Chapitre 15 - La grande Purge Divine (partie 2)

Lora ouvrit la porte de l’auberge.

            Ses yeux s’écarquillèrent d’effrois en reconnaissant des androïdes. Elle ignorait quoi faire. Elle était prise entre deux impulsions : fuir et sauver les habitants de son quartier, ou tenter de comprendre comment ses machines horribles avaient pu se retrouver ici.

            Ils étaient une vingtaine environ à se diriger de ce côté-ci du fleuve, puis ils se séparèrent à l’approche des premières habitations, pour se répartir entre les différents quartiers. Deux d’entre eux choisirent de s’approcher de celui de Lora. Ils aperçurent alors la jeune femme et allèrent dans sa direction.

            La logique voulait que Concordium les ait envoyés, pourtant quelque chose dans l’allure des androïdes gênait la jeune femme à mesure qu’ils se rapprochaient et qu’elle pouvait mieux les détailler. Ils étaient beaucoup plus imposants, et le métal qui les composait n’était pas aussi lisse et brillant que d’habitude. Il était même de couleurs différentes au niveau des jointures, comme si elles avaient rouillé après de longs mois passés sans être utilisées. Les membres étaient grossièrement soudés entre eux, parfois sans appartenir au même exosquelette. L’un d’eux souffrait même d’un réacteur capricieux, qui l’empêchait de se stabiliser correctement.

            Gillian sortit à son tour, suivit par Ilda, qui resta sur le pas de la porte et qui tenait toujours fermement son fils contre elle.  

            – Lora ? Qu’est-ce que c’est ?

            Les machines tournaient au-dessus du quartier, comme si elles cherchaient par où commencer leur macabre mission de destruction.

            – Il… il faut partir, Gillian ! Vite ! Ressemble le plus de monde et sortez d’ici !

            – Mais pour aller où ? La ville est piégée ! On ne peut pas sortir !

            Le fils d’Ilda pleura de plus belle et secoua ses petites jambes potelées.

            – La rivière ! Le dôme ne la coupe pas ! Si on arrive à passer dessous, on peut peut-être…

            Un tir éventra soudain le toit de l’auberge. Les tuiles éclatèrent et volèrent dans toutes les direction, et le bois commença à s’embraser. Des hurlements retentirent dans le bâtiment. Lora et Gillian s’éloignèrent vivement, mais Ilda retourna à l’intérieur pour partir à la recherche de ses deux autres enfants et de son mari.

            Lora aperçut des colonnes de fumées qui s’élevaient de tous les quartiers de la Ville Ouest. Une écœurent odeur de brulé suivit rapidement

            Les androïdes étaient en train de les anéantir.

            Un nouveau tir acheva de détruire l’auberge. Les flammes redoublèrent d’ardeur, transformant le bâtiment en un véritable brasier. Lora recula loin de la chaleur intense des flammes. Gillian la suivit, avant de poser un dernier regard effondré sur ce qui fût son auberge et sa maison.

            Les quelques personnes qui parvinrent à s’échapper se ruèrent dans des flaques d’eau boueuse, dans l’espoir d’éteindre leurs vêtements en feu. Lora fouilla la foule des survivants du regard, mais ne trouva pas Ilda parmi eux, ou même l’un de ses enfants.

            La jeune femme secoua l’épaule d’un Gillian encore sous le choc et lui ordonna de fuir. Elle s’élança en direction du fleuve, talonnée de près par le tavernier.    

            Ensemble, ils dépassèrent les maisons du quartier des Coutures, puis pénètrent dans celui d’Arbres Mortes et ses maisons aux toits de tuiles vertes. L’une d’elle prit feu juste devant eux. Le duo envisagea de faire demi-tour, mais ils se retrouvèrent nez à nez avec un androïde, qui planait au-dessus d’eux ; celui qui avait un réacteur défectueux. 

            – Qu’est-ce que vous nous voulez ?! lui cria Lora. Qui êtes-vous ?!

            La face de l’androïde cliqueta. Il se détacha lentement du reste de la tête de métal et de se releva. Lora découvrit un visage humain. Celui d’un cardinal. Ce dernier les fixait avec un drôle d’éclat dans le regard. Elle n’aurait su dire s’il avait de la pitié pour eux, ou s’il s’agissait simplement d’un dégout mêlé de fascination. Comme pour un insecte. 

            – Nous voulons exaucer la grande Purge divine. Le Saint-Premier a entendu leur volonté.

            Lora sentit un frisson lui parcourir l’échine.

            – Vous détruisez votre propre royaume ?! Mais pourquoi ?! POURQUOI ?!

            L’homme ne l’entendait plus. Son masque avait de nouveau recouvert son visage. Il fonça sur eux. Lora n’échappa à son courroux que de justesse. Son réacteur crachota, ce qui lui fit faire une embardée sur la droite, laissant ainsi la possibilité à sa proie de plonger vers le sol. Gillian n’eut pas cette chance.

            La jeune femme vit la machine le saisir par la gorge et le projeter contre la maison la plus proche. Un terrible bruit de craquement d’os résonna par-dessus le bruit ambiant. Lora se releva et partit en courant, n’attendant pas que l’androïde s’intéresse de nouveau à elle.

            Elle s’efforça de mettre le plus de distance possible entre elle et son poursuivant, ignorant son corps qui la suppliait de ralentir et les personnes qu’elle croisa et qui implorait son aide pour retrouver une personne disparue ou pour échapper aux machines.

            Lora n’aurait pu leur être d’aucun secours, dans la mesure où elle-même ignorait quoi faire. Elle se contentait de courir au hasard entre les maisons en flamme, changeant de direction chaque fois qu’elle apercevait un androïde au-dessus d’elle. L’odeur de mort et l’épaisse fumée l’empêchaient de respirer correctement, lui arrachant des quintes de toux incontrôlables.

            Soudain, elle s’aperçut qu’elle était de retour sur la berge du fleuve. Elle avisa les remparts de l’autre côté. Lora s’interrogea. Devait-elle retourner dans la ville ? Elle doutait cependant d’y être plus en sécurité qu’ici. Son doute se changea en confirmation quand elle vit un androïde au-dessus des quartiers flottants, occupé à faire s’effondrer la flèche d’un toit. Des cendres encore chaudes vinrent se déposer à la surface de l’eau, avant de se désagréger.

            Le fleuve. Il était le seul espoir de Lora. Si elle parvenait à plonger et à passer sous le dôme pour rejoindre l’extérieur, elle avait une chance, même mince, de s’en sortir. La jeune femme s’élança. Elle longea le bord du fleuve au pas de course, tout en s’assurant qu’aucune machine ne l’avait repéré. Ses muscles endoloris faillirent lui faire faux bond par trois fois, manquant de la faire trébucher, mais elle tint bon. Arrivée au bord du dôme, elle se stoppa. La rivière était encore plus déchainée que tout à l’heure. Les flots se soulevaient par vagues et allaient s’écraser sur la berge, arrosant la jeune femme d’eau glacée. Elle regarda alors la coupole. Peut-être ne filtrait-elle que la pluie ? Lora posa sa main sur la surface transparente. Rien. La paroi était fine, mais aussi solide que du diamant. Frustrée, elle la frappa du poing. Taseo empêchait peut-être la tempête et les renforts extérieurs de rentrer, mais il avait également piégé les Rouges-Pontois, innocents ou non. S’ils survivaient tous les deux, elle se promit de lui en toucher deux mots, quitte à passer ses nerfs sur lui.

            Résolue, Lora se dirigea vers la rivière. Elle gémit quand elle s’enfonça dans l’eau froide. Elle nagea jusqu’à ne plus sentir le lit du fleuve sous ses pieds, s’aidant de la paroi pour se donner un peu maintient. Une vague fonça soudain vers elle et alla s’écraser contre le dôme. La jeune femme ferma les yeux et coupa sa respiration, tandis qu’elle se retrouvait immergée sous l’eau. Celle-ci se retira finalement, permettant à Lora de retrouver de respirer à nouveau.

            Se jugeant assez loin de la berge, elle inspira pour emmagasiner le maximum d’air. Elle n’eut pas le temps de plonger qu’un androïde fonça dans sa direction. Il lui tira dessus sans ménagement. Lora s’enfonça dans l’eau. Elle descendit en s’aidant de la paroi et de ses mains, plaquées dessus. Elle sentit soudain une brulure à la jambe. La jeune femme hurla, libérant des bulles d’airs qui remontèrent à la surface.    

            Lora dût remonter pour reprendre son souffle. L’androïde se tenant dans le ciel, attendant de la voir réapparaitre. Elle inspira et replongea, mais la machine l’avait malheureusement aperçu. La jeune femme tenta à nouveau de se laisser tomber au fond du fleuve. Les tirs de l’androïde crevèrent sa surface, éclairant les eaux sombres de flashs lumineux. Certains rayons manquèrent la fuyarde de peu, d’autres l’atteignirent et lui laissèrent des marques brulantes sur le corps. Lora tint bon et progressa encore. Elle paniqua en comprenant que la coupole ne s’arrêtait pas à la surface de l’eau, mais s’enfonçait tout de même en peu dans la rivière.

            Soudain, Lora sentit le vide sous ses doigts. Elle tâtonna et ses doigts rencontrèrent l’arête du dôme. Dans un dernier effort, elle passa la tête sous la paroi. Mais à peine venait-elle de passer les épaules, qu’un tir lui traversa le tibia. Déséquilibrée par la douleur, Lora perdit pied, incapable de savoir où se trouvaient le haut et le bas. Son esprit engourdi l’empêchait de réfléchir. Le froid de l’eau lui paralysait les membres. Lora battit faiblement des bras avant de sentir ses yeux s’alourdir. Ses poumons en manque d’air la brulaient et son cœur battait à ses tempes.

            Juste avant que ses yeux ne se ferment, Lora cru apercevoir une silhouette, debout au fond de l’eau, qui la regardait couler. Elle se dit qu’il devait s’agir de son fils, venu la chercher pour l’emmener dans un monde meilleur. Elle qui avait enfin espéré vivre, allait passer dans l’autre monde.

            La derrière image qu’elle vit fût celle de nombreuses couleurs qui se côtoyaient et dansaient au rythme de l’eau.

            Puis les ténèbres les remplacèrent.  

 

*

 

Lochras regarda le palais face à lui.

Ses pierres parfaitement blanches, agrémentées par endroits de feuilles d’or ou de fines gravures autour des ouvertures, tout respirait la richesse, mais sans pour autant être extravagant.

Lochras aurait aimé avoir un palais comme celui-ci. Mais pas au milieu d’une ville, plutôt au sommet d’une haute montagne enneigée. L’Arpenteur secoua la tête. L’heure n’était pas à la contemplation et à la jalousie, mais à la vengeance.

Vérifiant que personne ne trainait dans les parages, Lochras traversa les écuries. Les chevaux s’agitaient dans leurs box. Sans doute sentaient-ils que quelque chose d’anormal avait lieu aujourd’hui. L’Arpenteur ignora les pauvres bêtes en détresse et s’engagea dans les jardins royaux. Il aperçût soudain plusieurs soldats qui hurlaient des ordres, agglutinés autour d’une large fontaine, comme s’ils n’eussent été incapable de savoir quoi faire de leur peau.

Lochras s’approcha discrètement et distingua plusieurs personnes rassemblées, dont certaines étaient reconnaissables à leur brassard rouge. Des médecins. Il devait s’agir d’une infirmerie de fortune, dressée à la hâte dans les jardins du palais. Les soldats blessés s’alignaient à même le sol. Il n’y avait cependant pas assez de médecins pour s’occuper d’eux, si bien que les plus amochés finissaient par sombrer, tandis que les blessés plus légers se contentaient d’assister impuissants aux restes des hostilités, qui avaient lieu à seulement une centaine de mètres de là.

Une autre rangée de soldats se tenait aux abords de l’infirmerie, l’arme au poing, prête à défendre leurs camarades si toutefois les rebelles à l’intérieur du palais se décidaient à attaquer.

Lochras les laissa derrière lui et s’approcha de la façade. Il utilisa le lierre accroché au mur pour se hisser jusqu’à la première fenêtre venue. Après un rapide coup d’œil à l’intérieur de ce qui semblait être un salon de musique, l’Arpenteur vit que ce dernier était désert. Il serra son poing ganté et brisa la fenêtre.

Le salon était plongé dans le silence. Les superbes instruments de musiques avaient cependant été détruits. Des morceaux de bois jonchaient le sol accompagnés de partitions chiffonnées, voire déchirées. Les rebelles avaient laissé s’exprimer toute leur haine.

Lochras entendit soudain un bruit sur sa gauche. Il lui avait semblé entendre un grattement. L’Arpenteur mit sa main au pommeau de son épée et s’avança vers la source du bruit. Ses pas le conduisirent vers un épais coffre de bois décoré de cuir.

L’Arpenteur entendit une respiration saccadée à l’intérieur. Il ouvrit le coffre et se retrouva nez à nez avec une jeune adolescente apeurée. Elle leva vers lui ses grands yeux gris mouillés de larmes et le supplia du regard d’épargner sa vie. Lochras aperçut les splendides diamants qui pendaient à ses oreilles, ainsi que la robe de soie dont elle était revêtue.

Voyant qu’il lorgnait sur ses bijoux, la fille posa d’instinct les mains dessus. Lochras esquissa un sourire amusé. Même dans les pires situations, les nobles ne pensaient qu’à protéger leurs richesses ! Sans doute cela était-il plus attrayant de mourir dans de beaux atours que vêtu de haillons.

– Ne… me f… aites pas mal. Pit… tié, articula la fille.

Elle devait avoir échappé de peu aux rebelles et s’était réfugiée ici en attendant de l’aide. Heureusement pour elle, Lochras ne comptait pas la tuer. Cela ne lui aurait rien apporté. En revanche il ne se priva pas en ce qui concernait les diamants. Il attrapa la fille par les cheveux et la força à pencher la tête en arrière. Ses sanglots redoublèrent d’intensité, mais elle n’osait pas bouger tandis que Lochras lui volait ses boucles d’oreilles. Son larcin commis, il empocha les diamants et laissa retomber le couvercle du coffre.

Au moins l’Arpenteur aurait-il de quoi se lancer dans une nouvelle activité. Du moins, si tout ce bazard prenait fin un jour. Il quitta le salon de musique et déboucha dans le couloir. Plusieurs cadavres jonchaient le sol, principalement des soldats et des rebelles. Lochras fouillât les corps et récupéra plusieurs couteaux de lancer. Ils n’étaient pas d’aussi bonne qualité que les siens, mais ils feraient l’affaire.

Il perçut des échos de voix sur sa gauche. Lochras remonta le couloir et plusieurs volées de marches, avant d’atterrir sur un balconnet qui dominait la grande salle de réception. L’Arpenteurs s’accroupit et observa. Les nobles étaient assis au sol, tenus en respect par les rebelles qui tenaient leurs armes non loin des gorges de leurs prisonniers. Parmi ceux-ci, les hommes s’étaient vus privés de leurs épées et leurs mains avaient été attachées dans leurs dos. Quant aux femmes, elles se serraient les unes aux autres en pleurnichant.

Lochras se demanda pourquoi les rebelles ne les supprimaient tout simplement pas ? Sans doute à cause des soldats dehors, qui n’attendaient qu’une occasion d’entrer à l’intérieur du palais. Les otages étaient la seule chose qui les retenaient d’agir et de passer à l’attaque. Et les révolutionnaires avaient sans doute intérêt à garder la situation sous contrôle, car il était évident qu’ils étaient tous juste assez nombreux pour tenir en respect les prisonniers qui n’avaient pas succombé lors de leur infiltration dans le palais.

L’Arpenteur fouilla la salle du regard mais ne trouva Venzio nulle part. L’envie de frapper quelqu’un le prit en pensant que le mercenaire lui avait peut-être filé entre les doigts. Si son plan tombait à l’eau, Lochras n’allait pas avoir beaucoup d’options concernant la suite. Il allait devoir trouver une planque et attendre que les choses se tassent. Au pire, il aurait toujours la fuite vers un autre pays si Aquilion devenait vraiment trop dangereux. Du moins à condition que ce fichu dôme disparaisse. Furieux de ne pouvoir accomplir sa vengeance, Lochras envisagea de retourner sur ses pas et de passer ses nerfs sur la fille.

Un curieux bruit attira son attention. Il était lointain et probablement étouffé par les murs du palais, mais il était évident qu’il finissait par se rapprocher à grande vitesse.

A ce moment-là, les rebelles et les nobles commencèrent à s’agiter. Les premiers sentaient la peur à des kilomètres, quand les second semblaient faire signes de révolte. Le bruit rappela à Lochras celui du bourdonnement d’un million d’abeilles qui fondraient sur eux.

Non. Pas un bourdonnement. Et encore moins d’insectes. Un vrombissement. L’Arpenteur se souvenait où il avait déjà entendu ce bruit.

Une fenêtre vola soudain en éclat.

Lochras déglutit. Au même moment, la grande porte de la salle s’ouvrit sur deux cardinaux. Ils avancèrent lentement vers le groupe de rebelles, tandis que l’androïde s’approchait du sol. Les révolutionnaires levèrent leurs armes et se serrèrent autour de leurs otages. L’Arpenteur aperçut une rousse sulfureuse se mettre en travers du chemin des religieux, une épée à la main.  

– Arrêtez-vous ! ordonna-t-elle.

Les cardinaux se regardèrent. Ils semblaient indécis quant à la décision à prendre. Finalement, l’un d’eux hocha la tête et se tourna vers la rousse avant de lever le bras. Une sorte de rayon lumineux en jaillit et traversa le ventre de la femme. Elle laissa échapper un cri de surprise. Elle plaqua sa main sur sa blessure, tenta un instant de résister, mais s’écroula malgré tout sur le sol, probablement morte. Les rebelles reculèrent d’instinct vers la seule sortie disponible, mais se stoppèrent tout en échangeant des regards anxieux. L’androïde venait de bloquer l’accès.

Lochras se maudit intérieurement. Dans quel merdier s’était-il fourré ? Les cardinaux Magisners allaient sans doute le supprimer lui aussi, le prenant pour un révolutionnaire ! Et cet androïde ? Qu’est-ce qu’il fichait là ? Pourquoi obéissait-il aux religieux ? Il avait certes moins d’allure que ceux de Maranola, avec ses membres rafistolés et son apparence plus lourde et grossière, mais il n’en restait pas moins une machine de mort !

De premiers rebelles passèrent à l’attaque. L’androïde se chargea de leur régler leur compte. Il leva ses deux bras mécaniques et tira dans leur direction. Deux d’entre eux prirent le faisceau en pleine tête. Ces dernières explosèrent, répandant du sang et de la cervelle sur le sol. Les femmes nobles poussèrent des cris d’effroi. Les rebelles restants restèrent figés. On pouvait lire la terreur sur leurs visage, tandis qu’ils étaient tenus en respect par l’androïde. Lochras n’osait plus bouger, de peur de se faire repérer.

L’un des prisonniers se leva soudain et s’avança vers les cardinaux.

– Dieux merci, vous êtes enfin là ! Et en plus vous avez de la magie ! C’est fantastique !

Les autres prisonniers commençaient à l’imiter et à se lever timidement. Les rebelles n’osaient pas s’opposer à eux.

– Vous avez même récréé des androïdes ! continua le noble en se tournant vers la machine. A présent, pourriez-vous me détacher ?

Il se tourna pour présenter ses mains liées aux cardinaux.

– Nous avons des ordres, dit l’un d’eux. Il faut tout purger pour recommencer.

Le noble fronça les sourcils.

– Mais enfin de quoi…

Un tir dans la tête le coupa dans sa question.

Un silence pesant envahi la salle. Le cardinal qui venait de tirer garda le bras levé et s’approcha des nobles, tandis que le second généra du feu dans sa main, qu’il faisait grossir pour former une boule enflammée. Les nobles sidérés par ce revirement tentaient d’arracher des réponses aux religieux, quitte à les menacer, mais elles étaient noyées au milieu des cris de ceux qui imploraient leur pitié. Les rebelles reculèrent davantage. Finalement, le cardinal lança sa boule de feu au milieu de la foule.

Les nobles s’éparpillèrent comme une envolée de moineaux. Les dames furent les premières à être toucher. Leurs larges robes prirent feu en seulement quelques instants. Leurs maris découpèrent tant bien que mal les épaisses couches de tissus, mais le résultat n’en fut que plus désastreux encore. La plupart abandonnèrent leurs épouses à leur sort, avant se masser vers les sorties les plus proches. Certain ne moururent même pas à cause des flammes, mais sous les piétinement de leurs compatriotes.

            L’un des cardinaux regarda son camarade qui pilotait l’androïde. Ils semblèrent communiquer silencieusement, après quoi la machine s’envola et traversa la coupole de verre du plafond.

            Dans le palais, le carnage se poursuivit. Une odeur écœurante de chair brûlée envahit l’air. Lochras eut un haut le cœur. Il se releva et courut loin de ce merdier, peu désireux de connaitre la suite des événements, surtout en ce qui concernait l’androïde.

Parmi les victimes des cardinaux, ceux qui ne périrent pas dans les flammes moururent sous les tirs d’énergie. Une poignée de chanceux réussirent cependant à s’enfuir. Les cardinaux ne leur donnèrent même pas la chasse. Ils continuèrent leur macabre mission, incendiant et détruisant tout ce qui croisait leur route. 

Le brasier prit de l’ampleur et atteignit les bannières qui pendaient du plafond. En seulement quelques instants, la majestueuse salle de bal se transforma en un déluge de flammes. Les deux religieux évoluaient lentement au milieu de ce décor de fin du monde, protégés qu’ils étaient par leurs boucliers d’énergie sur lesquels les flammes se reflétaient. Ils observaient leur œuvre sans le moindre état d’âme, jetant des regards trainants comme s’ils eussent contemplé une sculpture dans un musée. Alors même que les cadavres s’empilaient autour d’eux.

            Mais il le fallait.

            Pour recommencer, il fallait tout purifier.

 

            Lochras pouvait sentir la chaleur des flammes derrière lui. Ainsi qu’autour de lui. Aussi bien dans les murs, le sol, et le plafond. Le feu n’avait pourtant pas encore gagné les couloirs, mais il semblait à Lochras qu’il se trouvait au beau milieu d’un des cercles de l’Enfer. Nulle doute que la magie des cardinaux était à l’œuvre. A moins que ce ne fût l’androïde qui soit occupé à enflammer le palais par le dessus.

            L’Arpenteur s’arrêta à une intersection. Pris de court par la peur, il avait fui en prenant une direction au hasard et il se retrouvait désormais perdu dans l’immensité des couloirs. Maudissant sa bêtise, Lochras choisit de tourner à gauche. Il atterrit face à une grande porte entrouverte, derrière laquelle se trouvait une vaste bibliothèque. A en juger par les livres éparpillés au sol et les étagères renversées, les rebelles s’en étaient donné à cœur joie ici aussi. Lochras songea à faire demi-tour, mais jura apercevoir des flammes qui venaient dans sa direction. Il n’eut d’autre choix que d’emprunter la volée de marches qui se trouvaient au fond de la bibliothèque. Elle le mena sur une large terrasse circulaire. Lochras se pencha par-dessus la balustrade et compta deux étages entre lui et le sol. Heureusement, la terrasse reposait en partie sur de larges colonnes sculptées. Il lui suffirait de descendre par là. Mais à peine avait-il levé un pied qu’une intense vague de chaleur le fit se clouer au sol. Lochras releva la tête en direction des toits. L’androïde volait au-dessus, crachant des flammes par les paumes. La puissance du jet était telle que les tuiles volaient en éclat, permettant à la charpente de s’enflammer. Cette foutu chose mécanique allait cramer le palais ! Lochras cessa de réfléchir et commença à descendre le long de la colonne. Arrivé à mi-chemin, l’Arpenteur se colla du mieux possible en attendant le vrombissement se rapprocher de lui mais l’androïde passa sans le voir. Lochras vit alors qu’il se dirigeait droit vers les jardins. Il entendit d’ici les hurlements de terreur des soldats. Les mains tremblantes, Lochras acheva sa descente.

            Le feu commençait à ronger la verdure et les arbres. Une fumée de plus en plus noire et épaisse s’élevait dans le ciel, s’arrêtant à la surface du dôme. Lochras se dirigea à l’opposé de l’incendie, vers les remparts du palais. Mais une voix l’interrompit dans sa course.

            – Hé ! Attends !

            Croyant à une attaque de soldats, l’Arpenteur posa sa main sur son arme, avant d’apercevoir une silhouette se diriger maladroitement vers lui. Il reconnut la femme rousse qui avait tenté de s’opposer aux cardinaux. Elle était courbée en avant, la main sur sa blessure qui répandait des gouttes de sang sur son passage. Lochras se surpris à faire preuve d’une profonde admiration. Sa survie tenait du miracle. Sans parler du fait qu’elle soit parvenue à s’échapper malgré l’incendie qui faisait rage.

            – Il faut qu’on se replie ! s’écria-t-elle d’une voix chevrotante. La situation nous échappe complétement ! Il faut essayer de rejoindre Taseo.

            Elle le prenait visiblement pour l’un des leurs. Lochras remercia la bonne fortune. Il ignorait qui était ce Taseo, mais si la demoiselle voulait le rejoindre, c’est qu’il y avait sûrement moyen de se mettre en sécurité.

            – Suis-moi.

            Elle lui passa devant et commença à longer la muraille. L’Arpenteur la suivit sans mot dire jusqu’à l’une des portes qui donnaient accès à la ville. La plupart des soldats avaient fui lors de l’attaque de l’androïde, laissant derrière eux leurs barricades à moitiés effondrées.

            – Dépêchons nous avant que l’incendie ne se rapproche trop, déclara la fille.

            Elle trébucha à cause de sa blessure, serra les dents et se releva pour continuer sa route.

            – On va contourner le centre-ville. Et longer les remparts. Il faut qu’on…

            Une équipe de soldats les avait aperçus. Lochras avait espéré qu’ils les ignoreraient, compte tenu des circonstances, mais leur capitaine avait visiblement un sens du devoir à toute épreuve, puisqu’il ordonna de charger en direction des deux rebelles.

            – Fait chier ! cracha la fille.

            Une dizaine d’ennemis fut alors sur eux. Lochras tira son épée et s’élança avant de laisser l’avantage à l’autre. Lui et la fille écopèrent chacun de cinq adversaires. L’Arpenteur évita sans problème les coups des soldats, dans la mesure où ceux-ci ne pouvaient l’attaquer tous en même temps, au risque de se gêner.

            Un premier soldat tomba sous les coups de Lochras. Un deuxième s’ensuivit rapidement. Il avait cependant eu le temps d’administrer à l’Arpenteur une profonde entaille à l’épaule. Ce dernier se vengea en lui ouvrant l’abdomen.

Derrière lui, Lochras entendit la fille haleter. Sa blessure l’empêchait de se défendre correctement, si bien que son corps se retrouva rapidement garni de nouvelles entailles. Elle avait cependant réussi l’exploit d’abattre deux hommes.

Lochras leva son épée pour parer une attaque du capitaine des soldats. Il s’empara ensuite d’un couteau à sa ceinture et le lança derrière lui, en plein dans le front d’un soldat. Il revint ensuite à son premier adversaire et lui attrapa le bras, avant de lui donner un coup de tête en plein visage. Cela le sonna temporairement, le temps pour l’Arpenteur de faire volte-face pour stopper un coup qui venait dans son dos.

De nombreux échanges s’ensuivirent. Lochras faillit perdre l’avantage quand son adversaire utilisa une botte pour le désarmer. L’Arpenteur lâcha son épée, mais parvint à s’emparer d’un couteau et à le lui planter en plein cœur. Le capitaine se releva à ce moment précis. La figure en sang, il jeta sur Lochras un regard empreint d’une détermination sans faille. L’Arpenteur le trouva stupide. Il n’y aurait pratiquement plus de royauté, alors à quoi bon la servir encore ? Le sens de l’honneur pouvait vraiment être un défaut par moment.

Lochras chargea.

            Le capitaine para chacun de ses coups avec efficacité et précision. Chaque fois que l’Arpenteur parvenait à le toucher, le soldat lui rendait son attaque. Lochras envisagea de tenter une échappatoire.   Soudain, le capitaine lança un coup d’œil anxieux vers le ciel. Lochras en déduisit que l’androïde ne devait pas se balader très loin d’eux – déduction renforcée par le bruit de la machine qu’il percevait faiblement. Malheureusement, cette distraction, même presque imperceptible, fut fatale au soldat. Cela fût suffisant à l’Arpenteur pour désarmer son adversaire et lui enfoncer son épée profondément dans le ventre.

            Lochras entendit alors la fille hurler. Il se retourna et vit qu’elle était à genoux sur le sol, sa chevelure rousse faisant office de prise pour le soldat qui la maintenait. Ce dernier s’apprêtait à lui trancher la gorge, quand une boule de feu jaillit à côté d’eux.

L’androïde était revenu finir le travail. Lochras remarqua cependant qu’il ne s’agissait pas du même que dans le palais.

Allons bon ! Ils sont plusieurs maintenant !

Les soldats s’enfuirent sans demander leur reste. Celui qui tenait la fille la jeta tout simplement par terre comme si elle eut été un vulgaire sac de blé. Elle essaya de se relever mais ses jambes cédèrent.

            – Aide-moi ! supplia-t-elle.

            Lochras regarda tour à tour l’androïde qui planait au-dessus d’eux et l’incendie qui n’était qu’à quelques mètres.

            – Désolé ma belle, mais ce combat n’est pas le mien !

            Elle hurla de rage. L’Arpenteur partit en courant, au moment où la muraille s’effondra. Il aperçut la rouquine qui tenta de ramper à la seule force de ses bras, juste avant de la voir disparaitre sous les pierres. Sans le moindre remord, Lochras s’engagea dans la rue la plus proche.

            Il passa une bonne partie de son temps à tourner en rond, cherchant son chemin tout en essayant d’éviter de rencontrer un cardinal ou un androïde. Ou de ne pas finir piétiné. Il bifurqua dans une avenue quand un immeuble écroulé lui barra la route. Les lourdes pierres blanches lui barraient le passage sur plusieurs mètres de hauteur. Il aurait facilement pu les escalader si le feu n’avait pas été en train de les dévorer.

Lochras poussa un cri rageur et fit demi-tour, avant d’être aussitôt arrêté par un cardinal qui venait droit sur lui.

– Merde merde merde ! Merde merde !

Le religieux l’avait aperçu. Il avançait au milieu des flammes qui se propageaient, indifférent à la chaleur. L’Arpenteur s’interrogea sur ce fait quand il vit une sorte de reflet orange vif autour du cardinal. Un bouclier d’énergie. Lochras regarda de chaque côté. Sur sa gauche, un immeuble de quatre étages lui bloquait le passage, quant à sa droite se trouvait d’autres gravats gagnés par les flammes qui lui empêchaient toute retraite.

Il était fait comme un rat. Il baissa les yeux sur son épée, avant de secouer la tête. A quoi pourrait bien lui servir son arme face à quelqu’un qui manipulait la magie ?

A défaut de pourvoir espérer, Lochras choisit de mourir dignement. Il se figea, le dos droit, et planta son regard dans celui du religieux. Ce dernier haussa un sourcil, surpris par l’absence de peur dans les yeux de sa victime. Après quoi, sa surprise fut remplacée par une forme d’approbation. Le cardinal posa sa main sur la poitrine de Lochras.

Ce dernier inspira une dernière bouffée d’air. Puis il attendit. Il sentit soudain un froid piquant sur sa peau, puis une violente douleur au thorax. Il ne put s’empêcher de baisser les yeux, et vit qu’un pic à glace était enfoncé dans son cœur. L’Arpenteur eu un haut-le-cœur. Il vomit une gerbée de sang écarlate qui se rependit sur ses chaussures. Des gouttes éclaboussèrent le robe du cardinal. Mais comme la couleur était sensiblement la même, cela ne se vit presque pas.

Le cardinal retira sa main. Les jambes de Lochras cédèrent sous son poids. La vie s’échappa une dernière fois de ses lèvres, puis il succomba, ses yeux révulsés rivés sur le dôme masqué par la fumée.  

– Il faut recommencer, murmura le cardinal.

Puis il tourna les talons.

 

*

 

– Attention !

Obéron prévint son cousin juste à temps, lui évitant ainsi de recevoir une énorme pierre en plein sur la tête. Séraphin regarda le sol à l’endroit où il se tenait à peine quelques instants plus tôt. Le projectile avait fendu la route en deux, laissant une large fissure sur la petite place circulaire.

– Qu’est-ce qu’on fait ? On est cerné ! s’affola Séraphin.

Obéron resserra sa prise sur son épée. Un groupe de soldats fondait droit sur eux.

– C’est quoi tous ces incendies de l’autre côté de la ville ? s’inquiéta Séraphin.

Le jeune homme observait avec appréhension les colonnes de fumée noire qui s’élevaient dans le ciel, retombant parfois en fine cendre rougeoyantes qui se découpaient dans le ciel sombre.

– On s’en préoccupera plus tard ! le rabroua Obéron. Il y a plus urgent ! Saisis-toi de ton épée.

Séraphin n’eut pas le temps de la sortir de son fourreau qu’une première attaque le visa. Il dût effectuer une roulade au sol pour ne pas se retrouver avec une lame fichée en plein crâne. Il se releva juste à temps pour esquiver le coup suivant, qu’il para avec son arme. Les deux hommes eurent quelques échanges, qui se conclurent par une victoire de Séraphin. Le jeune homme effectua une botte, se retrouva derrière le soldat avant de lui enfoncer son épée dans le dos.

De son côté, Obéron s’était débarrassé de deux autres gêneurs.

– Ce n’est pas encore terminé, dit-il.

Séraphin aperçut trois nouvelles silhouettes venir vers eux. Le combat reprit de plus belle, jusqu’à ce que le soldat qui se battait avec le jeune homme ne prenne le dessus. Le rebelle recula toujours plus, jusqu’à sentir quelque chose de dur dans son dos.

Aculé contre un mur, Séraphin était en difficulté. Le soldat esquissait déjà un sourire triomphant. Il leva son épée et s’avança lentement, sûr de sa victoire. Séraphin le prit de court. Mû par un regain d’énergie soudain, il s’élança vers son ennemi en poussant un cri rageur. Le soldat, perplexe, ne résista pas longtemps aux coups qu’il fit pleuvoir sur le jeune homme.

Ce dernier jeta un œil vide d’expression sur le cadavre à ses pieds. Il secoua la tête pour chasser ses remords. Ceux-ci auraient tout le temps de le hanter plus tard.

Séraphin regagnât la place à la recherche de son cousin. Ce dernier gisait au sol, accroupi dans une mare de sang. D’abord alarmé, Séraphin soupira finalement de soulagement en constatant que le liquide vital n’était pas celui d’Obéron, mais appartenait aux trois soldats qu’il venait de supprimer. En revanche, une profonde blessure marquait sa cuisse gauche.

– C’est quoi la suite ? On est dépassé !

Obéron leva un regard inquiet vers les flammes qui se rapprochaient de leur position.

– On va rejoindre Taseo. Je ne sais pas ce qui se passe, mais j’ai un très mauvais pressentiment. Il faut qu’on protège la machine. Allons-y !

Aidé de Séraphin, Obéron se releva. Il grimaça quand sa jambe douloureuse dût supporter son poids. Les deux cousins se dirigèrent vers l’est de la ville. Un étrange bruit les alerta soudain. Un vrombissement. Ils levèrent la tête de concert, juste à temps pour apercevoir un androïde fondre sur eux.

– Non… gémit Séraphin.

Le feu meurtrier embrasa la place.

Les deux cousins reculèrent face à l’étouffante chaleur. Obéron désigna alors un escalier coincé entre deux bâtiments – la seule issue possible à l’heure actuelle.

– Là-bas !

Séraphin passa un bras sous les épaules d’Obéron et l’aida à monter les escaliers. Il l’assit sur le sol, caché derrière une cheminée. Son cousin l’attrapa soudain par le bras.

– Va-t’en, Séraphin ! Tu ne vas pas pouvoir me porter jusqu’à destination ! Cet androïde ne va pas tarder à nous repérer et il faut absolument prévenir Taseo.

Le jeune homme pâlît.

– Pas question de te laisser ici !

– Ce n’était pas une proposition. Je vais l’attirer plus loin. Enfuis-toi par les toits tant que cette zone n’est pas encore détruite.

            Séraphin tenta à nouveau de protester.

            – Mais…

            – Allez !

            Obéron le poussa. Séraphin tituba avant de tomber. Il se releva en assistant, impuissant, au sacrifice de son cousin, qui s’était remis debout pour rebrousser chemin vers les escaliers. Chassant les larmes qui brouillaient sa vue, Séraphin sauta sur le toit suivant.

 

            Obéron regagna le centre de la petite place.

            L’androïde achevait son carnage, incendiant sans pitié tout ce qu’il rencontrait. Ses yeux fixèrent durant un instant son œuvre, avant de se tourner vers la direction d’où était parti Séraphin. Obéron ne lui en laisserait pas l’opportunité. Il devait gagner le plus de temps possible.

            – Hé ! Saloperie !

            L’androïde darda ses yeux rouge sur lui. Obéron déglutit. L’instant d’après, il courait en direction du centre-ville. Comme il l’avait espéré, la machine le suivit. Malheureusement, le rebelle ne put aller bien loin. Il était bien moins rapide qu’un androïde, et avec sa jambe blessée, s’était encore pire. Il n’avait pas fait une vingtaine de mètre que la chose fondit sur lui et l’attrapa par la nuque. Ils s’envolèrent ensuite tous deux vers le ciel.

            L’androïde se stabilisa à environ cinquante mètre au-dessus des toits. Il ne tenait Obéron que par la gorge. Ce dernier sentait la main d’acier lui broyer la nuque, le faisant suffoquer. Des gouttes de sang perlaient de la jambe blessée du rebelle. Celles-ci glissaient le long de son membre, avant d’aller s’écraser sur le sol à des mètres en-dessous.

            – C’était stupide, cracha l’homme dans la machine.

            Obéron retint un sourire triomphant.

            – Je sais, murmura-t-il.

            La pression sur sa nuque disparut. Juste avant de s’écraser contre la pierre, Obéron espéra que son cousin aurait la vie sauve.

 

            Séraphin courait comme si le diable lui-même fût à ses trousses. Il longeait les remparts de la ville, dépassant les derniers immeubles habités pour gagner la zone des entrepôts. Il n’était qu’à un kilomètre de celui abritant Taseo et sa machine. Avec un peu de chance, il…

            Un cardinal lui barra la route.

            La chance avait choisi quelqu’un d’autre.

            Séraphin savait qu’il était trop tard pour se cacher. Le cardinal posa la main sur le sol, qui se mit à trembler. Le jeune homme perdit l’équilibre. Il voulut se relever mais les secousses étaient trop puissantes. Un craquement sinistre retentit sur sa gauche. L’immeuble était en train de se fissurer sur toute sa hauteur. Les premières pierres commencèrent à tomber. Affolé, Séraphin rampa jusqu’aux remparts, en espérant que ceux-ci tiendraient le coup. Le sol s’inclina soudain. Une profonde et large fissure venait d’apparaitre le long de la rue. Le jeune homme hurla. Il glissa jusqu’au gouffre, grattant frénétiquement le sol de ses ongles dans l’espoir de se retenir. Ses jambes rencontrèrent le vide. Séraphin bascula. Il tomba sur une étroite corniche, quelques mètres plus bas. Du sang chaud s’échappa d’une blessure à sa tête, pendant que des points noirs dansaient devant ses yeux. Séraphin mit à profit ses derniers instants de lucidité pour s’accrocher à un bout de roche. Il leva les yeux vers le ciel, espérant un miracle.

            Un vaste champ de couleur remplit alors sa vision.

            Sonné, Séraphin eut le réflexe de tendre la main. Il sentit qu’on s’en saisissait, mais sa vue floue l’empêcha de connaitre celui ou celle à qui il devait sa bonne fortune.

            Il eut alors l’impression de s’élever vers la surface. Cela devait être un délire dû au choc, car il lui était impossible de voler ainsi. Séraphin eut un rire nerveux en s’imaginant planer comme un oiseau. Puis il sombra dans l’inconscience.

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