Chapitre 15 : Quand le fol ferme les yeux, il appelle cela la nuit - Ancienne version

La poutre arborait un réseau de noeuds semblable à un visage. Un visage émacié, en plein cri et les yeux noircis. Un visage presque humain, dont cette proximité renforçait sa monstruosité. Il ressortait sur le toit blanchi à la chaux qu'éclaboussait l'écume de la nuit. Les lèvres et le nez de la figure culminaient sous l'effet de cette étrange clarté. Il régnait un éclat bleu presque aussi lumineux qu'un soleil. 

Orazio avait l'impression de nager en une ville engloutie où se reflétaient sur les murs les entrelacs d'argent de la Lune se fracassant à la surface. Le silence aussi, empli des crépitements des rochers qui troublaient l'ouïe sans parvenir à percer son enveloppe molletonnée. L'océan lui tendait les bras, l'appelait son fils à travers cette nuit de magiciennes et de dieux. Une brise tiède souleva une toile d'araignée, et elle oscilla comme portée par un courant lointain.

Depuis combien de temps fixait-il ce faune hasardeux sur la charpente ? La créature hurlait, mais sans malveillance, avec détresse plutôt. On l'aurait dit prisonnière du bois, témoin forcée de ce que l'humain avait accompli de terrible dans cette pièce sous-marine. Quelle condamnation tragique que de ne pouvoir détourner les yeux.

Ou peut-être n'était-ce que la main du hasard qui avait tracé cela sur le bois. 

Pourtant, bien que peu superstitieux, Orazio n'y croyait pas.

Après l'éternité d'un instant, il se redressa et la découpe de la Lune tissa comme un vêtement d'argent sur sa peau nue. 

Il ne souffrait pas. Et, en son esprit éveillé à quelque nouveau sens abstrait, cela ne l'étonnait pas. La nuit marine guidait son corps, voici tout ce que chacun devait savoir. Il flottait. 

Quand son pied frôla le sol, un long frisson secoua la nuit et une bourrasque ébouriffa le jardin. Le chuchotis des ramures grondait de l'écho du ressac et une feuille bleue comme le monde tourbillonna pour se poser sur le tapis. Jamais le vent n'avait éveillé à ce point la peau du prisonnier. Elle se hérissait et lui-même sourit à cette vague venue l'emporter un peu plus loin. Il ajusta son pagne et se leva pour se porter à la rencontrer de cette nuit océane, plus bleue que les abysses et plus tendre que l'écume. 

S'y noyer. Éteindre le feu. La ziggourat et le bûcher. Retourner auprès d'un port blanc où flottaient comme une poignée de bouchons des barques de pêcheurs. 

Honorer le rendez-vous dont il ignorait tout. 

Une fois debout, il abandonna derrière lui une ombre, à peine une silhouette, dans son lit. Peu lui importait ce reste d'homme. Il avait à faire sous les champs d'algues noires et de chênes gris. D'un pas léger, Orazio avança et s'arrêta un instant contempler deux formes lovées sur un banc. 

L'écho de sa surprise parvint de loin, comme si quelqu'un l'appelait depuis la surface.

Agrippine dormait, bercée dans l'étreinte d'Eskandar également assoupi. Malgré un bandage au niveau du bras du magistrat, tous deux semblaient en bonne santé. Ils avaient donc survécu à l'attaque et atteint cette mansio. Il voulut frôler la joue de l'enfant, mais retint son geste, de peur de briser la magie en crevant l'onde. Elle paraissait apaisée. Eskandar, lui, se renfrognait jusque dans son sommeil, sérieux comme un mort. Comme le visage sur le bois, Eskandar aussi demeurerait témoin de ce que les hommes faisaient de pire, condamné à les regarder sans se détourner. Pourtant, à observer le juge ainsi vulnérable, ses cheveux ténèbres agrémentés de poussière d'étoiles, Orazio sourit. Il sourit de sa colère. De son chagrin. Il sourit de la douleur et, un peu, de son passé. 

Il déposa au chevet du magistrat endormi la prière d'une nuit de paix. 

La résille de Lune se brouilla sous l'effet d'un soupir. On l'attendait. Orazio avait encore des choses à faire, des choses à voir, il devait avancer. 

Alors, il avança, étranger à lui-même et cependant empli d'une apaisante complétude. 

La porte s'ouvrit sans un murmure, pourtant empesée de cette lourdeur de l'eau. Puis, Orazio descendit les marches, sans hésiter un instant sur la direction à prendre. Flotter. Emprunt de pesanteur et de légèreté. C'était presque comme voler, simplement plus bas, plus profond et en un antre plus tendre. 

Après une succession de couleurs sans fenêtres et hâlées de Lune, une porte s'entrebâilla. Poussé par la curiosité sereine de celui qui ne craint plus rien, Orazio s'arrêta dans l'embrasure. Il n'était qu'ombre parmi les ombres et les flammes qui léchaient les bûches dans l'âtre le nimbaient de nouvelles ténèbres. 

Le feu. Il ne voyait plus que ce feu comme décor, un feu pétillant, un feu assez chaleureux pour éclairer l'abyme. Les flammes engourdissaient les membres comme après une longue marche dans la neige ou une baignade au fond de l'eau pour cueillir des perles d'hiver. On aurait voulu s'y blottir. 

Devant, une scène s'articulait, muette, assourdie par la densité de l'atmosphère. Les émotions, intenses, contrastaient avec le coeur brûlant de la cheminée. Orazio ne distinguait pas leurs traits, mais reconnut aisément Vidimir, le crâne bandé, et Eunius agenouillé à ses côtés. Amelda criait ou chuchotait, impossible à dire, accoudée au manteau de l'âtre et le regard plongé dans les bûches à la recherche d'un signe de Cartimandua. Le visiteur le sut d'instinct. Ils étaient silhouettes d'un théâtre vide. Le jeune Orogoth se recroquevilla et Orazio devina que l'océan dans lequel il baignait en devint un peu plus salé. Il goûtait le parfum du chagrin à présent. Eunius se redressa, s'approcha de la reine pour lui saisir le poignet et annoncer quelque chose, le doigt pointé vers Vidimir. On secouait les mains, les bras, les tripes et les coeurs. 

Cartimandua était morte, et Orazio s'en rappelait. Mais comment ? Quelque chose lui échappait. Alors, pour ne pas gêner les acteurs en plein jeu, il s'éclipsa. Ou peut-être refusait-il de se souvenir de ce qu'il ne savait pas. Crainte et sérénité brouillaient ses sens, et il reprit sa route, comme enivré. Les flammes chauffèrent son dos, puis la tiédeur de la mer revint le couler jusqu'à ses entrailles où somnolent les nymphes.

Il passa par la cuisine où la nourriture paraissait dormir, grisée par la nuit. Du raisin pourrissait sur une table tandis que le spectre de lumière jetait un voile lugubre sur les viandes et les sauces figées, refroidies. Le reflet sur les lames et les crochets déchiraient cette sérénité comme un cri trop aigu. Le visiteur pressa le pas, au milieu de la vaisselle sale et du pain rassi, sans se soucier du vin aigre dont l'odeur se propageait jusqu'au conduit du four. C'était trop lugubre, même pour un esprit esseulé. Alors, il poussa la porte et enfin, déboucha sur le sentier qui menait au puits. 

Un olivier s'entortillait sous la clarté de la Voie Lactée, et ses feuilles portèrent la senteur du sable et de l'herbe grillée. 

C'était trop beau. 

C'était trop fort. 

Trop de Lune et trop d'étoiles, cela n'avait plus aucun sens, une telle lumière à cette heure de la nuit. On aurait dit un mauvais poème d'un rimeur lyrique qui ne voulait que le grandiose et le superlatif. 

C'était sublime à en devenir risible. 

Mais Orazio ne regardait plus rien du ciel fait mosaïque de cristal et d'onyx. Non, ce qui lui importait s'appuyait contre la margelle déchaussée du puits. Une robe plissée à la mode grecque qu'agita la main du vent, des cheveux lourds qui pesaient sur des épaules avachies et, surtout, ces bras qui s'écartaient vers lui. 

Son coeur bondit. 

C'était trop beau. 

C'était trop fort. 

C'était comme la mauvaise chute d'une histoire trop racontée.

Mais Orazio s'en foutait, il flottait en un océan onirique. Lui aussi méritait une fin heureuse. Que ce drôle de monde s'effondre, peu lui importait, il volait sous l'eau vers elle.

— Phrynée ! cria-t-il sans se soucier du silence. C'est moi, Orazio! Je suis là ! Attends-moi !

Le murmure de sa soeur souleva un halo de poussière :

— Orazio, petit frère. Je suis là maintenant. Viens.

Alors, le prisonnier se mit à courir. D'homme, il redevint enfant, la tunique courte et le rire des goélands aux oreilles. Il voyait des volets bleus, des portes et un port où un chat pleurait, les poissons couleur vif-argent. Il sanglotait et répétait le nom de sa soeur, encore et encore, comme s'il revivait ce jour, comme s'il pouvait l'interpeller dans ce passé déjà lointain pour la convaincre de faire demi-tour. De quitter le navire, plonger et le rejoindre sur le quai. Il y avait ce jour-là autant de soleil que cette nuit, de lune. Un grand ciel azur indifférent au chagrin du garçon près des filets, et un chat gris qui se lamentait. 

Enfant. Le soleil sur ses jambes. Un parfum, une chanson. Rien de plus qu'une intonation familière, ce roucoulement qu'elle avait lorsqu'elle prononçait le "r" de son prénom. Son pas, lourd, confiant, sur le sol de leur maison. 

Enfant.

Enfant.

Orazio, redevenu petit garçon, plongea le visage dans l'étreinte de Phrynée et pleura. Le tissu se détrempait, tout coulait en ruisseau, lampé aussitôt par la nuit aux lèvres sèches. Il hoquetait, voulut raconter pourquoi, comment. Comprendre aussi.

— Là, susurra Phrynée, tu es épuisé. Tu n'as plus rien à craindre maintenant. Je suis avec toi, petit frère.

Et, de sa voix tendre, avec son accent piqué de tourterelle, elle entonna en le berçant : 

— Némésis, basculeuse ailée des balances et des vies,

Déesse aux yeux bleu acier !

Tu arrêtes les hommes vaniteux qui errent sans but

Contre ton frein adamantin...

Cette chanson, Orazio l'avait portée à bout de bras, partout à travers le monde. Il l'avait entendue, répétée, huée, dansée, l'avait chantée à s'en briser la voix. Tout cela pour que quelques notes parviennent à l'oreille de Phrynée. Pour qu'elle sache qu'il l'attendait quelque part. Et voici qu'entre les lèvres de sa soeur, chaque strophe se faisait neuve. Inédite, familière et espérée. C'était différent que tout ce à quoi il s'était imaginé, et pourtant, parfait. L'étonnement magnifiait le fruit de l'attente.

Quand elle eut fini, il y eut un relâchement de l'olivier, des étoiles et de l'océan. Une détente subtile. Le calme.

Orazio retrouva son âge, le vestige de ses soucis et des prémices de gravité. Le nez niché au creux de ses épaules, il glissa à voix basse, de peur de troubler cette atmosphère magique :

— Je t'ai cherchée partout après ta fuite sur le bateau. J'ai rejoint les Orientaux, comme tu n'étais plus là pour fuir avec moi. Puis, je les ai quittés, je ne t'y trouvais pas. J'ai construit ma réputation à Romazia pour tu me rejoignes. La plus grande ville du monde. Pourtant, tu ne répondais toujours pas, malgré la chanson, malgré tout. Je pensais abandonner alors pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?

Ses doigts glissèrent le long de sa nuque pour s'entortiller dans ses mèches folles. 

— C'est une longue histoire, petit frère. J'ai été guidée par quelqu'un. C'est lui qui m'a dit que je te trouverai ici. Il veut te rencontrer. 

— Qui ça ? Où est-il ? 

— Il n'est pas très loin. Au-delà de cette colline, sous cette étoile, les chênes s'embrassent. Ils ont le parfum de la mousse et s'agitent comme le ressac du port de notre enfance. Allons-y et tu me raconteras ta vie en chemin. 

Phrynée parlait comme les rhéteurs du forum de Romazia, ou peut-être en plus doux et poétique encore. Orazio n'y connaissait rien, alors il serra un peu plus fort le corps de sa soeur contre le sien, impressionné peut-être, mais surtout craintif de l'écart que ces années avaient pu creuser entre eux. Et si elle le trouvait idiot ? Pataud ? On ne pouvait pas dire qu'il avait dépensé ces dernières décennies à cultiver son intelligence ou son esprit. 

Après de longues secondes, sa soeur le décolla en douceur et lui prit la main. Déçu, refroidi malgré la tiédeur ambiante, il serra ses doigts dans sa paume. Se nicha en lui la crainte que ce faible point d'ancrage ne suffise pas et que cette nouvelle Phrynée, chaude et éthérée, lui échappe si jamais il détournait le regard d'elle un seul instant. 

Ils rejoignirent un sentier de poussière, bordée de fleurs aux gras pétales luisant à la lumière des astres. L'herbe se violaçait et son murmure portait un parfum sucré qui enivrait Orazio. Les asphodèles balisaient le chemin des esprits. Elles évoquaient à Orazio des étoiles perdues à terre. Bannies du ciel. Heureuses pourtant de le regarder.

Après un moment à traverser ces prés, il rompit le silence. La parole revint en flot, tempétueuse, et inonda leur bulle marine. Tout dire. Le récit coulait en torrent, l'arrivée, les batailles...

— Nous avons perdu. Alors, avec le bois sec, j'ai fait ce bûcher, comme indiqué par le commandant et comme...

Il parlait, encore et encore. Phrynée riait aux moments drôles. Cela faisait comme un éclaircissement dans la nuit. Puis, aux moments tristes, elle pressait sa main un peu plus fort et Orazio sentait son coeur battre plus fort. Il tut quelques passages de peur de voir apparaître au détour de son regard sombre un fragment de larme. L'heure était à la fête. 

Phrynée.

— Je ne te laisserai plus partir, déclara-t-il. On laissera Eskandar se débrouiller et je demanderai à cet homme chez qui tu m'amènes de te laisser venir avec moi. On sera bien, tu verras. Je crois que les parents sont encore au village. La dernière fois, notre petit frère m'a dit qu'ils avaient acheté une nouvelle barque. 

Il laissa flotter un silence avant d'admettre :

— C'était il y a quinze ans. 

Ils parvenaient à un carrefour surmonté d'une borne. Vers la gauche, le sentier dévalait une chute de rochers escarpés. Par-delà un enclos décrépit se dressait les mains noueuses d'un bosquet de chênes tourmentés. 

— Il faut y croire, murmura-t-elle. Mais si tu penses que celui qui m'a menée ici ne respectera pas mes volontés, tu te trompes. Je suis libre et lui est libre d'être avec moi. Simplement que là-haut se nouent des choses que notre oeil peine à comprendre. Suivre le fil permet de s'en libérer, et certains sacrifices sont nécessaires à l'essor d'un destin. Je vole, et lui vole avec moi. 

— De quoi tu parles ? Où tu as appris à sortir des choses pareilles ? 

Phrynée se mordilla la lèvre, le regard baissé. 

— Tu as toujours voulu lire, soupira son frère. Je suis content que tu aies trouvé quelqu'un qui t'apprenne ça. C'est sûr que c'est pas au village que ça serait arrivé. Je me souviens de la fois où tu avais brisé le tabouret de papa...

— Ce n'était qu'une vieille caisse. Est-ce de ma faute si le seul rouleau accessible du village était rangé en haut ? C'était idiot, comme si quelqu'un savait en faire quelque chose. Il m'avait frappée si fort que j'ai eu mal pendant trois jours. 

Tous deux sourirent et, rassuré par l'évocation de ce souvenir, Orazio se laissa couler plus près encore de sa soeur. 

Et la pulsation de son coeur. C'était si vivant. Presque fou. 

Le temps pour lui de savourer ces remous mélancoliques, ils atteignirent l'orée du bois. La mousse pendait en laine grossière sur les branches dénudées. Soudain, ce fut comme si une main masquait les étoiles et quand Orazio se retourna, seule une Lune laiteuse demeurait crochetée à un ciel noir. Plus de Voie Lactée. Plus rien. L'astre frappait les troncs gris, les frondaisons stériles, pour s'étouffer parmi les taillis d'épines et de baies. Elles brillaient d'un éclat vénéneux et lorsqu'un souffle fétide monta du chemin, comme porté par l'haleine de quelque Cyclope, Orazio se raccrocha au bras de sa soeur. Il avait reculé d'un pas. 

— Il vit vraiment ici ? C'est...

Phrynée fronça les sourcils et grogna, visiblement fâchée : 

— Que veux-tu, il faut toujours qu'il fasse son intéressant. Avance. Avec moi, tu ne crains rien. 

Orazio garda ses réserves pour lui. Sa soeur tira sur son bras avec délicatesse et tous deux pénétrèrent plus en avant sous les frondaisons.

Un silence cadavérique y régnait, entre les mousses et les racines décharnées aussi hautes que des chiens. Parfois, un tronc craquait. Orazio sursautait alors et se raccrochait à la sérénité de sa soeur pour ne pas s'enfuir en courant. 

Le rêve tournait au cauchemar. La félicité s'estompait pour être remplacée par un aiguillon d'angoisse venant marteler ses entrailles. 

La Lune éclairait le chemin, comme pour les détourner de l'obscurité qui régnait par-delà les rebords où des vestiges de dalles saillaient, comme des mains sorties de terre. Enfin, après de longues secondes qui semblèrent des heures au visiteur, ils parvinrent à une clairière. Un écrin qui abritait une cabane sur un tapis de glands qui craquaient sous leurs pas. De la fumée s'échappait par la cheminée et quelques hautes fenêtres étroites laissaient filtrer la fébrilité de lampes. 

Quelqu'un habitait là.

Phrynée se tourna vers Orazio et lui caressa la joue avec une étrange tristesse, ses lèvres charnues amollies par quelque songe venu d'ailleurs. Mais quand son frère désira lui poser une question sur la raison de ce brusque sentiment, elle se tut et le guida plus en avant, vers la porte entrebâillée. Depuis l'intérieur montait un sifflement joyeux et le glissement du rabot sur le bois frais. Avec la lumière des lampes, l'atmosphère respirait la chaleur de l'hospitalité au milieu des ténèbres de ce bosquet, qui, sans doute, abritaient quelques monstres aux aguets.

— Il t'attend à l'intérieur, souffla Phrynée. Va lui parler, je préfère rester dehors. 

Contrarié, Orazio fronça les sourcils : 

— Il te fait peur ? Je le chasserai. Je le tuerai même si tu le demandes. Comment s'appelle-t-il ? 

Elle rit, et son rire raffermit la conviction d'Orazio que quelque chose lui échappait. 

— Il s'appelle Ahura Mazda, petit frère. Et ce n'est pas toi qui le tueras, car c'est ainsi que les choses seront écrites et s'ébruitent dans le cours du temps. Le futur façonne le passé et nous sommes sous le joug de ce qui sera. 

Il voulut répondre, mais elle coupa court à ses interrogations. Sa soeur l'enveloppa entre ses bras tendres, lui frôla la joue et le poussa à l'intérieur de la masure. 

— Je serai ici. Parle-lui, je vous rejoindrai. 

Orazio hocha la tête, lui pressa les épaules et plongea le nez dans sa chevelure afin de capter ce parfum de musc si familier. Un côté un peu sucré, c'était doux, capiteux et enivrant. Un peu changé aussi, en l'absence des embruns chargés d'iode et de la senteur des vagues. 

Puis, le prisonnier la relâcha, et après un regard hésitant, franchit le seuil de la demeure. Laisser Phrynée entre les griffes de cette nuit ne l'enchantait guère, mais s'il devait en passer par là pour la garder auprès de lui, alors aucune hésitation n'était permise. 

Les planches craquèrent sous ses pieds. Un objet manqua de lui tomber sur le crâne et il se baissa vivement pour éviter l'amas de cocons suspendus au plafond. 

Non, pas des cocons. 

— Bonsoir Orazio, gloussa une voix au fond de la pièce. Navré si mes jouets t'embêtent, c'est un peu le désordre. Mais approche. Il est tard et les ténèbres ont jeté leur dévolu sur la lucidité des hommes. Peut-être ma bougie pourra raviver la conscience qui t'échappe ? 

Des marionnettes, par centaines, partout. Amoncelées sur des caisses, des amphores, accrochées à des fils aux poutres, rangées sur des étagères, elles dissimulaient les meubles et la poussière. Leurs membres s'entassaient en un pêle-mêle digne d'un charnier. Chaque poupée ouvrait ses yeux vides sur lui, courroucée, souriante ou charmée. On les avait vêtues de fripes. Des têtes traînaient au milieu de mains sans corps. Le tout respirait la chair, la sciure et quelque chose de la mort sous ce bois peint. 

Orazio écarta la forêt de jambes en un cliquetis et approcha de l'établi d'où provenait la flamme des lampes à huile. Certaines marionnettes avaient été suspendues la tête en bas. Il sursauta la première fois lorsqu'il tomba nez à nez avec ce regard globuleux, les cheveux en laine teinte. Puis, il s'habitua vite et chassait les pendus avec résolution. 

Phrynée l'attendait, il ne pouvait pas la décevoir.

Enfin, il parvint au coeur de la cabane. Les poupées y étaient plus concentrées, c'était un amas de corps, de vêtements, d'aiguilles, de pinceaux. Tout prenait des couleurs plus saturées au contact des zones d'ombres. Les murs de planche, le sol de bois, ces créatures tirées de la chair tendre de l'arbre. Quelques boules de sève ambrées luisaient sur l'établi. 

Mais, surtout, le point de convergence de tout cela, ce fameux Ahura Mazda. Penché sur un tabouret, dos à lui, son hôte releva une mèche de cheveux bruns, un pinceau à la main. Les longues manches retroussées de sa tunique grise dévoilaient des poignets fins ainsi que des doigts effilés. Diaphanes presque. 

— C'est toi, grogna Orazio. Tu te fais appeler Ahura Mazda maintenant. Pourquoi tu ne m'as pas dit à Romazia que tu connaissais ma soeur ? Qu'est-ce que tu fais là ? Qui es-tu vraiment ? 

Ahura Mazda laissa le silence couler un instant, épais comme de la peinture. Et tout aussi toxique. Puis, il posa ses instruments. La poupée entre ses doigts arborait une drôle de tignasse roussie, comme du henné, qui n'était pas sans rappeler à Orazio sa propre chevelure. Elle ressemblait à la poupée retrouvée sur le corps de Dillia Messor, ainsi que celle près du chef de convoi. 

Puis, Ahura Mazda, ou Leukophaios, se retourna, souriant. La brume de ses yeux s'ajourait d'une fausse lumière qui nimbait mal les abysses qui dormaient sous la surface. Il rit tout bas : 

— Oui, Leukophaios, un nom bien pratique. Je me dois d'être discret. Je suis navré pour ta soeur. C'est une longue histoire. 

— C'est toi, le Marionnettiste ? Les marionnettes dans cette pièce, ça ressemble beaucoup à...

Ahura Mazda l'interrompit d'un geste du bras : 

— Je ne suis pas celui que tu cherches. Je n'ai pas tué Dillia ou qui que ce soit. Du moins, pas en tant que Marionnettiste. Quand je donne des objets, je ne demande pas à quoi ils vont servir.

— Tu as vu la poupée près du corps de Dillia. Tu savais. Pourquoi tu nous as menti ? Pourquoi tu as embarqué Phrynée dans cette histoire ? 

Orazio devenait fou. Tout tourbillonnait en son esprit. Les étrangetés à Romazia, que signifiaient-elles ? Leukophaios l'avait-il attiré dans un piège ? Sa soeur se trouvait-elle sous le masque du Marionnettiste ? Était-elle la femme qui l'avait attaqué ? 

C'était trop. Il blêmit et recula, percutant au passage une montagne de poupées qui tombèrent avec fracas. Ces rouge, bleu, ce rose tendre de la peau. Les couleurs se mêlèrent pour ne plus devenir qu'un marasme. Une surface bouillonnante, qui lui brûlait les yeux. 

— Ta soeur ne t'a pas attaqué, l'éclaira Ahura Mazda devinant son trouble. Tu peux toujours avoir confiance en elle de ce côté.

— Qui me dit que je peux te faire confiance cette fois ? 

Et ce sourire de ce Leuko... Ahura Mazda. Cette ironie cinglante de celui qui en savait plus. Cette manière qu'il avait de rire, toujours et à n'importe quelle occasion. Orazio serra le poing. Il fulminait. Une lime attira son attention sur l'établi. S'il parvenait à l'atteindre, alors peut-être pourrait-il le...

— Je n'ai aucun gage à te donner, pouffa son hôte. La confiance inhérente aux hommes est un lien faible, mais essentiel. Tu n'as pas le choix que d'abandonner le doute si tu veux marcher plus en avant sur le chemin de la vérité. Mais écoute-moi, Orazio, car j'ai quelque chose à te dire et peu de temps pour le faire. L'aube risque de dissiper ce charme qu'apporte la nuit à la confession des mystères. 

— Encore ? Vous en avez pas marre de venir me parler. D'abord cette femme marionnettiste à Romazia, car je sais que tu es derrière. Je suis peut-être bête, mais pas à ce point. Ensuite ce type à l'auberge. Et maintenant la cabane au milieu des bois. Avec ma soeur en prime. 

Orazio écarta les bras : 

— Rends-moi ma soeur et envoyez-moi des lettres. À ce stade, cela facilitera la vie de tout le monde. 

— On ne trompe pas Eskandar aussi aisément. Personne n'est assez bête pour te confier une preuve décisive qui tomberait ensuite entre ses mains. 

La flamme de la lampe se raviva brusquement et éclaira les centaines d'yeux des marionnettes fixés sur Orazio. Ce dernier frissonna. Et recula. L'idée de la lime virait peu à peu à l'obsession. Il était tombé chez les fous. Il devait sortir de là, avec Phrynée. Qui savait ce qu'elle avait bien pu subir en compagnie de cet Ahura Mazda ? Le souvenir des bois l'empêchait de pousser la témérité plus en avant.

— J'ai un marché à te proposer, Orazio. Quelque chose de très simple. Si tu le respectes, sache que tu reverras Phrynée.

— Ce n'est pas une histoire de la revoir dans la mort ou ce genre de bêtise ? 

Ahura Mazda le fixa une fraction de seconde et rit si fort qu'Orazio s'en sentit presque insulté. Il croisa les bras, une moue boudeuse aux lèvres. 

— Non, Orazio. Tu la reverras dans le monde des vivants. Les morts oublient d'observer ce qui a compté un jour au regard de l'enfance de leur âme. 

— Et tu veux quoi en échange ? 

— Le moment venu, et tu le sauras, saute dans le vide avec Eskandar. Saute, ou il tombera. Nous avons un contrat. N'oublie pas. Va, tu es sauf, tu vivras.

Orazio protesta, cria, mais Ahura Mazda sourit. Le temps pour le prisonnier de se jeter sur la lime, les couleurs s'étirèrent et le gloussement de son hôte tintait à ses oreilles à la manière d'un bronze.

Là où se tenait Orazio ne demeuraient plus que les habituels coffres dégueulant de marionnettes. Ahura Mazda se retourna, et reprit sa besogne, sifflotant un air familier. Phrynée sortit des rideaux de jambes et de tête.

— Tu ne l'as pas laissé répondre, fit-elle remarquer. Même si tu ne l'aimes pas, tu pourrais mieux dissimuler ton mépris. 

Ahura se redressa et dénoua ses manches, qui tombèrent le long de ses flancs. Puis, d'un pas, il s'approcha de Phrynée et caressa son crâne. Son index frôla les cheveux bruns où déjà éclosaient les nuances plus pâles chères à son coeur. Le nez s'empâta et les épaules s'élargissaient avec la douceur d'un bourgeon. Phrynée disparaissait enfin.

— C'était un humain, Ahra Manyu. Un humain meurtrier. Il a tué et voulait me tuer. Je l'entendais. Sa haine criait. Je l'exècre, cette médiocre créature. J'ai besoin de lui un temps, j'ai besoin de son orgueil.

— Il aime sa soeur. Tu as joué avec lui. 

Ahra Manyu le fixait désormais sous ses sourcils sombres. Le regard noir. La bouche pincée. 

— Tu es si humaine encore, Ahra Manyu. Malgré les années, tu demeures Corbac. 

— Tu m'as promis de me suivre. Tu es certain que c'est la voie pour accomplir mon souhait ? Qu'on se dirige là où je veux aller ?

Ahura Mazda lova ses lèvres au creux de son épaule, sans qu'elle ne bronchât.

— Oui, Ahra Manyu, là-haut flotte quelque chose pour toi, un signe, un chemin. Laisse-moi te guider encore jusqu'à la liberté, ô meurtrière innocente. Car c'est auprès de toi que nous devons nous racheter. Je suis ton serviteur. C'est toi qui noues à mon cou et à mon coeur ce que les humains appellent des liens. 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Le Saltimbanque
Posté le 18/04/2022
Wouah, très beau chapitre qui justifie parfaitement par longueur.

Encore une fois, j'aime du mal avec les écritures très poétiques, et tout le début de ce chapitre va dans ce sens pour moi. Je suis aussi triste pour elle, mais bon, le temps m'a paru long, à juste voir Orazio se lever et déprimer en silence.

Et puis le passage "chez" sa "soeur", alors là j'ai kiffé. Pourtant l'écriture me parait tout autant très sophistiquée, mais c'est mieux passé. Tu m'as tellement titillé avec le passé d'Orazio, que découvrir plus d'infos CONCRÈTES sur son passé, c'était super.

Et puis c'est très dépaysant. la joie douloureuse d'Orazio est très touchant, sa "soeur" est un personnage intriguant mais attachant.

Ahura Mazda est fascinant. Enfin, il le reste, puisque c'est mon chéri de Leukophaios. Mais il n'est pas coupable ? Le mystère demeure donc.

Je suis content aussi de retrouver Corbac. Après quinze chapitres, je trouve qu'il était temps d'amener quelques révélations, tout en conservant le voile sur d'autres points essentiels. Trop de mystère tue le mystère.

En bref j'ai adoré.
Voili voilou.
Edouard PArle
Posté le 16/01/2022
Coucou !
Je trouve que la première partie du chapitre (jusqu'à l'arrivée de la soeur) est un peu longue au démarrage. Ceci-dit, c'est toujours super bien écrit.
La suite du chapitre était super agréable à lire, on plonge dans les souvenirs d'Orazio avec sa soeur puis il la voit et tout semble au début se passer pour le mieux. (J'ai un petit doute, ils se sont vraiment vus ? c'est pas une vision ?) Puis elle l'emmène chez le mystérieux Manyu avec son décor de marionnettes. On a l'impression d'entrer chez une créature particulièrement redoutable, l'effet fonctionne bien.
Le titre de chapitre est vraiment très bien trouvé.
Donc Manyu serait un des deux marionnettistes, reste à trouver le deuxième. Il ne s'agirait pas de Phrynée, pour moi le mystère reste complet.
Un plaisir,
A bientôt !
Alice_Lath
Posté le 19/01/2022
Hello Edouard !
Arf, merci de le souligner, je le couperai à la correction
Puis bon, qui sait pour la vision haha mais le mystère sera très vite levé (normalement)
Merci beaucoup pour ton passage à nouveau et à bientôt !
Edouard PArle
Posté le 19/01/2022
"le mystère" ah ok ,c'est voulu ^^ tu me rassures xD
Hastur
Posté le 03/01/2022
Hello !

Quel chapitre. Tout en magie et douceur, jusqu'à ce que le tout glisse petit à petit vers l'horreur. J'ai lu du thriller ces derniers temps, et j'avais l'impression de pénétrer dans l'antre d'un monstre de ce genre de romains avec toutes les marionnettes pendues dans tous les sens. Ça donne une couleur très particulière et unique au personnage, c'est parfait je trouve !

Côté écriture, je pense que c'était le meilleur chapitre. Je le trouve un cran au-dessus des autres. Il y a des formulations vraiment très bien trouvées et un semblant de lyrisme, qui se justifie par la situation, qui donne une belle musicalité.

Malgré cet instant suspendu, on avance, car on apprend des choses à la lecture et une sorte de contrat est signé pour Orazio, donc à la fin, on a réellement avancé d'un pas.

En revanche, je suis plutôt septique sur la partie en italique. Depuis le début, on alterne entre les points de vue du duo, je trouve étrange de briser la règle tacite qui s'est instaurée du coup. Est-elle si nécessaire ? Sachant que l'on a déjà notre dose d'information et de mystère, je n'en suis pas certain. Après, peut-être que cela se tient bien avec ce que tu nous prépares pour la suite, ça je ne le sais pas ^^.

En tout cas, chapeau bas pour ce chapitre !

A bientôt :).
Alice_Lath
Posté le 04/01/2022
Salut Hastur et merci pour ton passage !
Je suis ravie d'avoir réussi mon effet, j'avoue que cette narration plus "emportée" m'inquiétait un peu par rapport au résultat : ')
Je suis ravie qu'il t'ait plu !
Pour la partie en italique, je note ton retour, je checkerai à la correction si je coupe cela ou pas hahaha en tout cas, merci beaucoup de l'avoir relevé

A très vite et bon après-midi à toi !
Vous lisez