Chapitre 14 – Audience royale

Par jubibby

L’aube venait tout juste de se lever lorsqu’Emma se mit en route. Une heure de marche la séparait du palais, de ce lieu où son destin allait se jouer. Les yeux humides à force de bâiller, elle regrettait de ne pas avoir pu se reposer pleinement cette nuit-là. Il fallait dire que la pluie n’avait pas aidé. Sommairement abritée par une cavité qu’elle avait trouvée la veille au soir, sa cape n’avait pas suffi à la préserver totalement de l’humidité ambiante.

William et elle s’étaient séparés quelques jours plus tôt. Son ami avait pris la route du Sud, ragaillardi par les messages positifs qu’Emma lui avait adressés, espérant trouver une nouvelle piste sur la disparition de sa sœur. Il avait partagé avec elle une partie des provisions qu’il avait achetées au marché et avait emmené avec lui un lapin entier pour agrémenter ses repas.

La jeune femme se répéta mentalement le plan qui était le sien tandis qu’elle marchait vers sa destination. D’abord prendre la direction du fleuve, plus au nord, puis, une fois le rivage atteint, le remonter vers l’est. Les villageois viendraient du sud et de l’est, ce qui lui laissait une chance de se faufiler parmi les premiers badauds sans avoir à passer à travers un éventuel contrôle sur les routes menant au palais. Une fois sur place, elle n’aurait qu’à suivre la foule vers la grande salle d’audience où devait avoir lieu l’annonce du roi en présence du prince. Emma se posterait parmi les premiers rangs afin de pouvoir approcher sa cible. Puis, lorsqu’il viendrait à la rencontre de ses sujets, elle l’empoisonnerait. La Ligue lui avait fourni pour cela des gants bien particuliers : une doublure imperceptible sous la paume droite permettait de loger une lame tranchante qu’elle avait imprégnée du venin de l’apothicaire, à libérer le moment venu d’une simple pression. Une éraflure suffirait alors à sceller le sort de sa victime. L’effet ne serait pas immédiat, elle avait pu le constater. Et cela était tant mieux : elle aurait ainsi le temps de s’enfuir sans éveiller de soupçons.

Son plan était simple, elle en était convaincue. Elle n’aurait toutefois que peu de marge de manœuvre et elle savait que toute erreur lui serait probablement fatale. La Ligue devait le savoir, tout comme elle, et c’était sans doute là la raison pour laquelle la mission lui avait été confiée. N’avait-elle pas toujours été efficace par le passé ? Elle l’avait été, oui, mais jamais on ne lui avait demandé de tuer un innocent. Si pendant toutes ces années elle avait suivi aveuglément les ordres de la Ligue, n’éprouvant aucun scrupule à assassiner tantôt ce marchand véreux, tantôt ce collecteur de taxes qui détournait l’argent du royaume, elle devait reconnaître que, pour la première fois, elle doutait. Se pouvait-il que les membres du conseil aient tort ? Que le meurtre du prince Édouard soit une erreur ? Qu’il y ait une autre manière d’atteindre le roi François ?

Emma chassa cette idée de son esprit. Elle aurait sa vengeance, elle le savait, quel qu’en soit le coût. C’était la promesse qu’elle avait faite à son père le soir de sa mort et elle n’avait pas l’intention de la rompre. Si la Ligue ne pouvait partager avec elle l’ensemble du plan visant à détruire le roi François, alors elle devait garder en mémoire que chaque maillon, chaque mission individuelle, était un pas de plus vers leur objectif commun. Elle devait garder foi en leur entreprise.

C’est en laissant ses pensées ainsi vagabonder que la jeune femme finit par rejoindre le fleuve. Comme elle l’avait prévu, un chemin le longeait et la mènerait jusqu’au palais. Il n’avait pas été emprunté depuis très longtemps et la végétation avait par endroit repris sa place. Heureusement pour elle, le printemps arrivait seulement et les herbes folles n’avaient pas encore eu le temps de repousser complètement.

Lorsqu’elle aperçut à travers les branchages de la forêt le fanion qui flottait au-dessus du donjon, Emma marqua une pause. Elle ne pouvait pénétrer dans le palais avec son sac, son épée et son poignard. Il fallait qu’elle les cache avant d’être dans le champ de vision des gardes. Elle observa ce qui l’entourait, à la recherche d’un point de repère lui permettant de retrouver son chemin. Soudain, elle en trouva un, quelques mètres vers l’intérieur du bois : une souche d’arbre creuse entourée de fougères. La jeune femme s’approcha et l’examina de plus près : la souche lui arrivait à la taille et son diamètre lui permettait d’y glisser son sac. La cachette parfaite.

Emma jeta un regard par-dessus son épaule pour s’assurer qu’elle était bien seule et sortit son poignard qu’elle déposa au fond de la souche. Elle y ajouta son sac et son épée qu’elle enveloppa dans sa cape encore humide de la nuit qu’elle venait de passer. Le vêtement était trop boueux pour qu’elle puisse entrer au palais sans attirer l’attention, elle n’avait d’autre choix que de s’en séparer. Tant pis, elle la récupérerait à son retour.

La jeune femme tourna les talons puis se remit en route vers l’enceinte du palais. Bien qu’il fût encore très tôt, elle entendit les premiers villageois à mesure qu’elle se rapprochait. Ceux-là avaient dû dormir sur place pour être les premiers à franchir les portes. Ils avaient dû être déçus par l’averse reçue pendant la nuit ! Emma fit quelques pas de plus avant de juger qu’il était temps de se glisser parmi eux : elle se faufila entre les arbres qui la séparaient de la route et s’arrêta derrière un chêne au large tronc pour observer ceux qui s’étaient massés le long des remparts. Ils étaient une petite vingtaine tout au plus et parlaient vivement. Ceux-là n’avaient pas dû passer chez les tisserands songea Emma en regardant leurs vêtements parfois encore mouillés et froissés par une nuit passée loin d’un bon lit. Elle regarda à droite et à gauche pour s’assurer que personne ne regardait dans sa direction puis sortit de sa cachette. D’un pas léger et insonore, elle rejoignit la petite troupe.

Personne ne sembla la remarquer et Emma poussa un soupir de soulagement. Elle n’avait nullement l’intention de partager l’enthousiasme de ces hommes et femmes et n’avait pas la moindre envie qu’on l’interroge sur ce qu’elle faisait dans la région.

La légère brise qui traversait l’air ambiant donna un soudain frisson à Emma. Elle avait pris l’habitude de voyager avec sa cape à la doublure épaisse et ne s’était pas encore confrontée aux températures du printemps naissant. Elle espérait que les gardes ne les laisseraient pas attendre trop longtemps sans quoi elle s’en tirerait avec un bon rhume. C’était toutefois le prix à payer pour ne pas avoir l’air d’une vagabonde au milieu de cette foule.

Elle sourit en voyant l’état de sa jupe, froissée et abîmée par de longues journées de voyage. Elle donnait l’impression que la jeune femme avait elle aussi dormi sur place et elle remercia intérieurement ces villageois pour leur trop plein d’enthousiasme. Grâce à eux, elle ne serait pas questionnée par les gardes sur son aspect général.

La jeune femme croisa les bras autour de sa poitrine, prenant garde à ne pas déloger de sa cachette la lame empoisonnée. Emma laissa échapper un nouveau frisson tandis que le vent soufflait de plus belle, soulevant au passage les jupes des femmes qui se trouvaient près de l’entrée du palais.

– Vous avez froid, mademoiselle ?

L’homme qui se trouvait devant elle s’était retourné et avait posé cette question. Il portait une vielle veste en daim marron, un pantalon dans la même matière, des bottes au cuir fraîchement ciré et s’était affublé d’un chapeau orné de plumes de toutes les couleurs qui ne pouvait qu’attirer l’attention sur lui.

– Un peu, je dois bien l’admettre, répondit-elle en lui adressant un sourire poli. Cela ira mieux dès que nous pourrons rentrer à l’intérieur du palais.

– Je crains que vous n’ayez à attendre encore quelques temps malheureusement. Les gardes ont été très clairs lorsque nous sommes arrivés hier soir : ils n’ouvriront les portes que sur les coups de dix heures.

Au même moment, les cloches du palais retentirent. Emma compta huit coups distincts. Cela signifiait deux longues heures à attendre parmi ces badauds, à supporter les facéties de la brise, à se languir du soleil qui ne se montrait pas. La jeune femme avait toujours fait preuve de beaucoup de patience mais elle ne se sentait pas à son aise au milieu de tant d’inconnus.

L’homme la regardait toujours en souriant. Attendait-il une réponse ? L’ignorer n’aiderait assurément pas Emma et elle se fit violence pour participer à la conversation.

– Vous êtes arrivés hier soir disiez-vous ?

– En effet et vous verrez vite que nous avons bien fait malgré cette averse qui nous est tombée dessus ! Les villes voisines sont à quelques heures de marche et nous voulions être les premiers à franchir ces portes, dit-il en désignant du pouce l’entrée du palais.

– Étiez-vous déjà venu ici ?

– Oh que non ! J’étais toutefois un habitué des couloirs du palais de Castelonde, il y a des années de cela bien évidemment. Je tiens un petit commerce en ville voyez-vous, et j’avais coutume de venir en personne vendre mes produits aux résidents du palais. Mon commerce a beaucoup souffert lorsque le roi s’en est allé, comme beaucoup d’autres à l’époque. Mais nous avons su rebondir, grâce à notre souverain qui nous envoyait des commandes à intervalles réguliers.

– Des commandes dites-vous ?

– Oui, pour tous les marchands ! Étoffes, armes, remèdes. Bien sûr nous n’étions plus en contact direct avec notre clientèle et il était bien plus difficile de développer ses affaires mais, que voulez-vous. Au moins nous ne manquions pas de ressources.

Ainsi donc le roi avait financé les cités alentour pendant des années. Emma s’en doutait, bien sûr, mais l’apprendre ainsi lui transperçait le cœur. Pourquoi donc la générosité du roi n’avait-elle pas arrosé le reste du royaume ? Voilà une injustice de plus qu’elle ne lui pardonnait pas.

L’homme au chapeau lui retraça une heure durant comment il avait su développer son commerce depuis son plus jeune âge jusqu’à aujourd’hui. Emma ne l’écoutait que d’une oreille, ces histoires de gentil bourgeois ne l’intéressant guère. Par chance, son interlocuteur se contentait de ses hochements de tête et de ses « Ah oui ? » sans lui poser de question.

La jeune femme jetait un coup d’œil par-dessus son épaule à chaque pause de l’homme au chapeau dans son discours fleuve. Peu à peu, une foule dense s’était massée près des remparts. L’homme avait raison sur un point : arriver la veille au soir, ou au petit matin dans son cas, était la garantie d’accéder au palais et de figurer parmi les premiers rangs. Si elle regrettait le temps perdu à écouter cet intarissable bavard, elle devait bien admettre que c’était un moindre mal pour pouvoir mener sa mission à bien.

Bientôt, la cloche sonna un coup. Il ne restait plus que trente minutes à patienter avant de pouvoir franchir ces portes. Le soleil s’était enfin levé et la brise s’était calmée. La foule s’éloignait des remparts et de son ombre pour profiter de ces rayons agréables. Emma elle-même s’était surprise à apprécier cet avant-goût des beaux jours.

Elle fut tirée de ses pensées et délivrée du monologue de l’homme au chapeau par un bruit strident en provenance du châtelet : la herse était en train d’y être remontée. L’excitation gagna les rangs de la foule qui se dressait sur ses orteils pour tenter de voir ce qu’il se passait. Puis le bruit cessa et plusieurs gardes sortirent du bâtiment. Trois d’entre eux restèrent à l’entrée pendant que les autres se positionnaient le long de la route.

L’attention de l’homme au chapeau était entièrement consacrée à cette ouverture prématurée. Il tournait le dos à la jeune femme qui ne se plaignait pas de ce soudain manque d’intérêt. Puis l’homme se mit à avancer, Emma sur ses talons, et la foule commença à pénétrer dans l’enceinte du palais.

La jeune femme était sur ses gardes, craignant à tout instant d’être démasquée. Elle avançait à petits pas, veillant à ne pas bousculer les personnes qui la précédaient tout en tentant de contenir l’ardeur de la foule qui la suivait. Aucun garde ne sembla la remarquer, elle si quelconque parmi tous ces villageois. Elle pénétra dans la basse-cour sans aucun mal et se rappela les plans qu’elle avait mémorisés tantôt. La cour était entourée de quatre tours de hauteurs inégales. La plus imposante d’entre elle se trouvait sur sa gauche. C’est là que les gardes étaient positionnés : elle pouvait apercevoir leurs arcs au travers des créneaux. Assurément, il lui faudrait être vigilante en passant devant cette tour sur le chemin du retour. Si du moins tout se déroulait comme prévu et qu’elle parvenait à quitter le palais sans se faire arrêter.

L’écurie longeait le rempart nord tandis que le donjon, bâtisse carrée à l’imposante stature, lui faisait face. Aucune porte ne permettait d’y accéder depuis la cour, laissant ce bâtiment à l’abri de toute intrusion. Il avait beau avoir été transformé en palais royal des années plus tôt, le château n’en demeurait pas moins une forteresse défensive.

Alors qu’elle repérait ainsi les lieux, les gardes firent traverser la cour aux premiers arrivants et commencèrent à les masser le long du rempart est. Emma aperçut le passage qui les conduirait dans la galerie intérieure. Elle sentit son sang se figer lorsqu’elle entendit les gardes qui y étaient postés s’adresser à la foule compacte :

– Par mesure de sécurité, nous allons devoir procéder à une fouille complète des visiteurs. Ouvrez vos sacs, vos capes et ne tentez pas de nous cacher quoi que ce soit.

Une fouille, bien sûr. Emma aurait dû s’en douter. On ne laisse pas rentrer n’importe qui dans un palais resté fermé si longtemps. Que cherchaient-ils exactement ? Des armes ? Des brigands déguisés parmi la foule ? La Ligue avait dû anticiper cela, songea-t-elle. C’était la raison pour laquelle sa lame empoisonnée était si discrète, presque indécelable.

La jeune femme relâcha ses muscles tandis que les gardes fouillaient les personnes juste devant elle. Être anxieuse lui donnerait l’air suspecte, elle devait se détendre pour ne pas attirer l’attention. Un soldat portant l’uniforme royal s’approcha d’elle et Emma leva les bras pour lui montrer qu’elle ne dissimulait rien. L’homme au chapeau, juste à côté d’elle, semblait redouter cet exercice tout autant qu’elle. Le garde lui demanda d’ôter son couvre-chef et c’est d’une main tremblante qu’il obtempéra. Le chapeau se révéla n’être qu’un simple chapeau et le soldat leur fit signe que tout était en ordre. L’homme s’empressa de recouvrir son crâne sitôt l’autorisation reçue.

Emma se mordit la lèvre et détourna le visage pour ne pas rire à la pensée de cet homme à la coquetterie si poussée qu’il avait perdu toute contenance en devant dévoiler son crâne dégarni. L’image fugace de ces quelques cheveux en bataille, luttant tant bien que mal pour cacher la peau de leur propriétaire – et plutôt mal que bien songea-t-elle – égailla sa journée.

La vie qu’elle avait choisie lui avait fait oublier que des moments anodins comme celui-ci pouvaient réchauffer le cœur. Elle s’était habituée aux facéties de William, bien sûr, mais leurs retrouvailles étaient si rares qu’Emma gardait toujours la sensation de les avoir rêvées après son départ. Avait-elle réellement oublié le pouvoir de ces moments simples ou s’en était-elle privée pour ne pas avoir à repenser à son père et à tout ce qu’ils avaient partagé ensemble ? Elle avait été une adolescente joyeuse, croquant la vie à pleine dent. Elle avait des souvenirs merveilleux du temps où ils vivaient tous les deux, dans le comté de Volgir. Des souvenirs de joie et d’allégresse. Mais elle les avait tous enfermés à double tour la nuit où elle l’avait perdu. Elle s’était forgé une carapace, refusant de penser au passé et de céder à une quelconque mélancolie.

Et pourtant, elle y avait cédé. Elle ignorait pourquoi mais, cet homme qu’elle avait rencontré à Castelonde et qui l’avait accompagnée à travers la forêt avait réussi à ouvrir une brèche. D’abord avec ce conte pour enfant puis ce soir-là au coin du feu. Il avait fait ressurgir en elle des souvenirs qu’elle pensait totalement effacés de sa mémoire. Devait-elle plonger à corps perdu dans ce qu’elle avait enfoui au plus profond d’elle-même au risque d’en souffrir ? Ou devait-elle au contraire refermer cette brèche au risque de perdre ces précieux souvenirs à jamais ?

L’attente au milieu de la cour lui semblait interminable tandis que les gardes continuaient de fouiller les visiteurs. Emma se vida la tête en reprenant son observation des lieux. Plusieurs centaines de personnes avaient pénétré à l’intérieur de l’enceinte alors que sans doute plus encore patientait à l’extérieur. La cloche avait de nouveau sonné, indiquant que l’heure d’ouverture des portes était passée. Les gardes ne semblaient néanmoins pas prêts à laisser les premiers villageois se rendre dans la salle d’audience. Avaient-ils sous-estimé l’affluence qu’occasionnerait l’ouverture du palais au public après tant d’années ?

Tandis qu’elle se faisait cette remarque, du mouvement se fit entendre en provenance du passage menant à la galerie. Des bruits de pas, dans leur direction. Un serviteur en tenue de cérémonie apparut alors, une trompette scintillante à la main. Il souffla dans l’instrument afin de faire revenir le calme dans la cour, le plaça sous son bras et déplia un parchemin qu’il se mit à lire à pleine voix.

– Très chers sujets, votre souverain le roi François vous a conviés dans son palais pour vous annoncer une grande nouvelle. Il espère que tous pourront se joindre à lui pour les célébrations qui débuteront dès aujourd’hui. Il vous prie de rester calmes et de profiter de cette belle journée.

Le serviteur replia le rouleau de parchemin qu’il venait de lire et se glissa à nouveau dans le passage. Deux gardes se positionnèrent de part et d’autre et firent signe aux premiers villageois de le suivre. Une grande ferveur avait traversé la foule mais personne ne se rua vers l’entrée de la galerie. Les soldats qui se trouvaient tout autour de la cour veillaient à ce qu’aucune bousculade ne se produisit.

Emma finit par emprunter l’étroit passage qu’elle avait tant observé. Deux personnes pouvaient se tenir de front, encore que la corpulence de l’homme au chapeau qui se trouvait toujours devant elle ne le permit pas tout à fait. Ils parcoururent ainsi quelques mètres et débouchèrent dans la galerie couverte. Le bruit de leurs pas résonnait sur la pierre tandis qu’ils suivaient leur guide. Tous étaient ébahis par la beauté des piliers et des chapiteaux qui supportaient les arches. Tantôt scènes de chasse, tantôt scènes de guerre, les sculpteurs s’étaient surpassés pour témoigner du passé et des richesses du royaume. Derrière cela se trouvaient les jardins du palais. Les parterres de fleur venaient tout juste d’être plantés, les buis taillés et on pouvait même apercevoir des arbres qui commençaient à fleurir.

La jeune femme n’arrivait pas à se réjouir de ce spectacle. Elle n’y voyait que vanité et dépenses superflues. Elle n’avait connu qu’un seul château, plutôt austère en vérité. Les seules richesses qui y étaient exposées étaient de larges tapisseries retraçant l’histoire du comté. Y en avait-il seulement dans ce palais ou tout l’argent des taxes était-il passé dans ces somptueuses sculptures ?

La galerie bifurqua sur la droite comme Emma s’y était attendue, laissant derrière eux la galerie couverte. La lente procession finit par atteindre les deux imposantes portes en chêne qui donnaient sur ce qui devait être la grande salle d’audience royale. À leur approche, les portes s’ouvrirent et tous pénètrent à l’intérieur. Une vaste salle d’une hauteur sous plafond impressionnante les accueillit. Des fanions bleu nuit ornés d’une branche d’olivier en argent avaient été étendus sous chaque fenêtre. Au fond se trouvait une estrade sur laquelle deux trônes attendaient l’arrivée du roi et du prince. À mesure qu’ils avançaient, les gardes séparèrent la foule en deux, laissant ainsi une allée se dessiner entre les deux groupes. Emma suivit l’homme au chapeau qui se rapprocha du bord de l’estrade. Elle se retrouva ainsi devant ce qui devait être le trône du prince, légèrement plus petit que l’autre. Quand l’occasion se présenterait, elle n’aurait qu’à tendre la main pour l’atteindre. Elle n’aurait alors pas le droit à l’erreur.

Emma se retourna et vit la salle se remplir petit à petit. Les villageois étaient venus nombreux assister à cette audience royale, certains ayant fait le déplacement depuis les confins du royaume. De toute évidence et à en juger par l’enthousiasme général, ils espéraient beaucoup de cette audience, et notamment enfin rencontrer leur prince. Emma, quant à elle, n’en attendait rien. Cet héritier à la couronne, qui qu’il soit, ne pourrait défaire le mal qu’avait fait son père. Il avait détruit sa famille, affamé une partie de son peuple et créé de telles inégalités entre ses sujets qu’il faudrait probablement des années pour les résorber. Justice devait être faite, sans plus attendre, et Emma en serait le bras.

Elle vit les gardes se positionner en rang serré devant l’estrade tandis qu’une porte dérobée s’ouvrait, laissant pénétrer le roi dans la pièce. Il portait ce qu’elle supposa être ses habits de cérémonie : une veste à la fourrure d’hermine et aux broderies dorées, des bottes fraîchement cirées et une couronne scintillante de pierres précieuses. Tout ce luxe l’écœura. Elle observa les personnes autour d’elle : toutes étaient émerveillées par tant de beauté. Elles voyaient là la richesse de leur royaume ; Emma, elle, n’y voyait qu’une provocation. Elle serra les poings, sentant la lame empoisonnée, cachée dans la doublure de son gant. L’homme qui se tenait devant elle devait payer. Elle n’avait vraiment pas le droit à l’erreur.

Le roi se positionna devant le trône le plus imposant et prit la parole, faisant disparaître aussitôt les chuchotements ambiants.

– Mes chers sujets, je vous ai invités aujourd’hui pour célébrer avec vous une grande nouvelle concernant mon fils, le prince Édouard. Comme vous le savez, il prendra ma succession à la tête de ce royaume lorsque je vous aurai quittés et il est grand temps que vous puissiez voir l’homme qu’il est devenu. Voilà des années que nous nous sommes installés dans ce palais, à la suite de la mort de la regrettée reine Jeanne. Je réalise à présent à quel point le temps a passé et à quel point votre prince vous a manqué.

Il marqua une pause, balayant du regard la foule compacte qui se dressait devant lui. Son visage s’était assombri quelques instants à l’évocation de la reine Jeanne et ses paroles semblaient sincères. Emma tourna la tête tout autour d’elle. Les villageois semblaient eux aussi partager l’émotion du roi François : la reine Jeanne avait été aimée de tous, à une époque où le royaume était en paix. Emma, elle, ne croyait pas un seul instant à un tel émoi de la part de celui qui avait froidement ordonné l’assassinat de centaines d’âmes innocentes. Le roi devait forcément cacher autre chose.

– Bien, l’heure des présentations officielles n’a que trop attendu. Je vous prie d’accueillir le prince Édouard, votre futur souverain. Faites-le entrer, dit-il à l’attention du garde qui s’était positionné devant la porte dérobée.

Le soldat s’exécuta et le prince entra d’un pas assuré. Il s’avança vers le deuxième trône, derrière lequel avait été accroché un portrait de la reine Jeanne. Le prince portait les mêmes vêtements d’hermine que son père, des bottes qui semblaient neuves et, attachée à la taille, une épée à la garde d’une grande finesse. La foule ne put que constater la grande ressemblance entre ce jeune homme et le portrait de sa mère. Ses cheveux châtains clairs bien coiffés, ses yeux bleus étincelants, son teint légèrement rosé, tout en lui dégageait une certaine assurance qui lui conférait une beauté indéniable. La foule applaudit son arrivée et une clameur sincère monta dans toute la salle.

Emma fut incapable de participer à cet élan de joie général, ne serait-ce que pour se fondre dans le décor. Non, son sang à elle s’était figé. Propre, rasé de près, les traits reposés, de riches habits sur le dos avaient complètement changé son apparence. Mais elle ne pouvait s’y tromper. Emma avait déjà vu le prince.

Édouard.

Le fugitif de Castelonde.

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