Chapitre 15 : Fraternité

Ses pieds dévalaient les marches des escaliers précipitamment. Il s'appuyait à peine à la rambarde, à vrai dire il se sentait flotter tant il était excité. Kyan sentit ensuite un regard au dessus de lui. Sans ralentir l'allure, il leva la tête pour apercevoir Zoya qui le suivait du regard, amusée.


 

— Évite de t'écraser au sol, le taquina-t-elle, tu vas vraiment finir par te casser le nez.

— Pas possible, répondit-il dans un rire, cette fois je vole !


 

Il entendit résonner le rire de la blonde en réponse à sa réplique, tandis qu'il poussait la porte pour arriver aux jardins du palais. Il les traversa au pas de course, pressé d’arriver au lieu du rendez-vous. Il ne ralentit que lorsque la verdure se fit plus dense autour de lui, annonçant l’arrière des jardins. Kyan remarqua qu’il était un peu essoufflé de sa course, mais cela n’influença pas sur sa bonne humeur et son enthousiasme. Levon et Vahram étaient déjà présents, des sceaux remplis d'eau étaient aussi près d'eux.


 

— Te voilà Kyan, dit Vahram en le saluant d'un signe de tête. L’entraînement peut donc commencer.


 

Kyan sourit à Levon quand il fut à côté de lui. Il n'éleva pas la voix pour le saluer car il savait maintenant que ce n'était pas apprécié de leur mentor. Vahram était bel et bien sévère et exigeant, comme il lui avait prévenu. Le moindre écart pouvait servir pour rendre un exercice plus ardu. C'était une manière de les sanctionner pour le manque de discipline, et plusieurs fois Kyan en avait fait les frais. Mais l'oncle de Levon savait mesurer les efforts produits par ses apprentis, savait quand il fallait faire une pause ou arrêter un entrainement, tout en les encourageant et en les conseillant tout au long de ce dernier. Cela avait apaisé l’esprit de Kyan, qui n'avait eu avant lui qu'Ylaïda comme professeure improvisée… ce qui n'avait pas été la meilleure de ses expériences à Aradæïa.

Il savait quel serait son exercice puisqu'il était là-dessus depuis un moment : pouvoir extraire du sceau une certaine quantité d'eau. Kyan avait du mal à doser son énergie pour ni en extraire trop peu, ni trop. Au dernier entraînement, il avait failli en renverser tout le contenu dans le visage de Levon.

Cela faisait maintenant plusieurs jours qu'il s’entraînait avec Vahram et Levon. Dès le lendemain de sa première rencontre avec Vahram, il avait débuté. Le premier exercice avait été difficile, mais il l'avait surmonté. Il lui avait demandé de déplacer de l'eau du sceau à quelques mètres plus loin. S'il y était parvenu, Kyan devait maintenant saisir un quart de l'eau du sceau et le maintenir en suspension dans l'air.

Levon lui avait donné quelques conseils pour se concentrer, mais pour l'instant rien n'y faisait. Il arrivait souvent à Kyan de suivre du regard les entraînements de Levon, qui étaient bien plus avancés. Vahram et lui simulaient surtout des duels à l'eau. Il s'agissait de tester l'endurance de Levon, selon leur mentor. Kyan avait plutôt l'impression de suivre un combat pur et dur, comme dans un film.


 

— Vous n'êtes pas trop violent avec Levon ? Lui avait-il demandé la première fois qu'il était venu s’entraîner.

— Ne t’inquiète pas, il s'en remettra. Ceci est loin d’être un véritable combat. Dans une vraie lutte, il n'y a pas de règle, aucun adversaire n'attendra qu'il soit prêt. À votre niveau, vous ne pourrez tenter qu'une diversion pour mieux fuir l'ennemi.


 

À la suite de cela, Kyan avait choisi de ne pas poser de question pour mieux se centrer sur son entrainement. Il pensait à Ankinée, il pensait à ses objectifs. S'il était trop faible, il ne pourrait jamais l'aider, et elle mourrait comme il l'avait lu dans le roman. Il ne pouvait pas perdre de temps, il devait vite apprendre à maîtriser Hagalaz avant qu’il ne soit trop tard.

Il ne négligeait pas son entrainement. Il tâchait d'ignorer Levon et Vahram pour ne fixer que son sceau d'eau. Il tendit les bras au dessus du sceau, puis imagina la quantité d'eau dont il avait besoin émerger du sceau. C'était ainsi qu'il avait réussi son premier exercice, et il comptait redoubler d'efforts pour parvenir à reproduire cette réussite.

Pour cette fois, il avait choisi de manipuler l'eau de manière moins précipitée, d'essayer d'extraire le contenu petit à petit pour arriver à ce quart. Ses mains tremblaient au dessus du sceau d'eau. Cet exercice demandait bien plus de concentration qu'il ne l'aurait cru. De plus, le soleil marquait sa présence de sa chaleur : dans d’autres circonstances, il l'aurait accepté avec joie, mais dans son entrainement il le subissait, et sentait des perles de sueurs couler sur son front. Il voulait bien que l'eau se soulève, mais en songeant à ses capacités, en son intérieur Kyan était persuadé que ses efforts ne suffiraient pas.

Il céda finalement à sa fatigue, laissant l'eau retomber dans le sceau. Il s'accroupit au sol, puis essuya son front d'un revers de manche. Il observait à quelques mètres de lui Vahram et Levon. Ce dernier s'était amélioré et anticipait mieux les assauts de son oncle. De son côté, le professeur avait monté d'un cran la difficulté de ses exercices. Kyan se demandait quand il atteindrait le niveau de son ami. Quand pourrait-il simuler ce qui s'apparentait à un affrontement ? Alors qu'il suivait du regard Levon, il croisa un instant les yeux de ce dernier. L'adolescent posa le regard sur lui, trop longtemps selon Vahram, puisque quelques secondes plus tard une salve d'eau allait vers Levon. Il ne put retenir cette attaque et se retrouva déséquilibré, titubant.


 

—Concentre toi, Levon ! Lâcha Vahram. Tu ne dois jamais baisser ta garde face à l'ennemi.


 

Il reporta ensuite son attention vers le soleil.


 

—L'entraînement est terminé pour aujourd’hui.


 

Kyan aida Levon à se relever, puis tous deux accompagnèrent Vahram pour ranger le matériel. Ils traversèrent silencieusement les jardins, les lieux étaient calmes, seuls quelques personnes se promenaient çà et là. Dévoré par la curiosité, Kyan interrogea son mentor :


 

—Durant mon exercice, j'ai ressenti quelque chose d'étrange. J’ai eu l'impression que ma magie ne dépendait pas uniquement de mon énergie, mais aussi de ma volonté. C'est normal ?

—Tout à fait, répondit-il. Pour maîtriser sa rune, il ne suffit pas d'avoir la puissance, ou un fort potentiel en magie. Il faut aussi l’envie, la volonté de la maîtriser. Cela passe par la confiance en ses aptitudes, Kyan.


 

Kyan haussa les sourcils, surpris. Il n'eut pas le temps de réagir que Vahram poursuivit :


 

—Je suis peut-être occupé avec Levon, mais saches que je t'observe toujours. J'ai remarqué que tu doutais beaucoup de toi. Cela inhibe ton potentiel magique. Tu dois te faire confiance et être persuadé que tu peux parvenir à contrôler ta rune. Autrement, toute l'étendue de ton potentiel ne se manifestera jamais.


 

Kyan soupira. Vahram avait remarqué sa réaction, et poursuivit :


 

—C'est un travail sur soi de longue haleine, qui peut être très difficile, mais qui te récompensera grandement. Beaucoup d’individus doutent d’eux-mêmes. Levon aussi n'était pas sûr de lui, tu sais ? Si tu l'avais vu, dans ses débuts…

—Tu sais, répondit Levon, je me sens toujours faible en magie…

—Et c'est pour cela que tu dois aussi te faire confiance. Vous vous ressemblez beaucoup, tous les deux.


 

Vahram semblait amusé de sa remarque. Kyan redressa la tête, puis croisa les yeux de Levon. Ce dernier l'observait en souriant, comme s’il approuvait silencieusement les derniers propos de son oncle. Lorsqu’ils eurent rangé le matériel, leur mentor repartit à ses premières occupations, à savoir assister son frère le Roi, dans ses fonctions. Kyan comme Levon avaient maintenant un peu de temps libre, qu’ils choisirent de passer ensemble.

Levon souhaitait lui faire visiter ses appartements. Ce serait aussi l’occasion de pouvoir parler tranquillement, sans être menacé par les trombes d’eau de Vahram. Kyan approuva tout de suite l’idée.


 

— Au fait, lui demanda l’adolescent, comment va Zoya ? J’ai entendu qu’elle ne s’était pas sentie bien hier.

— Elle a eu un coup de fatigue, d’après Ankinée. Elle va très bien, c’est gentil de t’inquiéter.

— Beaucoup de monde en a parlé au Palais… On peut dire que tout le monde connaît vos visages, maintenant.


 

Cela fit sourire Kyan, même si cette information le gênait assez. Il n’aimait pas trop que l’attention soit portée sur lui, et si Zoya l’apprenait, il doutait que cela lui plaise aussi. Il aurait espéré se faire discret tout le long de son séjour, notamment pour veiller sur Ankinée. Ils entrèrent au palais, puis il emboîta le pas du prince aux escaliers. Arrivés à l’étage des appartements royaux, Levon avança d’un pas un peu plus pressé.


 

— Tu vas voir, lui dit-il, c’est juste au bout du couloir.


 

Kyan pressa à son tour le pas pour atteindre sa hauteur, tout en observant le couloir. Il était plus ornementé que les autres couloirs qu’il avait pu visiter avec Zoya, mieux travaillé, comme pour souligner l’importante et le haut rang de ceux qui y vivaient. Au bout du couloir, il aperçut une silhouette qui semblait se diriger vers eux. Kyan reconnut les cheveux argentés de la famille Phaneïan, et se dit immédiatement qu’il s’agissait d’un parent de Levon. Il continua sa marche, mais fit demi-tour en s’apercevant que son ami s’était immobilisé.

Kyan lut dans le regard de Levon la crainte, alors que son corps paraissait se raidir.


 

— Est-ce que ça va ? S’enquit-il à son égard.


 

Il n’eut pas de réponse, mais Levon ne quittait pas du regard celui qui avançait vers eux. Il s’agissait d’un jeune homme d’une grande taille, dépassant certainement la moyenne des hommes à l’âge adulte. Ses traits étaient durs et fermés, sous ses vêtements son corps semblait musclé, habitué au combat. Même si les traits de son visage ressemblaient à ceux de Levon, et qu’ils partageaient ces mêmes iris dorés, cet homme dégageait une aura totalement opposée à celle de son cadet. Kyan désirait demander à Levon qui était-il, mais le garçon semblait tétanisé par sa présence.

L’expression sur le visage de l’homme se durcit encore à leur approche. Il se dégageait de lui une animosité qui déplaisait à Kyan. Pourtant, il ne fit que suivre la scène du regard, ne sachant pas comment intervenir dans cette situation. L’homme apostropha Levon :


 

— Que fais-tu ici ?! Je t’avais pourtant averti de toujours rester hors de ma vue.


 

À côté de Kyan, Levon ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.


 

— Eh bien ? Continua son aîné. Tu as perdu la langue ? Parle !

— Je ne pensais pas que tu serais ici, Asmora, bredouilla Levon.

— Ne cherche pas d'excuse, tu ne fais que t'enfoncer.


 

Le dénommé Asmora toisait Levon du regard, avec une pointe de dégoût dans ses yeux. Soudain, il avança dans le couloir, puis, arrivé à la hauteur de Levon, le poussa d'un violent geste du bras :


 

—Hors de mon chemin, maintenant.


 

Kyan réceptionna tant bien que mal l'adolescent en le percutant. Lui-même devait garder l'équilibre pour ne pas s'écrouler tant Asmora l'avait poussé avec force. Le jeune homme ne ralentit nullement sa marche, et allait emprunter les escaliers. Bouillonnant de colère, Kyan éleva la voix à son attention :


 

—T'as pas honte de t'en prendre à lui comme ça ?! Je te connais pas, mais t'as l'air d'une ordure.


 

Asmora tourna la tête dans sa direction. Il lui prêtait attention pour la première fois depuis qu'ils s’étaient croisés dans le couloir. Son regard était tout aussi dur que celui qu'il avait accordé à Levon.


 

—Tu devrais apprendre à connaitre ceux que tu fréquentes.


 

Puis il termina par lui lancer en empruntant les escaliers :


 

—Ne refais plus la moindre erreur. La prochaine fois, tu le regretteras.


 

Kyan continuait de bouillir de l’intérieur, mais n'avait plus rien pour satisfaire sa colère. Il soupira lourdement pour évacuer sa frustration, puis reporta son attention sur Levon. Ce dernier s'était détendu, mais sa mine s'était assombrie.


 

—Oublie le, lui dit-il.

—Non Kyan, soupira l'adolescent. Il a raison de se comporter ainsi.


 

Il reprit ensuite chemin vers sa chambre, lui faisant signe de le suivre. Kyan lui emboîta le pas dans un silence de mort. Passés la porte, il ne fit pas attention à la décoration de cette chambre, bien que jetant un regard discret vers la grande bibliothèque qui était adossée à un mur. Levon s'assit sur le bord de son lit. Kyan fit de même.


 

—Qu’est-ce qu'il se passe, Levon ? Explique moi.

—J'ai pas envie d'en discuter, répliqua-t-il en détournant le regard.


 

Vahram avait raison, ils se ressemblaient bien. Il tenta une autre approche :


 

—T'es pas obligé de tout me dire. Dis moi juste l'essentiel.

—J'ai fait des erreurs, et mon frère Asmora m'en veut pour ça. C'est tout.

—Et il ne sait pas pardonner, ce lourdaud ?

—Ce n'est pas dans sa nature… et puis, après ce que j'ai fait… je le comprend.


 

Levon baissa la tête vers le sol. Kyan soupira :


 

—C'est pas en te culpabilisant que tu vas arranger les choses.

—Comme si c'était aussi simple que de le dire…

—Si ton frère n'est pas d’accord, tu t'en fiches. Faut aller de l'avant. Peut-être qu'il te pardonnera un jour.


 

Levon hocha la tête, mais Kyan y percevait un manque de conviction, et songea qu'il ne le faisait que par politesse. Il leva la tête vers le plafond, tandis que l'adolescent gardait la tête basse. Le calme était revenu pour quelques instants.


 

—Je suis désolé que ça ait tourné ainsi, lui dit Levon. Tu peux t'en aller si tu veux.

—Comment ça ?

—Ça doit t'ennuyer… je veux dire, de tenir compagnie à quelqu’un qui broie du noir.

—Ne sois pas idiot. Je veux rester ici. Avoir des amis, c'est aussi pour les soutenir quand ça ne va pas.


 

Un sourire se devina sur le visage de Levon. Il avait légèrement relevé la tête pour le regarder. Kyan fit de même, sentant que l’atmosphère s'était apaisée après cette discussion. Cela prit encore quelques minutes, avant que Levon ne décide de reprendre là où ils s'étaient arrêtés. Levon lui montra les quelques objets exotiques qu'il avait pu obtenir et qui décoraient sa chambre, mais le plus intéressant fut les ouvrages divers qu'il avait en sa possession.

Levon lui montra les recueils de contes et de légendes, quelques encyclopédies. Le tout était écrit en manuscrit, mais pour Kyan, l’alphabet était incompréhensible.


 

—C'est vrai, tu ne viens pas du royaume, lâcha Levon. Tu devras apprendre à lire et écrire, comme tes amis. En attendant, je vais t'expliquer.


 

Ils continuèrent ainsi une bonne partie de l’après midi. Ce fût aussi l'occasion pour Kyan de parler de ses goûts littéraires, ou du moins d'en expliquer certains à Levon, sans en dire trop sur la Terre. Ce fût une bouffée d'air frais, un moment agréable qui lui fit oublier le temps qui s’écoulait. Ce ne fut que plus tard, lorsqu'ils remarquèrent que le soleil s’était déjà couché, qu'ils quittèrent la chambre de Levon.

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Notsil
Posté le 09/01/2021
Kyan se fait donc à sa vie au palais ^^ L'oncle me parait mignon tout plein envers eux, en tout cas il est de bon conseil.

Le frérot, par contre... semble bien plus âgé. C'est donc l'héritier ? En tout cas le passif entre eux est intriguant. J'ai hâte d'en avoir davantage.

Au boulot Kyan, va falloir re-apprendre à lire et à écrire ^^
Encre de Calame
Posté le 09/01/2021
Asmora est plus agé que Levon (il a 23 ans et Levon 15 ans), mais il n'est pas l'héritier, il y a encore les deux aînés jumeaux !

Et oui, encore du boulot xD
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