Chapitre 15 : Merry Christmas

Par Mary

Chapitre 15

Merry Christmas

 

 

 

Nous avons passé l’après-midi d’hier à décorer le sapin que Ted et Gareth ont coupé dans la forêt. L’arbre fait ma taille, très touffu, avec suffisamment d’espace entre ses branches pour que nous puissions le recouvrir de rubans et de petits sujets à suspendre. La table de réveillon est dressée pour ce soir et avant de monter me changer, Stone m’a nommée « maîtresse de maison » et chargée de placer tout le monde.

Pour l’occasion, la maisonnée toute entière participera au dîner. Cela promet une fête des plus originales ! Je disperse les étiquettes, en alternant les hommes et les femmes autant que faire se peut, à l’exception d’Evelyn que je laisse volontairement à côté de Stone. J’installe Lucy aux côtés d’Alexander, loin de Gareth, et Adrian en face de moi, entre Iris et Hazel.

Les assiettes sont splendides, les couverts lustrés, les serviettes délicatement pliées, les bougies prêtes à être allumées… Tout y est. Parfait.

La magie de Noël a vraiment commencé quand Iris et moi sommes allées à Ipswich. Cette journée m’a fait un bien fou et nous nous sommes bien amusées. Après les emplettes, nous avons pris un chocolat dans un salon de thé absolument charmant et sommes rentrées à la nuit tombée. J’ai acheté pour Lucy un magazine de coiffure et un joli peigne verni, une épingle à cravate pour Stone de la même couleur que ses yeux, un petit carnet pour Evelyn qui n’a jamais de quoi écrire sur lui (un sujet de plaisanterie régulier) et quelques attentions soignées pour mes parents et Euphemia. En outre, j’ai dû ruser pour dissimuler la boîte de thé japonais que je compte offrir à Iris. Elle en raffole.

Quant à Adrian… Je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans une librairie pour lui trouver un présent qui lui plairait. Mon entraînement acharné depuis une semaine pour être capable de jouer sa mélodie au violon porte ses fruits, mais cela ne me semblait pas suffisant. Je voulais qu’il trouve un cadeau de ma part le matin du 26, je voulais quelque chose de tangible. Heureusement, la jeune femme de la boutique m’a beaucoup aidé et m’a conseillé un recueil de poèmes de Thomas Hardy qui vient de sortir. Au moins, il ne l’aura pas lu et je ne pense pas me tromper en misant sur la poésie. Iris a acheté également deux livres pour Stone, qu’elle a pris au rayon des enfants — je ne me l’explique toujours pas.

Les odeurs de la cuisine embaument le couloir depuis ce matin. Nous avons très légèrement déjeuné en prévision de l’abondance de ce soir. Tout doit être prêt à servir, maintenant, ou gardé précieusement au chaud le temps que nous nous préparions. De cette façon, nous pourrons commencer le dîner dès notre retour de la messe.

Je passe une heure à ma toilette. J’ai décidé de porter ma robe rouge à nouveau, elle s’accordera à merveille avec l’ambiance festive. Lucy tient à me coiffer, évidemment. Elle est déjà tout apprêtée et jolie comme un cœur dans sa robe bleue foncée. Je parfais mon maquillage, choisis mes boucles d’oreille avec soin et il me faut cinq bonnes minutes pour réajuster le nœud de mon collier qui ne tombe pas où je veux. Lucy me dévisage avec un petit sourire en coin, presque attendrie. Je sais qu’elle a deviné qu’il se trame quelque chose avec Adrian, mais attends que j’aborde le sujet de mon propre chef. Pour cela, je lui en suis profondément reconnaissante. Mes sentiments se mélangent d’une drôle de façon vis-à-vis de la situation et je ne me sens pas encore suffisamment confiante pour m’étendre là-dessus.

Nous rentrons tous ensemble de l’église et une fois autour de la table, j’observe chacun des convives. Vraiment, je n’aurais jamais rêvé meilleur Noël. Stone et Evelyn semblent ravis, eux aussi. Kenneth et Hazel se chargent de servir l’apéritif et les entrées, en renvoyant quiconque voudrait les aider. Je crois qu’ils aiment cette maison et cette famille autant que le propriétaire des lieux. Face à moi, Adrian est superbe dans son costume noir. Cela fait ressortir l’intensité de son regard, surtout quand il sourit.

Je me rends compte que le simple fait d’être là suffit à me rendre heureuse. De fait, alors que les conversations s’enflamment, je parle peu et profite beaucoup.

Nous commençons par des huîtres, vite suivies par du saumon assaisonné à l’aneth et à la crème fraîche. Cela aurait presque pu nourrir tout le monde, mais Hazel apporte ensuite une énorme oie rôtie avec une sauce onctueuse à la sauge et aux oignons caramélisés, qui se révèle absolument délicieuse avec les Yorkshire puddings moelleux et aériens qui l’accompagne. Le repas est sublime et nous complimentons Hazel qui rougit exactement de la même manière que sa fille. Celle-ci, les yeux légèrement brillants, discute avec le palefrenier qui abandonne un peu de sa retenue. Voici un spectacle tout aussi charmant que les rires de Clara et Tillie au bout de la table. Après une pause bienvenue, arrosée de cognac, Kenneth amène un saladier de poires pochées et derrière lui, Hazel porte fièrement un Christmas pudding somptueux sur un plat en porcelaine décorée. La pâtisserie est surmontée de feuilles de houx et semble encore tiède de son flambage au rhum. On ne saura pas qui aurait trouvé le dé à coudre, car Martha, qui assurait le service, a coupé en plein dedans. Le goût des fruits secs explose sur ma langue, les épices envahissent mes sens. Je pourrais en manger toute l’année sans me lasser et à en juger par le silence qui tombe dans la pièce, tous les invités pensent la même chose que moi.

— Vous êtes bien silencieuse, ce soir, constate Evelyn quand les bavardages reprennent.

— Pardonnez-moi. Je suis d’une impolitesse ! J’ai toujours adoré Noël. Je suis tout simplement très heureuse d’être là, je dois le reconnaître. 

— Agathe, arrêtez de vous excuser. Je n’ai quasiment pas dit un mot non plus, lors de mon tout premier Noël ici. Avec le recul, je crois que c’est l’honnêteté et la chaleur de ces gens qui cause ce soudain mutisme. Ils ne prétendent pas être quelqu’un d’autre, ils se contentent d’être eux-mêmes et ont moins peur que nous d’exprimer leurs sentiments. Pour moi, c’était très intimidant.

Je hoche la tête. C’est peut-être ce qui m’arrive aussi. Je suis contente que Lucy s’ouvre à moi, ou quand Iris ne s’encombre pas des conventions sociales, ou encore lorsque Stone me parle de lui alors que nous prenons le thé dans son bureau. Je ne sais pas si l’inverse se vérifierait. Depuis des années, j’ai appris à peu me confier de peur que cela ne se retourne contre moi.

Le rire d’Adrian me sort de mes tergiversations intérieures. Il est positivement radieux dans ces moments-là. J’ignore ce qu’Iris a bien pu lui dire pour déclencher une telle hilarité — je la devine légèrement pompette.

— Tout va bien, Agathe ?

Cette voix quand il prononce mon nom.

Je réponds avec un sourire :

— Oui, merci. Il y avait des années que je n’avais pas passé un réveillon aussi agréable.

— Moi aussi.

Je cherche quelque chose à dire qui ne soit pas totalement stupide, mais Stone se lève :

— Après ce festin de roi, je propose que nous passions tous dans la salle de musique, qu’en dites-vous ? Nous avons de merveilleux chanteurs dans cette pièce et il serait dommage de nous priver ! Iris, Ruth, Kenneth, veuillez nous faire l’honneur. Je vous suis avec les digestifs.

Je n’ai jamais vu la pièce aussi remplie que ce soir. L’aristocrate arrive avec un petit plateau chargé de verres en cristal délicat et Martha apporte les liqueurs. Iris s’assoit à côté de moi sur la banquette, son verre à la main. Je vais pour lui demander pourquoi Stone l’a désignée comme chanteuse, mais je sens que quelqu’un prend place à ma droite. Je me retourne et retiens une exclamation de surprise. Ma jambe est à peine à cinq pouces de celle d’Adrian. Instantanément, je reconnais la réaction que j’ai eue lors du bal.

Dieu du ciel, Agathe, maîtrise-toi un peu.

Evelyn se met au piano et entame un lent O come, O come Emmanuel pour lancer les cantiques. Ruth inaugure la session musicale d’une voix de soprano époustouflante, claire et limpide. Jamais je n’aurais deviné ! Je dois afficher une drôle d’expression, car Adrian se penche vers moi et m’arrache un frisson quand il me murmure à l’oreille :

— Et encore, vous n’avez pas entendu Iris.

Celle-ci laisse finir Ruth avant de terminer son verre d’une traite et de s’avancer près de la jeune fille. Evelyn, sous le regard amoureux de Stone, attaque les premières notes d’un classique. Iris s’éclaircit la gorge :

 

Deck the halls with boughs of holly !

Falalalala lala la la

 

‘Tis the season to be jolly !

Falalalala lala la la

 

Je n’en reviens pas. Iris se métamorphose ! Elle a une voix un peu plus grave que quand elle parle et on l’entend vibrer, on dirait qu’elle chante avec son corps tout entier ! Lorsque Ruth et Kenneth l’accompagnent sur le refrain, elle embrasse leur tonalité, les enveloppe et leur donne une texture, une puissance. Surtout, son visage change et dans ses yeux brille une passion que je ne lui ai jamais vue.

Je l’écoute, subjuguée. Bientôt, Martha rejoint les choristes avec Lucy et Ted et la chanson finit en apothéose. Adrian observe ma réaction d’un air entendu :

— Je vous l’avais dit, dit-il enfin en prenant une gorgée de son whisky.

Good King Wenceslas, Joy to the World, Silent Night ou God Rest you Merry Gentlemen, tout le répertoire traditionnel y passe. Je fredonne même quelques paroles quand pratiquement tout le monde s’accorde sur le Carol of the Bells. Evelyn ne quitte pas le clavier, je ne lui connaissais pas ce talent.

Soudain, alors que je pensais qu’il allait remplir mon verre, Stone me désigne l’étui de mon violon :

— Il me semble que c’est le moment idéal pour offrir votre cadeau à Adrian.

— Maintenant ?

— Il serait regrettable d’attendre encore deux jours. L’ambiance s’y prête.

— Se prête à quoi ? demande Adrian se retournant vers nous.

— Agathe ? insiste Stone.

Ça devait arriver, de toute manière.

Je prends une longue inspiration :

— J’ai quelque chose pour vous, Adrian.

Il me regarde me lever et attraper mon violon, interloqué. Stone chuchote quelque chose à Evelyn qui quitte le piano. D’un geste tremblant, j’ôte mes gants et retrouve le vernis de l’archer sous mes doigts et l’odeur boisée de l’instrument. Presque plus personne ne parle et nous sommes au centre de l’attention — j’aurais peut-être dû choisir un autre moment, à bien y réfléchir.

— Pouvez-vous jouer ce morceau que vous jouez si souvent ?

Hésitant, Adrian pose son verre sur un guéridon et se positionne au clavier. Je cale le violon au creux de mon épaule et il commence à jouer. Je ne l’ai jamais entendu d’aussi près et chaque note me chatouille la peau. À la troisième mesure, j’entame la mélodie et il ralentit en me regardant, éberlué. Il ne s’arrête pourtant pas et j’adopte son rythme. Il plonge ses yeux d’onyx dans les miens et revient à une cadence normale.

Tout s’enchaîne presque trop facilement. Nous nous suivons l’un l’autre, comme si nous avions répété ensemble de longues heures. Je ne comprends pas. Je ne sais pas comment j’arrive à jouer juste, je me noie dans son regard d’obsidienne et mes doigts semblent animés d’une volonté propre. Nous nous retrouvons enfermés dans une bulle qui n’appartient qu’à nous. J’ai l’impression que c’est moi qui hurle quand les cordes vibrent. Tout mon corps s’embrase et se consume. J’ai envie qu’il me serre dans ses bras, qu’il m’embrasse, qu’il…

Nous terminons le morceau et il reprend simplement quelques notes en anaphore avant de s’arrêter. Son visage affiche une expression indescriptible qui tranche tellement avec ce que je ressens que je ne sais plus où me mettre.

Après un court silence, les applaudissements retentissent et c’est une torture. Adrian n’a toujours rien dit et j’ai si honte de moi ! J’ai la sensation d’avoir été un livre ouvert pendant quelques minutes et ce qu’il y avait à voir n’avait vraiment rien de glorieux. Je repose le violon et souris faiblement avant de souffler un lamentable “Excusez-moi” et de quitter la pièce.

De toute façon, je ne peux pas me donner plus en spectacle que je ne l’ai déjà fait.

Je trouve refuge dans le jardin d’hiver. Des nuages lourds et sombres encombrent le ciel et plongent la véranda dans une obscurité étrange et bleutée. Le jasmin répand son parfum entêtant et il doit faire froid dehors, car quelques gouttes de condensation se forment sur les vitres. Je m’assois sur le canapé et Lancelot, sorti d’on ne sait où, vient se frotter à mes pieds en ronronnant.

— Agathe ? appelle la voix de Lucy.

— Je suis là.

Elle me rejoint, inquiète :

— Tout va bien ? Pourquoi êtes-vous partie ?

— Enfin, Lucy, n’avez-vous pas vu ce qui s’est passé ?

— De quoi parlez-vous ? Vous avez divinement joué, tous les deux.

— Non, je voulais dire… Ma réaction, je… J’ai tellement honte, j’ajoute dans un murmure.

La jeune fille se rapproche et se penche vers moi :

— Mais… Honte de quoi ?

— Vous voulez dire que vous n’avez vraiment rien remarqué ?

J’entends des pas, puis Stone apparaît près d’un ficus :

— Lucy, ma chère, pourriez-vous nous laisser quelques instants, s’il vous plaît ? demande-t-il d’un ton doux.

Lucy m’interroge des yeux et je hoche la tête. Je me demande ce que Stone veut. Une fois qu’elle est partie, il vient s’asseoir et me tend un minuscule verre de liqueur d’orange.

— Désolée, Stone. J’avais besoin de respirer, et…

— N’ayez pas honte de vos sentiments, Agathe.

Lui, il a tout vu.

Il me pose la main sur l’épaule avec bienveillance. Je ne sais pas pourquoi, je pressens que je peux tout lui dire, même ça. Qu’il ne me jugera pas. Je prends une gorgée d’orange et articule :

— Ce n’est pas exactement ça.

Il sourit et réplique :

— N’ayez pas honte non plus de l’attraction physique. C’est une chose tout à fait naturelle.

Je reste silencieuse. Heureusement qu’il fait nuit parce que je me sens rougir comme jamais. Plus malicieusement, il continue :

— Sans vouloir vous paraître présomptueux, ou même inconvenant… Je sais ce que cela fait d’aimer un homme.

Je ne m’y attendais tellement pas que j’éclate de rire, et lui aussi. Petit à petit, mon malaise se dissipe et Stone patiente jusqu’à ce que je lui confie enfin :

— Adrian n’a rien demandé et il a assez de soucis comme ça. Je ne vois pas en quoi je serais intéressante. Enfin, Stone, regardez-moi ! À part mes connaissances en sciences, je n’ai aucun atout. Mes manières sont tout sauf convenables. En dehors d’ici, je serais infréquentable et je ne vous parle pas de mes capacités en tant que maîtresse de maison, c’est un désastre !

L’aristocrate se lève et me tend la main :

— Vous avez au contraire tellement de choses à offrir, Agathe. Je crois simplement que vous vous êtes sentie seule trop longtemps pour vous rendre pleinement compte de votre potentiel — et même de ce que les gens ressentent à votre égard, d’ailleurs.

Je me lève à mon tour, un peu intimidée devant ce compliment inattendu, et murmure :

— Adrian n’est pas intéressé.

— C’est ce qu’il vous a dit ?!

— Non, bien sûr, mais je le vois bien !

— Vous êtes impossible ! s’exclame Stone en soupirant. Quoiqu’il en soit, rappelez-vous ce que je vous ai dit. Venez, maintenant. Minuit va sonner et je tiens à ce que nous soyons tous ensemble pour nous souhaiter un joyeux Noël.

Nous retournons dans la salle de musique où les chants ont recommencé de plus belle, avec cette fois Martha au piano. Peu de temps après, une à une, les horloges de Rosewood Manor carillonnent l’une après l’autre.

— Joyeux Noël !

— Joyeux Noël !

Alors que je me suis isolée près des grandes baies vitrées, Adrian s’avance vers moi et me prend les mains, m’inondant d’une chaleur douce et irradiante.

— Je vous souhaite un très bon Noël, Agathe. Merci infiniment pour tout à l’heure, cela me touche bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. Je serai ravi de jouer avec vous une nouvelle fois.

— Avec plaisir. Joyeux Noël à vous aussi, Adrian.

Je me permets de presser un peu plus les doigts contre les siens et avec une lenteur affolante, il se penche et dépose un léger baiser sur ma joue.

— Merci encore.

Je suis encore dans un état second quand il s’éloigne. J’ai l’impression que personne n’a rien remarqué.

J’ai surtout l’impression d’être d’une couleur identique à ma robe.

 

Le lendemain matin, la maison s’éveille tardivement dans un monde de silence ouaté. Il a dû neiger toute la nuit, car une épaisse couche en recouvre le domaine. C’est une splendeur ! De gros flocons tombent du ciel gris en un bruissement délicat et tout le parc étincelle. De ma fenêtre, je distingue trois petites taches rose pâle : les hellébores ont éclot il y a deux jours et se sentent apparemment assez robustes pour affronter fièrement la froideur cotonneuse. Les buissons ne sont plus que des collines duveteuses et les branches nues des arbres commencent à plier.

— Agathe ! Agathe !

Lucy entre en trombe dans la chambre, encombrée d’un tas de vêtements. 

— Vous vous rendez compte ? Cela fait des années qu’il n’a pas neigé comme ça ! Il faut absolument en profiter, venez ! J’ai demandé à Papa de sortir les vieilles affaires de Stone pour qu’on vous trouve un manteau chaud.

Elle me jette presque au visage une grosse veste matelassée :

— Essayez ça !

Lucy a l’air de retomber en enfance et je dois bien avouer que c’est contagieux. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et sans réellement me demander mon avis, me voilà emmitouflée dans un épais pull en laine, le manteau de Stone par-dessus et une écharpe qui fait trois fois le tour de mon cou. Honnêtement, je ne ressemble à rien. J’enfile des bottes prêtées par Hazel et nous nous retrouvons dehors où les filles sont déjà étalées de tout leur long par terre à tracer des anges dans la poudreuse.

Les pieds enfoncés dans la neige jusqu’aux mollets, le bruit à la fois feutré et assourdissant des flocons dans les oreilles, je me sens étrangement connectée au monde, avec une sensation aiguë de mon existence dans cette immensité blanche. Le froid est délicieusement piquant sur mon visage et même le vent, franchement glacial, trouve grâce à mes yeux.

Un choc dans mon dos, suivi de deux éclats de rire, me sort de ma langueur. En me retournant, je vois Stone, le sourire aux lèvres, plutôt fier de lui. Derrière lui, Evelyn prépare une seconde attaque, dirigée vers Lucy, bien trop repérable avec ses mèches orange vif qui s’échappent de son bonnet.

— Très bien ! Que le meilleur gagne, Stone !

J’attrape deux grosses poignées de neige que je rassemble en une boule que je m’efforce de rendre uniforme. En la soupesant rapidement, je comprends qu’il va falloir l’envoyer fort et légèrement en elliptique si je veux qu’elle atteigne parfaitement sa cible.

Un deuxième projectile, lancé par Evelyn, me frappe sur le côté et quelques gouttes glacées ruissellent le long de mon cou. Je tourne la tête pour m’essuyer avec ma manche et tombe sur Adrian qui se moque ouvertement de moi :

— La physique ne vous servira à rien, Agathe ! rit-il. La seule chose qui compte, c’est la vitesse d’envoi, rien d’autre. Venez, vengeons votre honneur.

Il jette derechef une boule de neige qui s’écrase sur la hanche de Stone. Très vite, les équipes se constituent : Adrian, Tillie et moi d’un côté, Stone, Evelyn, Clara, Lucy et Ruth de l’autre. En théorie, nous sommes en désavantage, mais si le lancer de boule de neige était un sport compétitif, Adrian pourrait concourir aux Jeux olympiques. Nous prenons rapidement l’ascendant et nos adversaires n’ont d’autre choix que de se retrancher sous la colonnade. La bataille finale est féroce, mais nous l’emportons haut la main et rentrons une bonne heure après, détrempés, frigorifiés et joyeux.

La Terre s’arrête de tourner pendant les jours qui suivent et Rosewood Manor semble plus hors du monde que jamais. Nous ouvrons nos présents le 26, comme d’habitude. Stone m’a légué un astrolabe finement ciselé qui a appartenu à un de ces ancêtres, médecin dans la Marine Royale et porté disparu au début du XVIIIe siècle alors qu’il était en route pour son mariage. Cela m’a aussi donné l’explication du cadeau d’Iris : l’aristocrate est friand d’histoires de pirates, communément rangées avec les livres pour enfants. J’ai reçu un roman de la part de Lucy et une magnifique épingle à chapeau d’Iris. Adrian, lui, m’a offert une très jolie boîte fleurie contenant du papier à lettres et une plume neuve ; par ailleurs, il a beaucoup apprécié le recueil de Thomas Hardy.

J’oublie tous mes soucis. Le concours et tout ce qui s’y rapporte. Mon avenir incertain. Nous passons notre temps à lire, à écouter de la musique, parfois à en jouer. Nous buvons des litres de thé au coin du feu et peut-être un peu trop de sherry.

La nouvelle année s’annonce pleine de défis.

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Alice_Lath
Posté le 23/06/2020
Oooh, ils sont si kiki, puis Agathe, alleeez, va voir Adrian-la-Chaleur qui est si fort aux boules de neige, c'est assez incroyable. Puis je suis certaine que le cadeau d'Agathe aura fait son petit effet huhu Par contre, je connaissais pas l'histoire du dé à coudre : en quoi ça consiste ? Puis Stone avec son coup d'aimer un homme haha, je l'adore comme ça, il est vraiment trop mimi tout plein. C'est vraiment tout mignon et tout doux comme un chocolat chaud cette histoire haha
Mary
Posté le 23/06/2020
Oooh merci <3<3
Celui qui trouvait le dé à coudre dans le pudding était supposé avoir chance et fortune pour l'année à venir :D
Ah mais cette scène musicale, j'ai tellement aimé l'écrire !

À très vite et encore merci !
Pluma Atramenta
Posté le 23/06/2020
Je rejoins totalement le chapitre précédent. Ce chapitre est savoureusement doux. En tout cas tu nous mets superbement bien dans l'ambiance ! On se sent bien rassasié à la fin de la lecture, et j'ai presque eu l'impression qu'un flocon venait de tomber sur mon épaule. Je forme quelques hypothèses sur l'étrange comportement de Adrian lorsqu'ils jouaient (Mais je te les dirais pas ! Na !) Mais jusque là à dire qu'il n'est pas "intéressé"... Agathe exagère, non mais ! Il est éperdument amoureux d'elle ! (Comme si le papier à lettres qu'il lui a offert n'est pas une solide preuve. Pff... A moins que tu veuilles ENCORE me donner une bonne claque ? J'ai beau bien aimé me recevoir des claques à travers les livres, je veux pas en recevoir tout les cinq chapitres ! ...pitié.....! )
J'aime beaucoup être dans la tête de Agathe, aussi. Ses airs passionnés, rebelles, enflammés et poétiques sont un véritable régal pour le lecteur !
Sur ce : Puisse-tu éternellement nager dans cet océan d'imaginaire !
Pluma.
Mary
Posté le 23/06/2020
Recoucou, Pluma !

Merci de ton enthousiasme, ça me fait chaud au coeur.
Ce chapitre-là était important pour moi, j'adore vraiment Noël.
Je ne peux rien te révéler, pour l'instant, mais j’escompte avoir réussi à garder encore un peu de mystère...pour de futures claques XD

À très vite !
Isapass
Posté le 21/06/2020
Délicieux ! encore plus que d'habitude, ce chapitre est une vraie douceur. On ressent même l'ambiance chaleureuse et feutrée de Noël ! Je commence à me dire que les descriptions détaillées des plats, desserts et autres pâtisseries ne sont pas innocentes : elle me laisse entendre que malgré la retenue imposée par l'époque, Agathe est une sensuelle ! En général, quand on l'est, on l'est pour tout. Pour tous les sens, je veux dire... ce qui explique que son corps s'enflamme avant son esprit !
J'ai trouvé la discussion avec Stone très délicate et crédible. Enfin, je me demande quand même comment Agathe peut croire qu'Adrian n'est pas intéressé ! Mais quand on n'a pas confiance, hein, ça déforme la réalité.
Tiens, tiens, Adrian lui a offert du papier à lettre... XD Pour qu'elle puisse répondre aux siennes, cachées dans les livres ?

Détails :
"La table de réveillon est dressée pour ce soir et avant de monter me changer, Stone m’a nommée « maîtresse de maison » et chargée de placer tout le monde." : je dirais "avant que je monte me changer, Stone..." parce que si tu mets une proposition à l'infinitif, en principe elle se rapporte au sujet de la proposition suivante. Donc là, on pourrait croire que c'est Stone qui monte changer Agathe...
"Je voulais qu’il trouve un cadeau de ma part le matin du 26," : le matin du 26 ? Ils s'offrent les cadeaux le 26, les Anglais ?
Je vais pour lui demander pourquoi Stone l’a désignée comme chanteuse," : "Je vais lui demander" ou "Je m'apprête à lui demander"
"En théorie, nous sommes en désavantage, mais si le lancer de boule de neige était un sport compétitif, Adrian pourrait concourir aux Jeux olympiques." : je ne sais pas si tu l'as fait sciemment, mais les jeux olympiques modernes ont été relancés par Pierre de Coubertin en 1896. C'était donc tout récent puisqu'il y avait eu une seule olympiade. Donc je me suis dit que c'était bizarre qu'Agathe utilise cette expression, même en narration, de manière aussi naturelle. Peut-être faudrait-il remplacer cette allusion aux JO par quelque chose comme "il serait champion de Grande Bretagne" ou alors, mettre justement en avant cette nouveauté : "mais si le lancer de boule de neige était un sport compétitif, Adrian pourrait concourir aux tout nouveaux Jeux olympiques."

A très vite !
Mary
Posté le 21/06/2020
Haaan ça me fait trop plaisir que tu l'aimes, celui-là.

La scène de la salle de musique a été une des premières que j'ai eue dans la tête !
Ouiiiii Agathe est quelqu'un qui ressent les choses....avec intensité XD Et puis, au-delà de son simple personnage, je reste persuadée que c'est qu'elque chose qui devrait peut-être plus apparaître - parce qu'on fait tout un foin des sentiments, et c'est très bien, mais on passe souvent la notion de désir sous silence (ou alors on l'exacerbe et ça part en vrille en général).
Elle a vraiment une image d'elle-même toute nulle - tout le monde, même ses parents, lui ont tellement répété qu'elle était insortable et qu'elle les embarassait que niveau estime de soi, c'est pas top. C'est plutôt cool qu'elle discute avec Stone, parce que ça devient plus qu'un prof / protecteur, il devient aussi un ami. Et puis, traditionnellement c'est souvent entre filles qu'on a ce débat, ça change.

Hahaha non Agathe est une grande fille, elle sait enfiler une robe toute seule XDD Je ferais attention :D
Oh la la merci pour les JO, j'avais pas fait attention !! Je note, je note ! Et oui, les Anglais à cette époque-là (et jusqu'à assez récemment) ouvraient leurs cadeaux le 26, jour qu'ils appellent le Boxing Day, celui où tu emballes et déballes les boîtes !

À très vite !
Hylla
Posté le 21/06/2020
Je ne décroche pas de Noctis et ce chapitre m'a provoqué beaucoup d'émotion au moment du morceau de violon ! Du très beau travail, Mary, merci beaucoup pour tout ça
Mary
Posté le 21/06/2020
Merci beaucoup Hylla, ça me fait très plaisir !

Ah mais cette scène a toute une histoire dans ma tête XD Elle a une musique et tout, il me tardait teeeellement de la raconter !

Avec plaisir, merci à toi de ton gentil commentaire et à bientôt !
Hylla
Posté le 21/06/2020
Mais tu sais qu'avec tout ça, je me pose la question à chaque fois: mais quelle est cette mélodie qu'elle a en tête? J'espère que tu nous mettras le nom dans les spin-offs! Ahaha
Mary
Posté le 21/06/2020
Je t'envoie le lien sur Discord :)
SalynaCushing-P
Posté le 18/06/2020
Coucou Mary !
Un chapitre "coupé" en deux dans ma lecture (pour moi hein). La partie un peu romance un peu longuette (mais ça c'est juste moi hein ;) et la 2e partie plus agréable à la lecture car moins de "tournage autour du pot'". J'aime l'ambiance très anglaise que tu insuffle (enfin normal quoi), mais qui en fait n'est pas toujours décrite dans d'autres romans.
Mary
Posté le 18/06/2020
Coucou !
Merci pour ton commentaire :3 Pour la romance, bon, je verrai en fonction des autres retours, mais bon, c'est avant tout une histoire d'amour ;) (je n'aurais JAMAIS cru écrire ça un jour XD)
Ca me fait très très plaisir pour l'ambiance anglaise :D

À plus tard !
SalynaCushing-P
Posté le 18/06/2020
;) Te fais pas de bile pour la romance, c'est pas les trucs qui me branche le plus dans les bouquins ;) donc mes commentaires sur ce point ne pèse pas bien lourd ;)
Palmyyre
Posté le 11/06/2020
Coucou Mary ! (oui je me décide enfin à te laisser un petit commentaire ^^’) J’ai beaucoup aimé ce chapitre tout en douceur surtout pour la découverte du talent d’Iris qui est mon personnage préféré (j’ai toujours une tendresse pour les personnages secondaires). J’ai été très contente de la voire et j’espère plus la connaître. Merci pour ce chapitre festif qui fait plaisir même en juin x)
Mary
Posté le 11/06/2020
Coucou Palmyre !

Merci pour ton commentaire :D
Oui, tu en sauras un peu plus sur Iris d'ici quelques chapitres - pas beaucoup, mais un peu plus !

Le cantique de Noël en juin, ma nouvelle spécialité XD

À bientôt pour la suite :3
stellala
Posté le 10/06/2020
C'est marrant je buvais un thé à la cannelle quand j'ai vu que le chapitre était sorti, ducoup je m'y suis vraiment cru x) c'est pas si hors saison les chants de noël finalement !
Un petit moment hors du temps ça fait du bien avant d'attaquer les choses sérieuses, j'espère qu'Agathe va botter les fesses de Bancroft et son protégé de manière phénoménale :D
Merci pour le chapitre <3
Mary
Posté le 11/06/2020
Coucou Stella ! Merci beaucoup ! Le thé à la cannelle c'est TOUJOURS de saison !
Oui, c'était un chapitre tout doux, parce bientôt, fini de rigoler !
À bientôt !
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