Chapitre 14

Notes de l’auteur : Hello tout le monde !

J'espère que votre lundi s'est bien passé et je vous souhaite une très bonne semaine !
Bonne lecture :)

A très vite :)

Elena émerge enfin, comme sortie d’un long coma. 10h32. Elle doit se dépêcher. Son rendez-vous est à 11h30. À ses côtés, Mimine s’étire de tout son long sur la couverture, entre les jambes d’Elena. La jeune femme est émue par ce spectacle et, l’espace d’un instant, la tentation est grande de se rendormir contre elle, de traîner au lit pour le reste de la matinée blottie contre l’animal. Elle n’a aucune envie d’aller de nouveau affronter le Dr O’Brien. Surtout après les rêves qui ont agité sa nuit.

Quoi qu’il en soit, elle n’a pas le choix. Elle ne peut pas échapper à ces rendez-vous. Comme un prisonnier en libération conditionnelle, elle doit faire preuve d’assiduité et de bonne volonté… Même si son médecin est un immense idiot aux méthodes aussi douteuses que discutables…

Elena réunit le peu de motivation qu’elle a en elle, s’étire à fond, enfonce une dernière fois sa tête dans le pelage particulièrement doux du ventre de son nouveau petit compagnon et repousse les couvertures à contrecœur.

Elle se choisit une tenue dans son placard parfaitement organisé par sa mère. Aujourd’hui ce sera un jean clair, taille haute, suffisamment large pour lui permettre de se sentir camouflée et un sweat-shirt à capuche qui date de son adolescence aux couleurs délavées. Cette tenue, que sa mère désapprouvera certainement, lui paraît parfaitement accordée à son humeur ce matin. La fatigue prenant le dessus, elle a avant tout besoin de confort. Elle aurait rêvé qu’il soit socialement acceptable de se promener hors de chez elle roulée dans un énorme duvet capable de la protéger et de l’isoler du reste du monde tout en lui garantissant un confort maximal et une chaleur rassurante.

Pour couronner cette ambiance de début de journée, elle constate à travers la fenêtre que le temps est aussi maussade que son humeur. Elle souffle pour extérioriser sa frustration et se décide à s’activer. « Allez, douche. Ça ira mieux après… ou pas », se dit-elle.

 

Autour du petit déjeuner l’ambiance n’est guère plus douce. Sa mère s’est visiblement levée du mauvais pied, elle est d’une humeur massacrante et ne s’exprime que par monosyllabes et interjections avec l’amabilité d’un ours sorti trop tôt de sa période d’hibernation. Elena n’ose pas lui demander ce qui cause cette mauvaise humeur. Elle espère simplement que son cauchemar n’aura pas réveillé toute la maisonnée comme c’est souvent le cas lorsqu’elle se réveille en hurlant. Ce matin, en tous cas, personne ne lui en fait la remarque.

Aisling lui sert une part d’œufs brouillés dans une assiette, avec la délicatesse d’une cantinière, et elle préfère ne pas faire de réflexion devant le visage fermé de sa mère. Se forcer à avaler ces œufs dès le matin est finalement un mince et nécessaire sacrifice pour éviter une dispute matinale avec une maman dragon, visiblement, bien sur les nerfs.

Alors qu’elle boit son thé en observant le plus discrètement possible sa mère, son père traverse la cuisine sans même se servir son pancake habituel. Il a lui aussi le visage fermé et salut rapidement Elena avant de sortir. Les époux s’ignorent cordialement, ne se disent même pas bonjour. « Oula, qu’est-ce qu’il se passe ? » s’interroge Elena. Que sa mère soit de mauvaise humeur le matin passe encore, ça n’a rien de particulièrement extraordinaire. Mais son père… Elle l’a rarement vu afficher aussi clairement son hostilité envers sa femme. Il est plutôt du genre à préserver les apparences coûte que coûte, surtout devant Elena. Mot d’ordre : ne surtout pas inquiéter Elena, quitte à la mettre sous une jolie petite cloche en verre si c’est nécessaire.

« Il se passe quoi avec papa ?

— Rien. Mange. Tu vas être en retard à ton rendez-vous, dépêche-toi. »

C’est une fin de non-recevoir. Elena encaisse, s’empresse de terminer son Earl Grey et se lève avec précaution de son tabouret de bar. Elle débarrasse rapidement son assiette dans l’évier, espérant ainsi s’attirer un peu de sympathie de sa mère. Mais elle ne semble pas remarquer la bonne volonté de sa fille.

            « Bon, bah… à plus…

— Hmm. »

Elle attrape son sac dans l’entrée et s’en va. Sa capuche va lui être fort utile… Encore qu’elle ne soit pas tout à fait étanche.

 

Elena est seule dans la petite salle d’attente à la décoration vieillotte. Vieilles chaises en bois et osier marqués par le nombre incalculable de fessiers qui s’y sont assis au fil des années, un papier peint dont la couleur s’est fanée et qui tend aujourd’hui vers une sorte de beige rosé sale et daté, un vieux parquet grinçant qui semble ne jamais avoir été entretenu ou nourrit. L’assistante du docteur lui a demandé de patienter quelques instants, il viendra la chercher quand il sera prêt. Elle connaît par cœur cette sale d’attente, le moindre défaut dans le papier peint, elle s’est imaginé mille fois toutes sortes de formes dans les taches de moisissure au plafond pour tuer le temps. Elle a vu défiler au moins 3 assistantes différentes dans ce cabinet. Toutes plus froides et antipathiques les unes que les autres. Elle se fait la réflexion que le médecin semble avoir une préférence pour les grandes brunes élancées au sourire pincé et au regard inexpressif. Elle est devenue, malgré elle, une de ses plus fidèles patientes. C’est là le prix à payer pour avoir un semblant de liberté. C’était ça, ou rester enfermée au milieu des vrais fous.

Elle y a eu droit, peu de temps après son premier diagnostic, au petit séjour en asile. En hôpital pour malades mentaux. Chez les fous, se disait-elle. Elle était très jeune et cet épisode, bien que bref, lui a laissé un traumatisme indélébile. Elle en a longtemps voulu à ses parents. Avec le temps, elle a appris à leur pardonner. À essayer du moins. Quel autre choix avaient-ils après tout ? Ils venaient d’apprendre que leur petite fille était malade. Qu’elle était schizophrène. Ce gros mot effrayant était tombé comme un couperet. Ils n’étaient pas préparés à ça. Ils ont pensé, avez-t-elle fini par comprendre, qu’elle bénéficierait des meilleurs soins, de la meilleure prise en charge. Qu’ils pourraient la guérir. Ils ne savaient pas encore qu’on ne guérit pas de ce genre de maladie. Ils ont certainement dû en souffrir, peut-être pas autant qu’elle, évidemment, de cet éloignement forcé, de cet abandon. Elle ne peut effacer de sa mémoire les nuits terribles de cette petite fille, seule dans le noir, n’ayant que le signal lumineux indiquant la sortie de secours pour veilleuse. Tous ces cris et ses pleurs des autres enfants fous abandonnés, comme elle. Elle a essayé d’être forte aussi longtemps qu’elle le pouvait. Mais de nombreuses fois, elle a été trahie par son propre corps, par ses draps mouillés. Comble de l’humiliation pour cette petite fille effrayée qui ne comprenait pas ce qu’elle avait fait pour se retrouver là. À chaque fois, elle devait affronter au petit matin les réprimandes de l’aide-soignante en charge du ménage au service pédiatrique. Elle n’était pas comme les autres, cette petite fille. Elle n’était pas folle. Elle n’aurait jamais dû raconter à ses parents pour cette voix qui lui parlait et voulait la protéger des autres enfants qui l’embêtaient à l’école. Elle n’aurait jamais dû parler à Maîtresse de ces ombres étranges et de ces personnes mortes, bizarres, qui venaient la voir… C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée coincée dans cette prison avec le vilain docteur. Il lui faisait tellement peur ce docteur. Il était entouré de toutes ces ombres et la voix de femme dans sa tête lui disait qu’il était méchant, qu’il allait lui faire du mal si elle restait, qu’elle devait s’enfuir, mais elle était coincée, laissée là, seule.

 

« Mademoiselle Byrne ? » La voix sèche du Dr O’Brien la tire de ses douloureuses réminiscences. Elena attrape son sac et le hisse sur ses épaules avant de suivre le médecin dans son cabinet. Il lui désigne l’habituelle banquette en cuir Camel, elle s’y installe le plus confortablement possible compte tenu de l’état d’usure de l’objet, et dépose son sac au pied du fauteuil.

Elena lui trouve l’air tendu. « Tiens, lui aussi, se dit-elle. Il y a un truc avec la lune, ce n’est pas possible… »

« Mademoiselle Byrne. Comment vous sentez -vous depuis notre dernier entretien ?

— Plutôt bien, je suppose…

— Vous supposez ?

— Je vais bien, docteur. »

Il la dévisage, l’air dubitatif. Il ne la croit pas une seule seconde.

« Soit. Votre sommeil ?

— Mieux depuis que j’ai le chat…

— Le chat ? tique-t-il, sourcil levé.

— Ah oui… un petit chat perdu qu’on a recueilli il y a quelques jours, se justifie-t-elle.

— Il n’appartient à personne, ce chat ?

— Il faut croire que non… On a mis des affiches partout et pas de réponses… répond -elle sur la défensive.

— On ?

— Mon amie Deirdre m’a aidée.

— Hmm… J’aurais cru que vous auriez profité de cette “activité” avec votre petit-ami… Padraig, c’est bien ça ? se renseigne-t-il, l’air de rien.

— Padraig n’est plus mon petit-ami. Il n’est plus rien du tout. »

Elle a craché cette information, pleine d’une colère toujours vive à l’égard du jeune homme. L’expression de Cormac O’Brien trahit une soudaine contrariété. Il est visiblement agacé. La tension dans l’air se fait si perceptible qu’Elena se sent obligée de se justifier.

« Il est allé trop loin et n’est même pas capable de s’en rendre compte. Pourquoi je devrais rester avec quelqu’un qui ne me comprend pas, qui me juge et me méprise pour ce que je suis ? C’est injuste. »

Il ne réagit pas et se contente de prendre des notes dans son fidèle calepin. Son comportement agace Elena, mais elle choisit de prendre sur elle, tant bien que mal. Il est mutique, ce qui est inhabituel et laisse présager d’un violent orage en approche.

« J’ai refait un cauchemar… se lance-t-elle.

— Je croyais que vous dormiez mieux… rétorque-t-il sans même lever les yeux de son carnet. « Il cherche à me pousser à bout », se dit-elle pour se calmer.

— Je dors mieux, en effet. Pour autant, j’ai à nouveau fait un rêve, cette nuit. Elle marque une pause, dans l’attente d’une réaction de son thérapeute. Pas de réaction. Elle poursuit : “J’ai voulu aller jusqu’au bout. J’ai réussi à lutter contre mon angoisse suffisamment longtemps pour aller au bout du rêve. J’ai noté tous les éléments « nouveaux » de mon réveil. Il l’interroge du regard avec une lassitude exagérée. « Yelena ». À ce mot, le médecin se tend instantanément. ‘C’est le mot, le prénom, que vous me donniez, dans mon rêve. Enfin, « vous », mais version seigneur du 17e siècle. J’étais piégée dans le noir, au milieu de rien et j’étais persécutée par des “ombres” effrayantes, difformes… Pour ce dernier élément, j’ai ma petite idée sur d’où ça peut me venir…

— Comment ça ? réagit le médecin, toujours tendu, presque inquiet. Elena hésite, prend une profonde inspiration et se lance :

— Hier, j’ai fait une nouvelle crise d’angoisse. Je rentrais de la fac. Padraig et moi, on venait de rompre… bref. Je me suis laissé surprendre par la nuit et en rentrant j’ai eu le sentiment d’être suivie, j’ai eu super peur.

Elena est presque sûre de voir un léger sourire se dessiner sur le visage du Dr O’Brien et disparaître en un éclair. C’était si furtif qu’elle doute de la véracité de ce qu’elle pense avoir vu. 

« Suivi par qui ?

— Par quoi, plutôt… Au début j’ai cherché autour de moi s’il y avait quelqu’un, je n’ai rien vu. Dans le doute j’ai accéléré. J’ai même fini par courir. Par détaller comme un lapin serait plus exact. « La voix » a refait surface : il fallait que je fuie, j’étais en danger. Il faisait nuit. J’étais seule, docteur ! N’importe qui aurait réagi comme moi, c’est naturel… À un moment en me retournant en pleine fuite, j’ai cru distinguer des ombres, pas humaines. Elles essayaient de m’attraper… Je sais parfaitement de quoi ça a l’air, docteur, se résigne-t-elle. Toujours est-il qu’il s’agissait des mêmes ombres que dans mon rêve…»

Le médecin esquisse un léger signe de désapprobation, mais la laisse poursuivre, il ne fait aucun commentaire.

« À quelques rues de chez moi, je suis tout bonnement rentrée dans le voisin. J’étais morte de honte. Mais je me suis immédiatement sentie apaisée et en sécurité. Il est super sympa comme mec. Il m’a raccompagnée chez moi…

— Vous n’aurez pas mis longtemps à vous remettre de votre rupture, Mademoiselle Byrne… la blâme-t-il sur un ton moralisateur.

Elena sent couver la colère froide du médecin, prête à lui exploser au visage. Elle n’en comprend cependant pas l’origine et reste hébétée par sa réaction.

— Vous pensez sérieusement que c’est une bonne idée de vous jeter dans les bras d’un parfait inconnu, qui n’a de surcroît pas connaissance de votre état ?

— C’est un ami ! se défend -elle. Juste un ami ! Sans arrière-pensée aucune… Et il sait. Je lui en ai parlé… Il ne me juge pas, il comprend. Il écoute. Je n’ai rien à cacher. Et puis c’est de notoriété publique de toute manière… se désole-t-elle.

— Et donc vous voulez embarquer ce pauvre jeune homme dans toutes vos problématiques quotidiennes ? Soyez un peu sérieuse, voyons… Vous avez impliqué assez de monde comme ça… crache-t-il, venimeux, sans se défaire de son rictus mauvais. »

Il se reprend et se recompose une contenance, comprenant soudain qu’il a ébréché sa façade, sa posture, qu’il n’est plus dans son rôle.

Elena, profondément choquée, sentant les larmes lui monter aux yeux, sort de sa stupeur et, sans dire un mot, elle se lève, récupère son sac à main et quitte la pièce en claquant la porte. Elle attend d’être sortie de l’enceinte de l’hôpital pour s’autoriser à craquer et à laisser éclater son désarroi.

 

À la seconde où Elena a claqué la porte, Cormac O’Brien laisse exploser violemment sa rage. Il renverse son bureau en bois massif jusqu’à le projeter contre le mur, lui-même surpris agréablement par sa force. Il est ravi de constater qu’il n’a rien perdu de sa puissance d’antan. Il est également préoccupé par la situation. Elle revient. Elle remonte à la surface. Elle se battra tant qu’elle vivra. Il en a plus que jamais conscience. Il a eu tort de la laisser vivre, de penser que cette fois il l’avait neutralisée. Il a été faible. « Excès de confiance ! » se reproche-t-il. Il va devoir agir. Maintenant. Il a déjà trop attendu. Il a été trop complaisant. Et ce toubib ! Il lui sort par les yeux… Ce rôle ridicule. Attendre dans l’ombre, patiemment, n’a jamais été son fort. Comment va-t-il s’y prendre pour la neutraliser, maintenant ?

Il décroche son téléphone fixe : « Norah, annulez mes rendez-vous pour aujourd’hui, je vous prie. Je suis appelé pour une urgence à l’extérieur. Merci. » Il prend le temps d’enfiler son long manteau, récupère son cartable, son parapluie et quitte le cabinet, le visage fermé, déterminé. Direction Newgrange.

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Eldir
Posté le 12/09/2022
Bonjour, là on sent que les choses vont s'accélérer et que les têtes et les réponses vont tomber. J'ai une question, pourquoi Elena ne se contente pas de mentir complètement au docteur O'Brien ?

Il me semble avoir noté quelques petites typo :
- "Elle y a eu le droit" ==> eu droit
- "des “ombres” effrayantes, difforment" ==> difformes

Bonne continuation.
Wendy_l'Apprent
Posté le 12/09/2022
Bonsoir, en effet, on commence à changer d'ambiance :)
Elena ne lui ment pas d'une part parce que c'est le médecin qui la suit depuis toujours donc il y a malgré tout une part d'elle qui continue de penser que c'est pour son bien, mais aussi parce qu'elle a trop peur de ce qui pourrait lui arriver si on venait à remettre en doute sa bonne volonté. Tu apprendras dans les prochains chapitres qu'Elena a déjà eu le droit à un petit séjour en internement étant enfant et n'a aucune envie que ça se reproduise... (désolée pour le spoil... )

Merci pour les coquilles ! :)

Bonne soirée, à bientôt
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