un prétexte supplémentaire pour la croire instable.

            Elle jette son sac dans l’entrée sans même regarder où il échoue, se précipite à l’étage en appelant le chat. « Pour peu qu’il soit là et que je me plante, je vais juste l’effrayer, la pauvre Mimine », se dit-elle.

            « MIMIIINE ?! Tu es où minette ? Mimine ?! » Rien n’y fait, pas de trace de la chatte dans sa chambre. Elle fouille une à une chacune des pièces de la maison, même dans la chambre de ses parents où la chatte a pourtant interdiction formelle de pénétrer. Pas de trace de l’animal. Un mauvais pressentiment commence à germer dans les entrailles d’Elena. Et si elle était partie pour de bon ? Si elle l’avait abandonnée après qu’Elena l’ait rejetée et prise pour une vieille sénile ? Ou pire ! S’il lui était arrivé quelque chose après qu’elle ait cherché à prévenir Elena du danger ?

            Elena ne maîtrise plus son anxiété, elle doit retrouver cette chatte, Abriel, elle le sent, c’est vital. Elle essaie de réfléchir à une solution, mais sous la pression, ces tentatives s’avèrent peu efficaces. Alors, elle décide de sortir, de chercher à l’extérieur, dans le jardin, dans la rue, le quartier… « Elle n’est peut-être pas bien loin… »

          Elena craint qu’Abriel soit en colère. Elle-même s’en veut pour avoir condamné la vieille dame avant même de l’avoir écoutée. Sa seule chance de s’en sortir est peut-être à présent perdue pour toujours. Sa colère s’oriente aussi contre Abriel qui l’abandonne au pire moment. Elle lui avait pourtant promis de lui laisser du temps pour réfléchir, pour faire ses recherches, d’être toujours là, près d’elle. Soit disant qu’il suffisait qu’Elena l’appelle pour qu’elle apparaisse ! Abriel lui aurait donc menti sur l’essentiel ? Sur sa présence indéfectible ?

            Désespérée, elle l’appelle, en pleine rue, elle crie : « Abriel !! … Abriel !! », « J’ai besoin de vous… » murmure-t-elle finalement, des larmes plein les yeux « Ne me laissez pas… ». Pas le moindre signe de la présence de sa nouvelle protectrice.

            Elena est résignée, à bout de souffle, lassée de se donner en spectacle dans tout le quartier, elle n’a pas le choix : demi-tour.

 

« Hey  ! Elena ! » Une voix d’homme l’interpelle dans son dos : sa voix à lui, Liam. Elle sèche rapidement et du plus discrètement possible ses quelques larmes et se compose comme elle peut un sourire dit : « minimum social ».

« Hey, Liam. Comment tu vas ?

— Mieux que toi, je crois… Il lui fait signe que son mascara a légèrement coulé à cause de ses larmes.

— Oh, euh, ce n’est rien. Ça va, ne t’en fais pas.

— Tu faisais quoi ? Il m’a semblait t’entendre crier…

— Tu dois vraiment me croire dingue… Je cherchais mon chat, il a disparu…

— Décidément ! plaisante-t-il. Je pensais que tu cherchais ses maîtres ? Ce chat a l’air sacrément branché fugue, j’ai l’impression…

— Hmm… » Liam constate que sa tentative de détendre l’atmosphère tombe complètement à plat : “Excuse-moi, c’était idiot… Je ne suis pas super doué pour remonter le moral des filles. Je manque clairement d’expérience, avoue-t-il avec un sourire gêné.

— Non, ne t’inquiète pas, y’a pas de mal. Et toi qu’est-ce que tu faisais avant de tomber sur ta voisine bizarre ?

— Je ne te trouve pas bizarre du tout… Je rentre du boulot, là. Je travaille au garage dans le centre.

— Oh, d’accord…

— Tu veux qu’on continue de chercher un peu ensemble ?

— Pourquoi pas…

 

Elena et Liam se promènent et discutent plus qu’ils ne cherchent le chat. De temps à autre, un mouvement dans un buisson, les reconcentre sur leur mission principale, mais ils s’en écartent tout aussi tôt. Ils se perdent en tours et détours à travers la ville, ils s’attardent et s’assoient près des quais, observant la Boyne calme et lisse sur laquelle se reflète le soleil qui décline déjà. Ils parlent de leurs quotidiens, de leurs histoires. Elena lui confie ses sentiments vis-à-vis de sa rupture avec Padraig et vis-à-vis de sa relation tendue avec son psychiatre. Elle lui raconte la manière dont se passe les rendez-vous, son comportement parfois à la limite du professionnel avec elle, sa facilité à la gaver de substances chimiques pour neutraliser ces « tares »…

« Il est louche ton médecin, un peu, non ? Tu devrais peut-être prendre un deuxième avis… En tous cas, je pense que tu devrais te méfier ! Je ne crois pas que le serment d’Hippocrate précise : “Tu maltraiteras tes patients et tu les lobotomiseras à grands coups de camisole chimique.” Un deuxième avis, ça ne t’engage à rien et de ton côté ça t’aidera peut-être à y voir plus clair… »

Cette mise en garde fait immédiatement écho avec celle d’Abriel dans le cœur d’Elena. Elle sent sa gorge se serrer, elle est soudain rappelée à la réalité de cette après-midi chaotique et de la perte de Mimine. Le souvenir de la manière dont elle a claqué la porte au nez de cette pauvre dame qui cherchait visiblement à la protéger lui provoque un pincement au cœur, elle ne peut s’empêcher de culpabiliser, plus encore depuis la perte de la petite chatte.

Elena coupe court à ses ruminations et demande à Liam de parler un peu de lui :

« Tu travailles dans un garage alors ?

— Oui, oui, je suis mécanicien au Riverside Motors. Ça fait deux ans maintenant, je n’ai pas à me plaindre.

— Ah, ça ne fait pas si longtemps que ça… Je pensais… je veux dire, je n’ai pas fait attention à quand tu es arrivé dans le quartier, avoue-t-elle honteuse. Il sourit de sa réaction. Visiblement sa gêne l’amuse.

— Je suis outré… la taquine-t-il. Je suis arrivé il y a seulement deux ans pour tout te dire. À la base, je suis originaire du Nunneryland.

— Qu’est-ce qui t’a amené à venir te perdre à Drogheda ?

— À Drogheda, un gros hasard, pour tout de dire. Il y a 8 ans j’ai perdu ma mère dans un accident de voiture. Et mon père est décédé d’un cancer du poumon en 2010… Du coup, à 17 ans, je me suis retrouvé orphelin. Je n’avais vraiment aucune envie de me faire balader de famille d’accueil en famille d’accueil, j’étais un peu tête brûlée. Et complètement révolté contre la vie elle-même, qui m’avait retiré mes deux parents, me laissant tout seul pour me débrouiller avec ce que j’avais, à savoir pas grand-chose. J’avais un gros sentiment d’injustice qui me rongeait la tête et me court-circuitait les neurones… Pour la faire courte, j’ai fugué. Je me suis tiré du jour au lendemain, avec ce que j’avais sur le dos et je suis allé rejoindre un pote à Dunleer. Il était plus vieux que moi, il avait son propre appartement, il a pu m’héberger. On a menti sur mon âge et j’ai pu bosser quelque temps avec lui, dans une station-service. Mais le boulot était chiant. Et j’en avais marre de ne pas avoir de chez-moi. Un jour, il m’a dit que son cousin cherchait un mécano pour bosser dans son garage, ici, à Drogheda, j’ai foncé. J’avais un peu d’économies, j’avais grandi, j’étais prêt à me prendre en charge, avoir un vrai boulot et un endroit à moi. Ma propriétaire est vieille et arrangeante, elle a accepté de me louer cette petite maison. Ça a été le point de départ d’une nouvelle vie. De ma vraie vie d’adulte ! Et puis, on est bien ici. J’aime bien cette ville. On a la Boyne, c’est vivant, mais pas trop. C’est plutôt calme, en fait… Et puis, j’ai la meilleure des voisines. Même si elle me rentre régulièrement dedans en courant ! s’amuse-t-il. Elle pique un fard.

— Je suis vraiment, vraiment, vraiment désolée…

— Mais ne t’excuse pas, c’était juste pour te taquiner un peu. Je n’ai presque plus mal, renchérit-il, fier de lui.

— Hmm… Ce n’est pas drôle…

— Ce n’est pas triste non plus ! »

Le sourire de Liam fait l’effet d’une grande bouffée d’oxygène à Elena. C’est si agréable de se sentir à ce point à l’aise auprès de quelqu’un. De quelqu’un de l’autre sexe, se reprend-elle. Parce qu’en soit, elle est très à l’aise avec Deirdre aussi. Et pourtant, c’est complètement différent, elle le sent viscéralement.

 

La nuit commence à tomber, la fraîcheur également, Liam lui propose de la raccompagner jusqu’à chez elle. Elle accepte avec plaisir, profitant de ces quelques instants supplémentaires en sa compagnie. Sur le trajet, l’attirance entre les deux jeunes gens est palpable, mais ni l’un ni l’autre ne tente de rapprochement, par pudeur, par crainte de gâcher la magie du moment, par peur de se fourvoyer, parce qu’ils pensent ne plus savoir s’y prendre… Qui saurait le dire ?

Arrivés devant la porte d’Elena, les gestes et les mots se font plus maladroits. Liam promet d’être vigilant à toute présence féline et lui propose de se voir à nouveau pour chercher ensemble. Elle lui sourit, reconnaissante de son initiative, et accepte volontiers cette promesse de nouveau rendez-vous… Ou de recherche de matou.

 

Lorsqu’elle franchit le seuil, c’est une Elena dépitée de n’avoir retrouvé ni Abriel, ni sa chatte - son mental ayant encore du mal à admettre qu’il puisse s’agir d’un seul et même être - qui fait fasse à Aisling et Brian Byrne. Elle est à nouveau pleine d’angoisses, définitivement pas prête à annoncer la nouvelle à ses parents, ce qui rendrait la chose bien trop réelle et amplifierait son anxiété grandissante. Elle est épuisée et n’a aucune envie de les affronter, de leur mentir ou de leur cacher la vérité, ce qui pour elle revient à la même chose.

« Bonsoir… Je… Je ne me sens pas super bien ce soir, mangez sans moi, je vais me coucher, je suis désolée. Bonne nuit. Et bon appétit, ajoute-t-elle en voyant le plat qui finit de cuire dans le four. »

Ses parents échangent un regard plein d’inquiétudes. Aisling a remarqué, en rentrant après avoir fait les courses, l’absence de la petite chatte et a demandé à son époux s’il l’avait aperçue dans le jardin. Ce n’était pas le cas non plus. Est-ce pour cette raison qu’Elena avait l’air si triste ce soir ? S’est-il produit quelque chose qu’ils ignorent ? Aisling qui vient de terminer de préparer le repas, essuie ses mains sur son tablier, le retire et le dépose sur la chaise devant elle. Elle est décidée à aller lui parler, « à lui tirer les vers du nez » comme elle dit. Elle ne peut plus se contenter de regarder sa fille sombrer dans la déprime et la solitude, elle doit agir. Elle doit agir maintenant. C’est plein de détermination, qu’elle franchit une à une les marches qui mènent à l’étage. Elle frappe doucement à la porte de la chambre d’Elena et se souvient avec nostalgie de l’époque où elle aurait pu rentrer sans frapper et y aurait trouvé une petite fille jouant au milieu de ses poupées. Inventant des scénarios de princes et de princesses aux prises avec de vilaines sorcières et des « gros vilains pas beaux », comme disait Elena alors qu’elle n’était qu’une toute petite fille. Un léger sourire ému se dessine sur son visage, elle peut presque ressentir la douceur, la candeur même, de ce temps où ils ne savaient pas encore. Ce temps où la « petite particularité » d’Elena n’était pas encore un lourd diagnostic, mais juste une preuve de l’esprit créatif et de l’imagination riche et foisonnante d’une toute petite fille épanouie, bien dans ses baskets et à qui tout souriait.

« Oui… ?

— C’est moi… Je peux entrer ?

— … C’est ouvert. »

Aisling ouvre la porte. Mais ce n’est pas sa toute petite fille épanouie et en pleine aventure imaginaire qu’elle trouve dans cette chambre devenue bien sombre. C’est une adulte abîmée, couchée sur son lit encore tout habillé et casque à peine retiré par égard pour sa mère. Elle va mal, constate la maman. Je ne suis pas à la hauteur, se reproche Aisling.

            « Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu ne mangerais pas un bout avec nous ? J’ai préparé une shepperd’s pie et un crumble cake… tu adorais ça quand tu étais petite…

— J’adorais ça quand j’avais six ans, maman… C’est gentil, mais je n’ai pas du tout faim, je veux juste me reposer un peu ce soir. Mais tu peux m’en mettre de côté, je goûterai demain, sans faute, c’est promis. »

Elena est fermée, elle ne peut en aucun cas confier à sa mère ce qui lui arrive. Non seulement, elle ne la croirait pas et penserait à une dangereuse rechute, mais elle chercherait en plus à la gaver avec de nouveaux traitements plus ou moins efficaces et tous plus abrutissants les uns que les autres. Mais Aisling, qui ignore tout des raisons du mutisme de sa fille s’agace, déjà à bout de sa patience :

« Comment veux-tu que nous t’aidions, Elena, si tu ne nous parles pas ? On fait tout ce que nous pouvons pour toi, pour te comprendre, te soutenir et te protéger au mieux depuis que tu es enfant ! J’ai tout sacrifié pour toi, Elena. Pour TON bien ! J’ai renoncé à tant de choses pour toi, Elena… Tellement de choses ! À commencer par ma carrière et ma vie sociale. Tout tourne toujours autour de toi ! Et toi tu nous remercies en refusant d’être aidée et d’aller mieux ? En t’enfermant dans ton monde et en te laissant sombrer, comme tu es en train de le faire ?! »

Elena est profondément blessée par les mots que sa mère vient de lui jeter au visage comme une bombe d’acide. Ses larmes débordent, elle lui ordonne de quitter la pièce et de la laisser tranquille. Aisling prend soudainement conscience de la dureté de ses reproches. Ses mots ont dépassé sa pensée, elle est à bout de nerfs et se sent démunie face à la situation de sa fille, qui lui échappe, elle ne peut le nier. Par fierté et parce qu’elle ne sait pas faire autrement, elle ne dit mot et tourne les talons. « Il est trop tard pour s’excuser de toute façon, le mal est fait à présent », conclut-elle intérieurement. À peine close, Elena laisse éclater sa colère et jette violemment le premier coussin qui lui tombait sous la main contre la porte de sa chambre avant de fondre en larmes.

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Eldir
Posté le 21/09/2022
Bonjour, aller un petit tour d'applaudissement pour Elena qui commence à réaliser que son psy est turbo toxique ;-)


Bon comme d'habitude j'ai quelques remarques :
- "Elena craint aussi qu’elle soit en colère. En colère contre elle-même d’abord, parce qu’elle a condamné Abriel avant même de l’avoir écoutée et qu’elle a peut-être perdu pour toujours sa seule chance de s’en sortir, et en colère contre Abriel" ==> ce passage est étrange, je trouve que dans la première phrase on ne comprend pas qui parle de qui. Elena craint qu'Abriel soit en colère ? mais la phrase suivante suggère que c'est Elena qui en colère contre elle-même.

- "j’étais un peu tête brûlée. Et complètement révolté contre la vie elle-même, qui m’avait retiré mes deux parents, me laissant tout seul pour me débrouiller avec ce que j’avais, à savoir pas grand-chose." ==> fait objectif, ce que je veux dire par là c'est que cette phrase sonne moins comme un dialogue que comme une déclaration objective, faite par une personne qui aurait observé les faits de l'extérieur et en ferait un compte-rendu. Après c'est peut-être volontaire pour montrer qu'il mûri et qu'il n'est plus cette personne là, qu'il a fait le deuil de ses parents et réglé tout les problèmes qu'il avait à cette époque.

- "s’amuse-t-il, elle pique un fard." ==> ici pour plus de clarté je ferais une phrase séparée

- "mais l’un comme l’autre ne tente aucun rapprochement" ==> mais ni l'un ni l'autre ne tente un rapprochement, ??

- "qui fait fasse à Aisling et Brian Byrne" ==> fait face ? Est-ce que Mimine fait face aux parents d'Elena ?


Et celle là pour le chapitre précédent :
- "un manipulateur pas tenté" ==> patenté me semble-t-il.


Bonne continuation.
Wendy_l'Apprent
Posté le 21/09/2022
Hello Eldir !

Merci pour ton commentaire! Je vais m'y pencher ☺️ en plus je suis en pleine réécriture du manuscrit donc c'est parfait 😁

Merci beaucoup, à très vite!
Wendy_l'Apprent
Posté le 21/09/2022
Corrections faites pour ce chapitre ;) Merci encore pour ton aide :)
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