Chapitre 14. (partie 2)

Par dcelian

Elle a rassemblé un maximum d'affaires dans sa petite sacoche en cuir, elle s'est drapée dans longue cape sombre de Traqueuse, elle a enroulé la précieuse chaîne d'argent autour de sa cuisse et aiguisé sa faux avant de la sangler dans son dos. Elle est prête. Elle n'a jamais été aussi prête. Pour quoi ? Elle ne saurait le dire.
Elle sent le vent de l'aventure s'engouffrer dans la petite pièce, accompagné du soleil qui se lève paisiblement. Elle sent le vent de l'aventure qui caresse son visage et qui agite ses cheveux. Alors, tandis que l'aube prend place, Gaëlle suit son instinct, elle suit ses pas qui la mènent dehors.
Tandis que l'aube enveloppe peu à peu sa ville et les rares passants, Gaëlle suit le vent.
Elle est légère comme la brise de printemps alors qu'elle se faufile à l'extérieur. Elle ne saurait dire pourquoi, mais elle sent son cœur qui bat vite, dans sa poitrine, elle le sent qui s'affole et qui s'emballe, comme à l'approche d'une tempête. Pourtant, aucune tempête à l'horizon. Le ciel est dégagé, ce matin encore, et le soleil pointe déjà au loin, derrière les reliefs du paysage. De l'excitation, alors ? C'est peut-être ça.

Elle s'engage dans les petites ruelles pavées et accidentées de Lundwal. A cette heure, les seuls habitants éveillés sont en train de préparer leurs étals sur la grand-place, elle ne croisera personne ici. Ses pas se font précipités, elle peine à ne pas se mettre à courir, là, tout de suite, pour rallier l'église le plus tôt possible. Parce qu'elle a beau avoir finalement décidé de s'y rendre, il faut l'atteindre demain soir, et ça va être coton. Elle n'a pas encore trouvé de solution.
Pourtant, elle continue d'avancer, elle continue de parcourir sa ville d'un pas déterminé, elle continue de marcher, à l'Ouest toute, le soleil levant dans le dos. La route est encore longue, mais sa motivation la propulse, plus forte que tout.
La route est encore longue, mais ça n'importe que peu. Demain soir, elle sera à Grimard, que son destin le veuille ou non.

Autour d'elle, Lundwal s'éveille lentement. Elle sourit. Elle la connaît par cœur, sa ville, elle la connaît dans ses moindres détails. Elle connaît le grincement des volets de bois peints en bleu, le chant des mouettes et des goélands qui flânent, là-haut. Elle connaît le tapotis des pas sur les pierres au sol et le doux roulement des vagues dans le lointain. Elle les apprécie encore un instant, avant de s'échapper, avant de filer vers l'ailleurs, vers le plus loin.

Gaëlle atteint finalement le chemin qui mène à la sortie de Lundwal. Il est plus large que ses habituelles ruelles, et une simple pancarte le sépare du sentier qui traverse les collines pour rejoindre la forêt de Brimm. La route est encore longue.

Et puis, alors qu'elle s'apprête à dépasser l'écriteau qui indique "LUNDWAL" en grosses lettres manuscrites et appliquées, elle entend un bruit. C'est un bruit nouveau, un bruit qui ne vient pas d'ici. Elle écoute encore, écoute plus attentivement. Ça semble venir de la forêt, de plus loin vers l'Est. C'est un bruit régulier, ça fait ka-clong, ka-clongça rebondit sur le sol pavé.
A l'horizon, derrière la colline, ça sonne comme un roulement. Ça s'approche rapidement. Ça va se montrer d'un moment à l'autre.

Tout à coup la voilà.

Elle se dessine au bout du chemin, seule au milieu de l'immensité des collines vierges, seule au milieu du tout petit chemin que Gaëlle emprunte en sens inverse. Une calèche. Une calèche de rien du tout, même pas une belle calèche ornée et vernie, non, une simple calèche de bois qui roule péniblement dans sa direction. Et ce bruit, qui l'accompagne, répétitif, hypnotisant, ce ka-clong, ka-clong des roues malmenées par les pierres irrégulières, au sol. Il y a aussi les sabots du cheval qui battent les pavés, plus discrets, plus ténus.
C'est un véritable orchestre ambulant qui progresse d'un pas à la fois lourd et léger droit vers elle. Enfin, "vers elle", non, pas vraiment, pas tout à fait. La calèche se dirige vers Lundwal, mais elle est sur son chemin.
C'est rare, une calèche qui s'aventure jusqu'ici.

Gaëlle, qui s'était arrêtée sans s'en rendre compte, reprend sa marche. Non mais, on n'a pas idée de paniquer pour si peu, ça va, c'est une calèche, c'est trois fois rien, on se détend. Enfin, on se détend, pas trop non plus, hein ! Parce qu'il va falloir presser le pas, surtout si c'est pour prendre une pause à chaque détail qu'elle croise !
Elle plante son regard sur le sol, sur ses pieds bottés qui avancent, sur la pierre qui défile, sur les petits brins d'herbe qui la traverse. Elle porte son attention sur autre chose, elle fait voguer son esprit ailleurs, un peu plus loin.
Elle revoit l'église de Grimard. Elle revoit le gobelin. Et puis, elle ne le revoit plus. Elle n'a pas tellement approfondi ce mystère, mais ça la tracasse, quand même. Où il est passé, ce foutu gobelin ?

ka-clong, ka-clong. A mesure qu'elle approche de la calèche – ou que la calèche approche d'elle ? elle ne saurait dire –, elle est tout de même parcourue par une étrange impression. C'est un sentiment assez anodin, comme une petite froide brise qui passe, mais Gaëlle n'a pas pour habitude d'ignorer son instinct.
Alors elle relève lentement les yeux.
Elle est toujours là, la calèche, elle tangue sur la route accidentée, on dirait une vague un peu perdue dans l'océan des collines. Elle est toujours loin, elle parcourt le petit sentier tranquille, l'air de rien. Ka-clong, Ka-clong, toujours le même rythme, toujours ce cheval au pas à la fois lourd et léger.
Pourtant, il y a bien quelque chose qui cloche.

Gaëlle aimerait pouvoir le deviner à l'ouïe, mais le Ka-clong, Ka-clong résonne contre le flanc des collines et l'empêche de distinguer quoi que ce soit d'autre. Alors elle plisse les yeux pour s'en assurer.
Il y a la calèche, oui.
Il y a le cheval, d'accord, mais...
C'est tout. Il n'y a que ça. Il n'y a que cette calèche et ce cheval qui se dirigent vers Lundwal, ce qui n'a précisément aucun sens.
Parce que, dans ce cas, qui conduit le véhicule ?

***

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