Chapitre 15

Notes de l’auteur : Hello !

Bonne lecture à tous ! Pensez à donner votre avis en commentaire, c'est toujours encourageant à lire (même quand il s'agit de pistes de réécriture :D )

Bonne fin de semaine ! :)

Elena alterne entre tristesse insondable et colère dévastatrice. Elle ne parvient pas à calmer ses nerfs. Pour qui se prend-il à la fin ?! Le peu de confiance qu’elle plaçait en son thérapeute vient de s’évaporer définitivement. Elle ne comprend pas son comportement, son besoin de l’enfoncer toujours plus loin dans l’absence de confiance en elle et le désespoir face à sa maladie. Pourquoi la réduire systématiquement à son état de femme malade, d’être inadapté au monde, de fardeau pour la société ? Pourquoi la fait-il se sentir si mal, si insignifiante, si gênante pour quiconque aurait le malheur de faire partie de son entourage ? Elena commence à remettre en question les intentions du médecin : souhaite-t-il réellement lui venir en aide, la soigner ? Mais elle se reprend aussitôt. Quel intérêt aurait-il à lui vouloir du mal et à l’empêcher de progresser ? Non, elle doit avoir mal interprété ses réactions et ses mots… Il ne peut en être autrement. Mais alors quoi ? Il a raison ? Est-il normal pour un médecin de traiter un patient de cette manière ? Est-ce que c’est elle qui ne comprend rien ? Elle cherche à comprendre, elle se repasse le film de cette séance en boucle dans son esprit, mais ne réussit qu’à se troubler plus encore. Elle marche tant pour évacuer ses nerfs, que par pur objectif pratique : pour se rendre au travail. Elle ne peut pas arriver dans cet état, elle s’exposerait aux questions indiscrètes de son collègue préféré et elle n’a aucune envie de parler de cette histoire à qui que ce soit. Encore moins à un collègue de travail, aussi agréable soit-il.

            L’heure passe et la musique lui a permis de se calmer un petit peu. Elena décide de terminer son trajet en bus pour ne pas se mettre plus en retard qu’elle ne l’est déjà. Elle patiente à l’arrêt au milieu de cette poignée de gens qui, comme elle, semblent hermétiques au monde, casques ou oreillettes vissés aux oreilles, le regard dans le vague comme s’ils ne voyaient pas ce qui les entoure. Certains donnent l’impression de parler seul, communiquant avec le vide à l’aide d’oreillettes Bluetooth discrètement camouflées sous les cheveux. « Ils ont l’air aussi fous que moi, finalement » observe Elena à qui ce spectacle arrache un demi-sourire triste, cynique. « Qu’a-t-il bien pu se produire pour qu’une génération entière, à quelques exceptions près, ressente le besoin de se couper physiquement et psychiquement du reste du monde, du reste de leurs semblables ? L’homme n’est plus un animal grégaire ? Depuis quand nous sommes-nous transformés en loups solitaires ? Est-ce que les hommes sont devenus trop nombreux ? Au point de saturer les uns des autres ? Est-ce le monde qui est devenu trop violent, trop bruyant, trop intrusif pour que nous ne puissions en supporter davantage au point d’en devenir des quasi-automates ? Ou bien n’est-ce qu’une impression qui traduit ma propre phobie sociale ? » Elena se perd dans ses réflexions en étudiant son sujet préféré : les autres êtres humains qui la frôlent sans même la remarquer ou la considérer. Peut-être même ne se voient-ils pas entre eux…

            Dans un angle mort, à l’extrême périphérie de son champ de vision, Elena pourrait jurer avoir perçu une quelque d’anormal. D’assez inhabituel, en tous cas, pour avoir attiré son attention, même inconsciemment. Quelque chose qui a éveillé son instinct, sans que son cerveau ait eu le temps d’en analyser la source. Un mouvement dans la foule, la sensation d’avoir reconnu un visage au milieu de tous les autres… Cette sensation est fugace et Elena n’y accorde que peu d’importance, d’autant plus que le bus approche et que la foule se masse déjà en bordure de trottoir. À son tour elle se lève et attend son tour pour embarquer. Elle s’assoit dans le fond du bus bondé, dans vingt minutes elle sera à la bibliothèque. À côté d’elle, une vieille dame parle fort au téléphone avec sa petite fille, couvrant sa musique. Visiblement, elle ne la voit pas assez et se sent abandonnée par ses propres enfants, elle se confie et râle. Elle obtient une visite prochaine. Elena monte le son, s’enfonce dans son siège et ferme les yeux quelques instants, profitant du trajet pour se ressourcer au rythme de « Jimmy » de Moriarty. La musique a toujours eu cet effet-là sur elle : son cœur et son humeur s’accordent au tempo. La musique influence la manière dont elle perçoit le monde et les évènements. Elle lui apporte un réconfort que rien n’a jamais égalé jusqu’alors.

            Lorsqu’elle réouvre les yeux pour vérifier qu’elle ne loupe pas son arrêt, elle croit voir ce visage connu au milieu des rangées de sièges, tourné vers elle, qui l’observe : celui de la vieille dame étrange. Mais alors qu’elle regarde à nouveau pour s’assurer d’avoir bien vu, elle n’est plus là. Elle a disparu. Un tour de son imagination, certainement.

            Elle presse le bouton d’arrêt du bus et se fraie un chemin à travers les zombies modernes qui réagissent à peine à ses bousculades pour passer, quelques-uns se plaignent par onomatopées, presque des bruitages, pour la forme, parce qu’elle a osé les tirer de leur pilotage automatique, de leur coma social. Elle descend dès que les portes s’ouvrent, pas mécontente d’avoir échappé à l’oppression propre aux transports en commun. Elle préfère de loin la marche, même si elle reconnaît qu’à défaut d’être agréable ce moyen de transport a le gros avantage d’être fort utile.

            Seulement quelques centaines de mètres séparent l’arrêt de bus de la bibliothèque de Drogheda, mais ils lui seront salutaires. Sur le trajet, Elena se sent suivie. Il lui semble même repérer à plusieurs reprises la vieille dame étrange au détour d’une ruelle, sans que jamais elle ne parvienne à en avoir la certitude. Elle commence à s’agacer. « Tu craques ma pauvre fille. Tu vois des petites vieilles partout, maintenant… ». Pourquoi cette petite vieille, souffrant de toute évidence de sénilité, la suivrait-elle, en pleine journée, dans tout Drogheda ? Ça n’a aucun sens… Ce qui rassure Elena, c’est que pour le moment il n’y a rien à signaler du côté de la petite voix intrusive. Pas de danger à signaler.

            Elena arrive à la bibliothèque et s’étonne de trouver porte close : Grant devrait être déjà arrivé normalement, il est rare qu’il s’absente, surtout sans prévenir. Elle fouille son sac à la recherche de son trousseau de clefs et finit par mettre la main dessus grâce à son énorme porte-clefs-peluche. « La meilleure idée que j’ai eue ! » se félicite-t-elle régulièrement quand il lui permet de repérer à une vitesse record son trousseau égaré. Elle essaie d’attraper la bonne clef, mais le trousseau lui échappe et tombe sur le sol. La jeune femme le récupère en laissant échapper quelques jurons et se redresse.

            Alors qu’elle s’apprête à déverrouiller la serrure, Elena sursaute. Une main vient de se poser par surprise sur la sienne, l’arrêtant net dans son mouvement. Pas une main, sa main ! Ce n’était donc pas un tour de son imagination, elle l’a suivie. Elena fait un bond réflexe en arrière, un bon mètre, lorsqu’elle la reconnaît. La vieille dame qui l’avait effrayée quelques jours plus tôt est là, devant elle, elle lui sourit avec douceur et bienveillance. Elena n’a plus aussi peur que la dernière fois : il fait plein jour cette fois. Sa voix intérieure murmure au creux de son crâne et un prénom résonne à l’intérieur de tout son corps : « Abriel… ». Elle l’entend distinctement, à présent. « Abriel… », ce mot fait écho en elle, l’envahit. « Abriel… »

            « Qui êtes-vous ? l’interroge Elena. Le sourire de la dame laisse soudain place à un air plus grave.

— Elena, nous devons parler, le temps presse. Tu es en danger… »

 Elle a l’air sincèrement inquiète. Rien dans son regard ne trahit un quelconque signe de sénilité ou de folie. Elle semble sûre d’elle. Pour une raison qui lui échappe, Elena se sent en sécurité tout à coup. Elle ne se sent pas menacée. Elle hésite tout de même un instant, la dévisage en pesant intérieurement le pour et le contre. « Je sens que je vais le regretter… soupire-t-elle en ouvrant la porte. Entrez, allez-y. ». Elena laisse passer la vieille dame et referme la porte derrière elle. Elena lui désigne une petite salle d’étude sur le côté, à l’abri des regards indiscrets. Même si, se dit-elle, il y a peu de chance qu’elles ne soient dérangées par qui que ce soit cet après-midi. Sauf peut-être par Grant. S’il arrive… Elle trouvera une solution, elle improvisera. Il pourra s’agir d’une dame en recherche de conseil littéraire avec qui elle aura sympathisé. Elle noiera le poisson… À part ça, il n’y a pas vraiment de risques. Les débuts d’après-midi sont plutôt calmes en général.

La vieille dame s’installe sur une des chaises et Elena part se servir dans la cachette de Grant. Un paquet de Shortbread lui fera office de déjeuner, elle n’a pas eu le temps d’aller s’acheter quelque chose de plus consistant. Elle mangera mieux ce soir, relativise-t-elle. Prise d’un soudain accès de générosité, elle retourne voir son hôte et propose de lui servir un café et quelques biscuits. Elle lui adresse un sourire complice et lui répond en plaisantant à moitié :

            « Je préférerais une bonne rasade de Poitin pour me donner du courage… »

Elena la regarde avec de grands yeux tout ronds. Elle semble ne pas comprendre la demande et Abriel songe que ce breuvage traditionnel doit être passé de mode à présent et qu’Elena doit la prendre pour une vieille ivrogne. Ce n’est pas comme ça qu’elle va gagner sa confiance, se sermonne la vieille dame. Elle baisse les yeux sur ses vieilles mains si robustes d’apparence et pourtant toutes tremblantes à cet instant. Est-ce le trac de devoir tout expliquer à Elena ou bien la crainte de ce qui se passera ensuite ? La peur de la perdre avant même de l’avoir retrouvée ? Elle ne saurait vraiment le dire. « Ce n’est rien. Un thé. Un Earl Grey si possible, ça fera parfaitement l’affaire. Je te remercie. » Elena acquiesce d’un signe de tête et retourne dans la salle de repos.

            Les questions se bousculent dans la tête d’Elena, elle a besoin de réponses. Pourquoi la suit-elle comme ça ? Que lui veut-elle, à la fin ? Elle sert le thé et va s’installer auprès de cette vieille dame pour le moins mystérieuse.

            Une fois assise, et lui faisant face, Elena fait glisser jusqu’à elle la tasse de thé et lui propose de se servir dans la boîte de biscuits. Elle refuse poliment. Un silence gênant pèse entre les deux femmes, un ange passe.

            « Qui êtes-vous ? insiste Elena fixant son regard avec détermination. La vieille dame soupire et se décide enfin à prendre la parole.

— Abriel. Je m’appelle Abriel… »

Entendre ce prénom prononcé à voix haute et distinctement, par cette femme et non plus seulement par sa petite voix intérieure fait l’effet d’un électrochoc à Elena. C’est comme si elle lui avait mis un uppercut. K.O technique. Son cerveau se fige dans l’instant. La suite de ce que dira Abriel sera comme voilé par une brume épaisse et laiteuse, difficilement assimilable par la jeune femme. Alors, Abriel poursuit.

            « Écoute, ça va te paraître absurde, j’en ai parfaitement conscience, mais nous nous connaissons bien toutes les deux. Très bien même. Et depuis bien plus longtemps que tu n’es en mesure de l’imaginer. J’ai été ta mère autrefois… Enfin, adoptive… C’était tout comme, en tous cas. Moi je t’ai toujours considérée comme ma fille, tu sais ! Face à la sidération d’Elena, Abriel se racle la gorge et reprend. Ce que tu dois savoir c’est que je veille sur toi depuis un certain temps maintenant… D’une manière ou d’une autre, dit-elle en adressant un clin d’œil complice à sa petite protégée. Elena ne paraît pas comprendre l’allusion : “D’accord, je vois…” Le temps d’un soupir, Abriel a laissé sa place à Mimine. Elena fait un bond dans le vide et chute de sa chaise, venant s’écraser au sol dans un bruit sourd. Elle est complètement affolée, effrayée. Abriel, qui a repris forme humaine, s’empresse de l’aider à se relever comme elle peut et la remet sur sa chaise.

            « Qu’est-ce qui vient de se passer ?? Vous étiez là, et après, le chat, et… non ce n’est pas possible, ça n’existe pas ! Je suis folle, complètement folle ! Il avait raison, bordel ! Je suis folle, pas vrai ? Vous n’êtes pas vraiment là ? J’ai tout inven…

— Eh oula, doucement, jeune fille. Excuse-moi j’aurais dû me douter que ça serait un peu rude pour toi ce genre de petite démonstration. Mais une démonstration vaut mieux que mille mots, dit-on… Et pour être honnête, j’ai peu de temps devant moi. C’est la méthode qui m’a paru… comment dire… la plus efficace, voilà ! se justifie-t-elle confuse. Non, tu n’es pas folle, ma fille. Ce monde, tu vas le redécouvrir, c’est le tien. Ton monde, ton univers. Ça va revenir, ne t’en fais pas. Ça revient toujours. Prendre l’apparence du Cat Sidhe… de Mimine, m’a permis de veiller sur toi sans que tu prennes peur, comme l’autre jour. Et je dois dire que tu as fait preuve d’une grande gentillesse et d’une grande douceur envers ce pauvre animal abandonné que j’étais ! Je suis fière de toi, si tu savais… Bref. C’était trop tôt. Je le savais. Mais nous n’avons plus le temps d’attendre… » Elena est complètement hébétée, sous le choc, elle ne semble plus réagir, mais Abriel n’a plus le choix, elle doit continuer. « Tu es puissante, Elena. Tu n’es pas folle, je te le promets… Ce que tu vois, ce que tu entends, tes cauchemars… Ce ne sont pas des symptômes d’une quelconque maladie mentale, c’est ton vrai toi, ton âme qui essaie de refaire surface, de sortir de ce long sommeil qui a trop duré… C’est ma Yel…

— Yelena?

— Oui… L’éveil est peut-être un peu plus avancé que je ne l’ai cru, finalement, constate-t-elle avec joie.

— C’est cette femme que je vois brûler dans mes cauchemars ?

— Cette femme, c’est toi, Elena. Un toi d’une autre vie. Un sort a été scellé ce jour-là. Juste avant ton exécution. Pour préserver ton âme au-delà des flammes. J’y ai participé. Tu te réincarnes à chaque fois que ce salaud de druide, Aithirne Ailgesach, te tue… Nous devons le vaincre. Pour que tout ça s’arrête, une bonne fois pour toutes ! Je ne supporterais pas de te perdre une fois de plus, Ye… Elena.

— Hein ? De quoi ? Qui me tue ? Je ne comprends pas, ça n’a aucun sens… ça doit être dans ma tête. Oui c’est sûr, je suis juste en pleine crise. Rien de tout ça n’existe ! »

Elena essaie de s’auto-persuader que ce qui se passe n’est pas réel, elle enfouit son visage entre ses mains et tente de revenir à la raison. Quand elle les réouvrira, la vieille dame aura disparu, tout ça n’aura jamais existé… Juste une petite rechute de rien du tout…

            « Aithirne Ailgesach. À chacune de tes incarnations, il s’arrange pour être toujours plus près de toi. Pour avoir un maximum d’influence sur ta vie et sur tes proches… C’est un manipulateur patenté, un vicieux assoiffé de pouvoir… Je te jure, ma fille, s’il n’y avait pas ce maudit sort pour m’en empêcher, je lui ferais la peau de mes propres mains à ce monstre ! Et ça serait long et douloureux, crois-moi, enrage-t-elle. Mais je ne peux pas, ça te condamnerait. Tu es la seule à pouvoir le vaincre pour briser le sort et cette boucle de réincarnation. Est-ce que tu vois dans ton entourage, quelqu’un susceptible d’être ce sale druide ?... Hasarde Abriel. » Mais Elena toujours sonnée et à peine consciente lui signale que non par un hochement de tête peu convaincant. « Un grand, blond, le teint mat, les yeux marron… et un sourire qui n’a rien à envier au plus vorace des prédateurs, à faire pâlir d’effroi le diable en personne ! Ça ne te dit vraiment rien ? »

Cette description semble faire réagir Elena, Abriel a à nouveau toute son attention. Cette description fait écho en elle et lui hérisse les poils sur les bras ! Ses rêves lui reviennent par flash douloureux. Docteur Cormac O’Brien ! C’est lui qu’elle a vu en rêve avec ce sourire pervers, lui qui a le plus d’influence dans sa vie depuis sa plus tendre enfance, c’est lui qui a posé le diagnostic comme on fait tomber un couperet et lui encore qui la maintient dans cet état de vulnérabilité permanente. Lui qui la rend si fragile en la bourrant de médicaments et qui a, malgré tout, toute l’approbation de ses proches. Mais non… Ce n’est pas possible, elle ne doit pas céder à la tentation de se laisser embarquer dans ce genre de délires. Elle ne veut pas replonger. Pas après toutes ses années. Elle connaît pourtant le danger de se laisser bercer par la paranoïa, cette si mauvaise conseillère. Elle sait ce qu’elle risquerait à se laisser chuter. Non, vraiment, elle ne doit pas se laisser aller à ce genre d’hypothèse fantaisiste.

            « Non désolée, je ne vois pas, ment-elle. Abriel est déçue.

— Je sais que c’est difficile pour toi, d’avaler tout ça. Ça fait beaucoup pour d’un coup… Crois bien que ce n’est pas par plaisir que je te raconte tout ça maintenant. Tu es en danger, Elena. Nous devons fuir et vite ! Il est urgent que tu reprennes ta place, que tu reprennes conscience de qui tu es, de ce que tu es. Il faut que nous nous préparions à agir, ma fille. Le plus vite sera le mieux. Tu dois pouvoir te défendre quand…

— Partez, s’il vous plaît. » La demande est calme, polie, mais ferme. La jeune femme est complètement perdue et ne sait plus que penser tant les informations se percutent dans sa tête. Mais sa peur de franchir le point de non-retour et d’en payer le prix fort prend le dessus sur les avertissements d’Abriel. Elle est fatiguée par cet échange. Elle a besoin qu’il se termine au plus vite. « Partez… je vous en prie. 

— Mais… » Abriel s’affole, à présent. Elle a peur pour Elena, une peur viscérale. Son mauvais pressentiment la submerge. Elle veut la mettre en sécurité. Elle a besoin de la savoir en sécurité.

« C’est trop pour moi. Je risque trop. Je ne peux pas me permettre de vous écouter et encore moins de vous accorder le moindre crédit. Ce serait ça, le vrai danger pour moi, vous comprenez ? Je m’excuse d’être aussi dure et de mettre un terme à notre discussion de cette manière. N’y voyez aucun manque de respect. Mais je ne vous connais pas. Et vous ne me connaissez pas non plus. Vous me prenez pour une autre, madame… J’en suis désolée. Je suis malade, je ne peux pas me permettre de remettre en jeu les progrès que j’ai faits ces dernières années, à cause des discours incohérents d’une vieille dame. Je suis désolée. Vous devriez peut-être vous faire aider vous aussi, je peux peut-être vous donner…

— Non, ça ira, merci. » Abriel la coupe, dépitée.

Elena est dans le déni le plus total, elle refuse de voir. Abriel se dit qu’elle a eu tort de précipiter les choses, elle aurait dû attendre encore un peu. Même si ça voulait dire augmenter le risque. Au moins, elle aurait pu être là pour elle, pour la protéger en cas de besoin. Elle a tout gâché, elle a paniqué. Elena s’est braquée, c’est tout ce qu’elle a gagné à vouloir passer en force. Et maintenant elle n’aura même plus confiance en Mimine… Sa petite démonstration n’y aura rien changé. Le mal est trop profond pour être effacé en une seule fois.

« Je m’en vais. Je te demande pardon. Avant de m’en aller, je te demande simplement de m’écouter et de réfléchir avant de condamner notre rencontre à l’oubli. Fais tes recherches, ça ne te coûtera rien, n’est-ce pas ? Laisse-toi quelques jours pour penser à tout ça, et si d’ici là tu considères toujours que je suis une vieille sénile, tu pourras tout oublier. Tu pourras m’oublier, moi. Si jamais ce n’est pas le cas, appelle-moi. N’importe où, n’importe quand. Je ne serais jamais bien loin. Je veillerais sur toi, quoi qu’il arrive. C’est ma raison d’être, confie-t-elle les yeux pleins de larmes. Protège-toi. Promets-moi de faire bien attention, d’accord ?

— Je vous le promets, assure Elena, déstabilisée par l’évidence de la sincérité des sentiments d’Abriel. »

 

Abriel s’avance légèrement, pour initier une accolade, mais comprend au recul instinctif de la jeune femme que ce n’est pas approprié à la situation. Elle franchit la porte, tête baissée, donnant l’air de porter le désespoir du monde sur ses épaules. Cette scène bouleverse Elena qui se sent vidée par cette journée bien trop riche en émotions fortes. Elle ferme la porte derrière la vieille dame et essuie une larme qui a coulé sur sa joue à son insu. Que va-t-elle faire de tout ça ? Que doit-elle faire ? Toutes ses informations… Comment a-t-elle su ? D’où sait-elle tant de choses sur elle ? Peut-on à ce point feindre les émotions ? L’amour maternel est-il à ce point falsifiable ? Tout se bouscule dans la tête d’Elena et un visage s’impose à elle depuis cette conversation. Il est imprimé dans ses rétines et dans son esprit. Effrayant. Ce sourire malfaisant la hante. Le docteur O’Brien. La coïncidence la trouble plus encore que le reste et soudain elle se sent en danger. Elle s’en veut de ne pas parvenir à tout simplement faire comme si ce n’était jamais arrivé. Peut-être est-ce le fait que les mots de cette Abriel viennent corroborer ses propres doutes. Peut-être n’est-ce qu’un mécanisme de son esprit pour discréditer le médecin… Mais si ce n’était pas le cas ? Si la vieille dame avait raison et qu’elle courait véritablement un danger ? Quel danger ?

 

Toutes ces questions n’en finissent plus de lui donner le tournis, elle a besoin de s’asseoir un instant, de reprendre ses esprits. Elle y verra plus clair après s’être reposée quelques minutes. Elena ferme momentanément la porte d’entrée de la bibliothèque et va profiter de la salle de repos en compagnie de sa musique. Dix minutes, pas plus.

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