Chapitre 15 - Adrian "Abyss" Fowles

Quand l'aube suivante vint, il faisait un temps maussade sur la mer. La pluie déferlait sur le Tlaloc et, étrangement, cela réjouissait l'équipage. Un grand nombre d'entre eux se mit à chanter en dialecte sur le pont tout en faisant les manœuvres. Dans les cuisines, là où je me trouvais, les autres fredonnaient aussi. Bien plus grande et plus propre que la salle à manger du Nerriah, les timoniers qui n'étaient pas de quart s'y reposaient. On me confia encore la découpe des légumes, à défaut de ne pouvoir me mettre ailleurs. Mais à cet instant, cela ne me dérangeait pas. Depuis que j'avais tracté le navire avec les autres, j'étais rouée de coups.

Je ne cessais de frotter mon épaule, celle écorchée par la grosse corde. Mes mains, également meurtries par la remise à flot, peinait à utiliser l'économe sans douleur. Mais le plus insupportable, gamine, c'était mon dos, endolori par la charge monumentale que nous avions déplacée.

Cependant, ma détermination demeurait intact. Malgré mes blessures, je tentai au mieux d'apprendre l'espagnol en demandant des mots aux autres commis de cuisine. Cuchillo, tenedor de mesa, cocinero, tripulación, barco pirata... Dès que je montrais un objet, on me donnait un nouveau mot que je répétais et répétais encore, jusqu'à ce qu'il imprègne ma mémoire. Aux cuisines, on commença à me trouver sympathique : j'y mettais du mien, après tout. Mais le plus dur, à présent, c'était de gagner le cœur de l'équipage tout entier avec mes compétences de matelot et de combat. Mission impossible, tant que je ne ferais qu'éplucher des pommes de terre. Comment faire, donc ? Attendre un abordage ? Mais peut-être avions-nous pris la mer dans un tout autre but. Je n'en savais rien, gamine, puisqu'on ne me disait rien.

Un vieillard, que je n'avais pas encore aperçu, se joignit à notre petite troupe de cuisiniers. Il avait de longs cheveux gris et de petits yeux curieux, entourés de rides profondes. Une amulette sculptée en bois pendait à son cou : elle représentait un masque miniature, turquoise et pourpre, d'un visage humain muni d'une couronne et de crocs. L'un des commis me le présenta comme le sanador, le guérisseur. Pas le médecin, non, le guérisseur. Je le saluai d'un signe de tête, mais il continua de me fixer sans rien dire.

Au bout d'un moment, quand le silence devint trop long, il désigna mon épaule du doigt. Je fronçai les sourcils. Il prononça quelques mots dans ce fameux dialecte auquel je ne comprenais rien. Face à mon air perplexe, il décida d'agir directement. Il s'approcha de moi et sortit de son manteau une petite bourse de cuir. Il versa une partie de son contenu dans sa main : il s'agissait de mauvaises herbes, les plus banales que l'on pouvait trouver à Nassau. Il les mit dans sa bouche et commença à les mâcher énergiquement. Il les recracha dans sa main, puis tira sur le col de ma chemise pour accéder à ma blessure à l'épaule. Il appliqua sa mixture sur ma peau écorchée. La puanteur de cet onguent me fit déglutir, mais la mixture agit aussitôt. Mon corps, crispée par les courbatures, se détendit d'un coup. Le sanador sourit.

Nous nous observâmes un moment réciproquement. Il était aussi curieux de moi que je ne l'étais de lui. Il avait la même peau cuivré que le capitaine, en un peu plus sombre. Plus j'observais les membres de cet équipage, moins le doute ne m'était permis. Si certains venaient sans aucun doute d'Espagne, ou du moins de ses colonies, d'autres venaient d'ailleurs, d'une terre qui m'était inconnue. Parmi eux, le vieillard apparaissait clairement comme le plus attaché à cette terre lointaine : il en avait les odeurs, il en possédait l'aura, il en portait l'âme.

Le sanador demanda mon nom en me montrant simplement du doigt. « Adrian » lui répondis-je. Alors, il pointa son doigt vers son propre torse :

« Temolin ».

Ce nom se rapprochait davantage du dialecte brumeux que l'on prononçait à bord, comme le nom de Chimali, qui désignait le grand gaillard tatoué qui suivait les ordres du cpaitaine à la lettre. Le vieillard rit, heureux de faire ma connaissance. Il retroussa une de ses manches et attira mon attention sur son avant-bras. Là, à l'encre noire, un scarabée y était incrusté. Je comprenais mieux, à présent : Temolin voulait dire scarabée noir dans sa langue natale. Je souris et répétai son nom, heureuse d'avoir appris mon premier mot de dialecte.

Mais mon cœur s'est serré, gamine. À cet instant, j'aurais voulu apprendre à Temolin ce que signifiait Saoirse.

 

Soudain, un son de cloche retentit, celle de l'alerte. Tous se levèrent brusquement et accoururent sur le pont supérieur. Je fus la dernière à réagir et à quitter mon poste. Je quittai la cuisine à la suite de Temolin, puis traversai la grande salle à manger, où se trouvait également les hamacs de l'équipage. Nous montâmes les marches de l'escalier de bois qui menait à l'étage supérieur, consacré uniquement à une première rangée de canons et à la poudre. Mais nous n'y fîmes pas haltes et nous montâmes encore, pour se retrouver à l'air libre, sous la pluie, sur l'immense pont du Tlaloc, où se trouvait encore de chaque côté une rangée de dix canons. Gabiers et timoniers s'affairaient à la manœuvre, tandis que le capitaine Monteña se cramponnait à la barre, à l'arrière, sur le gaillard arrière.

Des torrents de pluie nous tombaient sur la tête, mais tous les marins avaient les yeux rivés vers le ciel. Je les imitai pour comprendre ce qui attirait tant leur attention. Alors je vis, tout en haut du grand mât, Oeil-de-Pigargue qui tendait le bras vers le Nord. Il criait et répétait à pleins poumons des mots inaudibles que le vent emportait tels des grains de poussières. Les timoniers se déplacèrent à l'arrière du navire pour comprendre ce que la vigie essayait de leur communiquer. Ils plissèrent les yeux pour transpercer la brume, jusqu'à apercevoir la silhouette d'un navire qui, jusque-là, nous avait traqué le plus silencieusement possible. Les timoniers, quand ils comprirent, firent écho à la voix d'Oeil-de-Pigargue et clarifièrent ses propos :

« Enemigo ! Enemigo Castellano ! Enemigo ! »

Ces mots-là, gamine, pas besoin de m'expliquer ce qu'il voulait dire.

Un navire militaire espagnol nous pistait.

Le capitaine Monteña réagit au quart de tour :

« Carguez les voiles ! »

Les gabiers grimpèrent sur les haubans à la vitesse de l'éclair. Leur chef, toujours à la barre, vira de bord et fit hisser le drapeau noir. Il ne comptait pas semer nos poursuivants, mais les attaquer de front : un choix téméraire au vu de notre position. De leurs propres initiatives, ceux qui ne manœuvraient pas chargèrent de poudre les canons qui allaient faire face à la frégate ennemie. Mais les Espagnols furent sur nous bien avant que l'artillerie soit prête. Plus aucun doute ne fut permis à partir du moment où ils virèrent de bord à leur tour, prêt à nous aborder.

Tout cela était incompréhensible, gamine. Pourquoi se jetait ainsi dans la gueule du loup plutôt que de chercher à fuir ? L'équipage était tant en mal de pillage que ça ? À mes côtés, je vis Temolin et mes camarades de cuisine brandir leurs armes, prêts à en découdre. Ce n'était pas le moment de flancher. Je brandis à mon tour mon épée, prête à bondir sur des soldats dont j'ignorais tout. Qu'aurais-je donné pour avoir un mousquet ! À défaut de connaître nos objectifs, j'aurais au moins pu m'illustrer au combat et sortir des cuisines du Tlaloc.

Les premiers coups de canons fusèrent et la coque du navire trembla. Les Espagnols choisirent ce moment pour fondre sur nous. Ils rejoignirent notre pont en se balançant à des cordes. Quand ils parvinrent à pauser une planche entre nos deux bastingages, impossible de les contenir : ils étaient moins nombreux que nous, mais leurs ardeurs valaient mille hommes.

Un soldat espagnol chargea vers moi, son sabre au-dessus de sa tête, prêt à m'affronter. Je parai son attaque, puis le surpris en dégainant ma petite dague que j'enfonçai sans hésiter dans son flanc gauche. Il s'écroula sans réclamer son reste. Dès qu'il fut mort, un autre surgit, et cela continua. Je vainquis quatre hommes en seulement quelques coups d'épée. Mais quand le cinquième tomba à terre, je récupérai tous leurs pistolets et les accrochai à ma propre ceinture.

Sainte Marie mère de Dieu, gamine ! Je ne pouvais pas rêver mieux. Il était de plus en plus difficile de contenir l'ennemi. Temolin fatiguait. Chimali soufflait. Oeil-De-Pigargue, descendu de son perchoir, sifflait. Quant à Montilla, il cherchait en vain à échapper à trois assaillant hargneux. Je l'aurais bien laissé dans le pétrin, mais le moment était mal choisi pour être rancunière. Après avoir vérifié que mon arme était pleinement chargée, je tirai sur l'un des trois soldats. Touché à la tête, il tomba raide mort.

Je n'attendis pas que Montilla se rende compte que je lui avais sauvé les fesses. Je grimpai sur les haubans pour prendre de la hauteur, puis me hissai dans la mâture. Là, je visai et tirai sans vergogne, soudain inspirée par la pluie et le vent qui affûtaient mon regard perçant. Mon dos me faisait toujours souffrir mais, comme les douleurs provoquées par le grand bandage qui étouffait ma poitrine, j'ignorai la douleur. J'avais appris à fermer mon esprit, gamine, à ne plus ressentir quoi que ce soit quand il le fallait. Mon corps devait se taire pour que je puisse sauver mes camarades en danger. Cette force, c'est bien la seule chose utile que ma condition de travestie m'est apportée.

Animée par un regain de force venue du ciel, je bondis de mât en mât, telle une acrobate, tirant sur mes ennemis. En bas, les forbans finirent par se demander d'où venait ces coups de feu providenciels. Ils levèrent la tête et me découvrirent, surpris. Même le capitaine avait les yeux rivés sur moi, dissimulant sa surprise derrière un masque d'impassibilité peu convaincant.

Je m'approchai de plus en plus de la frégate ennemi. À l'aide d'une drisse, je passai du gréement du Tlaloc à celui du navire espagnol. Il me restait juste assez de balles pour permettre une brèche. De l'autre côté, je visais les soldats qui tiraient avec leurs mousquets depuis le pont, ainsi que ceux qui tentaient de traverser. Tous, sous mes coups, tombèrent à l'eau.

Mes nouveaux camarades en profitèrent : Oeil-De-Pigargue et Chimali passèrent d'un bastingage à un autre pour gagner le pont du navire espagnol. D'autres membres de l'équipage les suivirent, si bien que nous prîmes le dessus.

Après être redescendue pour trouver un nouveau pistolet, je continuai, depuis le pont du Tlaloc, à envoyer les Espagnols par le fond. Peu de temps après, nos assaillants se rendirent.

 

Le calme revenu, les hommes se rassemblèrent autours de moi. Oeil-De-Pigargue me fixait avec intérêt, tout comme Chimali. Montilla, lui, grinçait des dents. Quant au capitaine, il contemplait le phénomène que je provoquais autours de moi : les hommes formèrent un cercle dont je devins le centre, me considérant soit comme une bête curieuse, soit comme une redoutable guerrière. Des murmures, d'abord imperceptibles, s'élevèrent parmi les forbans espagnols. Ceux-ci, qui maîtrisaient un peu l'anglais, n'avaient plus qu'un mot sur les lèvres : Abyss. Mais c'est le charpentier qui prononça haut et fort la pensée de l'équipage :

« Adrian ''Abyss'' Fowles, le tireur des mers ! »

Il s'avança vers moi, un rictus au coin des lèvres, puis me tendit la main. Je l'empoignai avec force et sourit, satisfaite. Ma mise à l'épreuve était terminée : j'avais gagné l'estime de l'équipage.

Ce surnom, gamine, je l'avais gagné grâce à mes compétences de tire et à mon malin plaisir d'envoyer les soldats espagnols par le fond ce jour-là. Quand la rumeur de mon nom s'est mise à se propager chez les marins au service du royaume d'Espagne, tous ne parlaient que de mes yeux, comme si j'étais capable d'envoyer n'importe qui par le fond d'un seul regard. C'est drôle, tu ne trouves pas ? Comment les légendes font leur chemin.

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maanu
Posté le 20/06/2022
Décidément, Saoirse et les épluchures, une histoire qui dure…
J’adore déjà le personnage de Temolin ;)
La scène de la bataille avec Saoirse dans les hauteurs fait un peu répétition avec celle de la fronde pendant la presque mutinerie du chapitre 6 et celle du premier abordage de Saoirse, mais ce n’est pas gênant parce que comme ça elle montre bien l’évolution de ses capacités, et elle est encore plus épique à regarder (puisque la scène est tellement bien décrite qu’on a presque l’impression de la voir ;) ), avec toutes ces acrobaties de mât en mât
En tant que lecteur on se sent fier d’elle, en la voyant se battre et devant la réaction de son nouvel équipage
On a presque envie qu’ils soient au courant de la vraie identité de Saoirse, pour les voir encore plus babas de voir de quoi elle est capable

-« à défaut de ne pouvoir me mettre ailleurs » -> le « ne » est en trop
-« Il était aussi curieux de moi que je ne l'étais de lui. » -> même chose
-« Depuis que j'avais tracté le navire avec les autres, j'étais rouée de coups » -> l’expression ne me semble pas très adaptée ici, « rouée de coups » ça laisse entendre qu’elle se fait tabasser, alors que tu cherches plutôt à dire qu’elle est pleine de courbatures, non?
-« la même peau cuivré » -> « cuivrée »
-« le grand gaillard tatoué qui suivait les ordres du cpaitaine à la lettre. » -> il s’est mélangé les pinceaux, ton capitaine ;)
-« tandis que le capitaine Monteña se cramponnait à la barre, à l'arrière, sur le gaillard arrière. » -> les deux « arrière » font un peu répétition
-« Mais nous n'y fîmes pas haltes et nous montâmes encore, pour se retrouver à l'air libre » -> « halte », et je pense que « nous retrouver » serait un peu plus correct
-« tels des grains de poussières » -> « poussière »
-« ils virèrent de bord à leur tour, prêt à nous aborder. » -> « prêts »
-« Quand ils parvinrent à pauser une planche » -> « poser »
-« la seule chose utile que ma condition de travestie m'est apportée. » -> « m’ait apporté »
-« ces coups de feu providenciels » -> « providentiels »
-« Je m'approchai de plus en plus de la frégate ennemi » -> « ennemie »
-« les hommes se rassemblèrent autours de moi » -> « autour »
-« grâce à mes compétences de tire » -> « tir »
M. de Mont-Tombe
Posté le 21/06/2022
Salut ! J'ai aussi pensé que ce chapitre faisait un peu répétition avec les scènes d'action précédentes, je pense que je la développerai encore en phase de réécriture pour lui donner plus de caractère. Merci encore pour les coquilles et à bientôt !
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