Chapitre 15 : Le Capitaine

Par Mary

XV

LE CAPITAINE

 

 

 

 

            Dès le lendemain matin, le Capitaine appela Alban dans ses quartiers. Le jeune homme n’avait trouvé aucune position convenable pour dormir et sa blessure le transperçait au moindre geste. Soulever une cuillère relevait de l’exploit. Se déplacer en compensant les mouvements du navire s’avérait également pénible et son équilibre en devenait parfois précaire. Le médecin lui avait noué une chute de tissu autour du cou pour maintenir son bras en écharpe. « Juste pour un peu de jours ».

Il croisa Killian. Les traits reposés par rapport à la veille, le second s’inquiéta de l’état de son épaule et ne résista pas à une aimable et piquante raillerie :

— Te voilà couturé de chaque côté maintenant ! On va faire de toi un vrai forban !

Alban se surprit à esquisser un sourire. Pour une fois que ses cicatrices se prêtaient à la plaisanterie.

— Ce n’est pas très pratique, je ne peux pas bouger le bras.

— John nous en a parlé. Je te laisse voir ça avec le Capitaine.

Alban pénétra dans le bureau pour la première fois depuis son embarquement. Rien n’avait changé. Le Capitaine s’appuyait sur sa table face à lui, les manches retroussées et le poignet droit orné d’un bracelet d’or lustré. Pour une fois, elle avait détaché ses cheveux raides qui lui tombaient librement dans le bas du dos. Son regard perçant se posa sur lui.

— Bonjour, Alban. Comment te sens-tu ?

— Ça va. John m’a refait le bandage ce matin, le nœud s’était un peu défait. Il m’a conseillé d’éviter les lourdes manœuvres pendant quelques jours.

— J’ai été informée. Tu pourras toujours aider à l’entretien du pont et à la coquerie, mais ça s’arrête là. En attendant, j’ai une tâche pour toi. Approche.

Sa curiosité piquée au vif, Alban s’avança devant deux meubles massifs et encombrés situés derrière la table. Sur les étagères s’empilaient différents papiers et rouleaux en tas désordonnés, de lourds volumes et de petits coffrets. Il n’osait imaginer l’état des placards inférieurs.

— Ça n’a pas été rangé depuis des lustres, je n’ai ni le temps ni la patience. Laisse de côté les livres et les coffrets et concentre-toi sur les cartes. Ce ne sera déjà pas une mince affaire. Organise ça comme tu veux. S’il faut tout vider sur le tapis, n’hésite pas, je veux juste que ce soit fait une bonne fois pour toutes. Je ne m’en sers pas souvent, mais j’ai besoin de mettre la main dessus rapidement. La bonne carte au bon moment, et tu peux gagner une guerre. Tu retourneras voir John tous les jours, t’assurer que ta blessure guérit correctement. On ne peut pas se permettre d’avoir quelqu’un en moins trop longtemps. En attendant, tu restes ici, mais si Oliver ou Martial ont besoin de toi, tu devras les rejoindre. Le quotidien du navire passe et passera toujours en priorité. Suis-je claire ? Bien.

Se saisissant d’un outil indéfini en métal sombre, elle noua sommairement ses cheveux à l’aide d’un cordon de cuir et enfila une veste d’officier bleu marine aux passepoils usés et aux ourlets râpés.

— Je vais rappeler Killian pour qu’il t’aide à débarrasser les étagères. Hector attend le cap.

Alban opina du chef. À lui la tâche ingrate, et sous les yeux du Capitaine s’il vous plaît. Elle l’intimidait déjà alors qu’il la croisait rarement, mais passer ses journées dans le bureau avec elle… Toutefois, cela se révèlerait certainement très instructif. Au moment opportun, il en profiterait pour lui demander ce qu’elle savait sur son oncle ou l’homme à l’étoile. Ce serait plus discret que de lui poser la question à brûle-pourpoint au milieu du pont.

            Le second arriva et Alban s’attela à son ennuyeuse et pourtant diablement nécessaire corvée. Il nageait en plein chaos. Des cartes, des rouleaux, partout, entassés les uns sur les autres. Du papier, du tissu, ou du vieux parchemin. Bien alignés derrière une porte coulissante, Alban découvrit une série de grands cahiers reliés de cuir. Comme il devait l’apprendre plus tard, c’était les journaux de bord ainsi que les registres d’intendance qui étaient conservés là. Par-dessus, on avait déposé un épais drap noir replié avec soin en un petit carré d’étoffe.

Alban mit au point son plan d’attaque alors qu’il vidait méthodiquement les placards sans fond. Rien que cette opération dura jusqu’à la fin de l’après-midi, quand il n’y eut plus assez de lumière pour y voir clair. Ne pas se précipiter. Il fallait agir avec minutie, et consciencieusement. « On ne mélange pas les fils à broder et la passementerie » comme le répétait Kemener. Le Capitaine l’avait certes autorisé à tout étaler sur le tapis, mais il ne devait pas envahir tout l’espace non plus.

 

*

 

Les journées se suivaient et se ressemblaient. Alban passait le plus clair de son temps dans le bureau. À l’occasion, Oliver vint le trouver pour un coup de main minime, et on le demanda quelquefois pour l’entretien du pont. Presque tout le monde s’était enquis de sa guérison, jusqu’à Martial qui avait discuté un long moment avec lui un soir où il prenait son quart. Pas besoin d’épaule pour monter la garde. John le surveillait de près, mais la blessure cicatrisait aussi bien que possible. Certains mouvements se débloquaient progressivement, mais Alban ne forçait pas et se focalisait sur l’organisation de la bibliothèque.

Il déplia et déroula méticuleusement chaque carte avant de les empiler les unes sur les autres. Il s’assit directement par terre, puis commença son tri. Il craignait de devoir y passer un temps fou, bien plus que prévu. Certains rouleaux vieux et mal conservés risquaient sérieusement de tomber en lambeaux à la première consultation. Il trouva dans le fond d’un tiroir quelques étuis en peau qui avaient dû connaître des jours meilleurs. Lorsque l’état de son bras le permit, les raccommoda avec du fil et une aiguille empruntés à Maugis et s’en servit pour envelopper les documents les plus anciens. Ensuite, il entreprit de tout ranger par région du globe, quand cela était possible.

            Certaines des cartes ne méritaient même pas l’appellation et tenaient plus de simples croquis esquissés à la va-vite. Comment naviguer avec ça, mystère. D’autres en revanche, étaient étonnamment détaillées. Alban en dénicha une des côtes de Bretagne où quelques villes figuraient comme repères, Saint-Malo et Brest en premier lieu. Les géographes avaient représenté les escarpements du rivage avec une précision sans pareille. Fasciné, il observa son pays ainsi mis à plat, comme s’il était un oiseau survolant le territoire. Il examina les documents un par un. Il déchiffra des noms dont il n’avait jamais entendu parler, comme Porto Rico ou Sagres. À vrai dire, il constatait l’étendue ses lacunes et mesurait la chance qu’il avait de savoir lire alors qu’il n’était qu’un garçon de la campagne. Le monde apparaissait si vaste, désormais ! Retrouver l’homme à l’étoile n’en serait que plus laborieux, il s’en rendait compte. Sans compter qu’il n’avait pas encore trouvé le bon moment pour s’entretenir avec le Capitaine.

             Il passait de fait énormément de temps avec Killian et Erin —car il avait enfin appris le prénom du Capitaine ! S’ils discutaient peu, il put se faire une idée plus précise de leurs rôles à bord. Alban voyait Killian sous un nouveau jour. Il l’avait pensé simple exécutant, comme c’était le cas dans beaucoup des navires qu’il avait déchargé à Saint-Malo, mais il s’avéra qu’il tenait les registres de comptabilité et assumait la responsabilité des finances. Cela incluait l’estimation de la prise qu’ils avaient réalisée lors de l’attaque du Crimson.

— Un butin tout à fait honorable.

— Tu as fait une liste ? Quelque chose en particulier ? demanda le Capitaine.

— J’ai tout consigné dans le registre. Une dizaine de pains de sucre, quelques caisses de tabac, sans compter les vivres, l’eau potable et de l’équipement. Deux trois petites choses sans importance. Et la trousse à pharmacie, avait ajouté le second avec amusement en jetant un regard à Alban. On les a laissé repartir avec rien de plus que leurs vêtements et de quoi tenir jusqu’au premier port venu.

Se désintéressant de sa carte des côtes portugaises, Alban demanda ce qui se passait exactement pour les navires attaqués.

— D’ordinaire, les corsaires escortent les navires pris jusqu’au port le plus proche, expliqua le second, ou laissent à son bord des hommes de confiance pour le faire. L’armateur exige ensuite une rançon pour libérer les marins.

— Pour certains, comme le Lotus, c’est différent, renchérit Erin. On est pas assez nombreux pour laisser quelqu’un sur place, et puis on n’abandonne pas les équipages ennemis sans rien non plus, ils ont largement de quoi survivre. Ça peut être pris comme de la piraterie déguisée, mais Le Bardelier n’a jamais fait d’histoires. Tant que tout le monde y trouve son compte…

Alban ne parvint pas à décider si cela relevait d’un petit arrangement avec la règlementation corsaire ou de l’absence de morale pure et simple :

— Nous volons quand même toutes leurs marchandises.

— D’après le Roi, ce n’est pas du vol, c’est du butin de guerre. La nuance a son importance, déclama Killian d’un ton professoral.

— Ne t’en fais pas pour eux, à côté de certains équipages nous sommes de vrais agneaux ! ricana le Capitaine. Ils rentrent à leur port d’attache la queue entre les jambes. De toute façon, maintenant tous les armateurs assurent leur cargaison.

— Ils « assurent » ?

Ça ne voulait rien dire. Elle précisa :

— Ils payent une institution pour qu’en cas de naufrage ou d’attaque, la cargaison soit en partie ou totalement remboursée. Chez nous, c’est la Compagnie Générale des Assurances et Grosses Aventures de France qui s’en occupe.

Elle étira ses lèvres jusqu’à un sourire discret.

— J’aime à penser qu’elle existe à cause de gens comme nous.

— M’est avis que ces gars-là ont de l’avenir, en tout cas, conclut le second.

            Un soir, alors qu’Alban et ses compagnons terminaient leur repas, Killian et le Capitaine se joignirent à eux pour la veillée. Samuel avait déjà pris son quart, Noël tenait la barre, John était penché sur un des livres qu’on lui avait spécialement récupérés à bord du Crimson et Oliver œuvrait à la cuisine en fredonnant. Paul et Thibault racontaient une histoire qu’ils avaient vraisemblablement inventée de toutes pièces, celle d’une mousse qui avait sans le vouloir délivré deux princesses des griffes du roi de la mer. Il avait cru ramasser deux beaux coquillages, et quand il les avait portés à son oreille pour écouter le bruit de l’eau, avait entendu les plaintes des jeunes filles coincées à l’intérieur et les avait libérées.

— Elles étaient belles comme le jour, continua Thibault. L’une brune comme une nuit sans lune, l’autre rousse comme le plus beau des couchers de soleil, et également intelligentes et gracieuses. Le roi leur père promit donc la main d’une de ses filles à ce pauvre gars qui n’arrivait pas à choisir.

— Quand il dut donner sa réponse, reprit Paul d’un ton égal à celui de son frère, il était tellement désespéré qu’il tenta le tout pour le tout.

— Il répondit au roi que puisqu’il avait sauvé les deux, il pouvait bien épouser les deux !

            L’assemblée éclata de rire et Oliver les rejoignit en remplissant les verres. Hector vida sa boisson d’un trait avant de tourner la tête vers les jumeaux :

— C’est bien beau, ça, mais moi je connais une vraie histoire de princesse !

— Laisse-moi deviner, elle est devenue Reine d’Espagne ? lança Philippe, mi-figue mi-raisin.

— Mais non, laisse-moi donc raconter ! Cette princesse était la fille perdue d’un des plus grands seigneurs des océans. Elle avait été abandonnée très jeune dans une petite crique, et laissée aux bons soins d’une famille qui tenait une auberge tout en haut d’une falaise. Cependant, elle allait tous les jours au bord de la plage dans l’espoir que son père revienne la chercher.

            John délaissa son livre et Miguel se rapprocha en faisant racler son tabouret sur le plancher. Hector avait un don pour raconter les histoires avec ton timbre de voix profond et cadencé. Le bateau voguait sous la bruine et la lampe au-dessus d’eux se balançait au rythme de la houle.

— Quelques semaines après son arrivée sur la terre ferme, en descendant vers la plage, elle croisa un jeune garçon d’environ son âge. Il ne dit pas d’où il venait, mais il avait une certaine forme de noblesse dans le cœur. La princesse lui raconta son histoire et le temps qu’elle termine son récit, ils étaient déjà tombés amoureux. Elle proposa qu’ils remontent à l’auberge et demeurent ensemble, mais lui avait une autre idée. Plutôt que d’attendre sur la plage, pourquoi ne pas partir à la recherche de son père elle-même ? Elle ne sut que répondre, car elle trouvait maintenant que c’était la meilleure des choses à faire. La princesse sortit donc de sa cachette la barque dans laquelle elle était arrivée, et ils partirent alors que le soleil disparaissait à l’horizon. Une fois au large, ils se prirent par la main et se jetèrent à l’eau.

Suspendu à ses lèvres, l’équipage ne disait mot. Thibaut passait la main dans sa tignasse en bataille, Oliver avait les yeux dans le vide et Killian souriait en coin. Le Capitaine fixait Hector d’une expression douce et songeuse, quelques mèches de cheveux s’égarant le long de ses joues.

— Ils sont morts, alors ? demanda Ronan.

— Au contraire ! Ils sillonnent encore l’océan au gré des courants, à la recherche du grand seigneur. On les croise parfois sur le dos de tortues marines, protégés par une bande dauphins apprivoisés.

Alban triturait le ruban noir autour de son cou. Dans ces moments-là, Nora lui manquait cruellement, le son de sa voix, l’odeur de sa chevelure, son tempérament impétueux. Que faisait-elle à cet instant ? Était-elle allée à la plage aujourd’hui ? Elle devait faire attention à bien se couvrir. Il revoyait sa capeline et sa robe vertes, l’espièglerie dans ses prunelles et la douceur de ses lèvres. Il regrettait de ne pas l’avoir embrassée une seconde fois avant son départ.

— Aux seigneurs des océans ! Et à leurs filles ! finit par lancer Maugis en levant son verre.

Ils trinquèrent tous ensemble, encore sous le charme du conte d’Hector.

— Une autre ! Un volontaire ? Martial ! décréta La Bombarde. Allez, quoi, t’as bien une histoire à raconter ?

— Non.

Le maître d’équipage but son fond de verre cul sec, se leva brusquement et remonta sur le pont, visiblement agacé. Alban perçut une étrange lueur dans son regard lorsque leurs yeux se croisèrent. Plus personne ne s’étonnait des sautes d’humeur de Martial depuis longtemps.

— Il fait sa mauvaise tête, dis donc, bougonna le canonnier.

— Pas plus que d’habitude, objecta Miguel.

— Ça lui passera, murmura le Capitaine.

Elle se redressa à son tour et prit congé. Alban l’écouta grimper les marches vers ses quartiers. Elle le fascinait. Il brûlait d’envie de lui demander comment elle en était venue à diriger un navire corsaire, à livrer bataille et à piller des cargaisons anglaises. Affairé au rangement des cartes, il la côtoyait quotidiennement. Killian et elle administraient le Lotus Noir en tandem. La gestion pure échoyait au second et Erin calculait le cap et s’occupait de tout ce qui avait trait à la navigation. Elle consignait chaque journée dans un journal de bord qui ne quittait pas le dessus de son bureau. Très concernée par le comportement et le moral de ses troupes, elle s’intéressait à chacun de ses hommes. Elle les respectait, et était respectée en retour. Alban lui soupçonnait une force de caractère inflexible, et n’avait absolument aucune hâte de la voir contrariée ou en colère.

            Peu à peu, elle abandonna un peu de sa retenue. Alban s’en rendit compte lorsqu’il eut besoin d’un renseignement pour une carte. À gauche du papier remontait une diagonale hasardeuse et à droite trois petits territoires allongés flottaient au milieu du vide. Avec des indications géographiques à peine lisibles, Alban n’avait aucune idée d’où la ranger. Elle attrapa le document puis après y avoir jeté un bref coup d’œil la renversa et la lui rendit : « Ça, c’est la côte Nord-Africaine. Tu vois les petites îles ? Ce sont les Canaries. Nous sommes passés au large il y a deux semaines. Plus bas sur le continent, c’est le désert du Sahara. ». Elle avait énoncé ce fait comme une évidence, avec un soupçon de pédagogie. Elle semblait à la fois touchée et amusée qu’il s’intéresse de son propre chef à la cartographie. En effet, Alban satisfaisait sa curiosité en étudiant minutieusement les croquis à sa disposition. Cela facilitait bien sûr son tri, mais l’avidité de voir le monde prenait souvent le pas sur sa tâche principale. Il reconnut bientôt certains tracés de continents, d’îles, et parfois même situait les grandes villes côtières d’Europe. Seule la navigation restait mystérieuse à ses yeux.

            Le Capitaine dut s’en rendre compte, car une vingtaine de jours après leur rencontre avec le Crimson, elle interrompit Alban dans la fin de son classement et lui demanda de s’approcher du bureau. Il retint son souffle, craignant d’avoir commis un impair malgré lui. Il recouvrait l’usage progressif de son épaule et passait moins de temps sur le rangement pour retrouver avec plaisir ses occupations usuelles à bord du navire.

            Elle replia son journal de bord et dévoila une carte précise de l’océan, usée jusqu’à la corde, où figuraient les méridiens et parallèles. Le parchemin couvrait pratiquement toute la largeur de la table.

— Ce matin à l’aube, nous étions ici, indiqua Erin posant son doigt entre le L et le A de « Atlanticus ». Pour indiquer un cap fiable à Hector, il faut déterminer notre position régulièrement. Nous sommes poussés depuis hier soir par un vent de sud-est, il y a donc fort à parier que nous dévions légèrement de notre trajectoire à chaque heure qui passe. Il faut mesurer et corriger cet écart.

Elle se munit d’un sextant puis invita Alban à la suivre à l’extérieur, ce qu’il fit dans un silence religieux. Le Capitaine grimpa sur le gaillard avant, puis lui confia le sextant. Hésitant et intimidé, il le leva prudemment à hauteur de sa tête en faisant attention à sa blessure. Une fois son œil dans la lunette, Erin posa ses mains sur les siennes et le guida de ses doigts froids.

— Mets bien l’objectif devant ton œil, et attrape le petit levier ici. Pousse doucement jusqu’à ce que tu voies le soleil. C’est bon, tu y es ? Maintenant, aligne son image sur l’horizon. Coince le levier, et avec ce petit engrenage, ajuste-le bien en face. La ligne d’horizon doit être droite, c’est pour compenser les mouvements du navire.

— Ça y est.

— Ne touche plus ni levier ni molette et écarte-toi. Le petit chiffre sur le cadran juste là indique…

— Notre position en fonction de celle du soleil, c’est bien ça ? J’ai peut-être jeté un coup d’œil sur un de vos livres. 

— Les livres ne t’enseigneront pas grand-chose. Tu apprends la navigation en naviguant, en te perdant dans le néant, en cherchant ton chemin dans les étoiles, en brisant ta quille contre des hauts-fonds et en priant pour que les ouragans ne t’engloutissent pas.

Alban retint son souffle, mais pour la première fois depuis qu’il la connaissait, le Capitaine sourit largement pour de vrai. Cela lui éclaira le visage et adoucit son regard d’ambre.  

— Malgré tout, tu as raison, reconnut-elle. C’est un peu plus compliqué que ça, mais tu as compris le principe. À partir de ces mesures, tu peux déterminer notre position exacte. Tu vas voir.

            Ils rentrèrent dans le bureau pour une explication plus détaillée des instruments nécessaires, compas, boussole, astrolabe et autres cadrans. En petites séances, Erin inculqua donc à Alban les rudiments de la navigation. Elle se révélait patiente et dotée en de rares occasions d’un certain sens de l’humour. Intransigeante dans son enseignement, elle semblait néanmoins satisfaite de son élève, mais deux problèmes se posaient à lui. Si son éducation lui permettait d’être plutôt bon en calcul, elle n’avait cependant pas poussé jusqu’à l’apprentissage des angles et encore moins leur utilisation. Surtout, le Capitaine était une navigatrice expérimentée et n’avait pas forcément besoin de tous les outils à sa disposition. La plupart du temps, elle estimait leur position avec une étonnante précision, ce qui était à la fois captivant et frustrant pour le jeune homme.

Pendant une de ces sessions, alors que le Lotus Noir longeait le tropique, Alban remonta ses manches sous la moiteur de l’air ambiant. Des averses les arrosaient régulièrement depuis des jours et il aurait donné n’importe quoi pour une chemise parfaitement sèche. Il sentit le regard d’Erin sur ses cicatrices.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Alban prit une profonde inspiration. On y était. Il ne restait plus qu’elle. Autant se lancer une bonne fois pour toutes. Il raconta ses parents, la boutique, l’assassin, le feu. Les Kemener. Le Père Louis. Comment il était revenu à Saint-Malo dix ans après pour chercher son oncle et les avait trouvés, eux. Pourquoi il avait décidé de s’embarquer.

— Je n’intéresse sûrement pas mon oncle après tout ce temps, mais j’espère qu’il saura quelque chose sur l’homme qui m’a sauvé la vie cette nuit-là. Un ami de mes parents, mais c’est tout ce que je sais de lui. Je me souviens aussi de son long manteau noir avec une moitié d’étoile brodée dans le dos, sa barbe et ses cheveux noirs en broussaille. Je crois que lui seul peut m’aider à comprendre pourquoi mes parents ont été tués.

— Je suis désolée, Alban.

Elle marqua un temps de pause, puis s’éclaircit la voix, les yeux fixés sur les gouttes de pluie qui martelaient les carreaux des fenêtres.

— Il fait décidément bien mauvais. Nous reprendrons demain. Il y a quelque chose dont je dois m’occuper, ça m’était totalement sorti de l’esprit. Peux-tu aller trouver Killian et lui dire que j’ai à lui parler ? Et fais venir Hector aussi. Que Noël le remplace à la barre.

 

Le Capitaine ressortit de son bureau quasiment deux jours plus tard.

— Messieurs, j’ai une proposition à vous soumettre !

 

 

 

 

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Pluma Atramenta
Posté le 22/08/2020
Coucou Mary !
Je poursuis ma lecture, lentement certes, mais le sourire aux lèvres. C'est un vrai plaisir, je savoure chacun de tes mots avec délice. S'il y a encore quelques maladresses éparpillées ici-et-là, des tournures de phrases à changer, ce roman reste pour moi un régal. J'apprécie particulièrement le Capitaine qui me fascine et attise ma curiosité. Je crois que sous sa singulière férocité se cache un grand cœur. En tout cas, même si j'ai tort, j'ai hâte de savoir qu'est-ce qu'elle nous réserve ! D'ailleurs, qu'elle est donc cette proposition ? Tu achèves magistralement ce chapitre !
Alban aussi est très attachant, mais je me répète, on dirait ! XD

Voici les quelques coquilles que j'ai relevé :

- "Il revoyait sa capeline et sa robe vertes (=verte. Petite étourderie, j'imagine ! ;))
PS : Je ne connaissais pas le terme "capeline", en tout cas, c'est vraiment très joli !

- "(...) diablement nécessaire corvée." Cette tournure de phrase me chiffonne un peu. Ne faudrait-il pas dire "(...) corvée diablement nécessaire" ? Je trouve que cela sonne nettement mieux !

J'ai hâte de poursuivre les aventures d'Alban et du Lotus ! L'ambiance que tu as créé me plaît atrocement, bravo à toi ! D'ailleurs, le récit des marins avait quelque chose de flottant, de rêveur... C'était exactement parfait. J'ai lu goulûment cette partie du chapitre :)

Puisse ton inspiration éblouir le soleil !
Pluma.
Mary
Posté le 22/08/2020
Coucou Pluma !

Cela me fait très plaisir que tu trouves autant de plaisir à ta lecture et que le personnage d'Alban te paraisse assez crédible pour être attachant.
Pour le Capitaine...tu verras :p

Des bises, et merci pour les coquilles !
Jowie
Posté le 15/03/2020
J'ai cru que le Capitaine allait lui faire un débriefing ou une trauma-thérapie sur le combat, mais non, elle veut qu'il range la paperasse xD

Quel est ce fameux outil indéfini dont le Capitaine se saisit ? J'ai cru qu'on allait savoir ce que c'était, mais non et pourtant sur le moment, ça m'a paru un détail important. A mon avis, si cet objet n'a pas d'importance, mieux vaut ne pas le mentionner, ça peut désorienter ;)

J'ai adoré apprendre le fonctionnement du Lotus par rapport à comment il traite les vaisseaux attaqués, c'était très intéressant, tout comme les mythiques histoires de marins <3 Et évidemment, j'ai aimé chaque instant avec le Capitaine qui est, disons-le, MON IDOLE. J'espère qu'on continuera à la voir de près car elle est passionnante. À mon avis, elle en sait plus sur le passé ou la famille d'Alban qu'elle le laisse paraître. À voir... et je suis très curieuse de découvrir en quoi consiste cette fameuse proposition !
Mary
Posté le 18/03/2020
Non, elle est pas du genre à s'improviser psy haha. Non, l'objet en lui-même est pas pas important, c'est juste qu'Alban sait pas ce que sais (sans compter que ça anime le Capitaine pendant qu'elle parle).
Ton idole, rien que ça? Je l'aime beaucoup aussi, je dois le reconnaître. Oui, oui, ne t'inquiète pas, tu la reverras !
À très vite !
Gabhany
Posté le 13/05/2019
Hello Mary ! 
Un chapitre très très intéressant, j'ai adoré plonger dans les arcanes de la cartographie et de la navigation avec  Alban ! J'ai été impressionnée par la scène autour du sextant, je l'ai trouvée très claire et pédagogue, tu as du en lire des bouquins de navigation pour pouvoir expliquer ça de façon aussi claire ! 
Et par rapport au Capitaine, cette dérobade finale me fait penser qu'elle sait quelque chose ou même qu'elle a quelque chose à voir avec l'accident d'Alban. J'ai hâte de savoir quelle est cette proposition ! 
Mary
Posté le 13/05/2019
Aaah voilà qui me fait plaisir et qui me rassure. Je ne suis pas tout à fait satisfaite de ce chapitre, je le trouve longuet et très descriptif, mais des fois, il vaut mieux avancer :)  
Oui la navigation, ne seraient-ce que les bases, m'ont pris beaucoup de temps de recherche et j'avoue avoir renoncé au bout d'un moment. C'était hyper compliqué en fait :') Finalement, le sextant avec le soleil c'était le plus simple ! 
Merci pour ton commentaire et à très vite pour la proposition alors ;p 
Rachael
Posté le 11/05/2019
Une première remarque sur ce chapitre : déplier et surtout replier des cartes, avec un seul bras, ça ne doit pas être facile. Est-ce qu’il peut quand même se servir de son bras blessé ? parce que sinon, ca va pas le faire…
Erin, c’est le capitaine ? Tu devrais préciser la première fois, parce que j’ai mis un bon moment avant de comprendre.
Ca parait bien maigre, leur butin, mais comme je n’ai pas compris ce qu’étaient les pains de sucre, c’est peut-être plus qu’il n’y parait. Il y a ptet un truc à préciser, là.
Un chapitre plus calme, mais ce n’est pas un mal après la bataille précédente. On apprend à connaître un peu plus le capitaine, mais tout en restant avec Alban. Ses apprentissages sont intéressants, et tu nous apprends en même temps comment on naviguait à cette époque. Sans aller jusqu’à un véritable cours, tu aurais même pu en dire un peu plus sur les méridiens et parallèles ou sur les instruments.
 
 Détails
 
elle avait détaché ses cheveux en ne dégageant que les mèches de devant, retenues à l’arrière de sa tête par un cordon de cuir noué : compliqué ! j’ai eu du mal à visualiser
Je vais rappeler Killian pour que tu puisses commencer : euh, pas compris le rapport, là.
Une dizaine de pains de sucre : c’est quoi, des pains de sucre ?
celle d’une mousse : d’un mousse ?
Il but son fond de verre cul sec : on ne sait pas trop s’il s’agit de martial ou la bombarde.
La gestion pure échouait au second : bizarre cette tournure. Ah ! échoyait, tu veux dire ? (du verbe échoir ?)
Erin calculait le cap : je trouve curieux d’appeler soudain le capitaine par son prénom. C’est OK pour les hommes d’équipage, mais un peu trop familier pour le capitaine (enfin je trouve…)
Passée la première intimidation : je pense qu’intimidation ne convient pas ici
Plutôt bon en calcul, son éducation n’avait cependant pas poussé : phrase disjointe ; c’est Alban qui est bon en calcul, pas son éducation
Mary
Posté le 11/05/2019
Hello ! 
 Merci pour tous tes précieux retours, comme d'habitude <3
Je vais préciser ce qu'il peut faire et ne pas faire avec son bras, je n'ai pas été très claire. Pour le Capitaine, j'avais enlevé "il avait enfin appris le prénom du Capitaine"pour éviter les répétitions. Je vais le remettre et tourner les phrases autour autrement. 
Ah oui, je n'ai pas pensé à expliquer ce que sont les pains de sucres *facepalm* ! C'est la façon dont le sucre était transporté, compressé sous forme d'ogive en quelque sorte. Il s'agissait du sucre blanc, le plus raffiné donc en fait ça valait cher, tout comme le tabac. Je rajouterai des explications du coup, parce qu'en quantité, le butin est petit, mais il leur rapportera gros. 
Merci également de m'avoir rassurée concernant le rythme de la narration. Il est vrai que ça fait calme après l'attaque du Crimson, mais c'est pour mieux redémarrer après. Peut-être que je rajouterai un peu de navigation, si ça ne prends pas trop de place par rapport au reste (au sens propre comme au figuré) 
A plus tard ! 
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