Chapitre 14 : Les femmes

Par Mary

Chapitre 14

Les femmes

 

 

 

 

 

Une pluie froide martèle les carreaux depuis ce matin. Noël approche et les beaux jours de début décembre semblent bien lointains. Il fait si sombre dehors que nous avons déjà allumé le lustre. Un petit feu crépite dans la cheminée du bureau plongé dans un silence quasi religieux.

Je rature une fois de plus mon cahier, avant de finalement rayer toute la page d’un trait rageur :

— Non, non, ça ne marche pas !

De l’autre côté de la table, Stone relève la tête.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Il est venu à ma rescousse en début d’après-midi, mais peine perdue. Je m’égare en hypothèses douteuses depuis des heures et cela commence à sérieusement m’énerver :

— J’ai fait une erreur d’angle ! J’ai confondu l’inclinaison orbitale avec… Je ne sais même plus avec quoi !

— De quoi êtes-vous partie ?

— Comme la dernière fois, des travaux de Laplace et du problème à deux corps, puis à trois corps, mais c’est trop vague. J’ai épluché de tout ce que la bibliothèque contenait sur ces sujets, rien ne correspond.

— Vous payez cher l’audace de votre projet, soupire Stone. Il est vrai que ce ne sont pas les thématiques que je cherchais le plus à acquérir lorsque j’enseignais. Je profitais des livres de l’université les rares fois où j’en avais besoin. Voulez-vous que j’écrive à Mr Beddow, mon libraire à Londres ? Il répondra certainement après les fêtes, néanmoins je suis sûr que s’il a quelque chose en rapport avec ces questions, il nous procurera de très bons ouvrages. Il fournit également le King’s College, vous savez.

— Est-ce vraiment prudent ?

Mon accrochage avec Bancroft m’obsède depuis deux semaines. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’avoir déclenché malgré moi quelque chose qui pourrait très, très mal se terminer. Dans les lettres que j’envoie à Mère, Miss Davies ou plus rarement, Euphemia, je fais très attention à mesurer chacun de mes mots. Il apparaîtrait toutefois qu’il ait tenu parole : pour le moment, si mes parents ont appris ce qui s’est passé, je n’ai pas encore reçu le retour de bâton.

— J’ai toute confiance en lui, répond Stone. De plus, il ne sait pas qu’il s’agit du concours. Pour lui, je suis seulement un ancien professeur qui souhaite rester aux faits des récentes publications.

Bénie soit la présence d’esprit de cet homme.

— Oui, merci. Je crois que j’en aurais besoin.

— Ce dont vous avez besoin, Agathe, c’est de vous changer les idées. Vous êtes penchée sur ce cahier depuis tôt ce matin, vous n’avez presque rien mangé ! Faites une pause pour aujourd’hui, d’accord ?

— Mais…

— Pas de mais ! C’est un ordre. Pensez à autre chose, regardez le monde. La solution ne s’écrira pas comme par magie ! Je crois que Hazel, Martha et les filles ont prévu de confectionner les couronnes de Noël, pourquoi n’allez-vous pas les rejoindre ? À elles toutes, ces femmes donneraient le fou rire à un condamné !

La pluie ruisselle sur les vitres, traçant des sillons aqueux sur les nuages sombres qui obstruent le ciel. Il a raison. Je me suis emmurée dans les recherches pour éviter de penser à ce qui se passera après, à Bancroft, mes parents… et Adrian. Dans ce dernier cas, c’est plutôt raté. Je referme mon carnet, plein de ratures, de réflexions et de remarques griffonnées à la hâte dans les marges et souffle :

— C’est une bonne idée. J’imagine que ça me distraira.

— Certainement.

— Merci, Stone.

Je sors d’un pas un peu plus lourd que je voudrais. Nous n’avons guère eu le loisir de nous reposer depuis le bal. Je me suis beaucoup investie dans mon projet et les fêtes de fin d’année approchant à grands pas, tout le monde s’active. Rosewood Manor se pare petit à petit de ses plus beaux atours de saison alors que le parc s’est définitivement endormi, à l’exception des hellébores. Les boutons commencent à se dessiner au milieu des feuilles et promettent une floraison spectaculaire. Dans le jardin d’hiver, soigneusement entretenu par Kenneth, le jasmin diffuse un parfum entêtant qui, les jours de soleil, envahit tout jusqu’au petit salon. Cette ambiance me réconforte beaucoup : j’ai toujours été particulièrement attachée à Noël et celui de cette année, que je passerai ici, s’annonce somptueux.

L’épicentre de toutes les récentes activités de la maison se situe dans la cuisine. Hazel a préparé le pudding qui, aux dernières nouvelles, continue de sécher tranquillement dans le cellier, enveloppé dans son torchon. Bien évidemment, nous avons tous remué le mélange de fruits secs et fait un vœu. Le moment était réjouissant quoiqu’un peu niais en ce qui me concerne. J’ai souhaité la même chose que tous les ans, à un détail près : que tout aille bien pour tous ceux qui me sont chers et « Adrian ». Mon cerveau n’a pas pu verbaliser mieux que ça ce qui se passe en ce moment. 

Ensuite, Clara et Tillie ont confectionné des quantités astronomiques de petits biscuits aux amandes, aux épices ou aux fruits confits à destination de l’œuvre de charité locale et des quelques chanteurs de cantiques qui se donnent la peine de remonter toute l’allée. Hazel a prévu un menu pantagruélique, à tel point que je ne suis pas sûre d’en réchapper. Enfin, disséminée dans les recoins, les dessus de guéridons, les appliques du couloir, la décoration de la maison progresse un peu chaque jour. Il y a au moins un poinsettia ou un bouquet de houx dans chaque pièce et nous installerons le sapin le 23 décembre.

J’arrive dans la cuisine qui fleure bon les pommes cuites et le bois de chauffage pour y trouver une scène des plus singulières. Sur la longue table s’entassent des paniers pleins de branchages de résineux, de houx, de pommes de pin et autres ornements végétaux, tandis que rubans, boules de verre, petits sujets et bougies débordent de grosses boîtes posées sur les plans de travail. Martha, Hazel, Lucy, Tillie, Clara et Ruth gravitent autour en discutant et en dressant un thé avec une montagne de gâteaux aux amandes. Elles s’interrompent en me voyant.

— Agathe, vous venez vous joindre à nous ? demande Lucy en reposant la bouilloire.

— En voilà une bonne idée, vous allez voir, ce sera amusant comme tout ! renchérit Ruth, un gros ruban rouge autour des épaules.

J’acquiesce, un peu intimidée de me retrouver brusquement au centre de toutes les attentions. Je m’assois entre Tillie et Martha et on me donne une structure de couronne en osier ficelé. À moi ensuite de composer l’arrangement. Ce qui m’étonne, c’est que nous en avons toutes une et qu’il en reste encore ! 

— Pourquoi autant de couronnes ?

— Oh, il en faut pour la porte d’entrée, bien sûr, pour celle du jardin d’hiver, de la cuisine, énumère Hazel, pour les tables, le manteau de la cheminée… De toute manière, on n’a jamais trop de décoration de Noël !

Lucy sert le thé et prend place en face de moi, un biscuit coincé entre les dents par gourmandise.

Les bavardages vont bon train et partent dans tous les sens. De mon côté, je me concentre sur les petites branches garnies d’épines de pin que j’essaie de passer entre les brins d’osier. Je demande à Tillie de me montrer comment elle arrive à les discipliner, mais je n’ai pas son adresse. Je grignote un biscuit sablé et fondant, aux délicieuses incrustations de grains de sucre, et avale une gorgée de thé quand Martha lance :

— Avez-vous appris la dernière ? Gareth et Alexander se sont violemment disputés hier. Apparemment, ils ont failli en venir aux mains.

Lucy se tasse sur sa chaise en rougissant à vue d’œil, avant de me regarder d’un air catastrophé par-dessus une liane de lierre. Je m’efforce de ne pas m’esclaffer. Il est vrai que Lucy et Alexander se sont discrètement rapprochés ces derniers temps. On ne peut pas encore dire qu’ils se fréquentent, ils sont seulement bons amis. La raison de la dispute semble évidente.

— Je me demande ce qui leur est passé par la tête. Surtout Alexander, ce garçon est doux comme un agneau, commente Hazel.

— Je crois ne l’avoir jamais entendu dire un mot plus haut que l’autre, approuve Clara.

— Allez savoir, avec les hommes…, soupire Martha.

— Au fait, Tillie, comment ça s’arrange avec ton boulanger ? demande Lucy que je soupçonne très désireuse de changer de sujet.

— Stephen ? Oh, il est gentil avec moi, mais je crois que son père ne m’aime pas beaucoup.

— Et pourquoi donc ne t’aimerait-il pas ?

— Je crois qu’il n’est pas très à l’aise avec l’idée que je travaille ici.

Rosewood Manor a la réputation de son propriétaire : excentrique.

— J’espère que ça passera, dit Tillie. En attendant, Stephen est très amoureux. À l’écouter, il ne pense qu’à moi toute la journée ! ajoute-t-elle en souriant.

Honey, je crois que ce n’est pas vraiment son cœur qui parle… glisse Hazel en nouant un ruban à sa couronne.

Elles éclatent toutes de rire et cette fois, c’est à mon tour de rougir. Je ne m’attendais pas toute cette intimité entre elles ni à une discussion aussi ouverte.

— Ne vous moquez pas, murmure Martha. Les premiers émois, ça a toujours quelque chose de magique, il faut préserver ça. Tillie, ne tiens pas compte de son père, c’est un abruti fini. Quand je suis partie de la maison avec les filles, il a mis tellement de mauvaise volonté à me vendre son pain que j’ai failli le lui renvoyer dans la figure.

J’avais déjà deviné que le père de Clara et Ruth était violent, mais je ne m’étais pas doutée qu’elles avaient dû s’enfuir. J’avais supposé qu’il était décédé ou quelque chose comme ça. Cela explique qu’elles aient trouvé refuge ici, elles aussi.

— Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un Kenneth ! conclut Martha.

— Ah, c’est malin ! rétorque Hazel qui ne peut s’empêcher de sourire. C’est vrai que j’ai de la chance, mais sachez bien une chose les filles : la chance, ça se reconnaît. Mieux vaut être seule que mal accompagnée, au moins on reste libre ! Au moindre signe inquiétant, la meilleure des choses à faire, c’est de couper court pour éviter le fiasco à long terme.

— Plus facile à dire qu’à faire ! grimace Ruth. Bientôt, j’irai les chercher à Londres ! Remarque, avec un peu de chance, ils seront peut-être déjà assez riches pour qu’on puisse s’offrir une maison.

Je proteste :

— Ce n’est pas parce qu’ils sont plus fortunés qu’ils sont moins bêtes !

Six paires d’yeux convergent vers moi et les femmes éclatent de rire une nouvelle fois. Lucy hoche la tête :

— Agathe a eu son compte d’imbéciles, il faut dire. Racontez donc l’affaire Ravencourt !

J’obtempère sans trop savoir à quoi m’attendre. Je ne pense pas qu’elles me jugeront, mais à côté de leurs problèmes, je crains de passer pour une enfant gâtée.

— Outre le fait que c’est un ignare, ce qui m’a mise hors de moi, c’est qu’il m’a… comment dire ? Il n’a pas pris en compte ce que je voulais, moi, il m’a…

— Prise pour acquise ? suggère Clara. 

— Oui ! C’est ça ! Comme si le fait que nos parents se connaissaient et que j’avais la réputation d’être assez… eh bien, abrasive lui garantissait un accès privilégié à ma personne juste parce qu’il daignait m’adresser la parole. On nous éduque pour charmer les hommes, ce devrait être l’inverse ! Ils sont tellement tous imbus d’eux-mêmes, enfermés dans leur fierté de mâle et si convaincus de leur supériorité que parfois, c’est plus simple de ne pas leur parler du tout.

— Ce qui explique certainement votre profonde incompétence à les décrypter ! se moque tendrement Lucy en me tirant la langue.

J’adore cette fille, mais à force, je finis par me demander si elle n’essaie pas de me faire passer un message.

— Nous ne sommes que des langues de vipère ! rigole Martha. Ne prenez pas pour argent comptant tout ce qu’on raconte ici. Les hommes bons ne sont pas si rares que ça, il suffit juste de se faire suffisamment confiance pour prendre les bonnes décisions.

Je ne suis pas certaine de saisir toutes les nuances de ses propos. Se faire suffisamment confiance ? Comment savoir si on se trompe ? Comment faire quand on se rend compte que l’on a commis une erreur ?

C’est au tour de Tillie de faire une réflexion acide et notre rire inonde et réchauffe la pièce. Je comprends ce que Stone a voulu dire. Cela n’a rien à voir avec n’importe quelle discussion que j’ai pu avoir à Londres, même pendant les plus passionnantes des réunions. Je suis abasourdie par la force de ces femmes dans un univers régi par les hommes, d’une façon encore différente par rapport ce que je connais dans la haute société. Chacune à leur manière, elles se sont toutes fait piéger à un moment ou à un autre. J’ai le sentiment d’avoir été accueillie dans un monde à part, fait de paroles libérées et de confidences, qui n’existe qu’entre elles.

Il est 18 heures passées lorsque nous terminons les couronnes. La mienne est simple et traditionnelle, car je ne sais pas les faire autrement. Celles de Clara et Ruth sont un enchantement pour les yeux. Elles ont entremêlé les branchages avec des rubans, des pommes de pin, de petites étoiles découpées dans du papier et se sont piqué les mains en disposant le houx. Tous mes blocages scientifiques du matin se sont envolés et je décide de ne plus y songer pour aujourd’hui.

Ce dont il faut que je m’occupe, en revanche, ce sont mes cadeaux. Outre le problème de mes fonds inexistants, j’ai quelques idées pour Stone et Lucy, mais ça s’arrête là, et je n’ai pas encore commencé mes cartes de vœux. Je fais part de mes questionnements à Lucy, notamment au sujet du présent d’Adrian où je suis en panne totale d’inspiration :

— Offrez-lui quelque chose qui vienne de vous, me conseille-t-elle.

— De moi ?

— Vous avez beaucoup en commun. Ça n’a pas forcément besoin d’être matériel, il faut juste trouver une idée qui vous fera plaisir à tous les deux, en rapport avec ce que vous partagez.

Voilà qui m’embrouille plus qu’autre chose. Il est vrai que nous nous entendons sur certaines lectures, ou des conceptions esthétiques, mais il a lu tellement de livres que j’ai peur de me tromper. Je déclare sans grande conviction :

— Je vais voir ce que je peux faire.

En passant dans le couloir, je m’arrête devant la salle de musique déserte. En dehors des romans, il y a bien autre chose que nous partageons, de façon plus lointaine : la musique.

Je m’approche du piano et avise les partitions sur le chevalet. Avec un peu de chance… oui, elle n'a pas de titre, mais il s’agit bien de cette musique qu’il joue sans cesse et qui me reste en tête. Je pourrais tenter d’adapter la mélodie principale au violon. Voilà qui serait original et inattendu. Cela lui fera-t-il plaisir ?

Je ne sais pas encore très bien si je le fais pour lui ou pour moi, mais je m’empare d’un crayon à papier et d’une feuille où je trace rapidement une portée grossière. Je reporte à toute vitesse les notes de la main droite ; avec quelques arrangements, j’arriverai sans souci à un résultat acceptable. Le morceau n’a rien de difficile, il suffira que je fasse attention à mon rythme. Le plus dur sera de m’entraîner sans qu’Adrian s’en aperçoive, car il ne reste que dix jours avant Noël.

Je termine mon ouvrage, replace les partitions telles que je les ai trouvées et plie la copie soigneusement quand la voix d’Adrian me fait sursauter :

— Agathe, je vous cherchais !

— Oui ?

J’ai le souffle court, mais il ne semble pas le remarquer.

— Deux lettres sont arrivées pour vous au courrier de ce soir, m’explique-t-il en me donnant deux enveloppes.

Je range la feuille dans ma poche le plus discrètement possible.

— Que faisiez-vous ?

— Oh… rien de particulier, je…

Pitoyable.

Je tends la main pour récupérer ma correspondance et par mégarde, mes doigts effleurent les siens, m’envoyant une vague de chaleur inattendue — encore pire qu’avec nos gants. J’en tremble un peu et il me demande avec cette intonation grave qui vibre dans sa poitrine :

— Tout va bien ?

— Oui, oui, c’est juste que…

Ridicule.

— Je peux faire quelque chose ?

— Non, c’est que… J’ai fait les couronnes de Noël avec les autres et euh… Je me suis un peu abîmé les mains avec les branches de pin, et…

Pathétique.

— Faites voir.

Il attrape ma main droite et j’étouffe un cri de surprise. Ce n’était pas ce qui était prévu. Pas du tout.

— Ce n’est vraiment rien, dis-je en secouant la tête.

Son regard brille de cette même lueur que lors du bal quand il relève les yeux vers moi.

— Vous êtes sûre ?

— Absolument.

— Faites attention à vous.

— Je ne suis pas en sucre.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. En fait, je…

— Non, non, il n’y a pas de mal.

Je devrais peut-être lui lâcher la main, maintenant.

Il se rapproche et j’ai beau savoir que l’Angleterre n’est pas sujette aux séismes, je commence à douter.

— Agathe, je…

— Oui ?

— Je… suis content que vous fêtiez Noël avec vous.

Je retire lentement mes doigts et sa peau douce glisse contre la mienne.

— Moi aussi, Adrian. Merci pour… le courrier.

Navrant. Tout à fait navrant.

— Je vous en prie.

Il quitte la pièce, l’air quelque peu ennuyé. De mon côté, je reste pétrifiée quelques instants avant de remonter à ma chambre en courant.

Je me suis comporté telle la dernière des demeurées ! Ce que j’ai dit n’avait strictement aucun sens ! Je me suis totalement ridiculisée ! Mais quelle idée, aussi, de me prendre la main de cette manière ! Pourquoi est-ce que sa peau me fait cet effet-là ? Pourquoi est-ce que chaque contact me déclenche ce… je ne sais quoi ? J’ai l’impression que tout chez cet homme me crie de me lover dans ses bras comme sous la colonnade et de…

Bon. Du calme. Il est définitivement clair que j’éprouve quelque chose pour Adrian. Bien malgré moi, je sens mes lèvres s’étirer en un sourire à m’en faire mal aux joues. Mon cœur s’emballe et je me retiens de rire toute seule pour ne pas paraître hystérique.

Du calme. Le pauvre venait simplement m’apporter mon courrier, il n’a rien demandé.

Il faudra que je fasse attention au dîner à ce que rien ne transparaisse. Cela risque d’être dur étant donné les fourmillements dans mon estomac à la seule pensée que nous allons passer la soirée ensemble. J’ai envie d’en parler à Lucy, à tout le monde, j’ai envie de le crier et d’un autre côté, j’ai aussi envie de garder cette jubilation rien que pour moi, encore un peu.

Je n’imaginais pas qu’être amoureuse serait si savoureux, tout irrationnel que ce soit. Quelque chose s’éveille en moi, c’est intime, c’est chaud et oppressant tout à la fois, tendre et virulent, renversant et réconfortant. 

J’ai l’impression d’être une contradiction avec des jambes.

 

Le temps de reprendre mes esprits et de retrouver une contenance, je suis attendue pour manger, mais avant, je me force à remettre les pieds sur terre. Pour cela, rien de tel qu’une lettre de Mère. Je garde celle d’Iris pour après, elle sera sans aucun doute beaucoup plus agréable.

Ma surprise est totale lorsque j’ouvre l’enveloppe en provenance de Chester House :

 

Le 15 décembre 1898

 

Chère Agathe,

 

Comment vas-tu ?

Nous avons prévu d’aller passer Noël chez Euphemia et Eric. Ta sœur t’a invitée également, mais je suppose que tu préféreras rester comme convenu à Rosewood Manor.

La maison s’avère très douillette pour l’hiver. Nous n’avons jamais eu froid, ce qui est exceptionnel compte tenu du temps détestable que nous avons eu ces derniers jours. Je me demande s’il y aura de la neige pour les fêtes. Nous n’en aurons certainement pas à Londres avec toute l’humidité de la Tamise.

Dans l’enveloppe, je t’envoie quinze livres pour tes dépenses si tu en as, je pense notamment à tes cadeaux et à tes cartes de vœux. Il est inconcevable que tu passes pour pingre auprès de Lord Stone et de son cousin !

Ne dis rien à ton père au sujet de l’argent. Il n’approuverait pas.

 

Bien à toi,

KL.

 

Quinze livres ! C’est une somme conséquente ! Et depuis quand Mère œuvre-t-elle dans le dos de Père ? Je relis la lettre une deuxième fois puis regarde dans l’enveloppe pour y trouver trois billets de cinq livres. C’est le monde à l’envers ! Cela m’arrange bien, en vérité, toutefois c’était pour le moins inattendu.

La missive d’Iris se révèle tout aussi agréable :

 

Le 15 décembre 1898

 

Ma chère Agathe,

 

J’espère que ce billet vous trouvera en plaisante compagnie et l’esprit joyeux.

Je me rends demain à Ipswich pour des achats de dernière minute. Voulez-vous m’accompagner ?

Si tel est le cas, rendez-vous à la gare pour le train de 11 heures 20. Sinon, nous nous reverrons pour le réveillon. Je ne sais pas si Stone vous en a parlé, mais Henry devra rester à Londres pour les affaires, je me joindrais donc à vous pour le dîner.

 

Avec toutes mes amitiés,

Iris Rutherford

 

Je descends à la salle à manger, le cœur en fête, avec une certitude.

Ce Noël sera mémorable.

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Isapass
Posté le 21/06/2020
Chapitre reposant après les émois des précédents. Reposant mais pas ennuyeux, loin de là !
J'ai trouvé très sympa la discussion avec les femmes qui travaillent à Rosewood Manor, car effectivement, excepté pour Lucy, tu ne nous en avais pas encore dit beaucoup sur elles. Or, comme tu présentes Agathe comme ayant l'esprit ouvert, je trouve ça très bien qu'elle ait des rapports humains avec les domestiques un peu plus développés. La lutte des classes est tellement ancrée, surtout en Angleterre et à cette époque, que c'est un symbole assez fort.
Quant à notre affaire AxA, nous progressons ! Ca y est, le mot a (plus ou moins) été prononcé : Agathe admet enfin qu'elle est amoureuse !

Détails :
"Je ne m’attendais pas toute cette intimité entre elles ni à une discussion aussi ouverte." : "je n'attendais pas toute cette intimité" ou "je ne m'attendais pas à toute cette intimité"
"Je suis abasourdie par la force de ces femmes dans un univers régi par les hommes, d’une façon encore différente par rapport ce que je connais dans la haute société." : par rapport à ce que je connais
"Il se rapproche et j’ai beau savoir que l’Angleterre n’est pas sujette aux séismes, je commence à douter." : excellent !
A très vite !
Mary
Posté le 21/06/2020
Re !

J'avais déjà commencé à préparer le terrain dans le chapitre précédent quand elle aide Lucy à ranger la salle manger après la réception, mais je voulais vraiment un moment plus intime avec elles toutes - elles sont importantes, chacun à leur façon.

Oui en même temps, il était temps qu'elle se réveille, la pauvre XDD

Merci encore, à tout de suite !
Eulalie
Posté le 09/06/2020
J'ai cherché, en vain, quelque chose à dire qui ne soit pas niais. Je vais m'efforcer de me contenir parce qu'il n'est pas facile de couiner de plaisir à l'écrit. Ce chapitre est tellement satisfaisant et réjouissant du point de vue de l'évolution de l'intrigue que j'en oublie presque qu'il a commencé sur une frustration.
Je m'inquiète quand même pour le libraire, Bancroft pourrait savoir que c'est celui de Stone, s'étonner qu'il achète des livres d'astronomie et en conclure qu'ils sont pour Agathe. Il ne faut jamais sous-estimer la volonté de destruction d'un aristocrate déçu.
J'adore l'ambiance avec les filles et leurs échanges si intimes et si simples. J'aurais presque aimé avoir un peu plus de détails concernant leur passé. Le mari de Martha, notamment.
La rencontre avec Adrian dans le salon de musique est tellement maladroite et empruntée, tu as réussi à créer l'attendrissement et le malaise tout à la fois.
J'adore la contradiction avec des jambes. Super ! J'ai un peu peur tout de même que cette mélodie soit intime pour Adrian et que le fait qu'Agathe se l'approprie pourrait être une intrusion. J'espère avoir tort !
Les décorations de Noël ont l'air d'un enchantement ! J'ai de plus en plus envie d'habiter Rosewood Manor. Même juste pour les vacances.
Je savais que sa mère ne resterait pas indifférente longtemps, après tout elle aussi c'est une gentille femme soumise que son mari n'aime pas, elle ne doit pas avoir que des compliments à lui faire.
Des achats de Noël avec Iris, voilà qui tombe à pic ! J'ai hâte de lire la suite.
Merci Mary !
Mary
Posté le 09/06/2020
Oh la la, ma journée commence bien ! Merci à toi pour ce super commentaire <3

Pas d'inquiétude pour le libraire, ça ne risque rien. En revanche, Bancroft n'a effectivement pas dit son dernier mot - mais j'ai décidé que pour le moment c'est la trêve de Noël.
En ce qui concerne le mari de Martha, j'ai vraiment hésité à en mettre plus. Je pense que je rajouterai des détails soit dans ce chapitre aux corrections, soit dans un futur chapitre où la situation s'y prêtera.
Cette pauvre Agathe, c'est compliqué dans la salle de musique XDD

À bientôt pour la suite et merci encore <3
Sorryf
Posté le 05/06/2020
J'ai adoré comme Agathe rabat son caquet a l'affreux ! meme si ça lui attire des ennuis, c'était beau a voir !
J'espère qu'elle pourra rester chez elle même après le concours, ça m'étonnerait que Stone la vire ils sont tous si bien tous ensemble ! et Stone a l'air d'adopter beaucoup de brebis abandonnées <3
Je trouve trop émouvant que la maman lui ait envoyé une lettre T____T

Pinnaillage : j'ai beaucoup aimé le moment de tressage de couronnes, mais en le lisant j'ai un peu pensé au test qui critique le fait que en fiction les persos féminins parlent rarement entre eux d'autre chose que des hommes... je comprends que dans ce contexte elles parlent beaucoup d'hommes, et je trouve ça tout a fait réaliste, et j'ai beaucoup aimé cette ambiance et discussion... mais je sais pas pourquoi, j'aurais bien aimé les voir parler un peu d'autre chose aussi... Après, faut évidemment pas rallonger des scènes dans le seul but de passer des tests critiques ! donc t'inquiète pas, je te signale juste ça pour que tu le gardes en tête dans les chapitres suivants si tu as d'autres moments girly, mais dans tous les cas ça reste réaliste et cohérent a l'univers, c'est le plus important !
Mary
Posté le 08/06/2020
Hello Sorryf !

Ah, je ne peux pas te dire si elle restera à Rosewood Manor héhé. Il va falloir attendre :)
Oui, Stone est un peu le défenseur des causes perdues, parfois.
Pour sa mère, ça me semblait important qu'elle aussi évolue tout doucement. Même si elle désapprouve les choix de vie d'Agathe, elle reste néanmoins sa fille.

Pour ce test, j'en ai entendu parler. Ce que tu me dis est très intéressant, mais je pense que je vais laisser comme ça (pour ce passage là en tous cas) tout simplement parce que c'est vraiment vraiment inspiré de ce que je vis chez mes parents à certaines périodes - notamment quand on fait les foins. Les femmes se retrouvent souvent avant qu'on mange tous ensemble le soir et ces moments-là sont des moments de partages énormes et on parle majoritairement des hommes et de problèmes "de femmes". C'est ce genre là que j'ai voulu recréer, je me suis pas rendue compte que ça pouvait faire cliché tellement c'est des moments très forts pour moi. Il y a vraiment un esprit de partage, surtout dès qu'on a plusieurs générations qui s'en mêlent.

Par contre, oui, je garde ta réflexion en tête pour d'autres passages :)

A bientôt pour la suite !
Alice_Lath
Posté le 02/06/2020
Haha, ils se tournent autour en mode vraiment bigleux alors que tout le monde leur fait des signes quand même, jsuis dead hahaha, genre : "alleeeez lààà". Bref, en dehors de ça, sinon c'est un très bon chapitre à nouveau, mais j'avoue que j'aurais aimé en savoir un peu plus sur le contexte scientifique des travaux d'Agathe. J'ai l'impression qu'ils passent vraiment à l'arrière plan et ma curiosité de meuf cheloue en est un peu dépitée huhu (bien que ce soit sympa de faire des guirlandes de Noël en parlant love).
Mary
Posté le 02/06/2020
Le truc, c'est que j'ai un peu peur de saouler les lecteurs en mettant trop de science (et de me rater sur une explication). Il va y avoir pas mal de chapitres vraiment sur ce sujet là un peu plus tard, mais pour le moment j'ai besoin qu'Agathe piétine :p et que le sujet paraisse impossible. Malgré les apparences, mon intrigue principale n'est pas le concours huhu. Elle est pas loin derrière mais en premier c'est vraiment centré sur Agathe, Adrian, et leur "place dans le monde" (je sais pas si je suis claire?) Je pense toutefois que je rajouterais quand même un soupçon de sciences supplémentaires en correction, je m'étais déjà fait la réflexion !

A bientôt !
SalynaCushing-P
Posté le 01/06/2020
Salut Mary
Un chapitre bien sympa. J'aime bien que tu ponctues tes chapitres de "vrai savoir" vivre, comme les confections de couronnes. C'est peu fréquent en France je crois.
Si j'étais du genre à faire ma fan girl je dirai : Mais Putain Agathe, saute lui dessus ici toute de suite et maintenant.
Mais c'est pas mon genre XD
Mary
Posté le 02/06/2020
Coucou !
Les couronnes je crois que c'est très anglais oui. Même encore maintenant leurs coutumes de Noël sont bien plus riches que les nôtres !
Vas-y j'aime bien quand tu fais ta fan-girl hahaha !
À tres vite !
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