Chapitre 14 - narrateur 1

   La nuit est courte. Réveillée par le chant des oiseaux et des couinements près de mes oreilles, j'ouvre les yeux et me retiens de crier en tombant nez à nez avec une souris qui se promène sur ma botte de foin. Après avoir combattu des démons, il me paraît subitement idiot d'avoir peur d'un si petit animal. Je la laisse en paix et me redresse difficilement, essayant d'ignorer les douleurs qui parcourent tout mon corps. Après quelques étirements plus que bienvenus, je jette un œil sur mes camarades, encore tous endormis. David est en position fœtale sur la botte à côté de la mienne, attaché à sa veste qu'il a recroquevillée contre lui. Paul dort à moitié assis, le dos contre le mur de la grange et la tête tournée vers la porte. On dirait qu'il a monté la garde mais que le sommeil l'a emporté sur sa volonté de nous protéger. Quant à Yi et Sacha, je ne sais pas lequel a roulé sur la botte de l'autre, mais Yi s'est retrouvé contre Sacha, un bras posé autour de sa taille. La souris qui trottinait près de moi s’est rapprochée d’eux et réveille Yi en frôlant ses cheveux. Il ouvre doucement les yeux en même temps qu'il relève la tête et découvre qui se trouve tout proche de lui. Il semble lui-même surpris de la situation et se redresse lentement en retirant son bras comme s'il était posé sur une bombe. Il a l'air tellement gêné, ou peut-être terrorisé à l'idée que Sacha le voit près d'elle, que c'en est touchant. Une fois levé, il réalise que je suis aussi debout et me fait une drôle de grimace. Il n'y ajoute aucun mot et se dirige vers la porte qu'il ouvre avec prudence. Le rayon de soleil qui se glisse dans l'ouverture finit de réveiller le reste du groupe.

   Après un petit-déjeuner constitué des réserves que nous avions réparties dans nos sacs à dos, nous reprenons la route. Pas de temps à perdre, Diego n'est pas le dernier que nous devons trouver. Nous continuons sur le même chemin que la veille, mais les signes de civilisation se font de plus en plus rares. À mes côtés, David n'a pas dit un mot depuis presque une heure, nous avons tous les deux les yeux fixés droit devant nous sur la route qu'il nous reste à faire, ou bien sur Sacha et Yi, qui marchent quelques mètres devant. Eux aussi sont en majorité silencieux et n'échangent que quelques paroles de temps en temps. Je finis par rompre le silence, plus pour m'occuper l'esprit que pour vraiment dire quelque chose.

   - Tu t'imagines vivre ici ?

   D'abord surpris par ma question, David m'adresse un léger sourire en se tournant vers moi.

   - C'est trop loin de tout. Et tu sais très bien que je ne survivrais pas longtemps sans technologie...

   - Je ne pense pas que je pourrais non plus...

   Le silence reprend sa place. La diversion n'aura pas duré longtemps. Je ne sais pas combien de minutes passent, mais j'ai l'impression que ça fait une éternité que je suis occupée à chercher des petites fleurs le long du chemin lorsque David reprend la parole.

   - Pourtant tu n'as pas hésité à quitter ton confort pour aller sauver le monde avec des inconnus.

   Un point pour lui. Qu'est-ce que je peux répondre à ça ? La réponse n'est certainement pas dans ces deux petites fleurs solitaires coincées au pied d'un arbre. Vu que le temps est de notre côté, je compte plusieurs centaines de pas avant de répondre.

   - Et tu n'as pas hésité à me suivre !

   - Tu sais très bien pourquoi.

   - Peut-être, mais ça ne change rien. Tu as raison, nous venons de quitter notre vie confortable pour remplir une mission que nous ne comprenons pas vraiment, aux côtés d'individus dont nous ne savons au final trois fois rien, mais auxquels je suis censée être liée par je ne sais quel héritage surréaliste.

   - Dit comme ça, c'est vrai que ça donne envie de tout plaquer pour aller arpenter les sentiers argentins. Tu vends du rêve !

   - Sérieusement, David, je me demande moi-même ce que je suis en train de faire.

   - Tu ne serais pas là si tu n'y croyais pas un minimum.

   - Tu crois qu'un jour, nos vies redeviendront comme avant ?

   - Je ne crois pas, non.

   Nous avons tous les deux besoin de silence pour réfléchir à cela. Y avais-je pensé ? Plus ou moins... Mais je dois dire que notre cadre de randonnée facilite la circulation des idées et me permet d'y réfléchir sérieusement.

 

   Un village finit par se dessiner à l'horizon. Enfin, si on peut appeler ça un village. De là où nous sommes, je ne compte que quatre toits de maison. Paul, qui a marché seul en tête depuis que nous sommes partis ce matin, s'arrête dès qu'il aperçoit à son tour les toits en tuile et se tourne vers nous. Il sourit presque.

   - C'est là !

   - Sûr ? Lui demande Yi, qui ne semble pas si confiant.

   - Sûr ! Je reconnais la vue. J'avais dû arriver par le même chemin en faisant mon repérage.

   Tout le monde reprend un peu d'entrain et l'atmosphère se détend à l'idée que nous nous approchions indéniablement de notre destination. Même Yi et Sacha semblent avoir lâché leur masque de fer, en tout cas c'est ce qu'on pourrait croire au son de leurs rires qui résonnent autour de nous.

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Renarde
Posté le 10/01/2020
Coucou Schumiorange,

Ah, y a du rapprochement dans l'air !

"- Et tu n'as pas hésité à me suivre !
- Tu sais très bien pourquoi."

Justement, je me demande si elle sait vraiment pourquoi ;-)

Sinon rien à redire, chapitre de transition assez court, tout roule !
Schumiorange
Posté le 10/01/2020
Salut Renarde !

Merci pour ton commentaire !
Je m'interroge aussi toujours sur la perspicacité de Marina... Elle observe beaucoup, mais disons qu'elle s'aveugle elle-même.

Au plaisir de te retrouver dans les commentaires !
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