Chapitre 14

Par maanu

Eryn était sur le point d'actionner brutalement la poignée de la porte à la teinte affreusement fade, avant de se souvenir que les normes sociales ici n'étaient pas exactement celles auxquelles on l'avait habituée au Dômaine. Elle se retint juste à temps, prit une seconde pour se façonner un masque jovial – ou en tout cas le moins effrayant qu'elle était capable de composer avec ses traits coupés à la hache. Puis elle leva la main, et tapota contre le battant avec une mièvrerie qui l'écoeura. Une petite voix haut perchée lui répondit depuis l'intérieur, l'invitant à entrer. Elle s'exécuta aussitôt, et le sourire gentillet qu'elle avait réussi à former mourut sur ses lèvres tandis que tout son visage se fronçait de surprise.

    Le premier bureau, celui devant lequel elle avait pondu toute son histoire de généalogiste quelques jours plus tôt, était vide. La secrétaire niaise, avec sa coupe ridicule et son air béat, n'était pas là.

    "Bonjour", fit la voix fluette, à sa droite.

    Eryn se tourna, et vit la deuxième secrétaire, celle qui avait la mine craintive d'un agneau pris à sa mère.

    "Je vous reconnais, dit-elle, d'une voix rendue roulante par l'hésitation, et qui rappela à Eryn les bêlements de l'agneau peureux. Vous étiez là la semaine dernière, n'est-ce-pas? Avec ma collègue."

    Eryn hocha la tête.

    Elle était contrariée. Elle aurait préféré avoir affaire à la même personne, ce qui l'aurait dispensée de sortir de nouveau toute sa salade. D'autant que la jeune femme qu'elle avait devant les yeux ne lui semblait pas bien dégourdie – voire carrément godiche – , et qu'elle n'avait pas de temps à perdre.

    "C'est ça, confirma-t-elle tout de même, en s'approchant de sa démarche altière vers le second bureau de la petite pièce. Elle vous a expliqué ce que je cherche?

    _Vaguement. Elle m'a seulement dit que vous cherchiez deux jeunes filles du coin, pour une histoire d'héritage. Et que vous ne les aviez pas trouvées ici."

    Eryn se concentra pour prendre un air affligé.

    "Non, malheureusement... Mais j'y ai réfléchi depuis, et je me demande si elles n'auraient pas pu être inscrites ailleurs, dans une autre école pas loin d'ici. Parce que, voyez-vous, je suis quasiment certaine qu'elles vivent dans le coin."

    La secrétaire ouvrit grand les yeux, comme déjà dépassée par la tâche.

    "Oui, bien sûr, c'est possible, dit-elle. C'est une toute petite ville, il n'y a qu'un seul lycée. En revanche beaucoup d'enfants d'ici vont dans les écoles des villes voisines, qui sont souvent plus réputées. Mais ça fait beaucoup d'établissements... Vous voulez que j'essaye de vous en faire une liste?"

    Eryn hocha la tête avec une tentative de sourire qu'elle sentit trop figé, et qui sembla déstabiliser encore un peu plus la jeune femme. Elle ne s'attela pas moins à la tâche, et parut même rassurée de pouvoir faire quelque chose qui lui permette de ne plus avoir à regarder ce visage trop long et ces yeux trop bleus. Eryn, au contraire, ne se gêna pas pour détailler la secrétaire tandis que celle-ci sortait papier et crayon et se mettait à griffonner sa liste, d'une écriture resserrée et inégale.

    Elle trouvait quelque chose de réellement intriguant dans ce faciès absolument passe-partout, aux traits lisses, sans aucune particularité d'aucune sorte, presque attendus. À croire que durant toute sa vie cette fille avait tant fait en sorte qu'on ne la remarque pas que son visage s'était modelé ainsi dans ce même but. Ce qui fascinait le plus Eryn, c'était cette posture voûtée, continuellement soumise. Elle avait très rarement vu ce genre de silhouettes, là d'où elle venait.

    La secrétaire parut sentir ce regard étonné sur elle, et sa main se fit encore plus crispée sur son crayon qui se mit à faire un bruit très irritant. Elle se tortilla sur sa chaise, adressa un petit sourire penaud à Eryn. De toute évidence, elle supportait très mal ce regard polaire posé sur elle.

    "Il commence à faire chaud, n'est-ce-pas?" fit-elle tout à coup, comme s'il fallait absolument que quelque chose vienne briser le silence.

    Eryn n'était pas surprise. Elle avait déjà remarqué cette constance qui unifiait cet endroit et celui dont elle venait : ici comme là-bas, les gens aimaient bien parler du temps quand ils ne savaient pas quoi dire. Elle ne répondit que par un vague signe de tête. Elle n'était vraiment pas une adepte des papotages.

    La secrétaire s'en trouva plus gauche encore, se concentra de nouveau sur sa liste, et le silence se refit, sans gêner aucunement Eryn. En revanche, elle trouvait le temps long. Elle avait bien d'autres choses à faire que regarder cette fille au dos voûté gratter du papier.

    "Vous en avez pour longtemps?" demanda-t-elle au bout de plusieurs minutes.

    La secrétaire rougit jusqu'à la racine de ses cheveux ternes, ce qui exaspéra un peu plus Eryn.

    "Désolée... C'est qu'il y a beaucoup d'autres écoles dans la région, je vous l'ai dit. Et je ne suis même pas sûre de les connaître toutes... Vous savez, vous devriez repasser un peu plus tard. Comme ça je pourrais demander à ma collègue de vérifier que je n'ai rien oublié. Après tout ça fait quinze ans qu'elle travaille ici, elle saura tout ça bien mieux que moi..."

    Eryn se redressa de toute sa hauteur, ses yeux étincelants braqués sur la pauvre secrétaire qui se ratatina sur elle-même. En regardant ces iris bleu électrique bouillonner ainsi, elle eut l'impression de voir brûler deux glaçons.

    "Qu'est-ce que vous avez dit? gronda-t-elle d'une voix qui n'avait plus rien de mielleux.

    _Que... Que je pouvais montrer la liste à ma collègue... Mais si vous préférez l'avoir tout de suite pas de problème, je vous la donne..."

    Et elle lui tendit son bout de papier d'une main tremblotante, sans même finir d'écrire le dernier nom.

    "Gardez-la, j'en ai pas besoin", lui dit Eryn en se détournant, sans plus prendre la peine de masquer sa voix râpeuse.

    Elle sortit du bureau en serrant convulsivement les poings, et fit claquer la porte derrière elle, au bord de l'implosion.
S'il y avait bien une chose qu'elle ne pouvait supporter, c'était de se laisser berner. Et cette maudite secrétaire, avec ses cheveux couleur de brique, l'avait eue en beauté ! Eryn n'arrivait pas à croire qu'elle s'était laissée mener en bateau, et cela, bien plus encore que le temps perdu, la mettait dans une rage folle.

    Tout lui paraissait si clair à présent. Dire qu'elle avait réussi à la faire douter d'elle-même, de ses certitudes... Mais bien sûr, qu'elle avait eu raison! Et depuis le début, encore ! Il était évident que cette Julienne Quel-que-soit-son-nom était Ysaure Lamarre. Quant à la deuxième fille, elle n'allait pas tarder à trouver son nom aussi. Et remontée comme elle l'était, ça n'allait pas traîner.

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Claire May
Posté le 09/07/2022
Je continue ma lecture et c'est bien de revenir sur le première scène avec la généologiste, surtout maintenant qu'on sait que c'est Eryn et que Cora n'est pas là.
Mes remarques :
- d'une voix rendue roulante par l'hésitation, et qui rappela à Eryn les bêlements de l'agneau peureux. => superbe, le "rendu roulante par l'hésitation"
- Elle trouvait quelque chose de réellement intriguant dans ce faciès absolument passe-partout, aux traits lisses, sans aucune particularité d'aucune sorte, presque attendus. À croire que durant toute sa vie cette fille avait tant fait en sorte qu'on ne la remarque pas que son visage s'était modelé ainsi dans ce même but. Ce qui fascinait le plus Eryn, c'était cette posture voûtée, continuellement soumise. Elle avait très rarement vu ce genre de silhouettes, là d'où elle venait. => très beau paragraphe ! la secrétaire prend forme sous le regard méprisant d'Eryn et on croirait vraiment la voir !
- ce qui exaspéré un peu plus Eryn. => exaspéra ?
- En regardant ces iris bleu électrique bouillonner ainsi, elle eut l'impression de voir brûler deux glaçons. => c'est beau ça, surtout si ce sont des lentilles et qu'elle a les yeux rouges derrière !
Vers la fin, Eryn comprend que Cora lui a menti, à cause de ça ? "Après tout ça fait quinze ans qu'elle travaille ici, elle saura tout ça bien mieux que moi..."" Est-ce que ça suffit de savoir que ça fait 15 ans qu'elle travaille ici ? Moi j'arrive pas à suivre le raisonnement...
Allez, je retourne voir Bell et les autres,
A très vite !
maanu
Posté le 10/07/2022
J'avais effectivement peur que le raisonnement d'Eryn ne soit pas très clair ou très logique... En fait, Cora lui a dit lors de leur rencontre qu'elle ne travaillait ici que depuis quelques années, et qu'elle n'était pas dans la région lors de l'arrivée des filles. Alors quand la collègue de Cora lui apprend qu'en réalité elle a commencé à travailler il y a 15 ans, soit au moment où les filles sont arrivées, Eryn comprend que Cora lui a menti, et que tout ce qu'elle lui a raconté était un gros bobard, visant à protéger Julienne et Héléna.
Mais tu as raison, peut-être bien que c'est un peu léger, comme déclencheur, pour qu'elle comprenne tout ça
Je vais réfléchir à la question ;)
Claire May
Posté le 10/07/2022
Aaaah oui j'avais pas du tout fait attention à ce détail ! Bah il faut juste le réexpliciter au moment où Eryn en prend conscience, montrer sa démarche de compréhension et ça passera !
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