Chapitre 15

Par AliceH
Notes de l’auteur : Oui, des fois, je poste. Quand mon corps me permet de rester assise plus de dix minutes sans pleurer.

C'est relou de devoir rester allongée les deux-tiers du temps vous savez.

Bonus : vanne astrologique.

Sir Prize devait ralentir ses pas pour les calquer sur ceux de son hôte et à présent prétendu ami, le comte d'Orville. Que cet homme était horripilant ! Prétentieux, vaniteux, sadique... En tant que démon, être prétentieux, vaniteux et sadique était une bonne chose. En tant qu'homme pieux (comme il prétendait l'être, il avait été jusqu'à construire une chapelle dans sa résidence), c'était plus que mal considéré. Loin de voir sa propre hypocrisie, le comte d'Orville continuait à présenter les diverses pièces de son manoir à son nouveau camarade en une longue litanie où il passait d'un sujet à l'autre :

– ... Et je vous dois une fière chandelle, l'ami ! Penser que ces crasseux de prolétaires auraient pu me renverser voire me blesser ! Me tuer ! s'exclama-t-il avec indignation. Je devrais tous les faire renvoyer. Tous les ouvriers ! Et ici, la salle de billard. Cela leur donnerait une leçon. Le billard a été fait à la main par un artisan de premier choix de Beauxjardins, un choix très sûr. Vous aimez le billard ? Et puis, je n'ai pas envie d'avoir des traîtres communistes à mon service. Leur propagande doit cesser. Et là, la bibliothèque. Le parquet vient du continent Nord-Ouest, un endroit exotique et ravissant, vous devriez visiter si vous pouvez. Tout ça, c'est à cause de ce fichu syndicaliste. Depuis trop longtemps il me - voici une chambre pour les invités mais je vous en ai choisi une autre, admirez cependant le lustre, une vraie petite pépite - court sur le piano. Je le virerai demain à la première heure. Ou plutôt après le petit-déjeuner. Vous verrez, ça vous changera des repas de l'auberge. Quoique - voici votre chambre mon ami - vous n'y allez sans doute pas uniquement pour la nourriture, hm ?

Sir Prize sentit un frisson le parcourir de part en part. Il espérait sincèrement que ses sens l'avaient dupé et que Auguste d'Orville ne venait pas de faire un sous-entendu graveleux concernant sa collègue. Il se força à sourire tandis que lui et le Comte avançaient dans la belle et grande chambre d'amis aux murs azur :

– Pardon ?

– Oh, ne faites pas l'innocent ! ricana-t-il avec un petit geste de la main en direction de la fenêtre et du balcon. Très belle vue sur la vallée, mais les fumées des Usines 2 à 5 gâchent pas mal ce décor. Leurs corons minables également. Vous savez très bien que je parle de notre petite Miss Fortune.

Soudain, sa nature démoniaque resurgissait (quoique elle ne partait jamais réellement) : il avait une brutale envie de meurtre envers son hôte. Il avait vraiment, vraiment, vraiment envie de le mettre en pièces. Mais il devait prendre sur lui, son plan en dépendait. Cependant, l'entendre parler d'elle sur ce ton concupiscent et avec ce clin d'œil appuyé et rigolard... Une part de lui s'étonnait d'être aussi colérique pour si peu : après tout, ce n'était pas lui qu'on insultait ou dénigrait. Sir Prize repoussa cette pensée puis se mordit l'intérieur de la lèvre pour ne pas entrer dans une rage qui aurait pu rendre jaloux Satan ellui-même. Loin de remarquer son émotion, Auguste d'Orville continuait la visite et ses commentaires sur la jeune démone :

– Meubles anciens. C'est Reza - que vous avez rencontré plus tôt - qui m'a mis en relation avec un de ses amis qui m'a pêché ça dans un hôtel à l'abandon près de Beauxjardins. C'est une ruine à présent. Une magnifique ruine, mais une ruine tout de même. Il a appartenu à un homme fortuné du coin qui a tout perdu suite à un scandale. Enfin, ce qui nous intéresse et ce dont nous parlions, c'est Miss Fortune. Et des meubles. Notez les pieds ouvragés du lit, des pattes de lion recouvertes de feuilles d'or. Je doute que Missy ait un lit aussi beau que celui-là. Elle serait tellement mieux ici que dans le trou à rats de Mademoiselle Dulaurier, cracha-t-il avec dégoût, entourée de syndicalistes, de prolétaires, et de suffragettes ! Je crois qu'elle s'est fait une amie en la personne de Hildegarde Werk, cette hystérique qui veut absolument le droit de vote pour les femmes, au dépends des hommes !

Même aux yeux de Sir Prize qui ne considérait pas la gente féminine comme son égale (plutôt comme une distraction bienvenue et de préférence plutôt jolie), Auguste d'Orville poussait le bouchon un peu loin. Le fait qu'il critiquait sa collègue tout en se pâmant pour elle n'aidait pas.

– Vous avez de la chance de connaître un beau brin de fille comme celui-là, l'ami ! Salle de bains. Mosaïque posée à la main. Parquet lui aussi importé du Continent Nord-Ouest. Très lumineuse. Vraiment, j'ai du mal à croire que vous deux puissiez être de simples amis.

– Et pourtant, c'est le cas, lui assura Sir Prize avec un sourire amical des plus forcés.

– Oh, ne me faites pas de cachotteries ! le poussa le comte d'Orville d'un ton chantant.

– Je vous assure que non, chantonna Sir Prize à son tour tout se sentant franchement ridicule.

– Est-ce qu'elle est mariée ? Fiancée ? Un ami ? Des enfants ?

– Non, non, non et non.

– Ah, à son âge, elle devrait songer à se poser et fonder une famille. Elle ne va pas en rajeunissant.

– Je... Je suppose, marmonna Sir Prize après avoir estimé le possible âge humain de Miss Fortune aux alentours de vingt-cinq ans.

– Une vraie petite rebelle aux cheveux de feu ! J'ai un faible pour les rouquines, lui glissa le Comte d'Orville comme une confidence. Je lui ai proposé de travailler avec moi, mais elle a refusé. Vous devriez peut-être essayer de la convaincre pour moi, mon ami.

– Vraiment ?

– Je pense qu'elle vous écoutera plus que moi. Vous êtes de vieilles connaissances après tout !

– Et que se passera-t-il pour elle si elle vient ici ? voulut savoir Sir Prize, suspicieux.

– Je l'épouserai. Une fille sans trop d'ambition mais qui est jolie et sait plaire aux convives, c'est parfait.

Le démon se demandait s'il devait avertir son hôte que Miss Fortune était une terreur aux dames, parlait quatre langues humaines différentes et lisait les cartes comme personne, ce qui faisait qu'elle était plus que simplement « jolie ». Pourquoi se sentait-il le besoin de la défendre? Sans doute parce que la manière mielleuse et concupiscente dont Auguste d'Orville parlait d'elle le dérangeait. Il l'avait à peine vue et il s'emportait comme un enfant dans un magasin de jouets. Il n'avait aucun droit de parler de sa collègue de cette façon, de l'objectiver, de la traiter ainsi. Il ne la connaissait pas, il la connaissait bien moins que lui, il ne pouvait pas parler d'elle de cette façon. Il sentait bien que son nouvel « ami » disait tout cela uniquement pour le sortir de ses gonds, voir sa réaction. C'était sa fierté qui était également en jeu. Or, il tenait à sa fierté. Alors qu'ils se dirigeaient vers la salle de billard, Sir Prize fut sorti de ses pensées par une question plus qu'intrusive :

– Est-ce qu'elle est vierge ?

– Euh, non, Balance, répondit-il, pris au dépourvu. Et je suis Sabre. Et vous ?

– Voyons, voyons ! s'esclaffa Auguste d'Orville, les larmes aux yeux et les joues rouges. Je ne parlais pas de son signe astrologique, et vous le savez bien !

– Je... Je ne m'intéresse pas à la santé gynécologique de mes connaissances. Vous êtes de quel signe alors ? tenta maladroitement le démon très gêné par le tour que prenait la conversation.

– Trident. Horace, Reza ! Une petite partie ? proposa le Comte après avoir fermé la porte de la salle de billard.

__________

Arsinoé lisait tranquillement alors que les enfants siestaient. Le mois de Baïlutor était arrivé, le vent soufflait de toutes ses forces, les feuilles tombaient, Louise et Dewey étaient occupés. Kitsune arriva à pas feutrés dans le salon, une mixture malodorante posée sur ses cheveux, un livre à la main.

– Qu'est-ce que c'est, ça ?

– Un livre sur des Hommes, des Demi-Hommes, des Nains, des Elfes et une histoire avec un anneau qui peut rendre fou. Et il y a des arbres qui parlent, aussi.

– Je parlais de ce que tu t'es mis sur les cheveux.

– Oh. C'est une cteinture rousse. Ma couleur n'est pas naturelle. La plupart des sorcières ont les cheveux roux et pas moi. Comme je me sentais un peu mal avec mes cheveux très clairs, j'ai décidé de les teindre, expliqua Kitsune. Il faut que ça pose maintenant.

– Comment on devient sorcière d'ailleurs ?

– Je suis la fille de la sorcière précédente. J'ai grandi au milieu des livres de ma mère et elle m'a beaucoup appris sur le sujet. Elle est morte il y a deux ans.

– Désolé pour toi, offrit Arsinoé qui lisait un livre sur une fratrie qui avait énormément de poisse et tout autant d'argent. Et ton p-

Tous deux furent interrompus par des éclats de voix paniqués très distincts malgré le vent qui hurlait. Ils sortirent de la maison des Hulotte pour voir Louise harnachée à une branche proche du toit : elle se posa à leur hauteur et leur expliqua, le visage blême :

– Kitsune ! Je crois que Madame Birch est en train d'accoucher !

– Mais elle doit pas accoucher avant le vingt ! paniqua-t-elle. Je vais chercher mes outils et mes potions, j'arrive dès que possible, je prendrai la tyrolienne jusqu'au point d'arrêt le plus proche de chez elle. Arsinoé ! Tu viens avec moi !

– Pourquoi moi ? Pourquoi je dois t'aider à accoucher quelqu'un, je-je-je... Aaah ! laissa-t-il échapper, terrifié par la tâche qui s'imposait à lui.

– Tu te calmes maintenant, lui ordonna Louise alors que la sorcière courait chez elle. Tu te calmes.

– JE SUIS CALME LOUISE !

– Non. Pas du tout. Donc, tu te calmes. Ce n'est pas toi qui mets quelqu'un au monde, et je doute que Kitsune te fasse toucher le placenta ou d'autres bouts d'organes qui-

– Ne dis plus rien ! glapit-il, la tête entre les mains. Mais tu as raison. Tout va bien se passer. Je suis calme et détendu, je suis calme et dét- Non, je ne suis ni calme ni détendu !

– Arsinoé. Tu es déjà mort, tu habites en Enfer, tu côtoies des êtres étranges voire horribles tous les jours... Et tu paniques à aider, seulement aider, quelqu'un à accoucher quelqu'un d'autre ?

– Je vais encore tout faire planter, Louise. J'ai peur de tout faire planter!

– Alors sache un truc : j'ai confiance en toi, lui asséna-t-elle en le saisissant par les épaules. Je sais que tu peux le faire. Parce qu'un minche qui travaille avec des fantômes et des démones aux dents qui chantent ne va pas fuir devant quoi que ce soit. Tu peux le faire, et tu vas le faire !

– T'as raison, réalisa Arsinoé. Je peux le faire, et je vais le faire ! Allons-y Kitsune ! lança-t-il quand celle-ci apparut. On peut le faire, et on va le faire !

Après qu'ils soient tous deux partis, Louise nota une dernière chose : Arsinoé était resté aux abords de la maison des Hulotte, au bord du vide verdoyant, et avait foncé sur une tyrolienne située à plus de vingt mètres de hauteur sans paniquer une seule fois malgré son vertige. Elle sourit en voyant sa silhouette s'éloigner petit à petit. Elle commençait à l'apprécier, ce démon stagiaire postier et anxieux. D'ailleurs, Dewey aussi avait une tendance à l'anxiété. Elle était la seule sans souci à ce niveau-là. Malgré un mauvais départ, ils avaient tous trouvé un terrain d'entente et conversaient facilement, même s'il lui semblait qu'Arsinoé et Dewey s'entendaient mieux entre eux qu'avec elle. Louise eut un pincement au cœur en songeant au pourquoi de leur voyage à l'origine : livrer Arsinoé aux Demon Delenders en tant que trophée après les avoir tous deux délivrés des menottes de mercure. Elle s'était dans un premier temps convaincue que c'était pour le bien de l'humanité. Il fallait éviter de laisser une bête sortie tout droit de l'Enfer vagabonder sur Terre en toute impunité. Mais elle avait rapidement changé d'avis : après tout, Arsinoé n'était pas un monstre assoiffé de sang et de péché. Il était anxieux, timide, aimable, appliqué... Humain. Ou presque.

Après un soupir, elle se remit au travail, le cœur lourd.

__________

Sir Prize et Miss Fortune vécurent une situation étrangement similaire, au même moment de la journée.

– Voilà des billets de Luftball, lui offrit Hildegarde/Auguste d'Orville.

– Merci, fit-il/elle, ne sachant pas de quoi il s'agissait.

– Vous y êtes déjà allé·e ?

– Je dois dire que non.

– C'est un sport honorable et distrayant. Beaucoup d'ouvriers y seront.

– Une bonne occasion de redorer votre image, comprit Sir Prize.

– Une bonne occasion de s'organiser pour une prochaine action, déduisit Miss Fortune.

– Exact.

Mais si la conversation entre Miss Fortune et Hildegarde se termina sur ses mots, celle de Sir Prize et du Comte d'Orville se poursuivit. Ce dernier insista auprès de son tout nouvel ami pour que celui-ci rencontre sa collègue et la pousse à travailler avec lui. Il accepta de la revoir, mais certainement pas pour la convaincre de rejoindre les rangs du Comte.

__________

Arsinoé s'était lavé les mains et avant-bras des dizaines de fois avant d'accepter de toucher qui que ce soit ou quoi que ce soit. Alors que lui et Dewey s'endormaient paisiblement dans le salon, emmitouflés sous deux couvertures chacun, un cri les réveilla. Le démon se redressa immédiatement. Il fallut attendre le second hurlement pour que le bibliothécaire en fasse de même. Avec un grognement, il tâtonna pour trouver ses lunettes. Aux bruits qu'ils entendaient, les Hulotte étaient debout eux aussi, tout comme une bonne partie de Sylvage.

Ils les rejoignirent sur la terrasse de bois qui surplombait le village. Ivan quitta la vigie tout en haut des cimes pour s'approcher d'eux et expliquer que le raffut venait de chez Madame Birch. Kitsune était déjà sur place, craignant pour la vie du nouveau-né. Terrifié à l'idée que le bébé qu'il avait aidé à naître pouvait déjà quitter ce monde sans qu'il ait pu faire quoique ce soit, Arsinoé courut jusqu'à la tyrolienne et descendit d'un trait jusqu'à la maison des Birch. Louise et Dewey le suivirent, inquiets pour la jeune mère et leur camarade démon.

__________

Le berceau était vide. Il n'y avait aucun signe d'intrusion ou de bagarre. Mans Birch tenait sa femme et sa petite fille éplorées par les épaules pour les réconforter, bien que lui-même pleurait. Kitsune s'affairait dans la cuisine pour leur préparer une potion apaisante, la bouche serrée. Arsinoé alla la voir et s'enquit à voix basse, Louise et Dewey sur les talons :

– Qu'est-ce qui se passe ?

– Tu ne devines pas ? fit-elle, amère.

– Le bébé a disparu et les parents sont sous le choc, ce que je comprends.

– C'est Lui, dit Kitsune sans préciser qui elle parlait.

– Mais il n'est pas allé au sol ce bébé. Je pensais que seuls les enfants qui posaient pied à terre, près des marais, étaient emmenés, murmura Louise, perplexe.

– Je ne vous ai pas raconté toute l'histoire car Ivan m'a interrompue. En fait... commença-t-elle après un soupir douloureux, Il lui arrive également de prendre des nourrissons. Il apparaît en rêve à la mère peu avant le terme, pour lui dire que son enfant sera le sien. Dès lors, elle ne peut échapper à cette sentence. Même si elle l'abandonne, Il le retrouvera. Même si elle veille, même si elle le garde contre elle, Il le prendra. Anne Birch avait eu ce rêve alors qu'elle allait avoir son premier garçon, mais il est mort à la naissance. Je suppose qu'Il tenait à obtenir un enfant des Birch alors il a pris son second fils. Comme elle n'avait pas fait de rêve cette fois, elle pensait être à l'abri...

Le visage de Kitsune se décomposa. Sa concoction prit une couleur bleue qui se refléta dans le métal des différents ustensiles de cuisine accrochés au mur. Sans rien dire, elle versa sa mixture dans trois grandes tasses qu'elle alla les porter aux parents esseulés ainsi qu'à leur fille unique.

Louise remarqua avec affolement que Dewey n'était plus avec elle et Arsinoé. Elle retourna dehors où le vent lui plaqua des feuilles sur le visage et les cheveux. Les lampions accrochés aux branches et aux ponts étaient allumés ainsi put-elle remarquer la silhouette bigarrée du bibliothécaire en contrebas près du marais. Il n'était pas seul.

_____

Le Roi des Aulnes se tenait droit, vêtu de ce qui semblait être de la mousse. Dewey s'approcha de lui, une boule au ventre sans savoir si elle était due à la peur ou à la colère. Il tenta de calmer les tremblements de son corps, en vain. Le froid commençait à envahir ses membres mais il s'en fichait. Malgré les rafales de vent nocturnes, rien ne bougeait autour d'eux. Pas un roseau. Après avoir frotté et gratté son avant-bras gauche jusqu'au sang, il serra le poing et exigea d'une voix trop apeurée à son goût :

– Rends l'enfant des Birch.

– Pourquoi je ferais ça ? fit-il d'une voix indissociable de la tempête qui faisait trembler les cimes.

– Parce que... déglutit-il, parce que tu peux m'avoir à sa place.

– Oh ? Pourquoi ferais-tu cela ? Te sacrifier pour d'illustres inconnus ? Je vois... murmura le Roi des Aulnes. Tu ne veux pas que la petite Isabel Birch ne souffre d'être toute seule... La chère enfant attendait son petit frère avec tant d'impatience... Et tu sais ce que ça fait de se voir amputé d'un frère chéri, n'est-ce pas ? sourit-il, d'un sourire de prédateur, d'un sourire venimeux.

– Oui, admit-il.

– Dewey, recule et reviens avec nous ! lui conseilla Louise qui venait de descendre échelles, cordes et ponts plus vite qu'elle ne s'en serait crue capable.

– Et le laisser garder le bébé Birch ? Pas question !

– Ton ami ici se sent personnellement touché par ce qu'il se passe et je t'en serais reconnaissant de ne pas interférer avec notre petit marché, lança le Roi des Aulnes.

– Tu vas faire quoi sinon ? M'envoyer un de tes mioches au crâne creux ? Tu crois que c'est ça qui va m'empêcher d'aller le récupérer et le traîner par la peau du dos jusque là-haut ?!

– Louise. Laisse-moi faire, lui dit Dewey en se tournant vers elle. Je sais ce que je fais.

– Je ne vais pas te laisser te livrer comme ça. Essaie de m'en empêcher ! lui lança-t-elle après s'être approchée de lui, prête à en découdre.

– Désolé.

De la poche de sa robe de chambre, il sortit une lourde louche métallique qu'il abattit sur les Goggles de Louise qui se brisèrent sous le choc. Il jeta l'ustensile à terre puis s'avança vers le Roi des Aulnes tandis que la jeune femme chutait sur le sol. Dewey savait bien que Louise voyait extrêmement peu dans l'obscurité et les lampes qui éclairaient doucement Sylvage ne devaient pas lui être d'une grande aide à ce moment précis. Il était également conscient de sa peur de l'eau. Ainsi s'avança-t-il dans le marais boueux jusqu'à être immergé jusqu'à la taille.

– Moi contre lui. Le bébé reste, et je viens avec toi, proposa-t-il en tendant la main.

– L'enfant reviendra à ses parents, et toi, tu viendras avec moi. C'est bien cela ? susurra le Roi des Aulnes.

– C'est bien cela.

– Très bien. Marché conclu.

Il serra dans sa main d'une blancheur irréelle la main menue de Dewey au moment même où Louise se ruait vers eux. Ils disparurent alors qu'elle se jetait de toutes ses forces contre le Roi des Aulnes : elle chuta dans l'eau sale, remplie de mousse, de feuilles et de branches. Encore sous le choc des événements, elle ne bougea pas et commença à se laisser couler. Elle avait échoué. Elle n'avait pas pu mettre Dewey à l'abri. Elle n'avait rien pu faire. Elle venait de voir son nouvel ami disparaître devant ses yeux sans avoir pu faire quoique ce soit. N'était-elle qu'une bonne à rien?

Elle fut tirée du marais par Arsinoé qui la saisit par les aisselles. Il la ramena sur la terre ferme. Pour tout remerciement, il reçut une faible claque sur la joue. Louise voulait sans doute le gifler, mais elle était à bout de forces.

– Où tu étais ? voulut-elle savoir après un moment. Où tu étais alors que Dewey se sacrifiait ?

– Chez les Birch. Je voulais voir s'ils...

– S'ils allaient bien ? Ces gens avaient perdu leur fils, Arsinoé, ils n'allaient pas bien! lui fit-elle savoir. Ni ce soir, ni demain ! Tu... Tu as préféré veiller sur des inconnus plutôt que sur tes amis. Tu ne t'es pas inquiété de voir que Dewey et moi étions partis ?

– Je... bafouilla-t-il.

– Non, tu sais quoi ? En fait, ne réponds pas. Laisse-moi tranquille et va soulager ta conscience ailleurs.

Elle repartit d'un pas furieux, sale et trempée. Arsinoé resta assis à ruminer. Il n'avait pas voulu se justifier. Elle avait raison de lui en vouloir. Il n'avait pas servi à grand chose chez les Birch puisque Kitsune s'occupait déjà d'eux et qu'ils s'étaient endormis rapidement après avoir bu la potion qu'elle leur avait servi. Il aurait dû être là. Mais ce n'était pas les reproches de Louise qui l'avaient touché.

C'était le fait qu'elle le considère comme un ami.

Elle avait clairement dit que lui et Dewey étaient ses amis. Elle n'avait pas hésité à plonger dans un marais malodorant pour aller le sauver, malgré sa phobie de la noyade. Elle avait encouragé Arsinoé quand il avait eu peur de faire rater l'accouchement et c'était grâce à elle qu'il avait pu y être utile. Dewey l'avait chaque soir écouté raconter son quotidien aux Enfers avant de lui expliquer les tenants et aboutissants de son travail de bibliothécaire, jusqu'à ce qu'ils s'endorment tous les deux. Tous deux avaient rapidement mis de côté sa nature démoniaque pour le considérer comme un être (presque) comme les autres. Oui, alors que rien ne les prédestinait à s'entendre ou même se supporter, ces deux humains avaient fait beaucoup pour lui.

Mais lui n'avait rien fait pour sauver Dewey.

__________

Raspoutine feula. Cela faisait des heures et des heures qu'ils crapahutaient sur les collines près de la Mer Mortifère, une mer intérieure tantôt lisse, tantôt agitée, qui séparait Pandémonium et Nécropolis. Il avait cru apercevoir la ville où régnaient Perséphone et Hadès entre deux nappes de brouillard, ce matin. Il en avait plein les pattes. Plein les pattes crottées, pour être précis. Il entendit son maître reprendre son souffle difficilement alors qu'ils arrivaient enfin en haut d'une côte trop raide à son goût. W.Asser III les y attendait déjà, vêtue d'une combinaison de sport kaki et d'une casquette assortie.

– Pourquoi on fait ça ? marmonna Luc.

– Pour cacher ton incompétence.

– J'aurais du te laisser dans la ruelle où je t'ai trouvé si c'est pour que tu me dises ça.

– Je suis grognon quand je n'ai pas mes croquettes favorites.

– Moi, je suis grognon quand je n'ai pas de vrai café et non cette infâme chose soluble qu'on a acheté avant de partir, lui rétorqua son maître. Tu me penses vraiment incompétent ?

– Sur ce coup, ta manie à te plonger entièrement dans tes dossiers sans vérifier un tant soit peu ce que deviennent tes deux seuls employés t'a causé du tort. De mon point de vue félin, cela ressemble beaucoup à de l'incompétence.

– Bon, le vieux garçon à chat va arriver ou ..? souffla W.Asser entre ses dents serrées.

– Je ne suis pas un « vieux garçon », Willow ! rétorqua-t-il une fois arrivé à sa hauteur après avoir retiré son lourd sac de son dos fourbu. Je suis un ange, enfin, un ancien ange d'âge moyen. Je ne suis ni le plus vieux, ni le plus jeune de mes frères et sœurs et... autres, conclut-il en se rappelant qu'aucun d'entre eux n'avait de sexe ni de genre particulier, ellui compris.

– Continuez, ça me passionne, ironisa-t-elle en sortant une carte de son propre sac à dos. Où pensez-vous qu'ils ont pu aller ?

– Euh...

– Vous vous exprimez si brillamment.

– Votre sarcasme est malvenu. Ici.

– Les Monts Maléfiques ? Vraiment ? s'étonna W.Asser qui désigna la chaîne de montagnes qui séparait Pandémonium des terres de Chronos du doigt.

– Oui. Je crois que Miss Fortune a lu sur le sujet dans un de ses livres, inventa Luc, surpris de sa propre imagination. Comment, déjà ? L'enfer de la passion ? Vraiment un truc de bonne démone.

– La lecture n'étant pas un de passe-temps favoris, je ne peux pas dire. Quelqu'un approche, l'avertit-elle. Restez calme. Et empêchez votre chat de grimper sur cette personne comme il a grimpé sur le vendeur de tentes hier.

Raspoutina miaula quelque chose en rapport avec l'odeur corporelle du vendeur lui rappelant celle de l'herbe à chat. Tous trois regardèrent une étrange silhouette surgir de la légère brume qui les entourait. Luc fut le premier à reconnaître qui venait : Hans Sehen, son collègue. Après un questionnement teinté de scepticisme de la part de W.Asser III, tous deux réussirent à discuter dans être entendus :

– Elle est tenace, dis donc.

– Oui, c'est une qualité admirable mais très fâcheuse pour moi dans le cas présent, lui répondit Luc.

– Mort m'envoie.

– Pour ?

– Pour veiller sur toi.

– J'ai l'air d'avoir besoin d'aide ? Je peux me débrouiller seul !

Vexé comme jamais, Luc fit demi-tour en direction des Monts Maléfiques. Au bout de quelques pas, il trébucha sur une pierre. Il se vit chuter au ralenti, droit vers la vallée où il finirait en miettes après une longue et douloureuse descente. Cela lui rappelait presque sa Chute, tiens. Il fut attrapé in extremis par Hans et sa poigne de fer.

– Tu peux te débrouiller seul, c'est ça ?

Luc fut bien obligé d'admettre que non. Tous trois débutèrent ainsi leur randonnée vers les Monts Maléfiques, qui semblaient veiller sur eux depuis l'horizon.

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