Chapitre 16

Par Flammy

Ok. Je suis dans la merde.

 

Mes muscles se figent mais je me force à reprendre le contrôle et à me détendre. Dans l’oreillette, Lumi retient son souffle. Faudrait qu’il se planque lui aussi, quelqu’un risque de venir à sa recherche, mais si Érika n’a pas vu le micro, je dois pas le vendre.

 

Si je veux avoir une chance de partir vivante d’ici, clairement, Érika va devoir y passer. Sans me retourner, j’attrape la poignée de mon sabre et le sors de son fourreau. Si Érika a déjà prévenu les autres Lames de Sang, je pourrai jamais m’en tirer. Mais peut-être que…

 

— Tu penses vraiment pouvoir me battre, Ari ? Je maîtrise la mistergie. Tu manques trop d’expérience pour espérer me…

 

Je la laisse pas finir. Y a pas de brumes et, pourtant, elles me parlent plus clairement que jamais. C’est maintenant qu’il faut la prendre par surprise. Quelques passes d’armes, une feinte à gauche puis un estoc à droite. Tout est limpide dans mon esprit, les volutes chuchotent à mon oreille ce que ce je dois faire pour survivre.

 

Le début se déroule selon les prévisions. Les yeux d’Érika brillent d’une lueur écarlate irréelle, mais je parviens à anticiper ses mouvements sans difficulté et à répliquer. Elle paraît surprise, mais elle continue tout de même de lutter à un bien meilleur niveau que lors des entraînements. J’ai jamais réussi à la vaincre, et elle était pas à son maximum avant. Mais là… Là… Même sans utiliser la mistergie, les paroles suffiront, je le sens dans mes tripes. C’est tellement jouissif, c’est tellement…

 

D’un coup, les yeux d’Érika perdent leur éclat. Je comprends pas, pourquoi arrêter de se servir la mistergie dans de telles conditions, alors qu’elle arrive déjà pas à me dominer ? Elle veut me laisser gagner ou quoi ? Avec les indications des volutes, je vais…

 

Les brumes se taisent.

 

Le silence me fait paniquer. Je tente de reprendre le contrôle, mais à force de tendre l’oreille pour écouter, je commets des erreurs stupides, j'anticipe certaines attaques d’Érika avec quelques secondes de retard, je manque d’assurance et de force dans mes mouvements.

 

Alors que je me concentre laborieusement sur elle pour retrouver le rythme du combat, je remarque trop tard qu’on s’est approché des restes de la stèle, au milieu des machines qui retiennent des Palladiums captifs. Je suis cerné par les décombres, je risque juste de me cogner les pieds dedans bêtement. C’est la stratégie d’Érika qui tente de me pousser à la faute.

 

Même si j’ai compris ses intentions, je ne parviens pas à me sortir du piège. Si j'essaie quelque chose, je m’exposerai trop et finirai tuée. J’ai beau réfléchir de toutes mes forces, sentir le support des brumes autour de moi, mon pied percute une roche en cherchant un appui et je perds l’équilibre. Érika enchaîne sans hésitation. Elle me pousse au sol et me plante son sabre dans l’épaule. La douleur est tout insoutenable. C’est pire que tout ce que j’ai jamais vécu, pire que la chute. J’ai l’impression que je vais m’évanouir mais je me mords l’intérieur des joues pour tenir. Quand j'esquisse un mouvement pour me dégager, elle appuie son pied sur ma poitrine, dégaine un poignard et l’applique contre ma gorge.

 

— Tu croyais vraiment avoir une chance de t’en sortir ?

 

Elle émet un sifflement court. Un Nodachis et deux Tachis rentrent dans la pièce. Depuis le début, c’était mort.

 

— Tu sais ce qui me fout le plus en rogne ? continue Érika, de plus en plus menaçante.

 

Toujours penchée sur moi, prête à m’égorger au moindre frémissement, elle arrache mon micro et la caméra qui me relient à Lumi. Lui aussi va prendre cher.

 

— À quoi vous pensiez putain ?! Et si quelqu’un avait réussi à pirater les ondes et à récupérer les images ?

 

Pendant qu’elle parle, j’essaie de trouver une solution pour m’en sortir malgré l’immonde douleur. C’est mal barré, mais je me laisserai pas faire. Jamais. Je bouge la main lentement pour qu’elle le remarque pas, trop occupée par ses engueulades de plus en plus violentes. Elle se rend même pas compte que sa lame a entaillé ma peau. Du coin de l’œil, je vois les autres se rapprocher, l’un d’eux avec une seringue.

 

Quoi ? Ils veulent m’endormir, pas me tuer direct ? Pour faire un exemple ou quoi ? Ça va pas être triste. Faut que je me casse. Mes doigts effleurent l’un des fragments de la stèle. Je le saisis, prête à assommer Érika avec.

 

Le blanc envahit tout.

 

Je reste un moment stupéfaite, incapable de comprendre ce qui se passe. Érika n’est plus sur moi, je n’ai plus de sabre planté dans l’épaule. Je me redresse et regarde autour de moi. Il n’y a rien, que du vide. Et là… Une forme fantomatique. Une silhouette de brume qui respire la tristesse et le désespoir.

 

« Tu avais promis de nous aider. De nous sauver. Pourquoi cela prend tant de temps ? Nous souffrons. Nous allons disparaître. Pourquoi nous exterminer ? Nous… »

 

Je parviens pas à saisir la fin des paroles. Une douleur dans mon bras me tire une grimace et ensuite, mes yeux se ferment sans que je puisse les contrôler.

 

~0~

 

Je me réveille en sursaut lorsque quelqu’un me secoue sans la moindre considération. Une douleur foudroie mon épaule, et je ne parviens pas à réprimander une grimace de souffrance.

 

— Vous pourriez faire un minimum attention, proteste Lumi. Elle est blessée !

 

Une gifle claque.

 

— À qui la faute ?!

 

Érika est furieuse, je l’ai jamais vue dans un tel état. On est toujours dans les sous-sols de la ville et, avec Lumi, on est menottés au niveau des poignets et des chevilles. Quelqu’un a dû aller le récupérer. Le fait qu’on soit vivant, alors qu’on a été surpris dans l’illégalité et qu’en plus, j’ai attaqué une Nodachi, je pige pas. C’est impensable qu’on respire encore et j’ai du mal à le réaliser.

 

Bon. Notre situation est pas terrible. Mais pourquoi on est pas morts putain ?!

 

Érika semble lire en moi comme dans un livre ouvert. On a été jetés au sol comme deux déchets et elle nous surplombe, effectuant les cent pas devant nous dans l’espoir débile de se calmer. C’est clair et net que là, à part en cognant quelqu’un, elle va pas s’apaiser toute seule. C’est bizarre d’ailleurs que je sois pas recouverte de bleus avec un ou deux os pétés. Elle s’est étonnamment maîtrisée et je capte décidément pas pourquoi.

 

Érika continue un moment de nous ignorer. Une discussion a lieu via sa montre et elle se contente d’un mot à chaque fois pour répondre, ce qui fait qu’on a aucune idée de quoi il retourne. On échange un regard avec Lumi, qui s’est  pris plus d’une beigne. Le contour de l’un de ses yeux est en train de virer au noir violacé. Même s’il n’avait aucune chance, il a essayé de pas se laisser faire.

 

La conversation se termine et Érika vient se planter devant nous. Je vois sa main se porter vers son sabre et je me tends. Là, je peux vraiment rien faire. Elle serre le poing, inspire et expire plusieurs fois, avant de s’éloigner et de s’asseoir sur une chaise.

 

— Si cela ne tenait qu’à moi, vous seriez déjà morts tous les deux. Vous n’avez pas conscience des risques que vous faites courir à la ville. Vous êtes juste deux gamins pourris gâtés qui ont trop l’habitude qu’on leur passe tous leurs caprices. Vous n’avez pas la moindre idée de ce que certains ont sacrifié pour Néo-Knossos et vous vous permettez de jouer avec sa sécurité !

 

J’ai envie de cracher quelques réponses cinglantes à la gueule d’Érika, mais c’est pas le moment. Elle reprend, pas perturbée par la rage que j’arrive pas à cacher.

 

— L'unique raison pour laquelle vous n’êtes pas morts est que la ville a besoin de vous et que se débarrasser de vous, maintenant, serait extrêmement compliqué. Ou en tout cas, pas sans des coûts matériels et humains conséquents.

 

Érika fixe un instant sa montre, comme si elle espérait autre chose.

 

— Un Tandem ne peut tenter sa chance qu’une seule fois contre un Yokai médium ou majeur. D’ici une dizaine d’années, difficile de dire précisément quand, un Yokai majeur particulièrement puissant va émerger. À l’heure actuelle, il n’existe personne pour lutter contre un Yokai de cette envergure. Et même si on commence maintenant un entraînement, c’est trop tard.

 

Comment est-ce qu’elle peut savoir ça ? Comment est-ce que les attaques peuvent être prévues, si longtemps à l’avance ? Ça a aucun putain de sens ! Personne n’a jamais anticipé une apparition de Yokai ! Lumi est aussi perdu que moi.

 

— Ari est incroyablement douée. Si tu continues à travailler, tu as une chance face à un majeur. Lumi est plus en retard, mais en tant que copie d’Yseult, il a les capacités d’y arriver. Voilà la décision qui vous reste. Soit vous acceptez de nous prouver que vous pourrez vraiment être utiles à l’avenir et on vous autorise à vivre. Si vous parvenez à vaincre le Yokai majeur, nous vous laisserons même tranquilles. Par contre, si vous refusez, vous serez exécutés maintenant.

 

Super, merci Érika. Je lance un regard à Lumi, il pense comme moi. Au final, on a pas le choix. Il reste qu’une question à poser, Lumi s’en charge :

 

— Et quelle est cette preuve que vous attendez de nous ?

— Éliminer un Yokai mineur.

 

~0~

 

Avec Lumi, on a accepté.

 

On est piégés de toute façon, alors autant gagner du temps, même si c’est se prêter à leur jeu, même si ça paraît perdu d’avance. Aucune Lame de Sang ne tente pas de lutter contre un Yokai, même mineur, avant le grade de Tachi.

 

On a été ramené en voiture jusqu’à chez Lumi. Ça m’a fait tellement bizarre, je me déplace par moi-même dans Néo-Knossos depuis des années, mais les risques de fuites sont trop importants. Mon épaule en morceaux, affreusement douloureuse, ne suffit pas à les rassurer. Ils ont une très haute estime de moi.

 

J’ai gardé mes attaches aux pieds. J’ai assez de marge pour marcher à petits pas, mais courir, c’est pas envisageable là. Et ils ont pas besoin de me faire un dessin, j’essaie de me casser, ils butent Lumi. Y a un an, ça m’aurait fait ni chaud ni froid. Mais on s’est foutu à deux dans cette galère, il m’a aidé pour Glenn, donc bon, je ne pourrai plus me regarder dans un miroir si je l’abandonne.

 

Une fois dans l’appartement, on nous a laissés seuls. Des Lames de Sang doivent rester dehors pour nous surveiller, j’en doute pas une seconde. On a aucune chance de fuite.

 

Dans une semaine, je devrai combattre un Yokai mineur et prouver ainsi qu’on mérite de vivre. Yeah.

 

Lumi a essayé de protester. Je suis blessée, c’est stupide de faire ça dans ses conditions, comment peuvent-ils savoir quand aura lieu la prochaine attaque… On s’est heurtés à un mur. On a une semaine pour se préparer, pas plus. Si on crève face au Yokai, c’est plus leurs oignons.

 

Sans me laisser abattre, je traverse les pièces dans lesquelles j’ai vécu une seule année et qui sont pourtant bien plus bourrées de souvenirs que le repaire des novices.

 

Je passe par ma chambre et j’arrive jusqu’à ma salle d’entraînement, remplie d’outils de musculations et d’entretien physique. Même si j’ai un bras pas disponible pour le moment, j’ai largement de quoi faire et je commence à m’y mettre. Autant me préparer au mieux.

 

D’habitude, me dépenser me vide la tête et me laisse avec un sentiment bienheureux. Là, pas du tout.

 

Lumi finit par me rejoindre et m’observe m’échiner en silence. Y a pas grand-chose à dire dans ce genre de situations, on reste chacun perdu dans nos pensées. Au bout d’un moment, je lui demande d’aller me chercher une serviette dans ma chambre. Avec la chaîne à mes pieds, c’est tout sauf pratique. Il revient avec. Je me fige à la vue du livre qu'il ramène. Livre qui m’a remué au point que j’ai eu besoin de le garder près de moi, caché dans mes affaires. Nathan n’est pas un garçon.

 

— Tu l’as lu ? me demande-t-il.

 

Je hoche la tête. Je sais pas trop quoi dire de plus. Ça m’a permis de mettre en mots tellement de choses, de mieux me comprendre, mais j’ai encore besoin de temps. Il sourit légèrement mais n'insiste pas. L’entraînement continue, juste troublé par ma respiration.

 

— T’avais fait exprès de me l’amener, hein ?

 

Lumi secoue la tête, presque un peu inquiet.

 

— Je… Pas du tout ! Je l’avais acheté pour Lilian, parce que je pensais que… Bref. Il ne m’a jamais autant réprimandé. « Laisse les gens se définir, ils n’ont pas besoin de toi pour ça ! »

 

Il reste un instant silencieux, le regard dans le vide.

 

— Quand j’ai remarqué que tu l’avais pris, je ne pensais pas sortir de l’appartement en vie, vu la réaction de Lilian et ta… patience. Ce n’était pas une volonté de me montrer intrusif, juste… un oubli.

 

Mes lèvres frémissent. De la bonne volonté, mais un peu con. C’est totalement lui. Lumi, lui, est à deux doigts de pleurer. J’avais pas fait gaffe, mais il n’a pas l’air bien. Il se jette à l’eau d’un coup.

 

— Tu réussiras à le vaincre, n’est-ce pas ?

 

Je parierais pas sur ma survie, mais c’est pas la réponse qu’il a besoin d’entendre. À la place de la vérité, je prends sur moi et j’affirme avec assurance :

 

— Bien sûr. Je suis un génie, non ?

 

Un moment de pause. Et d’un coup, la suite me vient, naturelle, avant que je puisse la retenir :

 

— Et après ça, je te dirai mon nom. Le mien.

 

Lumi m’adresse un sourire étincelant. Je me suis moi-même surpris mais… je me sens soulagé en fait. C’est la bonne chose à faire.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez