Chapitre 15 : Un sacré coup de soleil

Par Zephirs

Une pluie de sables accompagna l’ouverture des deux battants. Ashley crispa ses doigts autour de la poignée de son arme. Le Chasseur préféra exécuter un moulinet du poignet, avant de s’engouffrer entre les portes encore en mouvement.

Après une dernière vibration du sol, elles se stoppèrent. Un bref filet de grains dorés tomba au centre de l’ouverture, puis tout devint silencieux.

La dague d’Ashley devenait de plus en plus lourde à chacun de ses pas. Une appréhension dévorante se décuplait à l’approche du seuil de l’entrée. Pourtant, aucun mouvement autre que ceux de son compagnon animait la titanesque et resplendissante pièce.

Tout dans cet endroit attirait la curiosité. Que ce soient ses centaines de gradins remplis d’or, les hiéroglyphes taillés sur les petits murets bordant les quatre allées de marches, ou même, le point central où trônait un gigantesque piédestal. Piédestal sur lequel se détachait une forme dorée indiscernable à cette distance. Autant dire que les yeux d’Ashley ne savaient plus où se fixer.

— Tu ne touches à rien.

Ashley repéra tout de suite Sam en contrebas, Prison posée sur l’une de ses épaules, absorbé par les écritures anciennes. Son intense concentration alla jusqu’à la faire douter qu’un quelconque mot ait pu sortir de sa personne. Du moins, jusqu’à ce que ses lèvres remuèrent devant ses yeux.

— Surtout, reste sur tes gardes. Qui sait ce qui pourrait se cacher dans ce foutoir.

L’avertissement donna à Ashley la brusque envie de coller Samuel mieux que son ombre. Enfin, pendant environ quinze secondes. Après, la tentation de découvrir l’origine des émanations dorées en haut du piédestal prit le dessus.

— Tu détectes des monstres avec ton caillou ? Sam !

Ce dernier sursauta avant de ramener la pointe de sa garde au niveau de son visage.

— Non, pas vraiment. Quelque chose dégage une énorme quantité de magie et parasite ma pierre.

Un soupire fit virevolter une énième fois les mèches sur le front de la jeune femme avant que le Chasseur cesse de se concentrer sur les inscriptions :

— Tous ce que je peux assurer, c’est que cette magie ne provient pas d’un monstre.

Une micro-sensation de soulagement se propagea dans le corps d’Ashley, vite rejoint par une lueur d’espoir visible dans ses pupilles :

— C’est peut-être le Catalyseur ?

— Effectivement… Mais si c’est le cas, rien n’explique pourquoi un gardien s’est empressé de sceller cette pièce, quitte à en mourir.

Le bras qui ne tenait pas Prison passa dans ses cheveux. Quand cette horrible impression de louper quelque chose s’invitait dans son esprit, Samuel savait que ce n’était jamais bon signe. L’hallucination dans la salle des dalles avait confirmé son pressentiment. La vision de ce serpent géant, même s’il n’existait pas réellement, avait faillit briser son esprit. Maintenant, il devait redoubler de prudence. Il devait envisager toutes les pistes, examiner chaque détail. Quoi qui ait produit cette illusion de catégorie dix, elle ne devait pas être loin.

Ashley fera un très bon appât pour débusquer une potentielle créa…

Le Chasseur secoua la tête.

Mais qu’est-ce que je fais ? Je ne peux pas la laisser prendre un aussi gros risque…

Ashley le dépassa.

— Je vais regarder ce qu’il y a plus loin.

Sam ne fit pas un mouvement, ne dit pas une parole. Il se contenta de replonger dans les écrits anciens pour découvrir une indication sur l’objet ou la chose qui nécessitait une protection aussi puissante.

Tu as déjà failli la perdre une fois, tu en as déjà perdu tant d’autresN’as-tu donc rien apprit depuis tout ce temps ?

Samuel se mordit les lèvres pour faire taire la voix. Sapristi, ce fichu Catalyseur ne pourrait pas apparaître pour une fois sous un panneau qui clignote avec marqué en gros « Catalyseur » au beau milieu du pays des licornes gentilles et adorables ?

Subitement, il quitta des yeux les hiéroglyphes :

— Tu peux fouiner autant que tu veux, du moment que la règle numéro une te reste bien en tête.

Ashley se retourna, interloquée, pour fixer avec attention son compagnon. Ce dernier se mordait compulsivement les lèvres, les traits fermes au sérieux incontestable.

— Ne touche à rien, surtout si ça à l’air magique.

Les yeux de la journaliste firent aussitôt un bref passage au plafond.

— Voyons, tu me prends pour qui ! Et si je vois un monstre, je fais quoi ?

— Propose lui de jouer aux cartes le temps que j’arrive.

Ce fut le seul moment où son compagnon parut se relâcher un peu avant de reprendre aussitôt son sérieux.

Ashley rit de manière fausse et prononcé avant de continuer sa descente. Regarder en bas lui donnait de légers vertiges, néanmoins insuffisants pour l’empêcher d’observer chaque parcelle de la pièce. Les quantités d’ors entreposées avec fierté absolument partout la rendait rêveuse.

Je suis sûre qu’une poignée de ces pièces pourrait me permettre de me la couler douce dans une villa au Bahamas !

Ashley chassa immédiatement cette pensée de son esprit. Songer à des choses aussi futiles que l’argent ou son petit confort personnel alors qu’une jolie apocalypse pouvait survenir d’un moment à l’autre équivalait à la plus grande idiotie de tous les temps.

Maintenant que les premières marches du piédestal se trouvaient à ses pieds, sa grandeur se révélait bien plus conséquente qu’évaluée d’en haut des gradins. Cependant, les presque indiscernables volutes de fumées violettes au niveau du sol préoccupaient davantage son attention. Aucune trace d’hostilité ne découlait de cette mystérieuse brume, néanmoins un peu de prudence ne coûtait rien.

— Sam ! Il y a une sorte de nuage violet qui flotte près de moi.

— Tant qu’il n’essaye pas de t’entourer d’une manière menaçante, ce n’est pas grave.

La voix de Samuel ne provenait pas des sommets de l’escalier. Ashley se tourna pour le voir se reconcentrer sur les hiéroglyphes du rez-de-chaussée.

C’est moi ou il me surveille…

Soudainement, le Chasseur escalada plusieurs marches afin de papillonner entre les écritures de la partie inférieure de la montée. Ça ne devait être qu’une impression. Pourtant, elle aurait juré qu’il l’observait du coin de l’œil lorsqu’elle se retourna. Si cela s’avérait exact, restait à savoir si c’était dans une attitude protectrice ou par manque de confiance.

L’ascension fut longue et fatigante. Pas de doute, Ashley préférait descendre des marches plutôt que de les monter. Rien d’étrange ne lui sauta au visage pendant le trajet, mis à part l’obsession de Samuel pour des vieux dessins.

Un sarcophage, dont les scintillements dorés resplendissaient tels des rayons de soleil, reposait au centre de la plateforme. Au-dessus du couvercle lévitait un long et fin objet avec une boule de verre à son extrémité. De multiples hiéroglyphes ornaient le bâton de couleur or, parmi lesquels un œil aux allures familières se détachait.

C’est ça le Catalyseur ?

La journaliste s’approcha au plus près afin de l’inspecter sous tous les angles. Ne pas le toucher était une torture nécessaire pour ne pas subir un quelconque maléfice ou pire encore.

La fumée violette en contrebas, bien plus dense derrière le piédestal, attira son attention. Il n’était plus question de volutes, mais plutôt d’un amas. Un amas qui formait une barrière entre cet endroit et un gouffre habité par une tempête chaotique.

Soutenue par deux piliers, une stèle surplombait le trou tel un gardien immémorial. Sur sa pierre était gravé des signes autour d’un scarabée doré défraîchis.

Un mouvement vif derrière la barrière magique lui fit retenir sa respiration. Son pouls s’accéléra.

Il y a quelque chose à l’intérieur.

Son sang tambourina à ses tempes jusqu’à lui en donner la migraine. Ses muscles se crispèrent, ses pupilles se dilatèrent. Deux yeux rouges apparurent dans la brume. La jeune femme devint comme paralysée, son regard plongé dans celui de la bête tapis dans les profondeurs. Sa volonté ne suffisait pas à retenir son bras droit, lentement attiré par le sceptre en suspension.

La voix lointaine de Samuel parvint à ses oreilles, comme dans un rêve. Pour la première fois, le calme habituel qui l’animait laissait place à un ton aigu et rapide.

— Il faut qu’on parte. Tout de suite.

Ses doigts se refermèrent sur la froideur de l’or alors que le bruit des bottes du Chasseur se rapprochait. Des picotements se propagèrent dans son bras droit. La sensation devint rapidement agréable, et contrasta avec le reste de ses membres dont la lourdeur s’accroissait d’instant en instant.

Le sceptre se dirigea d’un geste incontrôlé vers le centre de la stèle. De ses propres lèvres s’échappa un mot qu’Ashley ne comprit pas. Immédiatement, une chaleur comparable à celle de la forêt remonta en elle. Un tiers de seconde plus tard, un cercle avec un point en son centre apparut au-dessus du bâton, tel un viseur. Ashley aurait voulu pleurer, crier ou n’importe quoi d’autre tant que ça permettait à Sam de comprendre l’urgence de la situation.

Le globe de verre s’illumina jusqu’à rappeler l’astre solaire, après quoi un rayon de lumière d’une puissance colossale jaillit.

La stèle explosa, les pieds de la jeune femme quittèrent le sol. Des fissures apparaissaient au passage du faisceau sur le mur, accompagnées aussi bien par de la fumée que des secousses. Quand il atteignit le plafond, la déflagration provoqua un éboulement de roches aussi grosses que des vaches.

D’un coup, le rayon dévastateur se stoppa et Ashley chuta.

L’air sifflait à ses oreilles. Ses forces l’abandonnaient, emportée par la fatigue. Les marches se rapprochaient de plus en plus au travers de ses paupières à demi-clos. Elle se prépara à l’impact.

Deux bras fermes l’attrapèrent avant qu’une masse molle n’atténue sa chute, suivit par un gémissement :

— Sapristi, je peux savoir ce que tu fais ? Je t’ai dit de ne toucher à rien.

Ashley ne parvint pas à dire un mot. Son regard, presque inconscient, admirait les reflets de la lune au travers de l’énorme trou dans le plafond.

— C’est tout ce qu’il y avait en haut ?

La blondinette sentit le sceptre glisser de ses doigts.

— Un autre objet ne se tenait pas à côté ?

Elle remua la tête de gauche à droite.

— Tant pis, maintenant on décampe. Cet endroit est le tombeau de Rê, et également la prison d’Apo…

Des pierres volèrent dans tous les sens, accompagné par des grondements terrifiants. De nouveaux éboulements ébranlèrent la salle, puis un rire rauque remplaça les rugissements.

Samuel déboucha précipitamment une fiole au contenu boueux pour le fourrer de force dans la gorge d’Ashley. Le goût pestilentiel du liquide la remit instantanément d’aplomb. Ses forces revinrent, se décuplèrent. Elle se sentait plus forte que jamais, même si des haut-le-cœur la tordaient au sol.

— C’est quoi cette horreur ?

Un de ses bras attrapa la cheville du Chasseur à présent debout et tremblant, prêt au combat.

— Tu ne veux pas le savoir.

Du gouffre débarrassé de sa fumée violette émergea une tête aux écailles sombres. Une infime partie du long corps de la créature s’écrasa au sommet du piédestal avant que sa gueule ne dévoile deux crocs proéminents surplombés par deux yeux en forme de fente.

Le monstre s’élança sur les marches dans une glissade au vacarme assourdissant. Un éclair bleu ne tarda pas à rebondir contre ses écailles, entre ses deux narines.

D’un geste leste, Sam rattrapa dans sa course la poignée de son épée revenue comme un boomerang.

— Ce n’est pas avec ton cure-dent que tu vas tuer un dieu, misérable Chasseur.

Les yeux exorbités de Samuel ne transmettaient qu’une rage sans nom, même si ses traits tressaillaient à l’idée du combat qu’il venait d’engager.

De son côté, Ashley ne faisait ni attention aux vrombissements de train de plus en plus fort, ni aux tremblements de la structure, prête à s’effondrer. En revanche, le roulement sur les marches, entre deux haut-le-cœur, captait toute son attention. Elle réussit à décrocher une de ses mains de son estomac afin d’attraper un objet fin et sculpté : le sceptre.

L’immense serpent en route pour les engloutir s’immisça dans son champ de vision. Étrangement, se tordre de douleur sous les effets de l’abominable mixture fut rétrogradé dans son échelle des priorités.

Le Chasseur arriva au contact. Le serpent tenta de ne faire qu’une bouchée du minuscule bonhomme au manteau gris-noir en pleine pirouette. Cependant, la surprise d’une telle manœuvre ne lui permit qu’un claquement de crochets dans le vide. D’habitude, ses adversaires fuyaient et n’essayaient absolument pas de le chevaucher.

Le reptile freina pour s’enrouler sur lui-même, le Chasseur comprit immédiatement son idée. Il se mit à courir, courir plus vite que son état de fatigue le lui permettait. La perspective de finir dévoré par un serpent géant le motivait à se surpasser.

— C’est inutile, je finirai par t’engloutir. Après, ça sera au tour du soleil.

Les multiples claquements dans son dos ne lui indiquaient rien de bon, tout comme les tremblements de ses mains. Chacun de ses pas lui faisait perdre un peu plus de vitesse, chacun de ses coups, inutiles et fatigants, détruisait un peu plus sa combativité.

— Tu es faible Chasseur.

Le piédestal craqua, la structure se fissura. Le tout commença à se disloquer sous la masse agglutinée sur son sommet.

— Ashley, ne reste pa…

Ashley ne se trouvait déjà plus à proximité. Un sourire en coin passa furtivement sur son visage. Finalement, elle était plus futée que…

— Sam, saute !

Ashley se tenait au bas des marches menant à la porte d’entrée, les deux bras pointés dans sa direction. L’éclat doré entre ses doigts ne laissait aucun doute sur ce qui s’y trouvait.

Ashley ! C’est Apophis, le dieu du chaos. C’est pas avec ça que…

Le piédestal s’effondra dans un nuage de sable et de poussière.

La peur retenait les bras d’Ashley en l’air. L’idée de combattre des monstres s’ancrait à peine dans son esprit qu’un dieu se joignait à la fête.

Elle secoua la tête. Le doute ne devait pas l’envahir. Des picotements parcoururent de nouveau ses doigts, et la chaleur si familière se propagea dans tout son corps. Néanmoins, il manquait une chose importante.

Lumière divine.

Ces mots germèrent comme une évidence dans sa tête, même s’ils sortirent dans une toute autre langue par sa bouche. Le hiéroglyphe en forme de cercle réapparut.

— Sam ?

Des mouvements rapides agitaient l’écran de fumée qui refusait de se dissiper.

— Sam ?

La silhouette du Chasseur se détacha, lasse et écrasé sur elle-même. La lame de son épée traînait au sol, vaguement tenu par sa main droite. Derrière lui, une ombre gigantesque approchait à grande vitesse.

— Sam, couche-toi !

Celui-ci regagna de la vigueur à la vue de la lumière au bout du sceptre. Aussitôt, ses bras s’agitèrent dans tous les sens comme si l’idée lui déplaisait fortement.

Les crochets du serpent émergèrent. Samuel ne le remarqua pas. Le cerveau d’Ashley bouillonnait sous le choix qui s’imposait à elle : ne rien tenter ou risquer de toucher son ami.

Le bâton décida à sa place. Son extrémité irradia de milles-feux, puis un rayon concentré fila en direction du Chasseur et le dieu du Chaos. La puissance qu’il dégageait dépassait largement celle du premier tir. Les picotements agréables aux doigts d’Ashley se transformèrent progressivement en une chaleur déplaisante.

— Sam ? SAM ?

Ses appels se perdirent dans le bourdonnement du rayon. La lumière divine obstruait entièrement son champ de vision sans lui donner la moindre chance d’apercevoir son compagnon.

La pièce entière se mit à trembler. De multiples éboulements fracassaient les gradins, écrasaient l’or, détruisaient les escaliers dans un brouhaha assourdissant. Le sceptre siphonnait ses forces, ses jambes faiblissaient. Ses pensées ne parvenaient pas à stopper la lumière destructrice.

Un cri continu émergea de sa bouche. Ses mains. Ses mains la brûlaient. Malgré ses efforts, les doigts qui enserraient le bâton doré refusaient de le lâcher. Ils se disloquaient en de petites particules blanches.

La douleur s’empara progressivement de toutes les parties de son corps. Chaque parcelle de sa peau s’enflamma de la même souffrance.

Sa vue se troubla. La chaleur des marches entra en contact avec sa joue. La lumière diminua en intensité, comme à court de batterie. Tous ses membres refusaient de bouger, paralysés par la douleur.

Je vais mourir ?

Ashley aurait juré entendre le rire du chat, hilare de la voir dans un tel état.

Quelque chose frôla son autre joue. C’étaient des moustaches, elle en était sûre. Un murmure se glissa dans son oreille :

Pas aujourd’hui.

Plus aucune sensation ne découlait d’une quelconque partie de son corps. Seul le noir subsistait pour l’emporter vers l’inconscience.

La jeune femme ouvrit subitement les yeux. Ses brûlures persistaient à lui infliger une vive douleur, toutefois bien moins grande qu’avant. Ashley poussa un grognement, et ses mains parvinrent à la soulever de quelques centimètres. Elle ne se trouvait plus sur l’escalier, mais sur l’un des rares endroits central épargné par l’effondrement du plafond.

Une pichenette sur son crâne la fit retomber.

— Idiote, tu as failli te consumer et me tuer au passage.

Le coup réveilla son odorat, rapidement assaillit par une odeur de gelée écœurante.

Ashley s’assit en tailleur. Sa vue redevenait progressivement normale. Pour son plus grand soulagement, aucun dieu serpent géant ne furetait dans les environs.

— Où est le serpent ?

Ses mains se grattaient mutuellement, et dissipaient une substance grasse et verte. Sam donna une petite tape sur ces dernières pour les arrêter.

— Pas touche, tu n’es pas encore tout à fait guéri. Apophis a été annihilé par ton rayon, les restes de son corps sont tombé dans le gouff...

Les pupilles d’Ashley se dilatèrent lorsqu’elles aperçurent le trait noir et net sur le flanc droit de son manteau.

— Tu… tu as… été touché ?

Samuel mordit sa lèvre inférieure.

— J’ai pu esquiver partiellement le rayon en me jetant sur le côté. Mon manteau a absorbé la majeure partie du faisceau, ne t’en fait pas.

Après quelques pas, les mains dans le dos, il reprit :

— Je t’ai sauvé de justesse.

Ses épaules paraissaient plus courbées qu’habituellement, comme écrasées par une fatigue inépuisable.

— Seuls les magiciens et les sorciers expérimentés peuvent utiliser les armes des dieux sans se consumer instantanément.

L’homme au long manteau gris-noir pivota pour faire face à Ashley, en pleine tentative de se remettre sur pied.

— Et même là, il n’est pas rare qu’ils soient surpassés et meurent quand même.

— J’ai eu de la chance.

Son cerveau tangua lorsque elle réussit enfin à se relever. Une nausée foudroyante frappait son estomac alors que les vestiges d’un goût désagréable refaisaient surface dans sa bouche. Comme si elles venaient de courir une dizaine de marathons, ses jambes tremblaient. Seul le soutien de Samuel lui permettait de ne pas s’écraser sur le sol.

— Tu n’as pas l’air de comprendre. Ashley, tu devrais être morte.

La phrase ne faisait pas très plaisir à entendre, mais une petite voix en elle lui disait que son compagnon avait raison. Pendant un bref instant, la sensation de picotement revint dans ses doigts.

— Eh bien, je ne le suis pas.

Quelques grains de sable s’envolèrent, emporté par la brise nocturne du désert. Le regard du Chasseur indiquait clairement que la « non-mort » de sa camarade ne figurait pas comme le sujet le plus préoccupant dans son esprit. D’ailleurs, on pouvait le placer tout en bas de sa liste.

Pour la première fois depuis longtemps, un nombre incalculable de questions emballaient ses pensées. Des questions toutes plus invraisemblable les unes que les autres : comment une jeune femme étrangère à toute pratique occulte avait réussit à sur-exploiter le sceptre de Rê ? Par quelle magie une arme utilisée depuis plusieurs millénaires sur Apophis, et réputée obsolète contre ses écailles, avait pu l’anéantir en une fraction de seconde ? Qui était vraiment Ashl…

Le claquement subit du vent au-dessus de sa tête tira Samuel de ses songes. La surprise fut telle qu’il en oublia ses interrogations : le petit guide filait dans les airs, descendu par des fils invisibles.

Sa main droite plongea dans son manteau pour en ressortir la fiole de couleur boue.

— Bois une gorgée.

Ashley, à la vue du liquide, secoua énergiquement la tête.

— Hors de quest…

Une partie de son contenu franchissait déjà ses lèvres sans qu’elle ne puisse rien y faire. Cependant, l’abject goût ne la paralysa pas au sol cette fois-ci. Un hoquet anima sa cage thoracique, hoquet qui marqua le retour de ses forces.

— Sam ! Je te h…

Samuel poussa la jeune femme alors qu’un éclair glacé les frôlait, son saphir virevoltant dans les airs pour se métamorphoser en Prison.

— C’est un magicien.

Le magicien atterrit à cinq pas devant eux. Ses mains bougèrent si vite que les signes qu’il exécuta restèrent indiscernable.

Ira glacies.

Un flux bleu et instable jaillit du bout de ses doigts. Aussitôt, la fraîcheur du clair de lune s’accentua. Le froid mordant progressait rapidement vers le Chasseur.

Prison fendit l’air. Un craquement déchira leurs tympans tel celui de la glace face au soleil. Le faisceau traversa le trou au plafond et se perdit dans les profondeurs de la nuit.

Ashley s’élança, dague brandit. Elle avait une cible : l’épaule du garçon. Son apparente jeunesse l’empêchait de tenter un coup mortel.

Le magicien esquiva de la manière la plus non-naturelle qu’elle n’ait jamais vue.

Sam déboula pour trancher en deux le crâne du petit guide sans aucune pitié. Cette fois, son bras s’interposa entre la lame et sa tête afin de créer une barrière transparente. L’épée rebondit et son manieur fut repoussé de quelques pas en arrière.

— Seule la relique m’intéresse, même si je trouve dommage que vous ayez tué Apophis.

Ashley arrêta net sa lame, déjà esquivé par le bond en arrière du garçon.

— Donnez-la moi sans faire d’histoires.

Sauf que ce n’était pas le genre de Samuel de ne pas faire d’histoires.

Un coup de feu retentit. Puis un deuxième, un troisième. Une intense chaleur frôla la joue d’Ashley, caressa son flanc gauche, effleura son épaule. Le magicien eu à peine le temps d’ériger une barrière que des balles bleutées la transperçaient. Plusieurs volées de sang giclèrent en tous sens. Ashley détourna les yeux.

— Attention !

Sa tête pivota juste à temps pour apercevoir un éclair de lumière rouge transpercer son bassin. Sa vue se troubla. Ses pieds quittèrent le sol. Une brûlure plus vorace que les précédentes attaquait sa chair.

Ashley ne sentit pas son atterrissage dans des gravats, au bord du précipice. Le ballottement d’un de ses bras lui fit progressivement reprendre conscience. Conscience que la terre s’ébranlait sous une symphonie de coups de feu et d’éclairs férocement échangés.

Elle tenta de bouger, son grognement indiqua la difficulté de la tâche. Dans un rugissement, elle parvint à se retourner sur le dos.

— Argh, c’est pas vrai…

Sa blessure n’était pas belle à voir, mais au moins, aucun sang n’en coulait. En revanche, l’aura rouge et fluctuante la survolant l’inquiétait.

Ses yeux clignèrent plusieurs fois. Ashley se rendit compte que l’aura enveloppait tout son corps.

Qu’est-ce que…

L’obscurité opacifia le sable, les gravas, le plafond. Des long traits de lumière, des tâches bougeaient en tous sens pour s’écraser contre des formes noires. Retranchées derrière des amas de masse sombre, un peu plus loin, deux silhouettes lumineuses se livraient un combat acharné.

Une poignée de secondes furent nécessaires à Ashley pour discerner les fils parcourus d’une énergie noire rattachés à la plus petite d’entre les deux. Les fils la maniaient sans relâche afin d’attaquer l’autre forme qui répliquait avec la même ardeur. Ses paupières la brûlèrent. Elle les clôt, les rouvrit. La couleur était revenue.

 

Une nouvelle balle atteignit le corps du magicien sans provoquer une autre réaction que l’effusion pourpre habituelle.

C’est impossible.

Un énième éclair embrassé noirci son manteau sans lui soutirer plus qu’un grognement.

— Il est temps d’entamer ta dernière danse, gamin.

Sam fit un bond gigantesque, son revolver en perpétuel pétarade, avant d’exécuter une botte qui aurait facilement transpercé un camion. Le petit guide laissa son buste tomber en arrière comme si aucune colonne vertébrale ne le maintenait. Aussitôt, toute la longueur de la lame changea de direction pour le pourchasser. Le garçon pivota et Prison s’entrechoqua avec le sol dans un bruit métallique.

Blam. Un sort entraîna le Chasseur dans une succession de roulades. De multiples gerbes bleu et rouge l’accompagnèrent dans son sillage, décidées à le réduire en miettes.

Le vide se présenta sous son corps. Instinctivement, Samuel jeta ses armes sur la surface fissurée, puis saisit le rebord de ses deux mains.

— Sapristi.

Ses pieds grattèrent la paroi sans parvenir à le remonter.

Lents et réguliers, des pas s’approchèrent, et se plantèrent à quelques centimètres de ses doigts. Un regard vers le néant en contrebas amplifia l’envie de Samuel de retourner sur ses jambes, surtout après qu’un bout de la façade se détacha non loin de sa position.

— Je veux juste la relique.

Plus aucun son ne s’élevait, mis à part le bourdonnement sourd de l’abîme.

— Depuis quand les magiciens ont inventés un sort contre la mort ?

Un sourire tordu se dessina sur le visage du garçon.

— Ils ne l’ont pas fait.

Le magicien se pencha vers le Chasseur afin d’écarter le pan gauche de son manteau.

— Il y en a plus d’une là-dedans de ce que je vois.

Une des mains de Samuel ripa et manqua de le plonger dans le vide.

— Oui, il y en a des dizaines ! Peut-être même plus, mais tu n’en auras aucune si je tombe.

Des tremblements parcoururent le corps du guide, de son front coulèrent plusieurs gouttes de sueurs. La noirceur envahit son regard. L’expression qu’il arborait changea du tout au tout pour une froideur inégalable en parfaite adéquation avec sa nouvelle voix rauque :

— Tu es le Chasseur.

Un bout de la paroi se détacha près des genoux de Sam.

— Si tu veux un autographe, c’est pas un souci, mais remonte moi d’abord.

L’inactivité du garçon indiqua que ce n’était pas dans ses intentions. Il préférait assurément regarder ses doigts glisser lentement du rebord.

— Si je dégringole là-dedans, tu peux dire adieu aux…

— Je peux sacrifier quelques reliques si c’est pour t’éliminer définitivement.

Le reflet de la lune brilla derrière le magicien avant qu’une dague ne fende l’air, au-dessus de sa tête. Il n’eut pas le temps de se retourner que son corps se figeait pour tomber comme un pantin privé de ses fils.

Sa tête cogna contre la pierre dans un bruit sinistre qui se répercuta en écho. Progressivement, les ténèbres disparurent de ses pupilles alors qu’une expression de surprise restait ancrée sur son visage.

De multiples lézardes craquelèrent et s’agrandirent.

— Ash, tu peux m’aider à remonter ?

La panique ne se lisait absolument pas dans la voix du Chasseur. Sa deuxième main s’agrippait de nouveau à la pierre, mais ses pieds continuaient de patiner sur le mur.

Ashley se jeta au sol dans une grimace de douleur qui attira automatiquement le regard de son compagnon sur sa blessure.

La brûlure est ridiculement petite comparée à ce qu’elle devrait être réellement.

Son aide lui permit, avec beaucoup d’efforts, de se hisser juste à temps pour ne pas être emporté par la désagrégation des premiers centimètres proches du précipice.

Samuel roula jusqu’à ses armes, les saisit avant de les engouffrer sous son manteau, et se rendit compte à quel point la situation ne pouvait pas être pire : des milliers de formes géométriques séparaient l’unicité du sol en des fragments instables que le gouffre dévorait.

— Ashley, donne-moi ta main.

Leurs doigts s’enserrèrent une seconde avant l’effondrement du sol sous leurs pieds. Par miracle, le Chasseur resta à portée de bras du nouveau rebord. Sa prise manqua de céder sous leur poids combiné, mais elle tint bon.

Ashley gémit lorsque la paroi la heurta. Ses mains moites tenaient du mieux qu’elles le pouvaient celle de Samuel alors que la douleur au niveau de son ventre la transperçait jusqu’à la faire hurler de toute la force de sa voix.

— Sam, on fait quoi ?

Son compagnon ne fournit aucune réponse.

— Sam ?

La veine sur le front du Chasseur transmettait sa hargne à tenir coûte que coûte. Son visage prenait peu à peu une couleur rouge alors qu’un grognement naissait dans sa gorge.

— Sam, il se passe quoi si on tombe ?

Les doigts d’Ashley commencèrent à glisser, elle resserra sa prise du mieux possible.

— Le Chaos nous dévore et on est effacé de la réalité.

Un doute percuta la blondinette : étaient-ce réellement ses doigts qui glissaient ou Samuel qui la lâchait ? Sa douleur fut instantanément chassée par cette réflexion, tout comme ses gémissements.

— Ashley... si je suis effacé, tout est perdu.

Un éclat de pierre se détacha du point d’accroche de Sam avant de percuter le front de la jeune femme. Ce petit bout de roche attira son attention vers les hauteurs, et lui permit de remarquer les yeux clos de son ami.

Sa main dérapa de quelques millimètres supplémentaires.

— Sam, tu ne vas pas me laisser tomber ?

Il n’eut pas un mot. Pas un mot pour la rassurer, pas un mot pour lui mentir. Le Chasseur préféra demeurer silencieux. Peut-être ignorait-il lui-même ce qu’il allait faire.

— Je ne pourrai pas nous remonter tous les deux.

Dans un brouhaha insoutenable ponctué par d’horribles craquements, le néant engloutissait la partie inférieure du mur et montait lentement vers les deux compagnons.

— Je suis désolé, Ash.

Un courant d’air frôla le dos d’Ashley puis, au lieu de chuter, elle s’envola. Immédiatement, une vive douleur se manifesta dans sa main gauche, broyée par la poigne de Sam à présent suspendu dans le vide.

La silhouette de deux bras aux allures d’ombre enserraient fermement ses épaules telles les lanières d’un sac à dos.

Aucun doute, ceux-ci appartenaient à l’ombre qui l’avait attaquée dans la forêt.

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