Chapitre 13 - narrateur 1

   La téléportation ne fait pas partie de mes moyens de transport préférés. Nous arrivons les uns sur les autres et sur un terrain absolument pas stable. Je me demande s’il s’agit du bon endroit. David me le confirme plus ou moins.

   - Waouh ! Regardez un peu comme c'est beau !

   Nous nous redressons tous comme nous le pouvons et réalisons que nous sommes arrivés sur le toit d'une maison. Ou plutôt d'une cabane vu que nous avons du mal à tenir à cinq. C'est vrai que la vue en met plein les yeux : les montagnes aux sommets enneigés, la vallée qui s’étend à perte de vue, un petit village perdu au milieu de nulle part, une végétation à n’en plus finir... On dirait une carte postale. Nous essayons de nous mettre debout lorsque des coups retentissent sous nos pieds et nous font basculer. Le visage d'un vieil homme apparaît au bout de la cabane et il commence à frapper le toit à coups de bâton tout en hurlant des choses incompréhensibles.

   - Quelqu'un parle espagnol ?, nous demande Paul les bras écartés pour rester en équilibre.

   - Moi, un peu, répond David, mais tout ce que je comprends, c'est qu'il parle d'extraterrestres.

   - Ah ! Nous voilà bien tombés !

   Tomber est ce que nous faisons tous, à cause de ce vieux qui n'arrête pas de tout faire trembler avec ses coups de bâton. Heureusement, il décide de ne pas nous taper dessus, mais de se tenir à distance pendant que nous nous relevons. Sacha a atterri sur David, qui tâte le sol à la recherche de ses lunettes et Paul m'a attrapée dans sa chute et nous a fait échoir sur Yi. Je ne vais pas me plaindre, ses muscles représentent un meilleur amortisseur que la terre ferme du sol.

   Une fois tout le monde sur pieds, nous examinons notre assaillant. Définitivement pas un démon. Juste un vieillard que nous avons probablement dérangé pendant sa sieste. Il continue à s'adresser à nous en espagnol et David tente de déchiffrer ce qu'il raconte. Apparemment, il parle encore d'extraterrestres et de gens venus du ciel pour faire le travail du diable. Pendant que Paul et David essayent de lui demander si un dénommé Diego habite dans le coin, je jette un œil aux alentours. La route principale n'est qu'un chemin de terre et le village semble rassembler une quinzaine de maisons au maximum. Je ne peux pas m'imaginer grandir dans un endroit aussi petit et coupé du monde. Pas d'ordinateur, pas de téléphone, un autre univers. Yi s’adresse à Sacha.

   - C'est un peu comme chez toi. En plus coloré. Et avec plus d’habitants.

   Cette information me surprend. Je sais qu'elle vient de Sibérie, mais je ne savais pas qu'elle venait d'un petit village. Avec son allure, elle ressemble plutôt à une fille qui a grandi dans une grande ville, séparant son temps libre entre la salle de sport et les magasins de vêtements. Décidément, il faut que j'arrête de me fier aux apparences.

   Nous nous regroupons et Paul nous informe que Diego n'habite probablement pas ici. Avec l'aide de David, ils ont essayé de le décrire physiquement, mais au final, le vieux a dit qu'il ne connaissait personne du nom de Diego et que de toute façon personne n'avait en-dessous de quarante ans dans ce village. Je ne sais pas si c'est déprimant ou juste un signe d'évolution. Le vieillard leur a indiqué la direction à suivre pour rejoindre les autres villages sur ce flanc de montagne. C'est le chemin que nous allons prendre.

   Nous nous mettons en route aussitôt. La téléportation nous a tous un peu secoués, mais tant que nous n'avons qu'à marcher, ça ira. Paul est en tête avec Yi à ses côtés. David suit avec Sacha et je ferme la marche. David interroge Sacha sur son don et il sursaute lorsqu'elle fait apparaître un pic de glace dans la paume de sa main. Elle aurait pu faire une boule de neige, ou un glaçon en forme de flocon, mais non, elle a choisi un pic de glace, magnifique et effrayant. Au moins, on peut être sûrs qu'elle n'aura pas de problème pour se défendre elle-même. Je l'envie un peu de maîtriser aussi bien son don. Je suis à peu près certaine que si j'essayais de faire s'envoler quoi que ce soit maintenant, je ne ferais voltiger que quelques feuilles mortes.

   Au bout de trois heures de marche, alors qu'on commence à se demander si on a pris le bon chemin - en même temps, il n'y en avait pas vraiment d'autre -, on voit apparaître au loin des façades de maisons. Ça nous remotive et nous accélérons le pas malgré la côte qui se présente quelques mètres devant. Paul aurait pu nous prévenir que nous allions partir en randonnée, j'aurais mis des chaussures plus adaptées que mes simples baskets.

   Il faut que j'arrête de me plaindre. Je ne sais pas ce que j'ai à être de si mauvaise humeur, ça doit encore être mes nerfs qui parlent. Une partie de moi se demande toujours ce que je fais ici, avec ces personnes que je ne connais pas vraiment, en train de marcher en pleine montagne quelque part en Argentine, où nous venons de nous téléporter comme par magie. Rien de tout ça ne semble réaliste. Pourtant c'est la vérité, mes pieds le confirment, ainsi que la douleur dans mes côtes, qui ne diraient pas non à une petite pause. Peut-être que c'est aussi l'altitude qui me met de mauvaise humeur, ou la faim et la soif, ou le fait que David et Sacha aient l'air de s'entendre comme chien et chat et n'arrêtent pas de rire depuis cinq bonnes minutes. De quoi peuvent-ils bien parler ? C'est drôle, elle n'a pas l'air de quelqu'un qui rigole très souvent. Même Yi s'est retourné lorsqu'elle a éclaté de rire. Il avait l'air surpris lui aussi. Mais David semble trouver ça tout à fait normal et on ne peut plus les arrêter. Ils n'ont pourtant rien en commun. Cette fille de Sibérie qui a grandi dans un tout petit village, qui ressemble à une gravure de mode et qui réduirait dix démons en cendres en moins d'une minute ; et David, mon David, passionné d'informatique et de science-fiction, drôle, charmeur et toujours à l'écoute. De quoi peuvent-ils bien rire ensemble ?

   Et pourquoi est-ce que leur discussion me mettrait de mauvaise humeur ? Est-ce que je serais jalouse ? Non. Ce n'est pas possible. David est mon meilleur ami, rien de plus. Aucune trace de jalousie. Et puis, il faut bien que nous fassions connaissance puisqu'apparemment, nous sommes partis pour aller sauver le monde tous ensemble et ça ne va pas être bouclé en deux jours. Je décide de suivre cette idée et accélère le pas pour doubler David et Sacha afin de rejoindre Paul et Yi quelques mètres devant. Paul me sourit lorsque j'arrive à ses côtés.

   - Est-ce que nous risquons de tomber sur des démons en allant chercher Diego ?

   - Normalement non.

   - Je n'arrête pas de me demander comment ils nous ont trouvés au camping. Est-ce qu'ils savent qui nous sommes ?

   - Je pensais que non, mais apparemment, ils ne sont pas aussi idiots qu'ils en ont l'air. Ils doivent avoir fait du repérage pendant toutes ces années de silence et ils ont trouvé certains d'entre vous. Mais ça ne veut pas dire qu'ils connaissent l'identité de tous les membres.

   - Ils ne savaient pas qui j'étais, ajoute Yi.

   - Et certains d'entre vous sont mieux cachés que d'autres.

   - Ce qui explique que nous soyons en train de marcher depuis des heures au milieu de nulle part..., je termine avec un soupir.

   Paul rit et Yi confirme en me disant qu'en Sibérie, c'était la même chose. Puis Paul reprend son sérieux et a soudain l'air presque inquiet.

   - Il y a un membre que je n'ai pas été capable de trouver. Je sais qu'il se trouve en Australie, mais après plusieurs semaines dans le désert, j'ai épuisé toutes mes sources et je n'ai toujours aucune idée de là où il se trouve. Ce sera notre dernière destination. J'espère qu'avec vous tous, nous y arriverons.

   - Est-ce que .... Est-ce qu'il pourrait lui être arrivé quelque chose ?

   - Il est en vie, si c'est ce que tu demandes. La Voix m'a clairement montré son visage et il respire. Mais le décor autour de lui était tellement flou et il n'a prononcé aucun mot qui puisse laisser penser à la présence de quelqu'un d'autre.

   - Est-ce qu'il pourrait être seul ?

   - J'ai essayé de contacter ses parents, mais sans résultat. Il est également censé avoir une sœur, mais pas de réponse de son côté non plus.

   Yi me devance et pose la question qui se formait dans ma tête.

   - Il pourrait avoir été capturé par des démons ?

   - C'est possible. Mais pourquoi le garder en vie ?

   - Pour la même raison que celle pour laquelle ils pourraient garder ta fille en vie.

   - Ta fille est en vie ??, je m'exclame sans trop réfléchir à ce qui sort de ma bouche.

   Trop tard. C'est dit.

   - Je ne pense pas.

   - Pardon. Je... Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

   - Elle a été enlevée par des démons il y a cinq ans.

   Je préfère ne pas élaborer sur le sujet, de peur de lâcher une autre bourde. Paul semble perdu dans ses pensées. Il m’observe avec un drôle de sourire sur les lèvres.

   - Est-ce que tu te rappelles de Lizzie ?

   Sa question me prend au dépourvu. Lizzie. Sa fille s’appelle Lizzie. Est-ce que je me rappelle d’elle ? Pourquoi est-ce que je devrais me rappeler d'elle ?

   - Je ne savais pas que j'étais censée la connaître.

   - Ah, Jonathan..., commente alors Paul dans un soupir avant de continuer. Lizzie et toi étiez amies quand vous étiez petites. Tu sais que ton père et moi nous connaissons bien et que nos deux familles se voyaient régulièrement avant... avant que..., il soupire de nouveau, avant que Jonathan ne coupe tout contact avec moi parce que j'étais devenu paranoïaque quant à la présence de démons autour de ma famille. La dernière fois que tu as vu Lizzie, vous aviez huit ou neuf ans. C’est aussi la dernière fois que tu m’as vu. Vous vous êtes rencontrées une dizaine de fois seulement, mais à chaque fois, vous vous retrouviez comme si vous ne vous étiez jamais quittées. Comme ton père et moi. Vous passiez des heures et des heures à jouer ensemble dans le jardin ou à bricoler toutes sortes de choses dans la maison. Vous n'aviez pas vraiment besoin de jouets, vous preniez ce que vous aviez autour de vous.

   Absorbée par ce qu'il me raconte, je n'ose pas interrompre Paul. Je l’ai déjà rencontré. Et j’ai surtout connu sa fille et nous étions amies. Pourquoi est-ce que je ne m'en rappelle pas ? Si j'avais neuf ans la dernière fois que je les ai vus, ça ne remonte pourtant pas à si loin, je devrais m'en rappeler. Je le laisse continuer et j'essaye de m'imaginer ces scènes qu'il raconte si bien.

   - Vous vous amusiez à réparer tout ce qui était de travers. Tiens, par exemple, chez tes parents, les pieds irréguliers de la table de salon, c'est vous qui avez fait ça.

   Je le regarde avec étonnement.

   - Fait quoi ?

   - La table était bancale, alors vous avez voulu égaliser la hauteur des pieds. Vous avez pris des couteaux de cuisine et vous avez scié dans les pieds les plus hauts pour les raccourcir, sauf que vous n'aviez ni la force ni le matériel pour le faire. Des éclats de bois se sont détachés des pieds et maintenant on dirait qu'un chat a fait ses griffes très violemment sur trois pieds de votre table basse. Ta mère a mis une cale sous le quatrième pour équilibrer.

   Je n'en reviens pas. C'est moi qui ai massacré les pieds de la table de salon ? J'ai toujours cru qu’il s’agissait d’une table d'occasion qui avait appartenu avant à quelqu'un avec un chat justement. Pourquoi est-ce que j'avais cette idée en tête ? Est-ce que mes parents m'auraient menti encore une fois ou est-ce que c'est tout simplement une idée que je me suis faite et que je n'ai jamais posé de questions ? J'ai tellement de questions... Et maintenant j'ai cette image d'une petite fille aux cheveux châtains qui me sourit en me tendant un couteau de cuisine. Est-ce que c'est vraiment Lizzie ou simplement le fruit de mon imagination ?

 

   Lorsque la nuit commence à tomber, nous n'avons toujours pas trouvé Diego. Les maisons que nous apercevions constituaient bien un village, mais pas le sien. Les signes de fatigue se multiplient au sein du groupe. Yi marche toujours en tête, Paul a du mal à le suivre et on dirait qu'il boîte. David traîne des pieds et Sacha lui met des coups de coude de temps en temps pour l'aider à avancer. Quant à moi, j’essaye de suivre comme je peux. Mon dos me fait atrocement mal et mon corps tout entier ne demande qu'à s'arrêter pour aujourd'hui. Yi se retourne régulièrement pour vérifier l'état des troupes et je ne lui cache pas mon épuisement. Il fait nuit depuis presque une heure lorsqu'il nous montre du doigt une grange à une trentaine de mètres sur la droite du chemin. L'énergie nous revient d'un seul coup et tout le monde accélère le pas en direction de ce qui va nous servir d'auberge.

   On ne peut pas dire que ce soit un quatre étoiles, mais ça nous suffira amplement. La grange n'a pas de fenêtre et une seule porte tellement fragile que Paul manque de la faire tomber de ses gonds en l'ouvrant. Ne voyant plus grand-chose, nous entrons à tâtons, les mains devant nous pour éviter les obstacles. Nous ne trouvons que des bottes de foin, immobiles et inoffensives. Chacun s'en attribue une. Pas besoin de se concerter, il n'y en a pas une plus moelleuse que l'autre et l’épuisement nous empêche de protester contre le manque de confort.

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Renarde
Posté le 21/12/2019
Coucou Schumiorange,

Ah ah, Marina est jalouse ! Tu le décris super bien, on y est. Et ses dénégations n'en sont que plus amusantes.

Du coup avec ce chapitre, je pense que le membre qui vient d'Australie est celui qui est dans la cellule. Et que c'est Lizzie qui subit des expériences (brrr...).

Quant à la téléportation, je trouve bien qu'elle soit un peu approximative. Cela rend les choses moins faciles.

Bon, je n'ai toujours pas pu rencontrer Diego. Vivement le prochain chapitre !
Schumiorange
Posté le 27/12/2019
Salut Renarde,

Tes suppositions sont intéressantes… Mais tu vas devoir attendre quelques chapitres avant d'en savoir plus ; )

Et de fait, Marina est jalouse… En général, elle sait ce qu'elle veut, mais quand il s'agit de David, c'est un peu flou.

Diego arrive bientôt, il faut juste que je poste le prochain chapitre : )

Bonne lecture quand la suite sera là et au plaisir de te retrouver dans les commentaires !
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