Chapitre 14 : Øystein

Les remparts de la cité minière étaient maintenant visibles à leurs yeux. Céleste se redressa sur la charrette qui les transportait pour mieux en voir les détails. Il entendit près de lui le rire de Nao :


 

—Calme toi un peu, tu pourras tout voir une fois que nous serons à l'intérieur. Et je peux t'assurer que ce n'est pas aussi incroyable qu'Élégare.

—Même si je chérie Ormomble, renchérit Zéodora, je dois admettre que la ville manque de soin dans son esthétique.

—Je jugerai ça une fois sur place, répondit Céleste en souriant.


 

Il se rasait à sa place, à côté d’Ylaïda. Cette dernière avait gardé le silence tout le long du trajet, excepté lorsque parler devenait nécessaire. La jeune fille demeurait sur ses gardes, méfiante vis-à-vis des deux spadassins. Elle semblait être moins fermée en sa présence, mais Céleste se disait à chaque fois qu'il avait cette impression que cette dernière était faussée.

Passés les remparts, Céleste dut admettre que Nao et Zéodora avaient raison : la terre n'était pas aussi fleurie qu’à Silenis, c'était même une terre d'un sable rouge marron assez prononcé. Les maisons de pierres étaient petites, construites dans la pierre brute issue de la montagne qui bordait la ville. Les habitants étaient vêtus de vêtements de cuirs, certains étaient encapuchonnés pour couvrir leurs visages. Les regards semblaient être fuyants lorsque ses yeux se posèrent sur quelques passants. Ylaïda posa une main sur son épaule :


 

—Suis les, dit-elle en désignant Nao et Zéodora. Ne regarde pas ailleurs.


 

Il prit au sérieux son instruction car il sentit la gravité dans son regard autant que dans le ton de sa voix. Ils empruntèrent des rues de moins en moins fréquentées, ce qui éveilla la méfiance de Céleste. Il tendit les oreilles, mais aussi ses muscles aux aguets, toutefois sans cesser de suivre ses trois campagnes. Il comprit vite quelle était la réputation d'Ormomble, même s'il en avait déjà eu une description dans les livres. La cité était réputée pour être malfamée, abritant les criminels du royaume. Bien que la Guilde des Spadassins veillait à ce que les brigands et autres criminels soient arrêtés avec la Milice, certains échappaient encore à leur surveillance. Pire encore, la flamme de la criminalité passait de mains en mains, perpétuant une sorte de tradition cruelle et macabre.

Zéodora ralentit alors qu'ils approchaient d’une forge. Elle ouvrit la porte, puis entra à l'intérieur en la laissant ouverte. Nao leur fit signe d'entrer, puis lorsqu'Ylaïda et lui passèrent la porte, elle referma juste derrière elle en entrant. Céleste siffla d’étonnement : la forge était bien plus grande qu'elle ne l'avait laissée paraitre depuis l'extérieur. Des personnes, qui s'affairaient à travailler des outils, tournèrent la tête vers eux en les voyant entrer.


 

—Zéodora ! Dit un homme. Je ne m'attendais pas à te revoir aussi vite.

—La séance du Conseil n'a pas été aussi longue que je ne l'imaginais.

—Ça ne m'étonne pas, sourit l'homme. La Reine Tamara a toujours été assez têtue.


 

Zéodora secoua la tête :


 

—Tout le Conseil a insisté pour renforcer la sécurité du palais, mais elle pense qu’elle ne doit pas fléchir pour des menaces infondées.

—Pourquoi la Reine tient tant à ne pas être protégée ? S'enquit Céleste. S'il lui arrivait un malheur, ce serait le royaume qui serait en danger.


 

L'homme tourna une tête surprise vers lui. Il le fixa de haut en bas, mais Céleste ne cilla pas, laissant au spadassin le loisir de l'observer sous toutes ses coutures sans le quitter du regard. Cela ne dura que quelques instants, avant que Zéodora n'élève la voix :


 

—Allons, Solveïg, je ne ferais pas entrer n'importe qui ici. Ce jeune homme souhaite rejoindre nos rangs, et j'estime qu'il en est capable.


 

Les traits de son faciès s'apaisèrent aussitôt. Solveïg se redressa, puis s'approcha pour lui tendre une main. Céleste accepta ces salutations tardives et lui serra la main. Ylaïda se manifesta, impatiente :


 

—Parlons de ce pourquoi je suis ici.

—J'y viens, dit Zéodora. Suis moi.


 

La rouquine suivit la chef des Spadassins vers une autre pièce. Céleste interrogea du regard Nao, épris d'impatience. Il trépignait, il avait l’irrésistible envie de suivre les deux femmes, mais ne savait pas si cela était possible. Nao s'appuya sur une chaise à côté de Solveïg. Comme pour faire durer le suspens, elle fit passer une main dans ses cheveux, avec ce sourire énigmatique et malicieux à la fois, qu’il ne parvenait à déchiffrer. Ce fût l'homme qui répondit à Céleste :


 

—Elles sont allées voir Afon, soupira-t-il. Tu peux y aller, tu es un apprenti après tout.

—Pourquoi tu le lui as dit ?! S'agaça Nao. Je voulais m'amuser un peu.

—Jouer avec la patience et le temps des gens n'est pas un jeu amusant. Je te l'ai pourtant dit des milliers de fois.


 

Alors que les deux Spadassins commençaient à se chamailler, Céleste marcha d'un pas pressé vers la porte et l’ouvrit. Il retint un juron de surprise en s'apercevant que la seconde pièce n'avait rien à voir avec la forge. Cela ressemblait plus à un grand bureau, avec de la paperasse rangée un peu partout. Non, c’était bien un bureau pour le quartier général de la Guilde des Spadassins. Il parcourut la pièce du regard avant de s'y engager. Les divers dossiers étaient ordonnés, classés dans un ordre que Céleste ne comprenait pas en détail, mais il avait remarqué que les différentes étagères étaient marquées par des symboles distinctifs qu'il ne parvenait pas à lire.

Au fond de la pièce, il reconnut les voix de Zéodora et Ylaïda, mais il entendit aussi une troisième voix, étrangère. Il se rapprocha à petits pas, préférant rester discret plutôt que de se révéler bruyamment.


 

—Un troll, tu dis ? Demanda la voix masculine.

—Oui, répondit Ylaïda. Il s'appelait Øystein.

—Je n'en ai pas souvenir, répondit l'homme. Il me faudra du temps, mais je vais chercher dans nos anciens dossiers.

—Des dossiers ?! S'emporta Ylaïda. Je ne veux pas attendre des années de plus !

—Cela ne devrait pas prendre des années, lui dit Zéodora. Une affaire avec un troll, ça ne court pas les rues.


 

Céleste approcha encore, puis aperçut cet homme. Il était âgé au moins d'une soixantaine d'années, mais son corps semblait être bien entretenu. Ses vêtements étaient aux aussi de cuirs, mais ses cheveux étaient ras. Cet homme semblait vouloir prendre soin de lui. Leurs regards se croisèrent, et Céleste se sentit déstabilisé sous son regard. On ressentait tout de suite dans ses yeux qu'il détenait une sagesse et une expérience certaines dans son métier. Il n'y avait pas de crainte ou de surprise dans son regard. Avait-il senti la présence de Céleste depuis longtemps ? Céleste ressentit un frisson lui parcourir l'échine.


 

—Céleste, dit Zéodora. Viens t'asseoir ici.


 

Elle désigna une chaise à côté d'elle. Il s’exécuta.


 

—Je te présente Afon. Il est notre membre encore actif le plus ancien.

—Excusez-moi, l'interrogea Céleste, mais pourquoi tant de dossiers ?

—La Milice et la Guilde des Spadassins ont eu un passé mouvementé, répondit Afon. Nous étions en conflit, puisqu’à la création de la Guilde, cette dernière était interdite de toute pratique, car à l'opposé des idéologies du royaume.


 

Afon demeura silencieux quelques instants, l’air pensif. Céleste usa de ce moment pour mémoriser ce que venait de dire son aîné. Ce dernier poursuivit ensuite :


 

—Les Spadassins et les Miliciens travaillent désormais ensemble, mais nous n'avons jamais été à l'abri d'être à nouveau traité comme des criminels. Nous avons donc choisi de conserver les traces de nos actes pour garder les preuves de l'accord du royaume.

—Je comprend maintenant, fit Ylaïda. Je trouvais tous ces papiers envahissants.

—Ils sont importants, répondit Zéodora, car ce sont des missives frappées du sceau royal indiquant la mission. Certaines tâches demandées sont particulières, et auraient été réprimandées sérieusement si cela n'avait pas été un ordre royal.

—Ce serait donc la Reine qui prendrait ces décisions ? Questionna Céleste.

—Elle pourrait le faire. Mais le Roi, ou les plus hauts gradés de la Milice peuvent aussi prendre ce genre de décisions.

—Alors ils pourraient devenir mes ennemis, lâcha Ylaïda, la mine sombre.


 

Sa réplique fût marquée d'un sombre silence. Céleste dévisagea Zéodora, Afon et Ylaïda. Ils paraissaient tous pensifs, considérant peut-être ce que chacun avait prononcé durant cette conversation. Afon rompit le silence :


 

—Cela ne servira à rien d'attendre pour aujourd’hui. Je ne dénicherai pas l'information que tu recherches tout de suite, jeune fille. Vous avez fait un long voyage, vous devez être fatigués, tous les trois. Allez donc vous reposer.

—Tu as raison, sourit Zéodora. Prenons cette sage décision.


 

Céleste, Zéodora et Ylaïda sortirent du bureau, Afon souhaitant terminer une dernière chose avant d'à son tour se reposer. Dans la partie forge, Nao et Solveïg s’étaient calmés : ils se parlaient plus calmement. Nao lui racontait ce qui était arrivé à Élégare. Ils se tournèrent vers eux en entendant la porte s'ouvrir. Zéodora en profita pour s'adresser à sa fille :


 

—Nao, Céleste et Ylaïda resteront avec nous un moment. Pourrais-tu leur faire visiter les lieux ?


 

Nao hocha la tête. Sous le regard amusé de Solveïg, elle fit signe à Ylaïda et Céleste de les suivre. Céleste sourit malgré lui, car il remarquait bien que cela ne plaisait pas à Nao. Cette dernière commença par présenter l’endroit :


 

—Ici, c'est la forge. Nous y fabriquons nos armes, mais elle sert aussi de lieu d’entraînement.

—Je vois, répondit Ylaïda, sérieuse. Les entraînements ici ne servent qu'aux élémentaires de feu ?

—Non, tous peuvent venir s’entraîner ici. L’espace est grand, et la chaleur est un moyen de rendre les entraînements plus difficiles. Le but est de se dépasser.

—J'aime beaucoup ce concept, lâcha Céleste, ravi d'avoir une salle pareille pour s’entraîner.

—Contente de l'entendre.


 

Nao lui sourit, avec ce même air qui l'intriguait. Céleste la dévisagea, prenant le temps d’analyser ses traits. Ses joues étaient parcourues de tâches de rousseur malgré ses cheveux bruns qui encadraient son visage. Ses yeux verts pétillaient de malice, et ses lèvres étaient retroussées en un sourire en coin. Il tentait de comprendre pourquoi elle le regardait toujours ce grand air amusé, lorsque Solveïg les coupa en une réplique :


 

—Hey, les enfants, il y a des chambres si vous voulez. Je vous demande juste de pas faire ça devant moi.

—Tais toi, rit Nao en secouant la tête.


 

Céleste sentit la chaleur monter au niveau de son visage. Il détourna le regard, tandis qu'Ylaïda secouait la tête à côté de lui. Elle semblait être la plus agacée de cet instant, cela était peut-être parce que connaître la Guilde des Spadassins lui importait peu. Nao les conduisit ensuite vers une porte, à l'opposé de celle du bureau d’Afon, à l'angle de la forge. Cette porte donnait sur des escaliers.


 

—Le sous sol est aussi aménagé ? S'enquit Céleste.

— En bas, ce sont les chambres. Je vais vous indiquer où sont les vôtres, que vous puissiez au moins vous décharger de vos affaires.


 

Arrivé au bas des marches, Céleste découvrit un couloir sombre qui s’étendait, comme une sorte de galerie. Des lampes torches étaient suspendues aux murs, et des portes se succédaient les unes derrière les autres. Lorsqu’il emprunta le couloir à la suite de Nao et Ylaïda, il s’aperçut qu’il n’était pas aussi long qu’il ne l’avait cru : le mur du fond était tout simplement fort discret, à cause du manque de luminosité.

Nao avança d’un pas tranquille jusque l’une des portes, qu’elle désigna du menton :


 

— Ce sera ta chambre, Ylaïda. Je te laisse déposer tes affaires.


 

Quelques mètres plus loin, presque au fond du couloir, Céleste trouva sa chambre. Elle était sombre, bien que sobrement éclairée par une lampe à huile, sur un meuble de chevet en bois. La chambre était pourvu du nécessaire uniquement, soit d’un lit et d’un miroir. Il y avait aussi un pot de chambre et un récipient contenant de l’eau, pour tout ce qui était de la toilette. Il remercia Nao, puis referma la porte derrière lui. Il déposa brièvement son sac de voyage, qui contenait tous les quelques vivres et vêtements qu’Ayse et Ankinée lui avaient donnés avant de partir.

Quelques minutes plus tard, après avoir tout rangé, Céleste sortit de sa chambre et alla rejoindre les autres à l’étage. Nao était retournée dans une conversation animée avec Solveïg, et Zéodora était encore occupée avec les spadassins qui avaient attendu son retour. Il ne vit pas Ylaïda dans la forge. Il s’approcha de Nao et Solveïg :


 

— Vous avez vu Nao ?

— Elle est sortie dehors, indiqua Solveïg en désignant la porte.


 

Il vit sur le visage de Nao un certain agacement, mais l’ignora en se dirigeant à l’extérieur. Il n’avait pas oublié qu’il devait la surveiller pour éviter que le schéma du roman ne se reproduise. Il la retrouva juste à l’entrée, appuyée contre le mur, à fixer le paysage. Ormomble était une cité avec sa part de mystère, les habitants étaient peu loquaces, contrairement à ce qu’il avait pu apercevoir d’Élégare ou de Silenis. Il savait que le taux de criminalité était fortement élevé, ce devait être en partie pour cela que les habitants préféraient se protéger, campés derrière un manteau de méfiance. Céleste s’installa à côté de la rouquine, s’appuyant lui aussi contre le mur de la forge. Il regarda le paysage devant lui, tout en s’adressant à elle :


 

— Øystein… C’est le nom de ton père, c’est ça ?


 

Ylaïda hocha la tête :


 

— À chaque fois que je parle de lui, les gens en rient. Pourquoi se soucier d’un troll ? Me disent-ils. Ils ne comprennent pas pourquoi je considère cette créature comme mon père.

— Je comprends ce que tu ressens, répondit Céleste. Moi aussi, j’ai dû faire face au jugement des autres.


 

Céleste soupira, puis poursuivit :


 

— Moi aussi, j’ai été adopté. Là d’où je viens, les gens ont parfois du mal à admettre que des personnes peuvent s’aimer, qu’importe qui elles sont. Je n’ai pas de père… Au fait, j’ai deux mères. Elles m’ont adopté alors que je n’étais qu’un bébé. Les habitants de ma nation sont parfois durs, ils ont toujours trouvé ce trio étrange. Deux femmes et un enfant qui ne leur ressemble même pas. Crois-moi, je connais ça.

— Alors tu sais aussi ce que c’est, de voir que des êtres avec qui tu ne partages pas le même sang se démènent pour ton bien être, quoi qu’il en coûte. Tu ne peux pas imaginer comme j’étais heureuse avec mon père. Il m’a tout appris : lire, écrire, que cela soit la langue humaine ou la langue troll. Il m’a aussi apprise à utiliser ma rune, à me battre comme je sais le faire aujourd’hui. Je lui dois tout, jusqu’à ma vie…


 

Ylaïda se tut. Céleste aperçut un mouvement du coin de l’œil, puis tourna la tête vers elle. Elle avait baissé la tête et fixait le sol, la mine sombre. Combien de temps avait-elle passé à chercher ceux qui avaient ôté la vie à son père ? Il comprenait maintenant cette sorte de rage et ce désespoir qu’elle exprimait par la force ou la colère envers autrui. Elle était coincée dans cette spirale de la vengeance, et l’unique moyen de s’en dégager serait de connaître la vérité derrière ce drame. Céleste regarda la jeune fille avec plus de conviction.


 

— S’il le faut, je t’aiderai.


 

Elle releva la tête, révélant une expression surprise accompagné d’un voile de tristesse sur son visage. Céleste sourit :


 

— Ta quête est trop lourde à porter sur tes épaules. S’il te plaît, pense à moi si tu as besoin d’aide.


 

À la lumière du soleil couchant, Céleste nota que les traits du visage de la rouquine s’étaient détendus. Ylaïda lui sourit faiblement.

Il venait d’avoir une nouvelle alliée.

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Notsil
Posté le 09/01/2021
Héhé, Céleste fait son bonhomme de chemin ! Entre Nao et Ylaïda, j'hésite encore à le caser :p

2 petits détails :
"Il se rasait à sa place, à côté d’Ylaïda." -> rassit peut-être ? ^^

"Il ne vit pas Ylaïda dans la forge. Il s’approcha de Nao et Solveïg :

— Vous avez vu Nao ?"
-> J'imagine que le 2ème Nao est Ylaïda ?

En tout cas il a l'air de se plaire chez les spadassins, et il a Nao pour veiller sur lui et lui pour veiller sur Ylaïda.
Il va avoir de quoi s'entrainer dur !
Encre de Calame
Posté le 09/01/2021
Oups, la première faute doit venir du correcteur, l'autre c'est de ma tête xD
Merci !
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