Chapitre 15 – Un choix cornélien

Par jubibby

« Je ne suis pas un fugitif. »

Ces paroles résonnaient en écho dans l’esprit d’Emma. Elle s’était longtemps demandé ce que le jeune homme qu’elle avait guidé à travers la forêt avait voulu dire par là. Son habile maniement de l’épée, ses questions ce soir-là, son insistance pour qu’elle prit la fuite seule lorsque les gardes avaient débarqué… Tout s’éclairait à présent. Le prince avait-il essayé de lui dire qui il était vraiment avant qu’ils ne se séparent ? Comment avait-elle pu être aussi aveugle ?

Elle prit soudain conscience de son cœur qui battait à tout rompre, menaçant de sortir de sa poitrine, de son regard étrange qui fixait le prince, de son immobilité suspecte au milieu de la clameur de la foule. Emma esquissa un léger sourire avant de lever les bras pour se joindre aux applaudissements. Elle ne devait pas se faire repérer ainsi, elle ne devait pas oublier pourquoi elle était là.

La mission.

Elle était venue au palais pour tuer le prince, punir le roi, aider la Ligue à construire un monde meilleur. Il fallait qu’elle se ressaisisse et qu’elle se concentre sur ce qui l’avait amenée ici. Elle sentit un frisson la parcourir. Les doutes qui avaient effleuré son esprit tantôt étaient en train de l’envahir. Tuer le prince Édouard ? Était-ce réellement ce dont le royaume avait besoin pour tourner la page du règne insensible du roi François ? Elle n’avait pu oublier cet homme qu’elle avait rencontré et maintenant qu’il se tenait devant elle, sous son vrai visage, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était peut-être la solution aux maux du royaume. Il s’était montré bon envers elle sans même la connaître. Il aurait pu la dénoncer pour ce qu’elle avait volé au marché mais il n’en avait rien fait.

Le roi fit signe à la foule de cesser leurs applaudissements et il reprit la parole.

– Le prince Édouard, ici présent, célébrera très prochainement ses fiançailles avec la reine Blanche de Calciasté. À cette occasion et comme le veut la tradition, un grand banquet sera organisé pour célébrer cette alliance. Chacun d’entre vous pourra y prendre part, comme autrefois.

Emma serra les dents. Son père lui avait décrit le mariage du roi François et de la reine Jeanne, cette immense fête populaire à laquelle il avait été convié. Tradition ou pas, la jeune femme n’y voyait qu’hypocrisie. Un banquet organisé dans la seule région du royaume où l’on ne manquait déjà pas de nourriture ? Ce n’était que de la poudre aux yeux.

– Afin que chacun de vous puisse réellement se joindre aux célébrations, votre prince a décidé qu’un banquet serait organisé dans chaque cité, dans chaque village du royaume, jusqu’aux plus reculés des montagnes du sud. Personne ne sera oublié à l’occasion de ces fiançailles.

La jeune femme sentit ses jambes se dérober sous son poids. Elle n’en revenait pas. Toutes ces questions qu’il lui avait posées, son étonnement sur l’état réel du royaume, sur la pauvreté du Sud… Il l’avait entendue. Bien plus que cela même : il en avait parlé au roi et lui avait demandé d’agir. Un banquet n’y changerait peut-être rien mais n’était-ce pas là le signe que les choses ne resteraient pas ainsi éternellement ? Qu’il y avait de l’espoir pour tous ces hommes et toutes ces femmes qui se sentaient délaissés du fond de leur village ?

Emma sentit son cœur tambouriner de plus belle dans sa poitrine. L’homme qui se tenait devant elle, le sourire aux lèvres tandis qu’une nouvelle salve d’applaudissements retentissait, n’était pas un ennemi du royaume. Bien au contraire. Il était un homme bienveillant, à l’écoute de son prochain, qui ferait certainement un souverain formidable le jour venu. Pourquoi la Ligue voulait-elle donc éliminer un homme comme lui ?

Elle l’observa, tentant de remettre en ordre ses pensées. Ce timide sourire qui éclairait son visage était sincère, bien plus sincère que toutes les paroles qui l’avaient fait naître. Il regardait la foule devant lui, heureux de pouvoir se dresser devant elle, heureux de leur montrer qu’il était le digne héritier de sa mère. Puis son regard parcourut le premier rang jusqu’à croiser celui d’Emma. La jeune femme en eut la respiration coupée. Elle n’osait plus bouger le moindre muscle tandis que le prince la regardait d’un air interrogateur. Le sourire qu’il arborait tantôt s’effaça de son visage. Il entrouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.

C’en était trop pour Emma qui tourna les talons et fendit la foule en direction de la galerie couverte. Il l’avait reconnue, elle en était certaine, et il lui était à présent impossible de l’approcher sans se faire repérer. Elle ne pouvait plus accomplir sa mission telle qu’elle avait été planifiée. Elle s’expliquerait auprès de la Ligue, elle trouverait un moyen de se racheter, quel qu’il soit. En attendant, elle devait fuir loin de ce palais. Loin de cet homme.

Elle dut jouer des coudes pour traverser la foule compacte qui s’était massée à l’intérieur de la grande salle d’audience royale. Lorsqu’elle s’extirpa des derniers rangs et franchit les grandes portes en chêne, elle s'arrêta pour reprendre ses esprits. Un garde qui se trouvait là se tourna vers elle.

– Tout va bien, mademoiselle ?

Emma faillit sursauter en entendant la question du soldat. Elle devait impérativement se calmer, retrouver la maîtrise de son corps tremblant. Elle déglutit difficilement, prit une grande inspiration et se tourna vers le garde.

– Tout va bien, merci. Je ne pensais simplement pas qu’il y aurait autant de monde dans cette salle. J’ai été prise de panique au milieu de cette foule.

Elle lui adressa un fugace sourire, comme pour chasser la moindre suspicion qui aurait pu traverser l’esprit du soldat. Il hocha la tête.

– Vous devriez retourner dans la cour, vous y serez certainement plus à l’aise.

– Vous avez raison. Merci à vous.

Emma tourna les talons puis remonta la galerie qui partait sur sa gauche. Elle marchait d’un pas pressé mais n’osa pas aller plus vite. L’endroit avait beau être désert, elle ne devait pas prendre le risque d’être arrêtée et fouillée plus minutieusement. Elle passa les arches les unes après les autres, longeant le mur qui leur faisait face. Ce n’est qu’en approchant du passage qui menait à la cour qu’elle remarqua une vieille tapisserie aux décors floraux accrochée le long du mur. Que pouvait faire un ouvrage vieilli par le temps dans cette partie du palais ? Elle secoua la tête tandis qu’elle s’en approchait, chassant cette pensée de son esprit. Il fallait qu’elle reste concentrée, qu’elle quitte ces murs au plus tôt.

Soudain, sans raison, le bord de la tapisserie se mit à bouger. La jeune femme n’eut pas le temps de se retourner pour voir ce qu’il en était : quelqu’un l’avait attrapée par la taille et la tirait vers le mur. Elle se débattit, tentant de se libérer de ce bras qui la serrait si fort. La lumière se fit plus faible et elle se sentit disparaître derrière la tapisserie. Un couloir caché ? Elle asséna un violent coup de coude à son agresseur et fit volte-face.

Le prince était là, un bougeoir à la main, se tenant la poitrine là où Emma venait de le frapper.

– Alors je n’avais pas rêvé, c’était bien vous.

– Édouard, bégaya-t-elle.

La petite flamme éclairait faiblement le passage dans lequel ils se trouvaient mais Emma en était certaine : cela ressemblait fort aux couloirs des domestiques qui parcouraient le château de Volgir. Ainsi le palais en était lui aussi pourvu. Pourquoi la Ligue ne l’avait-elle pas mentionné ? Ses yeux se posèrent sur le prince qui la dévisageait. Posté à seulement deux pas d’elle, elle réalisait qu’en dehors de ses habits, de ses cheveux bien coiffés, de sa barbe rasée, il n’avait pas l’air bien différent de l’homme qu’elle avait rencontré quelques jours plus tôt. Et pourtant, tout était si différent. Elle serra les poings.

Il fit un pas en avant pour se rapprocher d’elle mais Emma recula, sentant la tapisserie juste derrière elle.

– Vous êtes en colère contre moi. Je dois bien admettre qu’il y a de quoi. Laissez-moi tout vous expliquer, je vous en prie.

Emma plongea son regard dans le sien. Elle était en colère, c’était peu dire. Mais ce sentiment n’était pas tant dirigé contre lui que contre elle-même. Comment avait-elle pu ne rien voir ? Ne rien deviner ?

– Qu’y a-t-il à expliquer que je ne sache déjà ? Vous êtes le prince héritier de Zéphyros, quoi de plus normal que vous faire passer pour un fugitif et suivre une inconnue à travers la forêt ?

– Je vous assure que j’avais l’intention de vous dire qui j’étais. Pas au début, c’est vrai, mais tout a changé au milieu de ces bois. Vous vous êtes battue contre ces brigands à mes côtés, vous m’avez parlé comme jamais on ne s’était adressé à moi, vous m’avez ouvert votre cœur alors que j’en avais été moi-même incapable. Je ne voulais pas vous quitter ce matin-là sans vous avoir dit la vérité. Sans vous avoir expliqué pourquoi.

– Non, quoi que vous essayiez de me dire, cela n’a plus d’importance. Nos routes n’auraient jamais dû se croiser. Pas ainsi. Pas si tôt.

Elle le regarda sans ciller, ignorant le rythme fou des battements de son cœur. Il se tenait là, devant elle, sans défense. Elle n’avait qu’un geste à faire, qu’une simple pression à fournir, pour libérer la lame empoisonnée de la doublure de son gant et le tuer sur le champ. Il n’y avait aucun témoin, aucune échappatoire pour sa cible. L’occasion de remplir sa mission ne se représenterait pas. Et pourtant, elle ne pouvait s’y résoudre. La sincérité qui se lisait dans les yeux bleus du prince était réelle. Elle l’avait toujours été. Il fit de nouveau un pas vers elle, hésitant. Elle le laissa faire et ne tenta pas de fuir. Son corps entier semblait soudainement paralysé.

– Vous ne savez rien de moi, dit-elle d’une voix étouffée.

– Vous avez raison. Mais il ne s’est pas passé un instant depuis notre rencontre où je n’aie cessé de penser à vous. À cette journée que nous avons passée ensemble. À cette lueur d’espoir que j’ai pu lire dans vos yeux lorsque les gardes nous ont séparés. Je…

Sa voix se tut sur ces derniers mots. La crainte d’être rejeté qui se lisait tantôt sur son visage avait fait place à la joie d’avoir retrouvé celle qui, à ses dires, l’avait tant ému. Pourquoi fallait-il que cet homme si mystérieux qu’elle brûlait d’envie de revoir soit celui-là même qu’elle avait pour mission de tuer ? Un sourire se dessina au coin des lèvres du prince. Emma aurait voulu le lui rendre, elle aurait voulu oublier un instant qui elle était. Mais elle en était incapable. Elle devait partir, avant de ne plus en avoir la force.

– J’ignore ce que vous attendez de moi mais une chose est sûre, vous ne devriez pas être ici. Votre place est là-bas, dans cette vaste salle où votre père a réuni nombre de vos sujets. Ils sont venus pour vous. Ne les privez pas de votre présence.

– Je sais tout cela. Mais je ne pouvais vous laisser partir sans vous avoir parlé. Restez, je vous en prie. J’ai tant à apprendre d’une personne comme vous !

– Oh, je ne le crois pas, non.

– Au contraire ! Comment aurais-je su de quoi mes sujets avaient besoin si je ne vous avais pas rencontrée ? Vous êtes une femme franche et honnête, vous dites ce que vous pensez sans vous soucier de la réaction de vos interlocuteurs. J’ai besoin de quelqu’un comme vous à mes côtés pour me conseiller, quelqu’un dont la vie ne se résume pas à vivre dans un palais.

– Non ! le coupa-t-elle.

Le prince la regardait d’un air hébété, surpris par cette interruption inattendue. Emma prit une profonde inspiration. Quoi qu’il lui en coûte, le prince devait l’oublier. Pour leur bien à tous les deux.

– Je ne suis pas celle que vous croyez. J’ignore ce que vous avez cru voir ou comprendre de ce que je vous ai dit ce jour-là mais vous faites erreur si vous pensez que je gardais l’espoir de vous revoir. Il n’en a jamais été ainsi. Il n’en sera jamais ainsi. Vous êtes et vous resterez à mes yeux le prince Édouard, ce monarque qui a abandonné son peuple et que je déteste tant. J’espère ne plus jamais avoir à croiser votre route.

Elle détourna le regard et ignora cette incompréhension qui avait soudainement envahi le visage du prince. Sans attendre de réponse, elle se retourna et se glissa derrière la tapisserie. Il ne tenta pas de l’en dissuader, il n’essaya pas de la retenir. Elle fit un pas de plus sur le côté et se retrouva dans la galerie couverte. Elle marqua une pause, les mains serrées pour ne pas laisser deviner leurs tremblements.

Son choix de laisser le prince vivre allait lui coûter très cher.

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